‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 77 sur 113 · CAVOUR · texte numérisé non relu

CAVOUR

mers, vise le régime, mais ne (Lithographie de pinçon. Bibliothèque Nationale).

l’atteint pas. Le manifeste de

Félix Pyat, de Caussidière et de Boichot, imprimé à Londres, circule dans les mains sûres et se lit le soir à volets clos :

Ogrillon de Corse, croisé de prince, de prêtre et de grec, sorte de métis de Bonaparte et de Macaire, de Machiavel et de Mandrin, Napoléon de nuit. Napoléon coupe-tête. Napoléon coupe-bourse, ni paix ni trêve avec cet homme...

A ces injures, l’Empereur ne sourcille pas. « Visage de marbre ». Il poursuit, les yeux mi-clos, le rêve altier qui descend de son origine et de son étoile. Loin de s’irriter, il détend peu à peu les ressorts du pouvoir personnel. Persigny

quitte le ministère de l’Intérieur et il y est remplacé par Billault, ancien orléaniste, plus souple, plus abordable ; Maupas, nous l’avons dit, a quitté le ministère de la police. Changement plus important : Momy a pris la place de Billault à la présidence du Corps législatif, comme si l’on voulait attirer l’Assemblée dans le cercle plus intime des directives impériales. Barbés ayant écrit de sa prison à l’un de ses amis une lettre d’un haut sentiment patriotique à l’occasion de la guerre de Crimée, l’Empereur ordonne que la lettre soit pubhée au Moniteur et que Barbés soit libéré. A gauche, l’opposition se tait, gardant sa position d’attente. Si une voix s’élève dans le corps pohtique, c’est celle de Alontalembert qui, constatant « l’anéantissement de l’esprit pohtique en France », jette, en avril 1854, ce cri prophétique : « Vous pouvez dominer le corps de la France, mais n’oubUez pas de compter avec son âme ; cette âme engourdie se réveillera un jour : c’est la liberté. » Ou bien encore c’est quelque timide observation des hommes d’affaires de l’Assemblée, signalant au pouvoir les difficultés budgétaires et le désordre financier créé par une pohtique de magnificence et par la guerre. L’Empereur lui-même semble consentir, puisqu’en mars 1855 il remplace au ministère des Finances Bineau par Magne. Celui-ci, orléaniste de la veille, devient le grand argentier de l’Empire, tandis que Rouher, quittant le Conseil d’Etat pour le ministère de l’Agriculture et du Commerce, va devenir le réahsateur, aussi éloquent que mal averti, des desseins économiques de Napoléon III.

Les ÉLECTIONS A peine quelques nuages. Au moment des affaires de DE 1857 Crimée et lorsqu’une minute d’inquiétude assombrit le ciel, un incident s’était produit : un jeune Itahen, Pianori, avait tiré un coup de pistolet sur l’Empereur se promenant à cheval au bois de Boulogne. Pianori, interrogé, avait déclaré qu’il était sans comphce, qu’il avait agi comme Italien, comme Romain, pour punir Napoléon qui s’opposait à la liberté de son pays. Pianori fut condamné et mourut en criant : « Vive la République ! » La question italienne développait ses premiers effets et minait, dès lors, mystérieusement la vie et la destinée de l’Empereur (7 mai 1855).

L’incident fut vite oublié. Les événements favorables s’étaient accumulés après l’issue victorieuse de la guerre de Crimée. Au Congrès de Paris, l’Empereur s’était imposé comme arbitre de l’Europe par l’autorité de la victoire, par sa bonne grâce personneUe, son habile modération. La naissance du prince impérial avait consohdé la djTiastie. La richesse générale s’était développée par la guerre eUemême. Tout contribuait à donner à la pohtique impériale un rayonnement sans

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pareil. Elle prenait, en même temps, une nuance plus adoucie. Un sénatus-consulte confiait, éventuellement, la régence à l’Impératrice et le pape Pie IX lui envoyait la Rose d’Or.

On oubliait la pénurie des subsistances, suite de la désastreuse récolte de 1855 ; on palliait par l’empnmt la mauvaise situation financière résultant de la guerre et on en profitait pour rénover l’outillage national. Les inondations du Midi et de l’Ouest étaient, pour l’Empereur et pour l’Impératrice, l’occasion de voyages où se manifestaient leurs sentiments secourables à ceux qui souffrent. L’Impératrice remettait à une fondation d’orphelins le montant des sommes qui lui étaient offertes pour l’achat d’une couronne en diamants ; les questions ouvrières rentraient dans les préoccupations impériales : on soumettait au Corps législatif le projet d’une caisse de retraites pour la vieillesse ; on discutait les bases d’im nouveau régime douanier et ime politique des échanges tendant à l’abaissement des prix de la vie était en préparation.

Le premier Corps législatif de l’Empire, étant arrivé à son terme, la date des élections fut fixée au 21 juin 1857. Le pays allait exprimer son sentiment au sujet des quatre années qui venaient de s’écouler. La réponse du suffrage universel parut décisive : tous les candidats désignés aux électeurs par le patronage du gouvernement furent élus en province, sauf quelques opposants perdus dans la foule, Legrand à Lille, Hénon à Lyon et quelques libéraux. Brame, Curé. A Paris, où le succès des candidats de gauche était escompté, il y eut ballottage au premier tour par suite de divisions entre les « anciens » et les « jeunes » du parti républicain. Carnot et Goudchaux furent élus au premier tour, Cavaignac, Darimon et Émile Ollivier au second tour.

