CHAPITRE XVIII
LA CRISE DU REGIME IMPERIAL. L’APOGEE ET LA CHUTE
Thiers et les « libertés nécessaires ». — Les années de trouble et de déception. — La transformation des campagnes. — Le développement des grandes villes. Haussmann. — La Cour et les fêtes du Second Empire. — V Exposition de 1867 ; V envers du décor. — Vers le parlementarisme : Émile Ollivier. — La presse et le droit de réunion. Gambetta. — Les élections de 1869. — Le Ministère du 2 janvier 1870 et le plébiscite. — Coup d'œil sur le règne de Napoléon III.
E Corps législatif était nommé pour six ans. 1863-1869, ce long espace de la vie d’un gouvernement allait être rempli à la fois par de graves difficultés extérieures et par ime lutte ardente engagée par une partie croissante de l’opinion pour la conquête de la « liberté ». Au point de départ, c’est le discours de Thiers sur « les libertés nécessaires » ; au point d’arrivée, ce sera « l’Empire libéral ».
Thiers et les « libertés Qu’il s’agisse de la politique étrangère, qu’il
NÉCESSAIRES » s’agisse de la politique intérieure, un homme
se lève en face de l’Empereur et lui demande des comptes en lui prodiguant des
conseils J sages le plus souvent et parfois dangereux : c’est Thiers. L’ancien ministre de Louis-Philippe, l’historien du Consulat et de l’Empire, homme de grande science et de grande expérience, orateur lumineux, parfois prolixe, parfois admirablement inspiré, n’a qu’une revendication, toujours la même : le régime parlementaire, c’est-à-dire un ministère tout-puissant, dont il serait le chef. Aux avances qui lui sont faites, il oppose cette seule réponse : « Non, tant que l’Empereur n’aura pas renoncé à exercer personnellement le pouvoir ». Il dit à Walewski, en décembre 1868 :
« Vous me demandez de voir l’Empereur. Avez-vous demandé à l’Empereur s’il est déddé à ne plus se mêler ni directement ni indirectement des afïaires? Je ne serai jamais ministre si, étant responsable, je ne suis pas le maître. »
De leur côté, l’Empereur et son gouvernement en viennent à parler sans cesse de « liberté ». C’est une obsession : non moindre, cependant, que l’insistance de l’opposition à réclamer l’abolition du système autoritaire. Dans la phase où nous sommes, le duel est lié plutôt qu’engagé. L’Empereur cédera à la fin, mais une catastrophe nationale emportera l’Empire et la hberté « impériale » avant qu’elle ait été mise à l’épreuve. Le parlementarisme survivra et il se trouvera tout prêt pour la Troisième République. Thiers aura travaillé pour lui-même en le préparant : c’est lui qui sera « l’héritier ».
Les complications d’ordre extérieur ont été exposées dans V Histoire diplomatique. La Pologne, le Mexique, l’Itahe, le Danemark et bientôt, bousculant le tout, l’Allemagne retiennent successivement ou simultanément l’attention de l’Empereur, du public et des Chambres. On sait comment, à propos de la Pologne, de l’Italie, du Danemark, la France se démunit de toutes ses alliances successivement, et comment elle se trouvera isolée à l’heure décisive. L’amertume des critiques et l’appréhension des lendemains ébranlent, dans leur for intérieur, plus d’un des hommes dévoués à l’Empire. La politique extérieure, mal engagée d’abord en Italie, mal engagée bientôt en Allemagne, en entraînant le système vers l’isolement à l’extérieur, le pousse vers les concessions libérales à l’intérieur. Elle éloigne les forces conservatrices, qui ont soutenu l’Empire d’abord, et le condamne à une négociation perpétuelle avec ses adversaires de gauche qui ne veulent rien entendre.
On parlait beaucoup de liberté, et on parlait beaucoup de réformes sociales. C’était l’autre rêve caressé, maintenant, par l’Empereur. La pensée était noble et portait la marque de ce caractère de bonté qui était celui du prince ; il s’agissait, selon la formule saint-simonienne, d’améliorer la condition matérielle et morale des classes laborieuses. En 1862, l’Emp)ereur avait encouragé l’envoi à
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Londres d’un groupe de trois cents ouvriers chargés, à propos de l’Exposition universelle, d’étudier les questions concernant les intérêts corporatifs du prolétariat ; cette formation encore rudimentaire s’était mise en relation avec les groupements étrangers, et de ces contacts devait naître « l’Internationale des Travailleurs » que des déviations fatales conduiraient, un jour, sur les barricades de la Commune, Peu après, à l’une des élections complémentaires, Tolain posait, pour la première fois, une candidature ouvrière au Corps législatif. Suivant ce courant, l’Empire, après s’être consulté, par l’intermédiaire de Morny, avec Emile Ollivier, avait déposé devant les Chambres un projet de loi sur les coalitions qui, prenant le contre-pied des lois révolutionnaires et en particulier de la loi Le Chapelier, tendait à autoriser les groupements ouvriers et à donner ainsi une certaine vie poHtique aux anciennes corporations de métiers. Émile OlUvier se séparait décidément des « irréconcihables )> en acceptant d’être le rapporteur de la loi devant le Corps législatif. La bataille avait été des plus chaudes ; et les interventions de Jules Favre et de Jules Simon avaient déj5nitivement rejeté Émile Ollivier hors de l’opposition en l’isolant dans cette situation ambiguë de « socialiste sans le savoir » et sans
le vouloir, car le grand orateur n’était guère qu’un « libéral » et un « parlementaire » dans le sens profond de ces mots. Il voulait surtout qu’on « parlât » la politique. La loi fut votée au grand embarras de la majorité, impériahste assurément, mais avant tout conservatrice. On accusait cette loi d’ouvrir la porte aux « professeurs de grèves ». Elle devait avoir en fait, une portée immense. Consacrant un principe contraire à la vieille règle nationale : « Pas d’États dans l’État », elle ouvrait la porte à un programme prolétaire, portant dans ses flancs la future « dictature du prolétariat ». L’Empire croyait attirer à lui les masses populaires en prenant, en matière sociale, un rôle d’initiateur que l’histoire ne peut lui refuser.
Durant la première session du nouveau Corps législatif (1863-1864), la parole s’en donne à cœur joie de se sentir délivrée. Sans nous attarder aux exploits oratoires de l’opposition, si retentissants en leur temps et si oubUés depuis, sans insister sur les