BENJAMIN CONSTANT
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).
stabilité du « gouvernement héréditaire »
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l’action de pouvoirs intermédiaires, cette prodigieuse force du régime; le 15 décembre 1808, il fait paraître au Moniteur une note qu’on dit écrite entièrement de sa main :
Le premier représentant de la nation, c’est l’Empereur, car tout son pouvoir vient de Dieu et de la nation. Dans l’ordre de nos constitutions, après l’Empereur est le Sénat ; après le Sénat est le Conseil d’État ; apres le Conseil d’État est le Corps législatif ; après le Corps législatif viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l’ordre de ses attributions ; car s’il y avait dans nos constitutions un corps représentant la nation, ce corps serait souverain ; les autres corps ne seraient rien et ses volontés seraient tout... Le Corps législatif improprement appelé de ce nom devrait être appelé Conseil législatif, puisqu’il n’a pas la faculté de faire des lois, n’en ayant pas la proposition : il est la réunion de mandataires des collèges électoraux; on les appelle députés des départements. Dans l’ordre de notre hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation est l’Empereur et ses ministres, organes de ses décisions ; la seconde autorité représentante est le Sénat, la troisième est le Conseü d’État qui a de véritables attributions législatives ; le Conseil législatif a le quatrième rang. Tout rentrerait dans le désordre, si d’autres idées constitutionnelles venaient pervertir les idées de notre constitution monarchique.
Et il ne changea jamais d’avis ni de système. On se souvient de sa fameuse allocution à la députation du Corps législatif, lorsqu’elle passa devant lui, le i®^ janvier 1814 : « Moi seul, je suis le représentant du peuple. Vous n’êtes point les représentants de la nation; vous êtes les députés des départements..., Qu’est-ce qu’un trône? Quatre morceaux de bois couverts de velours. »
Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon revenait sur ce système rigide qu’il avait adopté : tout au plus entrevoyait-il une certaine détente pour un avenir indéterminé ; la France, disait-il, quand il est arrivé au pouvoir, était en pleine crise, crise intérieure et crise extérieure; un certain adoucissement eût pu se produire par la suite : « Cela serait venu, dit-il, nous nous formions chaque jour. » Mais, quand il laisse entrevoir ces jours meilleurs,... il est à Sainte-Hélène.
En vérité, ce qui manquait le plus à son génie absolu et personnel, c’était le sens de la variété, de l’incompressibilité des opinions humaines. Lacune singulière de
cet esprit extraordinaire : il connaissait bien le soldat et la troupe ; moins bien l’homme et la société. Jeté hors de son île, au sortir de l’école militaire, il n’avait pas vécu dans le civil et il ne voyait le fonctionnement de la vie sociale que du balcon de la caserne ou, plus noblement, du haut de la grandeur romaine.
Cette méfiance à l’égard de la nature humaine en société, il la partageait avec la plupart des Français qui avaient survécu à la Révolution. Rousseau avait conseillé « le retour à la nature » ; mais le « retour à la nature », tel que l’avait tenté la Révolution, avait été une affreuse déception. Non, Vhomme rùest pas horiy sortant des mains du Créateur. « ... Le peuple, disait Napoléon, en parlant du « peuple des clubs », je l’ai vu pendant la Révolution ; celui-là, on le mitraille ! » Une énorme dépréciation de la liberté, tel était le résultat des égarements révolutionnaires. Le nouvel ordre, que tout le monde cherchait, pour guérir la société et la consolider après la Révolution, n’était pas dans une Constitution aux pouvoirs soigneusement balancés, mais dans une autorité indiscutée. Quand les vrais libéraux, quand Camille Jordan, « l’avocat des cloches », quand l’entourage de Mme de Staël, quand les Benjamin Constant, les La Fayette, quand les Daunou, les Chénier, les Ginguené et autres fils de la Révolution, s’efforçaient de réserver, dans l’établissement de l’Empire, la part de la démocratie et de la liberté, ils n’étaient guère suivis : la petite maison d’Auteuil suffisait pour contenir ces raisonneurs attardés.