Ces résultats furent acclamés par les amis du pouvoir. Cependant, à y regarder de près, il semble bien qu’il y ait eu, dès lors, dans la masse des électeurs comme un déplacement d’impondérables. En effet, malgré une extraordinaire pression officielle, sur 9 millions d’électeurs inscrits, il n’y eut que 6 136 664 votants : 5 471 888 électeurs seulement se déclarèrent pour les candidats officiels, 571 859 se prononcèrent pour les candidats de l’opposition. Le chiffre des abstentions était donc considérable. Ce n’étaient déjà plus les totaux écrasants des consultations plébiscitaires.

L’Assemblée fut convoquée pour le 28 novembre 1857. Mais la mort du général Cavaignac et le refus de serment de Carnot et de Goudchaux amenèrent à l’Assemblée Jules Favre et Ernest Picard. L’opposition des « cinq » s’introduisait ainsi par la porte étroite dans les conseils du pays. L’Empereur, en appre-

nant le résultat des élections, se déclara satisfait. Un peu de libéralisme ne l’effrayait pas : sa foi dans sa mission était telle qu’il ne craignait ni la critique ni l’opposition. La préoccupation de rallier « l’élite » le hantait toujours ; il visait plutôt à gagner ses adversaires qu’à les détruire.

La gloire de l’Empire autorisait cette sage tolérance : au mois d’août 1857,10 ministre Fould offrait à la nouvelle dynastie le palais des rois, le Louvre ; en septembre, l’Empereur inaugurait les grandes manœuvres du camp de Châlons où la garde impériale était rassemblée pour la première fois et, quelques jours après. Napoléon III se rendant à Stuttgart, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Walewski, s’y rencontrait avec Alexandre II et son chancelier, le prince Gortschakoff. On envisagea les conditions possibles d’une alhance qui, si elle se fut affirmée, eût changé les destinées de l’Europe. L’Empereur avait donc toute raison de jouir de ces beaux jours que la fortune lui accordait. Il laissait à Morny le soin d’ouvrir la session du Corps législatif par des paroles de conciliation et de modération (28 novembre 1857).

L’ATTENTAT D’ORSINI ET Soudain, uu événement tragique, doublet de LA QUESTION ITALIENNE l’attentat Pianori, changea l’atmosphère. Le 14 janvier 1858, l’Empereur se rendait en voiture à l’Opéra; comme il mettait le pied sur les marches du péristyle, une première bombe, puis plusieurs

autres projetées presque simultanément, éclatèrent sur le sol ; et ce fut un effroyable carnage.

Le chapeau de l’Empereur est transpercé, l’Impératrice, encore dans la voiture, est atteinte au visage. Parmi la foule qui se presse pour acclamer les souverains, cent cinquante personnes, tuées ou blessées, s’écroulent. Les assassins, visiblement des conjurés, sont saisis, soit immédiatement, soit au bout de quelques heures. L’âme du complot était un Romagnol, Orsini ; les autres.

l’attentat d’orsini

(D’après une estampe populaire parue à l’époque. Bibliothèque Nationale).

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de simples comparses. Le coup avait été monté à Londres. Sur les observations du gouvernement français et sur les sommations violentes du parti impérialiste, Palmerston, soutenu par l’opinion anglaise, se refusa à laisser modifier Valien hill; en Italie, Victor-Emmanuel et Cavour ne consentent pas davantage à rompre avec le parti révolutionnaire et patriote dont Mazzini est l’inspirateur. Dans son plaidoyer pour les meurtriers, Jules Favre lut une lettre d’Orsini adressée à l’Empereur :

Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec Joie leur sang pour Napoléon le Grand... Que Votre Majesté ne repousse pas les vœux suprêmes d’un patriote sur les marches d’un échafaud, qu’elle déUvre ma patrie, et les bénédictions de vingt-cinq millions de citoyens la suivront dans la postérité.

Que se passa-t-il dans l’esprit de l’Empereur? L’Impératrice fut émue, assuret-on, de cet appel d’Orsini, peut-être aussi du danger couru par les siens. Un envoyé du roi Victor-Emmanuel, le général délia Rocca, arrivait bientôt à Paris pour exprimer les sentiments de son maître et exposer les raisons qui l’empêchaient de pousser à bout le parti révolutionnaire. C’est dans l’audience de congé que l’Empereur adressa au général ces paroles décisives : k Dites à M. de Cavour qu’ü se mette en correspondance avec moi et que nous nous entendrons certainement (20 février). » En juin, l’Empereur se rendait aux eaux de Plombières et Cavour venait l’y rejoindre. UHistoire diplomatique a exposé les résultats de cette rencontre et les conditions dans lesquelles la guerre contre l’Autriche fut décidée.

Une telle résolution, longtemps retardée, était la plus grave que pût prendre l’Empereur : elle décidait de son règne et de l’avenir de sa dynastie. Napoléon III était brave ; il était fataliste : ce n’est pas à la peur qu’il obéissait. Avait-il des engagements secrets? Voyait-il, dans l’affreuse tuerie, un avertissement? Y trouvait-il une raison d’en venir enfin à l’accomplissement de ce qui était son grand dessein extérieur, l’abolition des traités de 1815 et la constitution d’une Europe nouvelle d’après le principe des nationalités ? Sentait-il une éruption révolutionnaire monter autour de lui ? Espérait-il l’apaiser en lui cédant ? Ou bien son esprit incertain, son ressort déjà affaibli s’abandonnaient-ils à un sentiment qui avait été celui de sa jeunesse et qui l’avait jeté, avec son frère, dans une aventure de grand risque, l’insurrection des Romagnes ? Quoi qu’il en soit, le fait s’impose à l’histoire : après Stuttgart, où ses avances visant la Pologne ont été écartées, l’attentat d’Orsini et l’entrevue de Plombières sont la consolidation logique d’un rêve qui rejette la France et l’Empire dans la guerre et dans des complications sans issue.

