FALLOUX
(D’après une lithographie de David).
dans son système d’accord avec la droite et, le 8 mai, il avait adressé au général Oudinot une lettre publiée par la Patrie : « Notre honneur militaire est engagé. Je ne souffrirai pas qu’il reçoive aucune atteinte... » Sur ces entrefaites, l’Assemblée Constituante, ayant fixé au 13 mai les élections pour la nouvelle Assemblée, s’était séparée le 25 mai, non sans avoir souhaité, par la bouche de Marrast s’adressant à Dupin, élu président de la Législative, la bienvenue à l’Assemblée nouvelle, vouée, comme elle-même, à une vie malheureuse et sans gloire .
L’assemblée législative. L’Assemblée législative n’était pas sans ressem- LEs DEUX LOIS DE 1850 blance avec l’Assemblée Constituante. Cependant, moins nombreuse, elle se trouvait davantage portée vers les deux extrêmes, le parti modéré n’ayant réuni qu’environ 70 voix. 450 conservateurs plus ou moins dynastiques, — parmi lesquels, les plus nombreux, 200 légitimistes, — continuaient à travailler au succès de la fusion. Un groupe restreint de 30 ou 40 députés formait le premier noyau d’un parti de l’Elysée, tandis que 180 Montagnards, exaltés par leurs succès électoraux, notamment à Paris, retombaient dans l’illusion d’un coup de main du peuple de la capitale, suivi d’tme dictature révolutionnaire. La vérité est que, depuis les journées de Juin, les Montagnards étaient en plein désarroi. Ni chef, ni discipline, ni but précis. Leur gonfalonier de rencontre, Ledru-Rollin, sociahste verbeux et verbal, se trouva enveloppé à l’esbroufe dans une insurrection absurde qui se termina par sa propre défénestration au Conservatoire des Arts et Métiers (13 juin), et le grand rôle qu’aurait pu jouer un parti populaire sérieux et bien conduit combinant son effort avec celui des modérés, lui fut enlevé.
Un autre résultat de cette tentative fut de faire dévier momentanément la ligne de conduite du prince-président qui, peut-être, hésitait encore à rompre avec la République, de laquelle il tenait en somme une situation confortable et sans risque. Ayant dû s’appuyer, pour vaincre, le 13 juin, sur la droite de l’Assemblée, il se trouva son prisonnier ou, du moins, elle en eut l’illusion. Le vainqueur de cette journée, le général Changarnier, était attiré, au même moment, par Thiers, toujours maître de la majorité, vers la cause du comte de Paris et de la duchesse d’Orléans. Ainsi le jeu politique s’était compliqué. Le président, avec quatre ans devant lui, n’avait pas à se presser. Il s’en tint au système des lentes progressions et manœuvres secrètes. Il se rapprocha de l’Assemblée puisque, pour durer, il fallait vivre avec elle ; et il accepta de former un ministère où, sous la présidence maintenue d’Odilon Barrot, la droite prenait une sérieuse prépondérance, avec Tocqueville aux Affaires étrangères, Lanjuinais à l’Agriculture et l’inévitable Fal-
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
loux à l’Instruction publique et aux Cultes. Dufaure, geôlier bougon du président et adversaire vigoureux du socialisme, tenait le portefeuille de l’Intérieur; un général monarchiste était à la Guerre, Passy aux Finances. Il y avait de quoi procurer un sérieux apaisement aux gens de droite qui ne demandaient, de leur côté, qu’à gagner du temps. Cependant, Thiers n’avait pas voulu laisser entrer dans la combinaison un de ses séides, Rémusat ; il se réservait toujours. Louis- Napoléon, se réservant également, acceptait les contacts avec l’Assemblée par l’organe de ce ministère qui était à elle plutôt qu’à lui, et les choses restèrent en suspens.
La question romaine était toujours instante. Le général Oudinot était entré dans la ville le 3 juillet ; mais Pie IX n’avait pas cru devoir appliquer la politique libérale conseillée par le gouvernement français. Le prince- président jugea l’occasion favorable pour détendre les liens qui l’attachaient à la droite et, le 18 août 1849, il adressa à « son cher Edgar Ney », jeune officier en mission à Rome, la lettre fameuse qui prétendait imposer au pape ime politique de désaveu de ses cardinaux et de condescendance à, l’égard des idées libérales :
La République française n’a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer les libertés italiennes... Lorsque nos armées firent le tour de l’Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu’il en sera autrement en 1849.