Ajoutons que la politique intérieure de Napoléon ne doit pas être séparée de sa politique extérieure. L’organisation impériale fut, par nécessité, ime mobilisation immense et ininterrompue : la nation armée de pied en cap, la main sur la gâchette du fusil, suit, sur le sentier de la guerre, son chef qui est aux prises avec toutes les forces contraires à la Révolution française.
En 1789, il s’était produit, d’abord, par toute l’Europe, im fait de propagande spontané, rapide comme l’éclair. Une question se posa, aussitôt, pour toutes les monarchies : la Révolution pourra-t-elle être contenue dans les limites géographiques de la vieille France ? En plus, le problème social et économique se doublait d’un problème territorial et politique : comme l’Empire napoléonien a compté, à un moment donné, cent trente départements, l’organisation intérieure de cette masse intéressait, au plus haut degré, la politique générale européenne. Que ce fût pour l’expansion, que ce fût pour la résistance, la France était obligée d’entretenir à l’égard du vieux monde, effrayé et hostile, une action persévérante, avec unité de vues et unité de commandement.
Il était fatal que la France révolutionnaire eût contre elle l’Europe monarchique
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et, non moins, qu’elle trouvât à la tête de ses ennemis, l’Angleterre. L’aristocratie anglaise, avec sa grande perspicacité politique, avait compris, tout de suite, que la force d’expansion de la France en Belgique, en Hollande, en Allemagne la menaçait dans son hégémonie politique et commerciale. A Amsterdam, à Anvers, à Gênes, à Venise, à Naples, à Madrid, à Lisbonne, nouvelles métropoles de l’Empire, un commerce mondial allait s’établir sans souci des anciens passages de la mer, négligeant les emporia des détroits et des îles. Lord Grenville, ne dissimule pas cet argument décisif.
Il y avait aussi des arguments théoriques, philosophiques. La Déclaration des Droits de l’homme paraissait à l’Angleterre une usurpation, une caricature grossière de vrai libéralisme, monopole de la révolution anglaise. Toutefois, il ne paraît pas douteux que Bonaparte ait eu le sincère désir d’obtenir, à l’époque de la paix d’Amiens, une pacification générale. Mais il entendait que cette paix le laissât libre sur le continent et qu’elle ne tranchât pas exclusivement en faveur de l’Angleterre la question de la liberté des mers, surtout de la Méditerranée, « but principal et constant, disait-il, de ma politique ». Malgré tout, il eût été possible, à ce qu’il semble, de trouver un terrain d’entente entre les deux puissances, si on l’eût cherché là où il se trouve uniquement, quand il s’agit de l’Angleterre, dans un accord économique et commercial. Mais, s’il est un sens qui a manqué à Napoléon, c’est celui du développement prodigieux de l’industrie moderne, telle qu’elle naissait sous son règne et telle que l’annonçait ce fol de Saint-Simon.
De même, il était en dehors de sa manière de penser que l’Europe eût son mot à dire en ce qui concernait sa propre organisation. La résistance monarchique et féodale, la résistance à l’expansion et à la « libération » française et napoléonienne lui paraissait devoir être un état de conjuration fatal contre lui et pour longtemps, — tout le temps que l’Europe serait le soldat de l’Angleterre contre la France. Et, précisément, cette prépondérance française en Europe, Napoléon entendait l’obtenir; ü y travaillait de toutes ses forces et ne cachait pas son dessein : « Je ne vis que dans la postérité, » disait-il en son Conseil d’Etat ; et il disait à Chaptal :
La France connaît mal ma position, et c’est pour cela qu’elle juge tout de travers la plupart des actes qui émanent de moi. Cinq ou six familles se partagent les trônes de l’Europe, et elles voient avec douleur qu’un Corse est venu s’asseoir sur l’im d’eux. Je ne puis m'y maintenir que par la force; je ne puis les accoutumer à me regarder comme leur égal qu’en les tenant sous le joug ; mon empire est détruit si je cesse d’être redoutable... Il s’agit toujours, avec moi, de mon existence et de celle de tout V Empire... Je me maintiendrai dans cette attitude tant que je vivrai, et si mon fils n’est pas grand capitaine, s’il ne me reproduit pas, ü descendra du trône où je l’aurai élevé, car il faut plus d’un homme pour consolider une monarchie.
