‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 76 sur 113 · LE MARIAGE DE NAPOLÉON III. LE CORTÈGE SORTANT DES TUILERIES · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE NAPOLÉON III. LE CORTÈGE SORTANT DES TUILERIES

(D’après une esquisse au lavis de Lami. Collection J. Guérin).

elle avançait sur la route, appHquée et grave, s’élevant à la hauteur de ses tâches et de ses malheurs. Plus tard, sa vieillesse prolongée l’a montrée discrète, loyale, sûre, excellente Française, sans rancune et sans colère de la chute, résignée à l’injustice de la légende. Ceux qui l’ont approchée alors répéteraient le mot de Buloz quand il la vit après Sedan : « J’ai trouvé l’Impératrice tout autre que je la croyais être. » Elle survécut et mourut, satisfaite d’avoir vu l’Alsace et la Lorraine rentrées au giron.

Le mariage civil fut célébré aux Tuileries le 29 janvier 1853, le mariage religieux à Notre-Dame le 30 janvier dans de magnifiques solennités. Le peuple acclama la beauté de la jeune souveraine. Dans une atmosphère de joie et de confiance, ce fut ime promesse de stabilité. Mérimée écrivait en 1852 :

Ceux qui ont vu Paris il y a quatre ans se demandent s’üs sont dans la même ville ou si ce sont les

mêmes gens qui y vivent. Quelque opinion arrêtée que j’eusse au sujet de la mobilité française, je n’aurais jamais supposé un changement de décor aussi complet et aussi rapide.

La nation entière se laissait aller à la douceur de la tranquillité reconquise. Autour de l’Impératrice, les fêtes, les réjouissances se multipliaient ; le commerce avait repris ; le luxe nouveau surprenait les visiteurs ; la ville, bousculée par les immenses projets du préfet Haussmann, était un chantier en préparation des temps qui allaient naître. Mais le jeu de la vie et l’expérience qu’il apporte allaient apprendre à Eugénie de Montijo ce qu’elle a noté elle-même, qu’ « en France, si, au commencement, on peut tout faire, au bout d’un certain temps on ne peut même plus se moucher ».

Le mariage donnait à l’Empereur lui-même un repos familial qui l’arrachait en quelque sorte à l’aventure. L’espoir d’une famille ne fut pas trompé. Après un accident qui donna quelque inquiétude, un prince impérial naissait dans la nuit du 15 au 16 mars 1856. La dynastie définitivement fondée, la première période du règne s’annonçait sous les plus heureux auspices. Cependant un premier désaccord se produisait bientôt entre les pronostics et la réalité. Le futur empereur avait dit à Bordeaux : « L’Em.pire, c’est la paix. » Or, à peine l’Empire était-il proclamé que, pour la première fois depuis 1815, la France se trouvait lancée, presque à l’improviste, dans ime grande guerre européenne.

Le nouvel empire et On a lu, dans VHistoire diplomatique et dans LA gloire militaire V Histoire militaire^ les causes, les péripéties et

l’heureuse issue de la guerre de Crimée. Ce long et terrible conflit n’eut pas, tout d’abord, sur la politique intérieure une répercussion profonde : on n’y vit qu’une suite logique de la politique, généralement approuvée, de rapprochement avec l’Angleterre. La Russie de l’empereur Nicolas apparaissait, alors, comme le spectre de la tyrannie et la menace de l’invasion à l’opinion libérale européenne. Le parti catholique se passionnait pour la question des Lieux Saints. On ne vit, d’abord, dans la guerre de Crimée, qu’une de ces belles entreprises lointaines auxquelles les campagnes d’Algérie avaient habitué les esprits. Ce fut seulement quand la guerre se prolongea, quand les longues attentes, les difficultés accrues, les maladies paludéennes, le choléra, les batailles sanglantes et indécises, les sacrifices renouvelés eurent permis de se rendre compte du véritable caractère de l’entreprise, que l’opinion s’émut. Aux Tuileries et dans le public, il y eut des moments d’anxiété. Malakof effaça tout.

La réunion du Congrès de Paris, l’autorité que prit, soudain, la France sur les

AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE — LE SYSTÈME IMPÉRIAL

affaires du monde, le je ne sais quoi d’enivrant qui succède aux grandes crises heureusement traversées, tout contribua à porter l’Empereur sur un sommet que rarement il fut donné à un prince d’atteindre.