A l’intérieur, l’attentat d’Orsini eut, comme conséquence, une reprise du système

autoritaire, avec détente prochaine, il est \Tai, dans le sens libéral, l’indécision du maitre se portant comme un balancier vers les deux contraires, alternativement. Les mesures nouvelles sont donc les sui\'antes : réorganisation des commandements militaires di\’isant la France en cinq régions à la tête desquelles sont placés les maréchaux ; constitution d’un conseil de régence sous la présidence de l’Impératrice et où figurent les hommes dont on est sûr : le cardinal Morlot, le maréchal Pélissier, Achille Fould, Troplong, Momy, Baroche, Persigny; remplacement de Billault au ministère de l’Intérieur par tm des fauteurs du coup d’Etat, le général Espinasse; enfin, loi de sûreté générale, créant une sorte de juridiction d’Etat, avec pouvoirs extraordinaires, notamment celui d’interner ou d’expulser du territoire les indiridus détenant des machines, des explosifs, ou participant à des troubles ou groupements dangereux pour l’ordre public. A la Chambre, \'ingtquatre opposants répubhcains et hommes de droit se prononcent contre cette loi dra- D.0 conienne, et forment ainsi une première ébauche de la future opposition libérale.

Au Sénat, le général Mac- Mahon seul s’élève contre la loi. La liste des personnes condamnées sans autre forme de procès atteignit, dit-on, plus de deux mille noms. On cite, dans la Loire-Inférieure, le docteur Qemenceau; dans l’Indre, Patureau-Francœur, l’ami de George Sand; dans la Gironde, un avocat, le frère de l’évêque Bellot des Minières ; partout, des hommes paisibles, républicains ou notés comme opposants, et dont nul n’avait le moindre désir de se servir de poignard ou de bombes contre la famille régnante. Charles Delécluze, emprisonné à Corte, est

GÉXÉRAL ESPISA-SSE (D’après une lithographie de Ferrin).

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déporté à Cayenne. Le préfet de police Boitelle, les préfets, les agents subalternes redoublent de zèle. La presse est soumis^ à la plus étroite surveillance ; des publicistes considérables, Montalembert, Proudhon sont poursuivis et condamnés ; la commission du colportage impose à la vente et à la distribution des livres des formalités insupportables ; toute pensée devient suspecte. En comprimant l’opposition, on la renforce.

Après les premières applications de la loi, les sphères officielles elles-mêmes sentirent que la mesure était dépassée et qu’Orsini n’avait ni complices, ni disciples en France. L’Empereur conseille quelque modération à Espinasse ; le général exhibe l’ordre écrit de la main de l’Empereur : « Il faut qu’on vous craigne... etc. » Espinasse fut sacrifié et remplacé par Delangle.

Mais voici que les suites réelles de l’attentat d’Orsini et des entretiens de Plombières se découvrent. Le janvier 1859, à la réception du corps diplomatique, tandis que l’ambassadeur d’Autriche s’approche de l’Empereur pour le saluer, celui-ci lui dit à brûle-pourpoint :

Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé. Je vous prie de dire à l’Empereur que mes sentiments personnels pour lui ne sont pas changés.

Sortie tout à fait napoléonienne. On essaya d’en pallier pendant quelque temps les effets, mais bientôt ils apparurent : c’était la guerre.

A partir de ce moment, la fortune de Napoléon III se croise avec celle de deux hommes qui la mesurent, la dominent et rapidement la précipitent vers sa ruine : Cavour et Bismarck. Peut-être ne s’est-il rencontré à aucune autre époque de l’histoire une suite de circonstances aussi extraordinaires. Entraîné par la logique d’une thèse trop aisément acceptée. Napoléon, engoué du principe des « nationalités », va soumettre aveuglément son rêve aux deux grands politiques qui sauront s’en servir pour l’exécution de leurs desseins réalistes. A partir de ce moment, il n’y a pas un des mouvements de l’Empereur qui ne soit dangereux, pas une de ses initiatives qui ne se retourne contre lui. Tentation, séduction, intimidation, intrigue, tout réussit d’un côté, tandis que, de l’autre côté, tout est trouble, démarches incertaines, malechances et insuccès final. Une sorte d’envoûtement comme physique ne laisse plus à l’homme, vaincu d’avance, la disposition de ses propres moyens. Napoléon, la veille maître incontesté de la France, « arbitre de l’Europe », glisse du pied et chancelle. Son étoile s’estompe dans un brouillard sanglant, tandis que l’astre de chacun de ses deux partenaires se lève et se succède éclatante sur l’horizon.

HISTOIRE EOLITinUE. T. III.