Donc, la guerre, la guerre à mort, l’Europe y est décidée d’une part. Napoléon aussi ; en tous cas, il sait qu’il ne l’évitera pas. Rien n’est plus clair, son règne ne peut être qu’une longue guerre nécessitant une perpétuelle mobilisation.
Napoléon eut, bien souvent, au cours de sa rapide carrière, des velléités pacifiques incontestables. Mais, dans les affaires qui se discutent, il n’avait ni la sûreté du coup d’œil, ni le sang-froid, ni l’esprit de réalisme, ni l’art du sacrifice
qui faisaient l’incomparable supériorité du général dans les affaires qui se commandent. Cet aplomb extraordinaire qui fascinait les obéissances militaires, ses précisions d’arithméticien, ses exigences de comptable, sa vanité de parvenu, ses ruses et ses menteries, ses débordements colériques et injurieux, ses imaginations si vastes qu’elles en deviennent confuses, c’étaient autant de défauts qui allèrent s’exagérant et le mirent peu à peu à la merci de partenaires parfois bien médiocres, mais d’un jeu plus serré et d’un savoir-faire plus circonspect.
LE COMTE CHAPTAL (D’après Boilly). ' On fimssait pat s’intcrrogcr sur cette
supériorité politique qu’il s’attribuait et qu’il faisait sonner avec son sabre sur tous les pavés de la diplomatie européenne.
Je débutai en diplomatie, dit-il lui-même, comme j’ai fait aüleurs, par les armes... Le vrai est que je n’ai jamais été le maître de mes mouvements, je n’ai jamais été réellement tout à fait moi... Quand de vrais amis me demandaient où je prétendais arriver, je répondais toujours que je en savais rien... Ils en demeuraient frappés, peut-être mécontents, et pourtant je leur disais vrai...
On en revient toujours à ces coups d’illumination, à cette « étincelle morale », à cette « présence d’esprit d’après minuit », qui convient aux entreprises militaires où la décision entraîne tout. Mais les affaires d’État, les œuvres diplomatiques sont de plus longue haleine. Elles réclament, d’abord, la patience, la mesure et la pondération : il y faut les longs pourpensements, les mises au point minutieuses, les graves méditations remuées dans le silence, l’art de ne pas appuyer et le progrès « à pas
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de laine et de plomb », comme dit le cardinal de Richelieu. Napoléon s’abandonne, au contraire, à cette extraordinaire faculté créatrice, à ce prodigieux verbalisme qui jaillit de son cerveau fumant. Cependant, chez ses interlocuteurs, la tête inclinée n’incline ni les esprits ni les cœurs. Des hommes de sang-froid, comme lord Withworth et plus tard Mettemich, laissent passer la trombe et lèvent les épaules.
C’est alors qu’on voit bien que le maître de la France n’appartient pas à la pleine tradition française et qu’il est un magnifique dépaysé planant au-dessus de l’Europe. Le chef des armées fut toujours pareil à lui-même, lors de la dernière campagne de France comme à la première campagne d’Italie; mais l’homme d’État ne l’est plus, à Tilsit, à Erfurt, à Varsovie, à Châtillon, à Rochefort. Le génie de l’Empereur est et reste militaire. C’est comme machine militaire que son organisation de l’Empire est une merveille. La discipline de fer, la loi de « l’alignement », une constante et accablante mise en œuvre de toutes les forces disponibles, voilà le ressort que fait agir l’ambition romantique du grand empereur en son plein essor. Les hauts et les bas de cette incomparable carrière, les hauts et les bas de la France sous lui, ne peuvent s’expliquer autrement. Avec un peu moins de ce dangereux génie, un homme d’égale énergie, si c’eût été possible de le rencontrer, eût pu, sans tant de risques et de misères, tirer un autre parti de l’entrée que la Révolution lui donnait dans les affaires du monde ; le problème de la restauration générale européenne, après la crise, eût été peut-être résolu.
