ARRESTATION DES DÉPUTÉS LE 2 DÉCEMBRE 185I
geois n’a pas coutume de faire, à lui seul, des révolutions. Un peu surpris, un peu mécontent, un peu railleur, tout compte fait il ne bougera pas. Quant au peuple, hostile à l’Assemblée, hostile aux généraux depuis les journées de Juin, il est plutôt disposé, lui aussi, à laisser faire, à voir venir, attendant, pour se prononcer, d’être éclairé sur la partie qui se joue entre politiciens. Cependant, quand il eut l’intuition qu’il s’agissait d’une sorte de mainmise sur la République et que la liberté était menacée, quand quelques députés énergiques eurent annoncé la formation d’un « Comité insurrectionnel », ces « grandes paroles », qui l’avaient toujours ému, le touchèrent. Le 2 au matin, le président, accompagné du roi Jérôme, de Flahaut et de quelques autres, avait fait une tournée à cheval, sur les boulevards. Il avait été bien accueilli. La journée du 2 était la journée de la surprise. Celle du 3 fut la
journée de rincertitude ; celle du 4 allait-elle prendre la tournure d’une journée de résistance et d’émeute ? Des rassemblements armés se formèrent ; on se mit à élever des barricades, on s’attroupa devant les bâtiments officiels. Maupas prit peur ; il se crut cerné à la préfecture de police. Il accablait Morny et Magnan d’appels urgents. Les troupes ne se montraient pas. Des barricades de plus en plus nombreuses, dont plusieurs formidables au faubourg Saint- Antoine, au coin de la rue Sainte-Marguerite, etc. Là quelques coups de feu. Le représentant Baudin est
LA MORT DE BAUDIN (Composition de G. H.).
frappé à mort. Appel aux armes ! L’émotion est à son comble ; un centre de résistance s’organise au faubourg du Temple. Des hommes connus, Victor Hugo, Schœlcher, haranguent le peuple, dénoncent « le crime ».
Magnan avait promis d’agir, s’il le jugeait à propos, le 4 au matin. On le presse. Il ne se presse pas. Dix heures ; midi ; une heure. A une heure, enfin, ordre est donné aux troupes de descendre dans Paris. Soixante mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, procèdent à une occupation brutale des quartiers populaires ; ils débouchent de partout, chargeant devant eux les « factieux ». Un mouvement concentrique admirablement mené enserre et écrase l’insurrection. La manœuvre s’achève par une fusillade, apparemment inutile, sur des curieux ou des plaisants
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS NAPOLÉON
massés en un point du boulevard. Les soldats tiraient sur les « bourgeois ». En un clin d’œil, on eut raison de « l’émeute des paletots ». Le 5 décembre, l’ordre régnait dans Paris. Le peuple avait vu avec indifférence passer la troupe des parlementaires qu’on conduisait à Mazas. Deux jours après, il apprit, avec la même indifférence, que la plupart d’entre eux étaient mis en liberté.
La province, moins sceptique peut-être, manifesta, dans une quinzaine de départements, quelque velléité de résistance. A Clamecy, à Bédarrieux, à Digne, à Forcalquier et sur quelques autres points, notamment dans le Sud-Est, de bons républicains, des sectaires, des illuminés, ou bien aussi des amateurs de désordre, de simples égarés, croyant que Paris résistait, prirent le fusil, la fourche, occupèrent des mairies, ouvrirent des prisons. Mais, que peuvent Clamecy, Digne, Forcalquier? La troupe était fidèle, les fonctionnaires pleins de zèle, les « factions » inermes. Quelques fusillades, des arrestations sans nombre, la répression par les fameuses « commissions mixtes ». Deux mille morts peut-être, 26 000 arrestations ou poursuites, près de 10 000 déportations en Algérie, 230 à la Guyane ; des condamnations à l’exil à peu près aussi nombreuses, sans parler des « proscrits », des « momentanément éloignés » et de ceux qui se sentant « suspects » disparaissent, se terrent, gagnent l’étranger, changent de domicile, même de nom, tel est le tribut que la « légende républicaine » paye à la « légende bonapartiste », sa sœur. Les deux tricolores se séparent et s’opposent. De grandes leçons viendront de ces heures sombres ; de lourds châtiments s’y préparent.