Nous n’avons à raconter, ici, ni les prodromes diplomatiques, ni les événements militaires de la campagne d’Italie > nous n’avons pas à dire, après les belles victoires de Magenta et de Solferino, les préliminaires imprévus de Villafranca. Quelles raisons déterminèrent l’Empereur? Quels furent son trouble et son émotion quand il sentit se retourner contre lui, sous sa main, la jeune Italie, créée par lui? Une sorte de fureur sacrée la secoue après la conclusion de la paix tronquée. La Vénétie, l’Italie centrale, les États pontificaux, le royaume de Naples, ces gains immédiats ne suffisent pas à l’apaiser. Cavour, trouvant dans cette faim contrariée, une excellente raison de secouer le fardeau de la gratitude, se retourne, d’abord, vers l’Angleterre et, bientôt, ses successeurs jetteront les premiers fondements de l’alliance avec la Prusse de Guillaume et de Bismarck.

Histoire diplotnatique expose la situation complexe où le problème de « Rome capitale » place l’Empereur. L’armée française occupe la ville. Le Pape se réclame de la France, puisque celle-ci s’est substituée à l’Autriche. Napoléon, qui poursuit en vain l’espoir d’une conciliation entre le pape et le roi, est mis en demeure, par le parti catholique français, de défendre Rome et le pouvoir temporel ; l’Impératrice, soutenue par Walewski, ministre des Affaires étrangères, se déclare énergiquement pour la politique « romaine ». Or, voilà que paraît la brochure Le Pape et le Congrès qui, attribuée à La Guéronnière, porte des traces de la collaboration souveraine : et l’on y trouve exposé un système qui, tout en proclamant la nécessité du pouvoir temporel, lui impose des restrictions telles que jamais le Pape n’y donnera des mains. L’Empereur s’est découvert. Il est pris entre l’Italie royale et la Rome pontificale sans qu’il soit possible de comprendre l’intérêt français qui l’a jeté dans ce guêpier. La rupture entre le pouvoir impérial et les catholiques français est la conséquence inévitable de l’unification italienne.

C’est à ce moment que l’Empereur, réveillé de son illusion généreuse, comprend que la politique demande des satisfactions plus réelles. Après avoir hésité, il réclame une « compensation » qui satisfasse les intérêts nationaux, le retour de la Savoie et du comté de Nice à la France. Mais, précisément, ce système des « compensations » prête le flanc à la suspicion internationale. Si la pohtique des Nationalités prend le caractère d’une politique de « pourboires », elle fournit des armes à tous ses adversaires. Princes et peuples dénonceront le conquérant sous le rêveur, et l’on verra bientôt se développer, dans les tripots diplomatiques, ce jeu d’intrigues dont la Vénétie, le Rhin, le Luxembourg, la Belgique, la Sarre seront les cartes biseautées et qui feront de Napoléon à la fois un suspect et une victime. Un fait considérable n’en est pas moins acquis : la France a trouvé sa frontière définitive sur les Alpes

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et cela en conformité avec le principe des nationalités. Ici l’Empereur, relevant le gant de la mauvaise disposition italienne, a agi avec tact et décision. Puisqu’on oubliait, im peu vite, les ser\dces, il les faisait payer. La France, retrouvant deux vaillantes populations qui sont siennes par la géographie, par la langue.

LES TROUPES FRANÇAISES ENTRENT EN SAVOIE (D’après un bois de Gustave Doré).

par leur passé et enfin par leur volonté déclarée, était sans reproche; mais cet agrandissement si équitable n’était pas sans péril. Les « amis » de l’Empereur ne le lui pardonneront pas.

Le traité de commerce et le En somme, à l’époque, les affaires d’Italie, sÉNATus- CONSULTE DE 1860 ayec leuTS succès militaires brillants, ajoutèrent encore à la gloire de l’Empire. Ayant fait rentrer deux belles provinces au

giron national, couvrant le Pape d’une main, contenant de l’autre les ambitions piémontaises. Napoléon III pouvait se considérer comme ayant repris la maîtrise des événements. C’est à peine si le premier indice d’une légère modification s’observe dans ses rapports avec l’Angleterre. Le gouvernement anglais, craignant que l’appétit ne lui vienne en mangeant et que le Rhin ne soit mis bientôt sur le tapis, excite sous main l’inquiétude de l’Europe ou fomente les résistances un peu partout, par exemple en Suisse. Napoléon, décidé à tout sacrifier à l’alliance anglaise, se résout, pour la maintenir, à adhérer aux vues britanniques en matière économique.

La doctrine libre-échangiste a été, comme le principe des nationalités, l’objet des méditations du prisonnier de Ham. Il a lu Cobden dont les théories l’ont passionné. Si la France donnait, sur le continent, l’exemple d’une certaine détente apportée à la rigueur protectionniste, elle ouvrirait à l’Angleterre des marchés d’une importance sans égale. Et, d’autre part, cette même orientation économique assurerait à la France, et en particulier à la France urbaine, la vie moins chère, « le pain à quatre sous », formule aussi populaire que la fameuse « poule au pot ». Ainsi se déterminèrent peu à peu, dans l’esprit de l’Empereur, les grandes lignes d’une politique démocratique et ouvrière qui aboutira, quelques années plus tard, à la « loi des coahtions », faisant ainsi le premier pas dans le sens de l’organisation pacifique du prolétariat. Si l’industrie française, en voie de développement, a quelque peine à soutenir la concurrence, si l’agriculture est gênée par l’importation des blés et des sucres étrangers, l’Empereur compte sur le développement rapide de la fortune publique dont les indices favorables sont visibles partout. Donc, sans consulter les intéressés et par \m coup d’éclat où il y a quelque chose d’un coup d’État, l’Empereur annonce la conclusion d’un traité de commerce signé avec l’Angleterre le 23 janvier 1860. Le traité était conclu pour dix ans. Raisonnable et modéré dans son ensemble, il n’en prêtait pas moins le flanc aux critiques passionnées des protectionnistes et des hommes prévoyants, préoccupés de garder à la France tous les organes de son activité économique et, surtout, de ne pas laisser périr, comme l’Angleterre le faisait dès lors, sa classe paysanne. Chez les industriels et chez les masses rurales, c’est-à-dire, en somme, parmi les éléments les plus actifs du pays, la veille encore les meilleurs soutiens de l’Empire, une certaine désaffection ne tardera pas à se faire jour. Pouyer-Quertier, de Rouen, se met à la tête d’une opposition d’ordre technique qui n’est pas la moins dangereuse. Lui et Thiers se retrouveront, après le 4 septembre, pour élever sur des bases différentes le système économique de la Troisième République.