C’était une rupture plus ou moins franche avec la majorité et avec son propre ministère. Nous n’avons pas à développer ici les conséquences de cet acte personnel sur les affaires italiennes : à l’intérieur, l’effet fut considérable. Le Pape avait annoncé son retour à Rome ; il se rembucha dans Gaëte. La diplomatie, le parti catholique, Falloux, Tocqueville se trouvèrent dans un grand embarras. Tocqueville écrit, bien naïvement : « Le président est ingouvernable. » Falloux, malade, quitte la place. Un débat violent s’engage devant l’Assemblée. Thiers juge l’occasion favorable ; mais le président se dérobe à toute polémique et se prête de bonne grâce à des concessions de pure forme. Le prince, comme à Ham, s’était évadé à la faveur d’un déguisement.
La seule victime de la crise fut le cabinet. Par un message du 31 octobre, le président le remerciait pour constituer un « ministère de libération », très habilement nuancé. On voyait arriver au pouvoir, pour la première fois, des « bonapartistes » : Rouher, Fould, Parieu, celui-ci remplaçant Falloux malade à l’Instruction publique ; le frère d’Odilon Barrot, Ferdinand Barrot, « Barrot-Caïn », prenait l’Intérieur. Le président se hâte de mettre un baume sur la blessure de la droite en pressant la dis-
cussion de la loi proposée par Falloux et au succès de laquelle le parti conservateur était prêt à tout sacrifier, la loi sur la liberté de l’enseignement. Falloux disparu, Parieu la défendra, et le président recueillera le bénéfice de cette grande réforme libérale. Votée après une discussion de grande allure, le 15 mars 1850, la loi était
sage, mesurée, s’appuyant sur des principes fermes et répondant à un mouvement de l’opinion. « Edit de pacification », comme on l’a dit, ou plutôt acte de conciliation, rappelant ce qu’avaient fait d’opportun, dans des circonstances analogues, Henri IV et Bonaparte. Thiers, voulant avoir sa part du succès, se fit nommer rapporteur. On lui avait attribué ce mot : « Le jour de la discussion, je me cacherai sous mon banc ». Il n’en fut rien ; il tint haut le drapeau libéral. Tous les politiciens recherchaient, maintenant, le concours et l’appui de l’Eglise.
De cet appui, qui saurait tirer le plus grand profit, du président ou de l’Assemblée? La majorité restait hostile à la République, mais sans pouvoir lui substituer le régime de son rêve, la fusion ne se réalisant pas. Il fallait donc attendre, toujours attendre. A ce point de vue, la présidence de Louis-Napoléon offrait des avantages, même à ses adversaires : elle permettait de voir venir et de compter sur le temps, comme, plus tard, la présidence du maréchal de Mac-Mahon aux hommes du 16 Mai. Le danger était que le pays s’habituât à un régime de fait, en somme acceptable et, qu’entre les deux ambitions rivales, le délai ne profitât qu’à la Répubhque. Un avertissement vint du corps électoral. Le 10 mars 1850, à Paris, trois républicains, Carnot, Vidal, de Flotte furent élus avec des majorités écrasantes et, le 28 avril, Eugène
LE PRINCE NAPOLÉON (D’après Gavarni).
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
Sue, Fauteur des Mystères de Paris et du Juif errant. Réponse du tac au tac à la loi sur la liberté de l’enseignement. Le président fut frappé de ce scrutin ; est-ce que Paris lui échappait?... Mais la majorité plus encore. Les deux peurs se rapprochèrent. Un homme à poigne, Baroche, orléaniste de la veille, prit le portefeuille de l’Intérieur. Et, avec la naïveté des parlementaires qui croient barrer des avalanches avec des articles de loi, on décida de s’en prendre à l’ennemi commun, le suffrage universel. Baroche, supposant acquis le concours du président, qui tordait sa moustache en le laissant faire, convoqua une commission où se trouvaient réunis tous les chefs de la droite, — nommés, alors, les Burgraves — et sans plus de réflexion, fit voter par la majorité cette loi du 31 mai, qui imposait, pour obtenir la qualité d’électeur, un domicile remontant à trois années au moins et l’inscription au registre de l’impôt. Le suffrage universel était amputé, par là, de 3 millions d’électeurs pauvres, — la « vile multitude », avait dit Thiers. La bourgeoisie faisait une des fautes les plus lourdes de son histoire : pour la première fois, elle rompait avec le peuple, au moment même où le peuple allait décider des destinées politiques du pays.
