LE PRINCE PRÉSIDENT
(D’après un dessin de Charlet).
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
était un torturé de la chair. Une continuelle préoccupation sensuelle le tenait épuisant son corps et son âme. Ces sommeils debout, cette demi-prostration, cette roideur soudaine, ces yeux fixes, ces hésitations, ces nonchalances, ces cigarettes allumées et éteintes, ce rapide affaissement physique et moral, bien des choses, en lui, peuvent être expliquées par là. On ne peut cacher ni supprimer l’emprise des Howard, des Castiglione, des Bellanger, les tourments de l’Impératrice qui vont jusqu’à l’éclat; ne parlons pas des aventures journalières, des amusements d’une heure acceptés, recherchés. De là vient aussi, sans doute, la peine que l’histoire éprouve à retrouver, dans le souverain déclinant, l’ambitieux de haute marque, l’inlassable prétendant, l’Empereur que fut, en somme. Napoléon III.
Le passeport de Louis-Napoléon donne son signalement en ces termes :
Agé de quarante ans, — taille l m. 70, — cheveux et sourcils châtains, — yeux petits et gris, — nez grand, — bouche moyenne, — lèvres épaisses, — barbe brune, — moustaches blondes, — menton pointu, — visage ovale, — teint pâle, — marques particulières : tête enfoncée dans les épaules, épaules larges, dos voûté.
Ainsi bâti, les lèvres cachées sous sa grosse moustache, la barbiche allongeant encore un ovale allongé, d’accent légèrement tudesque, l’homme à l’œil morne ne paraissait en rien un Bonaparte. Était-il un Beauharnais, un Corse, un Hollandais? Rien de moins sûr que ces affaires de filiation quand il s’agit de cette famille et des nuits d’Hortense. Avec ses jambes courtes, il marquait mal debout, mais avait grande allure à cheval. Philarète Chasles dit : « L’air gentilhomme viveur, un peu usé par la vie ; » et encore : « L’œil voilé, infiniment doux. » Tous répètent : « Impénétrable », « indéfinissable ». Un Anglais dit : « L’air d’un fumeur d’opium », ce qui rappelle « le somnambule » de tout à l’heure. Il inspire à ce même Anglais, qui le vit à Paris en 1851, cette parole éloquente : « Les rideaux des fenêtres de son âme constamment baissés ». Le neveu n’avait certes, rien de l’oncle, ni les services, ni le génie, ni la gloire : mais, tout pesé, c’était un prince.
EXPLICATION DU suFFRAGME Désigné pour l’aventure, l’homme n’eût pu,
BONAPARTISTE Cependant, fournir l’étonnante carrière que fut la
sienne si les circonstances ne l’avaient porté. Ces circonstances étaient faites de toutes les déceptions prodiguées par la jeune République. L’âge romantique commençant à se dégonfler, la génération ne savait plus à quelle illusion se vouer : elle criait aux astres, destinée à devenir la victime du premier mirage : ce fut le mirage napoléonien. Il n’y avait que vingt-quatre bonapartistes à Paris en 1848 : en 1849
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
six millions de voix élisent en France un Bonaparte : étonnante fascination exercée par un nom sur ce pays si critique et si peu emballé d’ordinaire.
Le candidat au beau nom était surtout le candidat du mécontentement. La plupart des votants avaient voté « contre » : d’abord contre les légitimistes, les d5mastiques5 les « féodaux », contre l’éventualité d’une reprise « des biens nationaux » ; d’autres, en non moins grand nombre, votaient contre la République, c’est-à-dire contre le désordre, la terreur, le « spectre rouge » ; nombreux étaient ceux qui votaient contre l’Assemblée, contre les bavards, contre l’intrigue, contre l’encombrement des harangueurs. Il y avait ceux qui votaient contre les coteries, en particulier celle du National qui avait tout accaparé, depuis les ministères jusqu’aux prélatures ; il y avait ceux qui votaient contre les traités de 1815, il y avait ceux qui votaient contre Waterloo. Tous ces « contre » s’additionnaient, faisaient masse. Le plus extraordinaire, c’est que les haines parlementaires en fussent à ce point d’acharnement, qu’à la Chambre, les partis eux-mêmes votassent « Napoléon » rien que pour voter « contre » d’autres partis : non seulement la tourbe des emballés et des ignorants, mais le conclave des malins, la rue de Poitiers, « l’élite », M. Thiers avec son toupet, Molé avec sa face de carême, Dupin avec ses gros souliers, Broghe avec ses grands airs, Montalembert avec son éloquence inspirée, Falloux avec ses momeries. «La plupart des politiques en renom », dit Émile OUivier, étaient aveuglément, tragiquement « contre » leurs camarades de chambrée, et votaient contre eux en votant pour lui.
