COMTE FLAHAUT DE LA BILLANDERIE
(D’après une gravure de Cherin).
Le coup D’état Deux décembre : anniversaire d’Austerlitz, nuit du DU 2 DÉCEMBRE coup d’Etat... Tout était prêt. Flahaut écrit : « La décision était prise à l’Elysée, le jeudi 27 novembre ». Six personnes sont dans la
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
confidence : Momy, Saint-Arnaud, Maupas, Fleury, Persigny, Flahaut ; les autres n’avaient que des rôles secondaires : Saint-Georges à l’imprimerie nationale,
Vieyra à l’état-major de la Garde nationale, Bé ville, etc., et étaient avertis de n’avoir qu’à se tenir prêts : c’était tout. On parlait d’un mouvement révolutionnaire à réprimer.
Dans la nuit du au 2 décembre, il y avait, comme tous les lundis, soirée à l’Élysée. Le président reçoit son monde avec son flegme et sa douce humeur habituels. Momy fait une apparition à r Opéra-Comique ; on lui parlait du « coup de balai » qui était le bruit de la ville, et lui de répondre : « Dans ce cas, je tâcherai de me mettre du côté du manche. » Sang-froid, coup d’œil, il était le ministre rêvé pour un coup d’État. Maupas, à la préfecture de police, était aussi très décidé, mais un peu émotif, un peu gaffeur. Suivons, d’abord, l’impression, dans le groupe qui entoure le président. Momy lui-même télégraphie, du ministère de l’Intérieur, à Mme de Flahaut à Londres, le 2 décembre à la première heure : « L’Assemblée est dissoute ; le président lance un appel au peuple. »
Ce même jour, un peu plus tard, Rahaut écrit à son tour :
Je rentre, à l’instant, de traverser le pont de la Concorde LE MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD qù j’ai accompagné Auguste (Momy) vers le ministère de (D’après Rafifet). l’IntérieuT, dont il allait prendre possession. La Chambre
est occupée et entourée par la troupe. Beaucoup de personnalités doivent être arrêtées. Les troupes haïssent l’Assemblée. Le succès à Paris ne fait aucun doute.
Et le 3 décembre :
Hier, journée tourmentée et angoissante, parce que nous ne savions pas comment les choses tourneraient... Elles se passent aussi bien qu’on peut le souhaiter et tout semble, à présent, simple et aisé. Le peuple a l’air parfaitement satisfait. Il est bonapartiste et républicain (voilà l’origine du malentendu qui pèsera sur tout le règne). Toutes les nouvelles de Paris et des départements sont bonnes. Les noms de Bonaparte et de Napoléon semblent magiques.
LA PRESIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
Le général Magnan, homme froid et de peu de scrupule, exerçait le haut com-
LA SORTIE DE L’ÉLTSÉE LA NUIT DU AU 2 DÉCEMBRE 185I (Composition de G. H.).
mandement sur les troupes de Paris, fortes de plus de soixante mille hommes. Son plan était, si l’opposition descendait dans la rue, de l’écraser d’un coup. A l’aube tardive du 2 décembre, par un temps sombre et humide, Paris se
réveille et descend, comme de coutume, à son travail. On s’attendait à tout et l’on ne se doutait de rien. Quelques sergents de ville dans les carrefours et, d’espace en espace, quand on avance vers le centre, des pelotons de soldats « gais et bons enfants, avec l’expression que donne la conscience d’être le maître » (Hubner). Les curieux s’arrêtent et lisent les affiches officielles; ainsi, ils commencent à former des groupes, « d’abord des gens bien mis, puis des blouses » : « Tout le monde, les bons comme les méchants, semblaient pris au dépourvu et avaient l’air de gens qui n’y comprennent rien. »
Les opérations politiques étaient du ressort du préfet de police : Maupas avait su les mener avec habileté et célérité, durant les dernières heures de la nuit : affichage des proclamations du président ; occupation du palais de l’Assemblée ; dissolution de la Chambre ; arrestation des membres influents de la majorité et des chefs supposés d’ime résistance quelconque, le tout conformément à un programme, minutieusement expliqué aux exécutants. Le colonel Espinasse avait occupé le palais de l’Assemblée et arrêté les questeurs, le général Le Flô et Baze ; le président Dupin, après avoir protesté, était retourné se coucher. Les arrestations ordonnées avaient eu lieu : celles des müitaires, Cavaignac, Bedeau, Changarnier, Lamoricière, le colonel Charras, celles des civils, Thiers, Roger du Nord, Trélat, Valentin, Greppo, Nadaud, Miot, Baune, Lagrange et une centaine d’hommes de main, le tout à domicile, sans incident. Les tentatives de quelques membres de FAssemblée pour se réunir en d’autres locaux qu’au Palais-Bourbon occupé, sont empêchées ou dispersées ; la plus sérieuse est celle de la mairie du X®, rue de Grenelle : deux cent vingt députés se sont retrouvés là et ont parlé d’agir, mais d’actes point. La première sommation les soumet : ils se rangent docüement comme une sortie de collégiens et sont conduits à la caserne du quai d’Orsay, puis à Mazas ou au Mont-Valérien. Paris se trouve ainsi en présence d’un fait accompli et de ce régime nouveau dont l’instruisent les affiches officielles imprimées d’urgence et dans le plus grand secret, la nuit, à l’Imprimerie nationale : l’Assemblée dissoute, le suffrage universel rétabli par l’abrogation de la loi du 31 mai, l’état de siège décrété, le peuple français convoqué dans ses comices du 14 au 21 décembre. Une autre affiche annonce que le prince-président soumettra à la ratification populaire une nouvelle Constitution qui, inspirée de celle de l’an VIII, maintient la Répubhque, proroge pour une période de dix ans les pouvoirs du président, organise un nouveau régime délibératif par la création d’un Sénat, d’un Conseil d’Etat, d’un Corps législatif. La nation décidera : si elle rejette la Constitution proposée, le président remettra le pouvoir à une nouvelle Assemblée constituante. Une troisième affiche
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
est une adresse à Tarmée dont le président exalte le dévouement : « Je compte sur vous, non pour violer la loi, mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale. »
L’Assemblée étant dissoute, la résistance légale étant impuissante, il ne restait plus qu’une question : quel accueil « l’opération de police un peu rude » recevraitelle du pays lui-même? Attendrait-il de manifester ses sentiments jusqu’à la date du scrutin ? C’est là qu’on faillit trouver la pierre d’achoppement. Le Paris bour-