La province et l’armée. Thiers, revenu, par un détour au suffrage res- CHANGARNiER treiut. Sentait s’approcher de lui cette présidence
du Conseil de la duchesse d’Orléans, régente de son fils, en vue de laquelle il avait tout sacrifié ; à défaut de cette solution, il se voyait ministre du prince de Joinville, celui-ci remplaçant « ce crétin » de Bonaparte à la présidence de la République. Dans quelques mois, le pouvoir serait à qui saurait le saisir. Mais Louis- Napoléon se laisserait-il expulser? Tout dépendait de deux forces, la province et l’armée. L’Assemblée et le président devant quitter presque simultanément le pouvoir, au mois de mai 1852, il fallait que la solution fût acquise auparavant. Le point précis du débat était le suivant : le président, dont la réélection immédiate était interdite, s’en irait-il tout tranquillement, selon la prescription constitutionnelle, pour laisser le champ libre aux compétitions diverses ? Ou bien ime révision partielle de la Constitution permettrait-elle à l’élu de six millions de suffrages d’obtenir, légalement, une nouvelle présidence? Et si cette solution « légale » ne devait pas intervenir, le conflit se réglerait-il par un coup de force tenté soit par le président, soit par la majorité de droite?
Le parti républicain eût pu être l’arbitre de la situation. Mais, n’étant qu’une minorité, il n’avait de force qu’à la condition de s’entendre avec l’une des deux factions prépondérantes. Mal dirigé ou manœuvrant mal, il pouvait perdre à la fois sa cause et celle de la légalité. Depuis la loi du 31 mai, il se croyait maître des
masses chassées du suffrage universel et se donnait ainsi l’illusion d’un appui populaire qui, à l’épreuve, lui manquerait.
Le prince-président avait, pour lui, l’avantage que l’action individuelle prend toujours sur l’action collective. Mais l’échéance arrivant à date fixe, il lui était nécessaire maintenant d’agir, et d’agir vite. Son entourage de joueurs et de sceptiques, Morny, Persigny, Fleury, Conneau, Mocquard l’excitait à tenter la chance sur une carte brusquée, fût-elle risquée. Il tourna, d’abord, les yeux vers la province d’où lui était venu son premier succès. Dès l’année précédente, escorté de Falloux, il avait abordé les départements de l’Ouest, pays de sentiments royalistes, mais où les sages mesures pacificatrices du Premier Consul n’étaient pas oubliées ; partout, il s’était, au dire de Falloux, « montré prodigue de prévenances envers les légitimistes ». Quoiqu’on fût bien surpris de le voir accompagné, dans ce voyage, de « l’étrangère peu recommandable »
qui fut logée chez les fonctionnaires, son voyage eut un plein succès ; le clergé fut sensible à quelques bonnes paroles et à certaines mesures gracieuses. Le peuple « fit retentir les échos de la Loire des plus chaleureuses acclamations ». L’année suivante (1850), le président résolut de visiter les départements de l’Est et du Sud-Est où une sorte de conjuration révolutionnaire subsistait autour d’une nouvelle société secrète aux nombreuses ramifications, la « Jeune Montagne », dont le centre était à Lyon et à Avignon. A Lyon, où commandait le général de Cas- baroche (Lithographie de Decan).
tellane, à Dijon, l’accueil fut bon.
On criait « Vive Napoléon ! » et déjà « Vive l’Empereur ! » Les cris de plus en plus rares de « Vive la République ! » passaient pour séditieux. A la Croix-
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Rousse, le fameux faubourg ouvrier de Lyon, à Lons-le-Saunier, à Besançon, de rares voix acclamaient la « République démocratique et sociale »; c’était toute
l’opposition : il est vrai que les casquettes cours, à Bourg, Lons-le-Saunier, Besançon, Belfort, Mulhouse, à Strasbourg en particulier, le prince-président dut faire un grand étalage de ses sentiments de fidélité à la Constitution. Quelque temps après ce voyage, les chefs de la « Jeune Montagne », Alphonse Gent et cinquante de ses partisans étaient arrêtés. Le président apparaissait comme un vigilant et populaire gardien de l’ordre.