Toujours dans le même sentiment de fidélité à l’alliance anglaise. Napoléon

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participe à l’expédition de Chine, admirable par le dévouement des marins de la flotte et des soldats du corps expéditionnaire, mais qui n’a rien de reluisant, ni dans ses origines, la guerre de l’opium, ni dans son dernier acte, le pillage du Palais d’été.

L’expédition de Syrie, entreprise pour mettre un terme au massacre des chrétiens et en particulier des Maronites protégés de la France, fut accomplie, au contraire, sous l’œil méfiant de l’Angleterre et des puissances européennes. Rapide et heureuse, elle n’eut ni conséquence grave ni résultat durable. Cependant, l’opinion commençait à s’étonner de ces entreprises lointaines qui engageaient le drapeau partout dans le monde (nous ne parlons pas des campagnes coloniales d’Algérie et de Cochinchine) et où le sang de la France coulait sans autre profit que l’honneur. Où donc s’arrêterait le neveu? Entend-il imiter l’oncle? et finirat-il comme lui?

L’affaire italienne reprenait son acuité. Le plan d’unification se développait avec le concours plus ou moins avoué des révolutionnaires. La dynastie des Bourbons, après avoir perdu la Sicile, perd Naples. Dans les États pontificaux, les révolutionnaires battent Lamoricière à Castelfidardo et enlèvent au Pape la seule ressource militaire que les catholiques aient pu lui procurer. En France, l’émotion est profonde. L’Empereur était parti pour l’Algérie, comme s’il cherchait un moyen d’échapper aux embarras journaliers et à cette impossibilité de se prononcer qui résultait à la fois de sa nature et de la complexité des choses. Il se sentait seul, isolé, sans contact avec l’opinion. La politique du coup d’État' était épuisée : on avait oublié les misères de 1848 et l’on aspirait à la « liberté ». Sous l’influence de Momy, l’Empire cherchait toujours à se rapprocher de cette éhte nationale que les événements italiens éloignaient plus que jamais de la dynastie. L’Impératrice souffrait de l’humeur des salons, de cette escrime mouchetée, de cette offensive à coups d’épingles qui ne désarmait pas. Sous son influence, Walewski reprenait, des mains de Thouvenel, le portefeuille des Affaires étrangères.

Par un nouveau coup d’éclat, l’Empereur signe le décret du 24 novembre 1860 qui engage la monarchie représentative, dont parlait Rouher, dans des voies nouvelles. Et c’était comme un retour vers le régime parlementaire. Le trait principal était le rétablissement de l’Adresse, c’est-à-dire, dans un certain sens, ime sorte de droit de remontrance. A chaque nouvelle session, le Corps législatif pourra parler solennellement à l’Empereur et lui soumettre les vœux ou les réclamations du pays. Le décret rétablissait la publication exacte et complète des débats des Chambres par la sténographie; le droit d’amendement était reconnu; enfin des

ministres sans portefeuille devenaient, devant le Parlement, « les avocats du pouvoir ». C’était la discussion et l’éloquence remises en honneur,

Persigny, conseiller un peu imprévu de ces mesures, reprenait à Billault le portefeuille de l’Intérieur. Momy et Persigny, tournant le dos au coup d’État, se trouvaient ainsi chargés de présider à l’évolution un peu indécise de ce Villaffanca parlementaire. Momy interpelle Émile Ollivier : « Eh bien, êtes-vous content cette fois ? » Émile Ollivier de répondre : « Si c’est une fin, vous êtes perdus ; si c’est un commencement, vous êtes fondés. » On attendra dix ans pour savoir ce que vaut ce pronostic. L’interpellation et la réponse mettent à découvert la situation créée par dix années de pouvoir et elles permettent d’entrevoir les nouvelles combinaisons de partis que la session de 1857-1863 a rendu possibles. C’est l’œuvre de la fameuse opposition des cinq.