Le plébiscite Le 2 décembre était un pseudo 18 Brumaire, conduisant POUR L’EMPIRE ^ l’Empire, tout le monde le savait. Cependant Louis-Napoléon poursuit avec son flegme ordinaire sa marche oblique vers le but qu’il s’est proposé. Le peuple aura d’abord à se prononcer sur une formule rédigée avec le concours d’une « commission consultative » et qui est ainsi conçue : « Le peuple veut le maintien de V autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une Constitution sur les hases proposées par sa proclamation du 2 décembre. » C’est un « plébiscite », procédure que l’Empire a recueillie de la Révolution et qui se borne, en somme, à obtenir du peuple une délégation directe de sa souveraineté. A la question qu’on lui pose, en des termes savamment captieux, le peuple répond par « oui » ou par « non », et sa réponse aliène l’exercice de ses droits souverains entre les mains d’un mandataire. Le peuple décide qu’un homme, choisi par lui, fera, pour lui, ce qu’il ne peut pas faire lui-même ; le mandaté est unique et sans contrôle. Confiance en la personne, sans condition ni sur\’^eillance.
Le peuple sait et décide : plehis scitum. La réponse du peuple à la question posée fut, le 20 décembre 1851, d’ime autorité sans réplique : 7 500 000 oui^ 640 000 non. La république était maintenue, avec le correctif d’une dictature à temps. La dictature n’est-elle pas, d’ailleurs, un corollaire classique de la République? Rome l’a connue, instituée, régularisée. Quand les choses vont mal, la République accepte et même recherche un dictateur. Béranger avait conseillé à Lamartine « une dictature de dix ans ou à vie pour donner à la liberté le temps de devenir une habitude... »
Une fois la délégation accordée par im tel vote, le prince-président pouvait faire son lit à sa taille ; et il mit, en effet, sur le chantier, une Constitution nouvelle, libellée selon les principes indiqués dans l’affiche du coup d’Etat. Ce fut la Constitution du 14 janvier 1852. Inutile d’insister sur les traits de cette Constitution puisqu’elle fut encore plus éphémère que celle qui l’avait précédée. Le temps qu’elle dure est l’antichambre de l’Empire. Dès 1847, le prince n’avait-il pas écrit à Louis Blanc, de sa prison de Ham : « Mon credo, c’est l’Empire. » Les apparences répubhcaines sauves, la dictature de transition est étabhe dans ces termes : responsabilité du chef de l’État et suppression du régime parlementaire, c’est-à-dire de la responsabilité ministérielle et de la décision collective.
Telle quelle, cette Constitution avait été rédigée par un légiste, Rouher. Une fois la ratification obtenue par le vote populaire, le prince-président choisit, pour la période d’arbitraire, un confident de la première heure, un séide, un aventurier intelligent, mais autoritaire et irascible, Persigny. Celui-ci s’installe à l’Intérieur. Déjà les mesures qui préparent l’Empire sont sur le chantier ; de l’argent d’abord, et ces amis que procure l’argent : cela est obtenu, par ime large mainmise sur les ressources disponibles, concessions de chemins de fer, conversion de la rente, augmentation de la liste civile, décrets de restitution ou confiscation, — comme on veut, — des biens de la famiUe d’Orléans ; d’autre part, mesures de préparation, de précaution et de contrainte; décrets sur les élections rétablissant le scrutin d’arrondissement, décrets sur la presse (autorisation préalable, suspension ministérielle après deux avertissements, etc.), poursuites, condamnations, surveillances pohcières, le tout alternant avec des grâces personnelles, des faveurs imprévues, la distribution des places, le remplacement des préfets, et sous le manteau, séductions, promesses, fléchissements de conscience. « Que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. » Peu à peu, on dévoile le but ; l’on s’y porte, non sans détours. Les Chambres (Corps législatif et Sénat) se réunissent le 20 mars 1852. Le prince-président les reçoit solennellement aux Tuileries, salle des Maréchaux. Dans sa déclaration, il proteste de son attachement à la Répubhque. Cependant...
LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON
Cependant, si les partis, par leurs sourdes menées, cherchaient à saper les bases de mon gouvernement, il pourrait être raisonnable de demander au peuple, au nom du repos de la France, un nouveau titre qui fixât irrévocablement sur ma tête le pouvoir dont il m’a revêtu.
Les officiels, ainsi avertis, ont saisi et prennent l’alignement. D’ailleurs, Persigny ne les abandonne pas à leur propre inspiration. Le président commence une tournée dans le Sud-Ouest :
Prenant sur moi, écrit Persigny, l’énorme responsabihté de la nouvelle évolution pohtique à accomplir, je calculai que si, par des instructions secrètes aux préfets des premiers départements de l’itinéraire, je parvenais à donner au voyage le caractère désiré, il suffisait d’annoncer aux autres préfets, comme aux populations, les manifestations populaires...
Et, ces instructions, les voici ; tout doit être arrangé pour que le président soit accueilli au cri de : « Vive V Empire! Vive VEmpereur! » Et ne nous trompons pas, ajoute la circulaire, « il faut que le neveu de l’Empereur soit non pas Napoléon II, mais Napoléon III ». Car les Napoléons sont une dynastie et leur restauration est héréditaire. Restait une dernière précaution à prendre. La légende impériale était, dans l’esprit public, en
France et au dehors, par-dessus tout militaire et guerrière. Il pouvait arriver que l’Europe prît l’alarme; et puis, le peuple lui-même, dans son ensemble, n’aime pas la guerre. Le voyage, qui n’avait été qu’une longue acclamation de l’Empire, s’achevait par Bordeaux, la grande ville commerçante qui, plus que nulle autre, a besoin d’ordre et de stabilité : le 9 octobre, au banquet de la Chambre de commerce, le président dit les paroles décisives : « Pour faire le bien du pays, il n’est pas besoin d'’appliquer de nouveaux systèmes, mais de donner, avant tout, confiance dans le présent, sécurité dans l’avenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à V Empire... » Et, marchant au-devant de l’objection prévue : « Il est une crainte à laquelle je dois répondre. Par esprit de défiance, cer-
laines personnes se disent : TEmpire, c’est la guerre ! Moi je dis : U Empire , â est la paix! C’est la paix, car la France la désire et quand la France est satisfaite, le monde est tranquille. » Tel est le fameux discours de Bordeaux : il vole sur les lèvres des hommes, tandis que le prince-président se hâte de rentrer à Paris. Il y était le i6 octobre. La foule l’accueille aux cris mille fois répétés de : « Vive V Empereur! » Le président du Conseil municipal exprime officiellement le vœu de la nation : « La voix du peuple demande que votre pouvoir s’affermisse afin que la stabilité du présent soit la garantie de l’avenir. »
La décision est prise. Le 4 novembre 1852, le Sénat se réunit; un groupe de sénateurs, trié sur le volet, soumet au corps gardien de la Constitution la proposition que celle-ci soit modifiée et que la République prenne la forme impériale. L’Empereur accepte : « Reprendre le système impérial, dit-ü dans son message, est pour la France d’une immense signification. Dans le rétablissement de l’Empire, le peuple trouve, en effet, une garantie de ses intérêts et une satisfaction à son juste orgueü... » « Intérêts », « orgueil », tout l’Empire qui se construit tient dans ces deux mots. Le 7 novembre, un sénatus-consulte décide de soumettre au plébiscite une formule nouvelle par laquelle « la dignité impériale est rétablie dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte:^ avec hérédité. » Le rapporteur du sénatus-consulte, Troplong, parle comme Bossuet : <( Un homme fort s’est rencontré. » Le vote populaire était fixé au 21 novembre et le Corps législatif était convoqué le 25 pour procéder au recensement des votes. Les résultats furent les suivants : pour : 7 824 189 ; contre : 253 145 ; abstentions : 2 062 798. Le chiffre des abstentions parut élevé ; mais celui du vote affirmatif était écrasant. La deuxième république achevait sa courte et troublante carrière. Le 2 décembre 1852, jour fatidique, le nouvel empereur. Napoléon III, faisait son entrée à Paris.