Les voyages recommencèrent en septembre ; cette fois, on visita la Normandie. Dans ce langage à double sens dont il usa toute sa vie, le président parla sur un ton de chef autoritaire, décidé à défendre par tous les moyens la tranquillité publique et la paix sociale. Il disait à Caen :
Si le peuple veut imposer un nouveau fardeau au chef du gouvernement, ce chef, à son tour, serait bien coupable de déserter cette haute mission,
A Cherbourg, l’accent devient subitement impérial et d3mastique :
ne se levaient pas toujours. Sur le par-
LE GÉNÉRAL CHANGARNIER (D’après une lithographie de Lemoine).
S’il y a une ville en France qui doive être napoléonienne et conservatrice, c’est Cherbourg... Une grande nation ne se maintient que lorsque ses institutions sont d’accord avec les exigences de la situation politique et de ses intérêts matériels.
Allusion directe à la révision de la Constitution dans le sens de la prolongation du pouvoir présidentiel. L’opinion s’habituait à ces horizons nouveaux qui s’ouvraient, à ces voiles qui se levaient peu à peu sur de secrets desseins. L’entraînement, les mouvements de foule, l’esprit collectif faisaient le reste. Les six millions d’électeurs se confirmaient dans les sentiments variés qui les avaient poussés au scrutin de décembre.
Un problème plus difficile était celui de l’armée. Précisément parce qu’elle était
consciente de son devoir et disciplinée, on pouvait douter de ce qu’elle ferait en cas de désaccord entre le président et l’Assemblée. Dans une telle éventualité, tout, sans nul doute, dépendrait des chefs. Or, ces chefs, l’Assemblée croyait les avoir à sa disposition par application de l’article 32 de la Constitution et d’im règlement datant de la Constituante, reconnaissant à cette Assemblée le droit de réquisition pour sa propre sécurité. Il est difficile de s’expliquer comment ces hommes expérimentés pouvaient, après le scrutin de décembre, après le vote connu de l’armée et sous les coups réitérés des manifestations populaires et militaires, faire reposer leur confiance sur ces formules sujettes à des interprétations diverses. En fait, ils tablaient sur l’autorité personnelle des généraux faisant partie de l’Assemblée et qui, pensait-on, seraient toujours obéis par la troupe s’ils s’appuyaient sur des décisions législatives. Ces chefs étaient, pour la plupart, des « Africains », Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, Le Flô et, au-dessus de tous, l’homme que les habiles mesures prises par lui pour briser l’émeute dans les récentes journées avaient mis au pinacle, Changarnier. Mais si les hommes d’épée, nouveaux venus sur le terrain politique, s’y étaient distingués, en général, par leur attachement aux institutions, ils étaient comme tous les néophytes, exposés à bien des illusions, sans parler des tentations.
Changarnier lui-même avait hésité ; un moment, le président avait pu le considérer comme im ami. Peu à peu, il s’était tenu à l’écart. Marius mettait ses titres en balance avec ceux de Sylla. Changarnier était un homme intelligent, actif, hardi ; mais, satisfait de lui-même, indiscret ; il se croyait toujours au milieu des armées où les ordres sont sans réplique. Son adversaire le surveillait de l’œil, froidement. La force de Changarnier était son accord avec la majorité : Thiers, qui avait besoin d’une épée, s’était tourné vers lui ; il semble bien qu’ils avaient caressé ensemble un projet de restauration orléaniste pour ce fameux terme de mai 1852. Il s’agissait de ligoter, jusque-là, le président dans la Constitution, quitte à lui mettre la main au collet s’il prétendait sortir de la légalité. Changarnier s’en chargerait : « Donnezm’en l’ordre, disait-il à Carlier, préfet de police, qui allait le répéter tout chaud au président, je le mets dans un panier à salade et le conduis à Vincennes. » Il tenait les troupes de Paris en sa double qualité de général commandant la première division et de commandant de la garde nationale. La date critique s’approchait. Le prince-président, pour ne pas être surpris, devait surprendre. Dans le message qu’il adresse à l’Assemblée pour la réouverture de la session, il rappelle qu’il « dispose seul de l’armée, d’après les termes de la Constitution ». La troupe s’était accoutumée à manifester sous les armes et criait : « Vive le président ! »,