Et puis, il y avait ceux qui votaient « pour » : d’abord, l’immense quantité de ceux qui voulaient un chef, quel qu’il fût, un « pouvoir fort » ; cette France lasse du désordre demandait l’homme capable de la prendre et de la commander. Depuis des mois, on aspirait à l’entrée en scène d’une personne qualifiée, de quelqu’un qui ne fût pas un de ces champignons poussés en une nuit dont s’était encombrée la politique. De tels pygmées quand on avait eu l’Autre ! Le cri « Napoléon ! Napoléon ! » exprimait la griserie, l’ivresse, l’éblouissement, non encore dissipés, d’Austerhtz, de Tilsit, avec le retour des cendres, le réveil de la gloire. Chose plus extraordinaire, il y en avait qui, votant pour Bonaparte, votaient « pour » la République : « Napoléon, rentre dans ta patrie! — Napoléon, sois bon républicain! » la Répubhque, la vraie, celle du peuple, toujours attendue, toujours promise et qui échappait toujours ; autre légende à laquelle aboutissaient, par un choc en retour, les hallucinations et les déceptions qui, après les journées de Juin, restaient du grand rêve romantique ; rêve de la hberté, rêve de la revanche, rêve d’un monde meilleur. Les fabricants de chimères, saint-
simoniensj phalanstériens, cabétiens, icariens, proudhoniens, — en dépit de Proudhon, lui-même si méfiant et désabusé, — tous votaient pour l’homme de l’énigme, depuis ceux qui libéraient tous les noirs jusqu’à ceux qui enrichissaient tous les pauvres. Ceux-là encore votaient « pour » qui, dans l’universelle plainte et dégoût des choses, n’avaient plus que la ressource du changement, le leurre de l’espérance, les chercheurs d’aventure, les risque-tout. Notre génération a eu quelque idée de ces sursauts d’âmes des foules quand, sur un cheval noir, un général à la barbe blonde parut. Tous voulaient autre chose. Finalement, en votant pour cette gloire héréditaire, où il y avait tant d’inconnu, chacun votait « pour » soi-même. Ainsi, par les « contre » et les « pour » se totalisait cette somme imprévue de six millions de suffrages.
Le prince que la France élevait à la présidence de la Répubhque se trouva si puissant que son apparition amalgama tout. La Constitution qui l’avait porté était morte en lui donnant le jour. Les trois années qui vont s’écouler seront occupées uniquement à déblayer le terrain de cette ruine neuve qu’était déjà la Répubhque et à ériger, à sa place, le régime personnel qui apaiserait, reposerait, permettrait de gagner du temps et de voir venir.
Si l’on a bien saisi le caractère du vote qui donne une autorité si mal définie, mais si énorme à l’homme aux six milhons de voix, on sent que cette unanimité apparente cache un immense malentendu. Tocqueville le signale à propos du vote de l’armée : « J’étais convaincu, écrit-il, que bien que les soldats eussent voté « pour » la Montagne (aux élections de la Législative), l’armée combattrait sans hésitation contre elle. » La bourgeoisie de Joseph Prudhomme eût mérité ce même jugement, elle dont le sabre était prêt à défendre ce qu’il était prêt à combattre. Le président avait donc à se débrouiller dans le fourré des « contre » et des « pour » dont il était le bénéficiaire. Jusqu’à la fin, il devait lutter pour se tenir en équihbre entre les deux extrêmes, entre les deux légendes, entre les deux illusions.
Tout d’abord, dans le choix du personnel, jamais il ne put avoir, à lui, une équipe gouvernementale vraiment nationale, pris qu’il était entre la médiocrité et l’aventure. Tocqueville dit : « Nous ne lui fournissions que des ministres quand il lui fallait des complices. » Le président chercha d’abord, loyalement, en somme, à constituer un ministère parlementaire. Il eut l’idée généreuse de s’adresser à Lamartine. Lamartine conseilla Odilon Barrot. Celui-ci, homme éloquent, appartenait au tiers parti du temps de Louis-Phihppe. Il composa son ministère d’une mixture dont l’élément nouveau était un homme type de la droite à la recherche de la fusion : Falloux (JFallax). En l’acceptant et en le mettant à l’Instruction publique
LA PRÉSIDENCE DE LOtTIS-NAPOLÉON
et aux Cultes, le président tenait l’engagement qu’il avait pris, à l’égard de la droite, d’accorder à l’Église la liberté de l’enseignement. MalleviUe, ami de Thiers, était à l’Intérieur. Mais il quitta bientôt le ministère sur le refus qu’il opposa au président de lui communiquer les dépêches diplomatiques et, en particulier, les dossiers des affaires de Strasbourg et de Boulogne. De ce jour, s’engage entre Thiers et Louis- Napoléon un duel qui durera plus de vingt ans et au bout duquel l’historien battra l’héritier. Pour remplacer MaUeville, un homme se trouva là, Léon Faucher, qu’on sut, bientôt, de caractère difficile et de personnalité encombrante. Il fut remplacé au Commerce par Buffet.
Napoléon cherchait dans le monde parlementaire des hommes à lui; il ne les y trouvait pas, car la légende était en antagonisme naturel avec le Parlement qui est tout critique et méfiance. Tel quel, le ministère assista l’Assemblée Constituante dans sa longue et pénible agonie jusqu’au 28 mai 1849.
Une lutte latente existait entre l’Assemblée et le président. Elle se révéla, au cours de cette mort lente de la Constituante, quand le plus compliqué des problèmes à la fois intérieur et extérieur, la question du pouvoir temporel du pape, devint tout à coup le lieu de rencontre de toutes les contradictions qui avaient porté le prince à la présidence. Pie IX réfugié à Gaëte, la République romaine proclamée, la France catholique pouvait-elle accepter la suppression du pouvoir temporel? Le roi de Piémont, Charles- Albert, vaincu par l’Autriche, la France libérale pouvait-elle abandonner, en Italie, la cause de la nationalité? Telles étaient les deux cornes du dilemme. Le « corps expéditionnaire » Oudinot, envoyé en Italie, avait dû se replier et Garibaldi était entré dans Rome. Le président, après avoir laissé les événements se dérouler, avait persévéré