Le jugement national et le jugement international se prononcèrent en sa faveur. Les visites échangées avec la reine Victoria et le prince-consort, avec le prince régent de Prusse et d’autres souverains ou princes se risquant peu à peu à Paris, le succès de l’Exposition universelle de 1855 se déroula en pleine guerre et dont la cérémonie de clôture permit à Napoléon III de célébrer la paix victorieuse, tout flattait et ennoblissait à la fois l’Empire et l’Empereur :

Il est impossible, écrivait la reine Victoria sur son Journal, de ne pas aimer cet homme extraordinaire et de ne pas l’admirer considérablement après avoir vécu, ne fut-ce que peu de temps avec lui. Il est si calme, si simple, si naif même, si heureux qu’on lui apprenne ce qu’il ignore, si doux, avec tant de tact, de dignité, de modestie ! Je connais peu de gens à qui je me sois sentie plus prête à me confier et à parler sans réserve.

De Vienne, la duchesse de Dino écrit, en avril 1856 :

Personne n’est plus à la mode ici que l’Empereur Napoléon ; on l’admire, on le redoute, on le considère. Il est plus puissant dans l’opinion que ne l’était son oncle... Il semble à tous un porte-bonheur, une égide. Le prince de Mettemich en parle ainsi et les plus grandes dames en disent autant.

A l’Académie des Sciences morales, Parieu lisait un mémoire dans lequel se trouvaient les mots : « l’Empereur des Français... », Cousin l’interrompt et s’écrie : a Dites l’Empereur de l’Europe ». Thiers terminait, en ces termes, la préface du douzième volume du Consulat et V Empire :

Napoléon I®*", en nous laissant la gloire, nous a laissé la semence du héros... Puissent nos armées être toujours victorieuses. Le plus grand dédommagement de n’être rien dans son pays, c’est de voir ce pays être dans le monde tout ce qu’il doit être.

L’Empereur reprit, dans son discours, ces paroles de « l’homme d’État historien illustre et national ». Peut-être les deux carrières opposées allaient-elles se rapprocher ; une ère nouvelle paraissait sur le point de s’ouvrir. Maupas quittait le ministère de la police. Des gens pressés parlaient déjà « d’Empire libéral ».

Mais des événements nouveaux commençaient aussi à révéler, dans sa grandeur apparente, la fragilité de l’édifice improvisé : il suffit de rappeler le fait considérable qui s’était produit au cours de la guerre de Crimée : le Piémont, sous la haute direction de Cavour et répondant à l’insistance de Napoléon, était entré dans l’alliance anglo-française contre la Russie. Ainsi le petit royaume, gros de la future

Italie, prenait, pour la première fois, son rang dans les grandes affaires européennes ; il acquérait des titres à la gratitude des deux puissances occidentales ; il faisait figure dans la Méditerranée. Résultats immenses pour un faible effort, tant est efficace un geste bien calculé dans le jeu d’équilibre discret qu’est la diplomatie.

Mais, un autre effet, suite de la même initiative, se produisait, par contre, dans la politique intérieure de la France. Les ambitions piémontaises mettaient soudain en péril l’espèce de consen- tement unanime qui avait

ARRIVÉE EN FRANCE DE LA REINE VICTORIA {D’après une estampe anglaise publiée par V Illustrated Magazine en 1856).

et les intérêts politiques entraient en jeu avec les passions soulevées par la revendication de l’« Unité italieime » et de « Rome capitale » ; le novus ordo qu’il était possible d’entrevoir aès lors, blessait dans leur susceptibilité les consciences catholiques. Et c’était un sujet de division nouveau entre les Français.

Par contre, les premiers actes de la politique impériale, rapprochement avec l’Angleterre, guerre contre la Russie, politique des nationalités, sympathies encore voilées, mais déjà marquées pour les causes polonaise, hongroise, italienne, ces actes ou ces manifestations avaient donné quelque satisfaction aux partis révolu-

AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE. — LE SYSTÈME IMPÉRIAL

tionnaires. Séparés de Topinion générale du pays, fortement matés par une police énergique, désorganisés par l’emprisonnement ou la déportation de leurs chefs, les plus violents étaient réduits à des conjurations secrètes. On n’entendait plus ni la voix des clubs, ni celle des journaux révolutionnaires. Quant aux républicains d’ordre, ils ressentaient plutôt une certaine sympathie pour les entreprises extérieures où l’Empereur réalisait le programme interventionniste prôné si souvent par eux. Quelques complots plus ou moins réels, plus ou moins dangereux (complot de l’Hippodrome, complot de l’Opéra-Comique), l’action occulte des sociétés secrètes, notamment la « Commune révolutionnaire » fondée à Londres, troublaient à peine la paix publique. La voix d’un Jules Favre s’élève parfois dans le

silence universel et rappelle qu’il existe des hommes qui n’ont pas accepté et qui attendent. La polémique de Victor Hugo, venant d’au delà des

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