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« Vive Napoléon ! », parfois « Vive l’Empereur ! » Mais, quelles étaient les dispositions de la garnison de Paris? On décide qu’une grande revue aura lieu, le 10 octobre 1850, au camp de Satory. Changarnier, invoquant un règlement antérieur, interdit les cris sous les armes. Au défilé, la ligne reste muette, tandis que la cavalerie, avec un entrain extraordinaire, crie : « Vive Napoléon !» Il y aurait donc deux règlements, deux commandements, deux armées ! Changarnier maintient son ordre ; le président réplique en déplaçant le général Neumayer, qui l’a fait exécuter par la ligne. Rumeur immense dans l’Assemblée et dans le pays. Le prince Jérôme Napoléon interpelle dans l’intention, assure-t-il, de faire pièce à son cousin ; mais qui peut savoir avec cet homme ? Le ministre de la Guerre demande un délai pour répondre. Changarnier, à la tribune, invoque le droit de l’Assemblée et l’unité de commandement. Interrogé sur ses pouvoirs et sur ses intentions, il avait dit : « Je n’attends qu’une signature de M. Dupin. » Une signature de Dupin... Il l’attendra longtemps.
Le prince-président ne perd pas une minute ; pressé par ses conseillers les plus résolus, Fleury, Persigny, Momy lui-même, le temporisateur Morny, il se décide à en finir avec ce général encombrant. L’armée n’a qu’un chef, le ministre de la Guerre, et c’est le président qui nomme les ministres. Si les généraux qui se succèdent à ce ministère, d’Hautpoul, Schramm hésitent, si le conseil des ministres lui-même a peur, Persigny trouvera bien des hommes plus décidés. Voici un général, bonapartiste de naissance, qui n’aime pas Changarnier, Régnault de Saint- Jean-d’Angely„ On l’emboîte dans un ministère en formation où Persigny sera, s’il le faut, ministre de l’Intérieur. Les chefs de la majorité invoquent, en vain, l’article 32 de la Constitution : « L’Assemblée fixe l’importance des forces militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose. » C’est bien de cela qu’il est question : il est question du commandement et du pouvoir du dernier mot. Régnault de Saint- Jean-d’Angely signe, le 8 janvier 1851, la mesure par laquelle Changarnier est remplacé au commandement de l’armée de Paris par le général Baraguey d’Hilliers et au commandement de la garde nationale par le général Perrot. Changarnier s’incline.
Le président contre l’assemblée. A l’Assemblée, c’est ime tempête, LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION ujjg tempête de couloirs, puis une
grande séance de discussion, selon le rite. Thiers s’est chargé de la protestation des Burgraves, de la plainte de la majorité. Mais, que peuvent les discours ? Il parle admirablement, énergiquement ; cependant, son exhortation à l’Assemblée s’achève
par une parole de résignation : « Si l’Assemblée faiblit, au lieu de deux pouvoirs, il n’y en aura plus qu’un : l’Empire est fait. » Et il en était ainsi. L’Assemblée se satisfait platoniquement par le vote d’un ordre du jour. Elle déclare « qu’elle n’a pas confiance dans le ministère ».
Le président, suivant sa double politique habituelle, paraissait désirer un accord. Il constitue d’abord un cabinet d’affaires qui pouvait devenir, au besoin, un cabinet de coup d’État. Puis, ayant masqué son but, il se retourne vers l’Assemblée et
affiche un dernier ministère parlementaire : à défaut d’Odilon Barrot, un peu froid, on trouva Léon Faucher. Celui-ci, arbitre imprévu, déclare solennellement à la tribune qu’il n’acceptera jamais une violation quelconque de la légalité : « S’il en était question contre l’Assemblée, la tribune s’effondrerait pour ensevelir l’orateur sous / ses débris. » Ainsi parlaient les
/ k Ijlji. hommes de 1848. Ce parlementaire
m lilllh . confiant allait tisser le linceul dans
lequel l’Assemblée devait être ensevelie. Sauf lui et quelques sourdsmuets, le ministère était un nid de bonapartistes. Le terrain d’entente paraissait tout trouvé ; le pays luimême, par la presque unanimité des conseils généraux, l’indiquait avec insistance : il s’agissait d’obtenir, de l’Assemblée, la révision de la Constitution de façon à ce que fût autorisée la réélection du président. La Constitution avait admis le cas de révision par l’Assemblée législative : elle avait exigé seulement, pour que le vote fût acquis, une majorité des trois quarts des représentants. Le président acceptait cette solution réclamée par le pays. Selon leurs intérêts ou leurs calculs, les partis dans l’Assemblée prenaient les positions suivantes : les légitimistes, cherchant une restauration dynastique, voteraient une révision totale ; les républicains, espérant imposer la Répubhque jacobine, étaient divisés : les uns votant non^ par peur du bonapartisme, et les autres votant en sens contraire; les orléanistes préféraient défendre la Constitution qui leur laissait un espoir de remplacer le Bonaparte ; enfin un nouveau parti, les « élyséens »,
LE DUC DE MORNY (D’après un daguerréotype).