L’OPPOSITION DES CINQ. Peu à peu s’était formée dans le parlement une LE MEXIQUE sottc de conjuration latente qui réunissait contre

l’Empire tout ce que l’Empire avait écarté. Le parti royaliste, la fusion ne s’étant pas accomplie, gardait ses espérances à longue échéance; à défaut de la branche d’Orléans, résolue à reprendre « sa place sur le tronc familial, » elles se tournaient vers le comte de Chambord, mais celui-ci restait irréductible dans sa hautaine légitimité : son mot d’ordre, à savoir l’abstention, sa doctrine, c’est-à-dire le süence et le refus, ne s’apphquaient d’ailleurs qu’à l’activité poHtique, ses partisans restant libres de défendre au mieux leurs intérêts particuliers ; le sourire ne leur était pas interdit. Sous le voile d’une attitude négative dont l’ironie avait pénétré même les grands corps de l’État, des hommes comme Montalembert, le marquis de Boissy, s’étaient fait écouter dans la haute bourgeoisie en s’attachant aux formules d’un libéralisme conservateur. Les techniciens du protectionnisme, grands patrons, grands industriels, grands propriétaires terriens, sans refuser le serment ni même une certaine adhésion à l’ordre impérial, se sentaient hbres de tout engagement quand il s’agissait de leurs intérêts : des hommes généreux, les Melun, les Aug, Cochin, dépensaient leur activité dans l’organisation du bien et dans des contacts plus étroits avec la classe ouvrière. Tout ce travail eût été à peu près ignoré de l’opinion si le parti répubhcain et les libéraux de gauche ne se fussent mis énergiquement à la tête d’une opposition déclarée et retentissante. Cinq hommes avaient eu ce privilège de faire entendre, dans le silence constitutionnel, la parole qui s’oppose et la parole qui crée. Les cinq, c’est-à-dire Jules Favre, Émile OUivier, E. Picard, Darimon, députés de Paris, et Hénon, député de Lyon, élevaient la voix

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au nom des exilés, des meurtris, entretenaient la légende républicaine, le feu sacré de la liberté. Il faut admettre que les deux millions d’abstentionnistes des plébiscites, sans compter ceux qui avaient voté pour Cavaignac, pour Ledru-RoUin, pour Raspail, leur prêtaient une oreüle attentive : sinon Ü serait difficile de s’expliquer le retentissement de leur parole alors qu’elle était bâillonnée par l’organisation du süence et tenue en respect par le froncement de sourcils du maître.

Jules Favre, éloquent et amer, poussant à bout, par une dialectique audacieuse et impeccable dans sa forme cicéronienne, tantôt l’argument juridique, tantôt le sophisme larmoyant ; Picard, plein d’esprit, de raillerie, de mordant, adversaire redoutable, puisant ses traits dans l’esprit du faubourg, — de tous les faubourgs — et dont les blessures durables s’envenimaient, loin de se guérir, par l’effet du temps ; Darimon et Hénon, comparses utiles aux liaisons, soit à droite, soit à gauche ; tels étaient ceux des ^ cinq s qui devaient rester fidèles au parti républicain; mais l’un d’eux, le plus illustre et le plus éloquent peut-être, Emüe OUivier, commençait à chercher les voies d’unf rapprochement avec l’Empire. Füs d’un commissaire de la République, lui-même ancien commissaire à Marseille, ayant reçu tous les dons de ces belles rives méditerranéennes pleines de soleü et d’antiquité, imaginatif, abondant, pénétrant, avec son œü incisif de myope caché sous ses lunettes en hublot, la bouche large de l’avocat, la chevelure éparse de l’homme d’étude, sachant tout, comprenant tout, prêt sur tout, mais tournant tout à la parole; d’une éloquence à la fois pénétrante et agüe, enveloppante et mordante, avec une sorte de grandiloquence familière, héritée du romantisme et façonnée par la musique, cet orateur qui n’avait ni le charme, ni à proprement parler le don de com'aincre, possédait à un degré extraordinaire la chaleur et le mouvement. On le sui’V'ait tant qu’ü marchait, quitte à se

ERKEST PICUŒ)

détacher de lui quand il s’arrêtait lui-même. De jugement peu sûr, aveuglé par une vanité où il y avait de la candeur, il était dupe de sa propre bonne foi. Mais cette méconnaissance de soi-même, qui amusait d’abord, finissait par mettre en garde. Son ambition des hautes sphères, son patriotisme échauffé, son idéalisme verbal n’exerçaient pas assez, sur ses actes et sur ses paroles, cette discipline sévère sans

laquelle il n’y a pas d’homme d’État.

Il y avait dans ses aptitudes diverses quelque chose de papillonnant et de dispersé : ne s’étant cru inférieur à aucune tâche, sa vie et son éloquence devaient se consumer plus tard, pendant quarante ans, dans un plaidoyer imique pour une cause perdue.

La presse s’enhardissait. Des hommes d’esprit, Prévost-Paradol, J.-J. Weiss, Saint-Marc-Girardin, Edmond About, amusaient les salons et commençaient à faire réfléchir les bourgeois. Émile de Girardin qui, avec Victor Hugo, avait lancé le prétendant, se détachait, maintenant qu’il était au pouvoir. On fondait le Courrier du dimanche qui, en attendant la Lanterne de Rochefort, était un premier brûlot. Au Sénat, le prince Napoléon rompait brusquement le lien si fragile qui unissait encore l’Empire au parti catholique. La mort de Cavour, survenue le 5 juin 1861, paraissait pouvoir permettre à l’Empereur de s’alléger quelque peu des engagements pris à Plombières ; mais sa pensée restait incertaine, ses desseins obscurs. En Prusse, Bismarck prenait les affaires européennes en mains, par le fait que le prince régent Guillaume montait sur le trône.