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était décidé à mener la chose à bout : 233 de ce parti signèrent la demande de révision. Tocqueville, toujours égaré loin de ses propres sentiments, exposa devant l’Assemblée les raisons de la révision totale. Ce qui était à prévoir par la plus simple des opérations arithmétiques arriva : sur 724 votants, la révision obtint 446 voix ; il en eût fallu 543 pour atteindre le quotient. Le président avait offert à l’Assemblée un moyen légal d’accord. Elle l’avait rejeté : c’était elle qui voulait le conflit.
Le président, certain d’avance qu’on allait à une rupture, avait pris ses précautions. Il avait placé au commandement de l’armée de Paris deux hommes à lui : le général Magnan et le général de Saint- Arnaud. Fleury avait découvert celui-ci en Algérie : on lui avait préparé une expédition facile contre des tribus insoumises et il avait été consacré par la victoire. Avec lui, les Aboville, les Canrobert, les Espinasse. Ces précautions une fois prises, on mit les fers au feu pour le grand dessein. A quelle époque remontait-il? A toujours. L’objectif du prince avait toujours été l’Empire. Au lendemain de Strasbourg, il avait écrit, qu’on se souvienne :
En 1833, l’Empereur et son fils étaient morts. Il n’y avait plus d’héritier de la cause impériale ; la France n’en connaissait plus aucim... Pour le peuple, la lignée était rompue. Tous les Bonaparte étaient morts. Eh bien ! j’ai rattaché le fil. Je me suis ressuscité de moi-même...
Et c’est l’homme de « la lignée » qui, avec ses six millions de suffrages, manquerait au peuple qui l’appelait ! Il céderait devant les injonctions d’une Assemblée divisée et déconsidérée ! Au lendemain de l’élection de cette même Assemblée, le 16 mai 1849, le propre frère du président, petit-fils de la main gauche de Talleyrand, homme d’affaires et de sport, de sang-froid, de calcul et de silence, dont les relations souterraines avec le président étaient à peu près inconnues du public (hier encore elles étaient mises en doute par l’histoire), Momy écrivait à sa « bellemère », la femme de Flahaut (car les parentés singulières abondaient dans ces familles) : « Il n’y a que l’Empire qui pourrait nous sauver... D’ici peu, il se passera de grandes choses ». Observez que, un an auparavant, Morny jouait, dans le camp orléaniste, un jeu difficilement explicable, mais qui s’explique maintenant que l’on connaît le dessous ; il travaillait pour son demi-frère, malgré que celui-ci ne lui confiât pas tout. Au mois d’octobre de la même année 1849, on avait fait venir de Londres le père de Momy, l’ancien amant de la reine Hortense, Flahaut, vieux routier de la politique, des salons et des cours ; il allait voir Thiers, fréquentait Guizot, se renseignait sur Frohsdorf. On pesait les forces, on cherchait les voies, on s’assurait des portes de derrière. L’expérience de tout un siècle se retrouvait là.
On se garda bien de rompre tout à fait, soit avec la majorité, soit avec le parti révolutionnaire; toutes les combinaisons étant possibles, tous les concours pouvaient être utiles. En octobre 1850, après la mort de Louis-Philippe, Flahaut va, correctement, rendre visite à la reine Marie- Amélie et à la duchesse d’Orléans. Tant l’avenir est confus, tout restant possible, concevable, soit par nécessité, soit par besoin d’en finir, soit par fourbe. Mais, une fois opéré l’étranglement de Changarnier, les décisions sont arrêtées : le président a pris position. L’Assemblée est, maintenant, coupée de toute relation avec l’armée ; elle est sans contact avec le peuple depuis longtemps : les assemblées ne sont jamais populaires. Il faut l’empêcher de réaliser le seul espoir qui lui reste : la fusion.
Les entourages de la duchesse d’Orléans pensent toujours qu’avant quelques mois, elle sera avec son fils à Paris. Thiers a rompu définitivement avec le président Mais Thiers, confiant dans « l’élite », comptait manœuvrer encore par le suf&age restreint ; son mot sur « la vile multitude » l’handicapait pour longtemps ; il ne s’en doutait pas. Lui, si intelligent, si averti, n’avait pas compris que le grand fait acquis depuis les journées de 1848, c’était l’avènement du suffrage universel. Il fallait, qu’à cet « homme de gauche », à ce fervent de la « révolution », un Bonaparte vînt apprendre, une fois encore, ce qu’on pouvait faire avec la « gauche », avec « la révolution ». Flahaut, après avoir été à Londres sonder et travailler l’opinion anglaise, les salons, la presse, le gouvernement, est revenu à Paris. Il cause longuement avec le prince, Morny entre les deux. Une fois le projet de révision rejeté par l’Assemblée, le président n’a qu’à lever le doigt pour attacher à sa fortune cette force nouvelle qui lui avait déjà apporté gratuitement six millions de voix, le suffrage universel. Ecartés par la loi du 31 mai, 3 millions d’électeurs en avaient gardé une rancune mortelle. Il suffisait de leur restituer le droit de vote, en abrogeant la loi du 31 mai, pour se les assurer d’un seul coup. Le président donne l’ordre à son nouveau ministre parlementaire. Faucher, d’avoir à déposer un nouveau projet de loi portant abrogation de la loi du 31 mai. Faucher jette les hauts cris et rend son portefeuille. C’est justement ce qu’avait prévu le prince. Débarrassé du dernier des parlementaires, il constitue un cabinet de comparses avec, à la tête, un certain Thorigny, mais qui avait, à la Guerre, Saint-Arnaud et, à la préfecture de police, Maupas (27 octobre 1851). Lamoricière avait dit : « Quand vous verrez Saint- Arnaud ministre de la Guerre, dites : « Voilà <( le coup d’Etat ! »
L’Assemblée était en vacances : sur la proposition du préfet de police, Carher, prédécesseur de Maupas, il avait été question, un moment, de la dissoudre pendant que ses membres étaient dispersés» Mais Saint-Arnaud ne voulut pas se
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prêter à l’opération : il appréhendait la guerre civile avec des chefs énergiques et qualifiés soulevant de lointaines Vendées. Il préférait agir à Paris et tout ramasser d’un coup de filet : ce ne fut que partie remise. L’Assemblée, réunie le 4 novembre, songe à se défendre. Il n’est que temps. Mais où est sa force? Quelle est même sa volonté? Une idée vient aux questeurs, qui ont la charge de veiUer à la sécurité de l’Assemblée. Un décret
du II mai. 1848 attribuait au président de l’Assemblée constituante « le droit de requérir directement les troupes ». Si ce texte devenait appHcable à l’Assemblée actuelle, les moyens légaux seraient assurés, à supposer qu'un texte de loi suffît pour arrêter un homme résolu. Mais l’Assemblée ne sait même pas se mettre d’accord pour se défendre elle-même. Trois partis, monarchistes, montagnards,
« élyséens », s’opposent au cours du débat. Les républicains, malgré les objurgations de Cavaignac et de Charras, craignent de faire le jeu des royalistes en votant la proposition. Ils comptent sur le peuple et Michel (de Bourges) montre du doigt la « sentinelle invisible ». Il s’agit du suffrage universel ! La proposition est rejetée à sept voix de majorité (13 novembre).
Le bruit court que Thiers et ses amis,
comptant sur un triomphe, avaient projeté la mise en accusation du président avec la réunion permanente de l’Assemblée. Mais, après le vote, les divisions sont telles, le désarroi tel, telle l’obscurité, que tout le monde s’en remet à la fatalité, au hasard, fut-ce à un coup de force. On verra bien.