Une grave préoccupation, autour de laquelle flottait un rêve nouveau, occupait l’esprit de l’Empereur. Au Mexique, il se laissait engager dans une aventure dangereuse, se donnant pour but final la constitution d’un Empire mexicain en faveur de l’archiduc Maximilien d’Autriche. L’Angleterre et l’Espagne, sentant

LOUIS HÉNON (Lithographie de E. Davis).

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le péril d’une telle entreprise, s’étaient retirées et la France avait assumé à elle seule la charge. Quels étaient les projets, les vues, les intentions de l’Empereur? Là encore le fond reste obscur : vaste groupement des républiques latines d’Amérique contre-balançant la puissance des races anglo-saxonnes, profit à tirer de la guerre de Sécession qui, à ce moment même, divisait la grande confédération des États-Unis ; exploitation éventuelle des ressources minières et agricoles du Mexique dont on commençait à entrevoir les féeriques richesses; satisfaction au parti catholique, autrichien, pontifical ; appui efficace aux réclamations des Français ayant des intérêts au Mexique, réclamations appuyées, assuret-on, par des personnages français influents, et notamment celle du banquier suisse Jecker par Morny, toutes ces raisons, grandes ou petites, inclinaient la volonté d’un homme déjà fatigué et que sa destinée poussait vers ime politique de prestige et d’aventure. En France, l’expédition fut impopulaire dès le début, sauf parmi les militaires et dans les cercles de la cour. Dans la session de 1862, elle était discutée au Corps législatif. M. de Pierre disait :

Nous avons, dans l’Italie, une sœur cadette pas trop déférente pour sa sœur aînée et dont nous nous serions bien passés ; et cependant n’allons-nous pas au Mexique aflEranchir un autre petit frère ? Et la Chine ? Et la Syrie ? Quand donc s’arrêtera notre famille ?

Jules Favre faisait une première allusion à l’affaire des bons Jecker dont Rochefort dirait, im jour, qu’elle était de force à déshonorer plusieurs gouvernements. Une autre affaire pénible, celle du banquier Mirés, mettait en cause des personnalités officielles et l’on entendait de nouveau ces accusations de corruption et de concussion qui sont de tous les temps, mais qui avaient ime singulière résonance à une époque de prospérité croissante et de luxe affiché.

L’enrichissement général ne s’étendait pas jusqu’aux finances de l’État. Le gouvernement impérial, menant de front les entreprises de prestige, les dépenses de parti et les réformes démocratiques, était un gouvernement cher. C’est ce que Fould exposa dans un mémoire fameux approuvé par l’Empereur et qui bientôt amena son auteur au ministère des Finances. Fould obtint un plus étroit contrôle du Parlement (sénatus-consulte du 31 décembre 1861). Mais son système de vigilance financière, fondé en lui-même, contradictoire à la politique de magnificence de l’Empire, y introduisit un frein qui, appliqué spécialement aux dépenses de l’armée, devait, un jour, amener le régime entier sur le penchant de sa ruine. Les fils de famille, même quand ils se rangent, n’en sont pas de meilleurs admimstrateurs.

L’agitation était partout, non seulement dans la politique instable du gouvernement, mais dans la vie intellectuelle et morale de la nation. Un livre venait de paraître, la Vie de Jésus de Renan (1862), qui faisait pénétrer dans les derniers replis de l’âme des foules, sous le voile d’une sentimentalité à la Jean- Jacques, le scepticisme de Voltaire et le positivisme d’Auguste Comte. Nier la divinité du Christ, railler la croyance qui avait soutenu l’humanité en son pèlerinage millénaire, c’était arracher aux âmes, déjà inquiètes, la foi et l’espérance. Tout manquait

soudain à l’homme européen, car que lui apporterait, en échange, le dilettantisme du professeur remercié et du prêtre désaffecté ? La polémique ecclésiastique se leva, sans force, contre ce captieux phénomène d’incrédulité cléricale. Et la pensée du siècle, sans but, ni céleste, ni terrestre, se trouva engagée dans une impasse où le scepticisme ironique l’abandonna, déprise et désorientée.

L’année 1862 s’achevait. Déjà on parlait des nouvelles élections. Le système impérial commençait à trouver de grandes difficultés à se passer du concours de l’opinion. Le suffrage universel, même s’il est docile, n’est pas toujours maniable. Les complications étrangères auxquelles l’Empereur ne pouvait pas, ou ne voulait peut-être pas se dérober, causaient une émotion se manifestant par l’insécurité des affaires, les oscillations de la Bourse, un malaise qui allait par moments jusqu’à l’anxiété. Cette inquiétude, l’Empereur et ses entourages, d’ailleurs divisés, la partageaient ; sans doute crut-on l’apaiser par un brusque changement de personnel et de direction : au mois de septembre 1862, en vue des élections, les « italianissimes » cédèrent la place aux partisans de l’équilibre et de la modération. Thouvenel fut remplacé aux Affaires étrangères par Drouyn de Lhuys. L’influence de l’Impératrice se substituait lentement, peut-être par suite de l’état de santé de l’Empereur, à celle du prince Napoléon. Quand on suit, dans le livre d’Emile Ollivier, les légers balancements de la barque impériale, on sent bien qu’im nouveau souffle va se lever.

C’est avec cette tendance à se dégager des conceptions de la première partie

ROCMEFORT

(D’après un doc .ment photographique).

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du règne qu’on aborde les élections de 1863. Par Fould et Drouyn de Lhuys, on espérait la satisfaire en présence de l’opinion. Mais l’opinion se dérobait.

ES ÉLECTIONS DE 1863. La partie qui s’engageait était beaucoup plus ROUHER difficile que le gouvernement ne paraissait le croire.

Le ministre de l’Intérieur chargé de présider à cette consultation du pays, Persigny, était sans pondération et sans prévision; il croyait dur comme fer que, pilote du régime, il le redresserait d’un coup de barre. Allant contre son passé et son caractère, il donnait à ses préfets des instructions tendant surtout à regagner cette élite boudeuse dont l’hostilité lui paraissait, maintenant, la plus grande cause d’affaiblissement de l’Empire. Il recommandait de travailler « à l’œuvre de reconstitution des partis », « de ménager les hommes honorables et distingués des anciens gouvernements ». Il est vrai, qu’en même temps, la candidature officielle filtrait plus sévèrement que jamais « les hommes honorables et les hommes distingués ». Tout cela manquait de liant, de doigté.

Les élections eurent lieu les 30 et 31 mai. Ce fut, pour le gouvernement, une véritable défaite. L’opinion se détachait de l’Empire sans se porter, d’ailleurs, vers rien de positif. Mais le mal, dans son imprécision, n’en était que plus dangereux. Les catholiques, les anciens partis, les protectionnistes, l’industrie, l’agriculture, les vieux républicains, les jeimes, tous tournaient les yeux vers un nouvel avenir qu’ils voulaient parlementaire, c’est-à-dire opposé à la formule impériale. Et la formule impériale courait au-devant de cette opinion, donc au-devant d’un échec. L’opposition déclarée, celle qui constituait antérieurement le groupe des « cinq », comptait maintenant vingt députés, dont toute la représentation de Paris avec Jules Simon, Pelletan, Laboulaye, Havin, etc., comme élus notoires. Un groupe d’indépendants, qui devait former plus tard le « tiers parti » ou le « centre gauche », réunissait une vingtaine d’élus. Mais, ce qu’il y avait de plus grave, c’était l’esprit qui animait la majorité elle-même ; on l’appelait, par un de ces euphémismes que sait inventer la politique, « l’esprit libéral » ; et cela signifiait une tendance à la critique, handicapant le dévouement. Dès la séance d’ouverture du Corps législatif, Momy ouvrait la fenêtre toute grande pour laisser entrer cette atmosphère nouvelle : « Le mot de liberté, dit-il, a été souvent prononcé et le sera encore. » Et Rouher lui-même : <( Les élections de 1863 signifient : liberté. » En s’exprimant ainsi, les chefs des conseils impériaux tenaient les yeux fixés sur les deux députés illustres que les élections venaient d’envoyer à la Chambre : Berryer, c’est-à-dire l’éloquence, Thiers, c’est-à-dire l’expérience. Les beaux jours du gouvernement facile étaient passés.

L’Empereur paraît avoir eu d’abord l’intention de tenir compte de l’avertissement donné par le pays. Persigny quitte le ministère de l’Intérieur. Le décret du 23 juin institue un ministre d’État, une sorte de premier ministre; Baroche, fatigué, passe à la Justice. Il est remplacé par Billault; celui-ci, étant mort à peine nommé, est remplacé par Rouher.

Rouher, entouré de Rouland, Vuitry, de Forcade la Roquette, etc., devient le premier personnage parlementaire de l’Empire. Rouher, Auvergnat comme Parieu et poussé d’abord, comme celui-ci, par Momy, fut toute sa vie, si hautes que dussent être les situations qu’il occupa, un homme d’affaires plutôt qu’un homme d’Etat. Rond, noir, solidement campé sur ses courtes jambes, la redingote battant les mollets, les épaules fortes, la tête carrée, l’œil vif, les cheveux rebelles, les favoris courts et drus, la voix chaude et prenante, il exerçait sur un auditoire envoûté une sorte de magnétisme physique. Il rassurait par sa carrure et sa conviction. Tout en solidité et en aplomb, comment eût-il trompé ; comment se fût-il trompé ? Par-dessus le marché il convainquait, car il était un maître dans le débat. A la lecture, ses discours paraissent solidement charpentés, fortement argumentés, pleins d’autorité; ils ont du mouvement, de la véhémence, d’ailleurs sans nul charme, élégance, ni goût. Ils frappent, ils assomment. Si leur poids emporte presque à tout coup la partie, c’est qu’ils évitent à l’auditeur l’embarras d’hésiter et la peine de se prononcer. L’Auvergnat prend tout sur lui et enlève le vote d’im coup de reins.

Un autre personnage d’envergure im peu moindre, mais dont l’avènement modifiera bien davantage l’aspect du personnel impérial, va entrer bientôt dans le ministère : c’est Duruy, appelé à l’Instruction publique en remplacement de Rouland. Il a conquis la faveur du prince en collaborant à V Histoire de César. Professeur de l’enseignement secondaire, universitaire, avant tout démocrate, initiateur, réformateur, un peu prompt, im peu superficiel, en somme arrivé par le manuel et resté un peu (( manuel », il indique, par sa présence, le trait le plus frappant de l’évolution qui s’accomplit. Napoléon, en s’attachant à lui, se met en rupture déclarée avec les catholiques sur la question de l’enseignement. Quelque chose du souffle qui a inspiré Renan entre, avec Duruy, dans les conseils du prince. On entendra bientôt, en plein Sénat, Sainte-Beuve célébrer la libre-pensée.

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