Les étapes vers le Le Premier Consul, depuis qu’il avait aboli la conspouvoiR ABSOLU titutiou de l’an III, avait renoncé, quant à lui, à toute espèce d’idée constitutionnelle. Il n’avait aucune admiration pour l’édifice branlant, dont le seul législateur qu’eût produit la Révolution, Sieyès, lui avait soumis le
plan. Il trouvait, dans tout cela, beaucoup d’ « idéologie » et de « logomachie ». Le système des notabilités, la cooptation sur listes, les quatre assemblées délibérantes ou non délibérantes. Conseil d’État, Tribunat, Corps législatif. Sénat, toute cette mécanique n’était pas d’une qualité ni d’un agencement tels qu’elle s’imposât. Bonaparte avait très rapidement concentré dans un Conseil d’Etat consultatif et dans im Sénat passif les organes de la délibération.
Il semble pourtant, qu’à l’heure où l’Empire se fondait, on eût pu aboutir, après tant d’erreurs, à une solution raisonnable, à une pondération constitutionnelle de cette autorité absolue qui venait d’être consentie au général vainqueur. Il se fit, à ce moment-là, dans les esprits, comme un retour vers les vieilles traditions françaises, c’est-à-dire vers la monarchie tempérée des Bodin et des Montesquieu. N’ayant nulle envie d’emprunter à l’Angleterre le t5rpe d’une monarchie parlementaire, certains hommes d’expérience eussent été satisfaits d’une constitution à forme autoritaire, certes, mais laissant de sérieuses garanties à la liberté. Les déclarations adressées à l’Empereur par les représentants des corps constitués sont, à ce point de vue, d’une grande force :
« Un chef héréditaire, disait Duveyrier dans cette circonstance décisive, des institutions garantes de la liberté piélique et des lois inviolables, voilà le vœu du peuple français en 1789 ; nous réclamons aujourd'hui le pacte solennel demandé et promis en 1789. » — Delaistre est plus précis encore : «Parmi tous les biens que nous assure ce centre unique de tous les vœux et de tous les besoins de la France, j’ai parlé du premier de tous, la liberté, parce qu’il est celui dont le système héréditaire promet la plus sûre et la plus tranquille jouissance. Écoutons nos plus grands publicistes et reconnaissons avec eux que le seul gouvernement dans le sein duquel les grands États puissent jouir de la vraie liberté est la monarchie tempérée, dans laquelle les pouvoirs sont distincts et sagement balancés. » — Fontanes, lui-même, le courtisan Fontanes, désigné par le Maître comme président du Corps législatif, s’écrie : « Non, citoyen Premier Consul, vous ne voulez commander qu’à un peuple libre ! »
Et quand on sait que ces harangues sont toutes adressées au Premier Consul dans les manifestations mêmes qui accompagnent sa proclamation comme Empereur, quand on lit le texte de la réponse impériale : « Que les institutions doivent être perfectionnées pour assurer sans retour le triomphe de l’égalité et de la liberté publique et offrir à la nation et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin », il est permis de penser qu’il y eut là, encore une fois, une sorte de pacte et l’on saisit l’une des raisons pour lesquelles la nation, en son immense majorité, donna une adhésion, un peu trop confiante peut-être, mais sincère et réfléchie, au régime qui lui était proposé.
Régime original, non emprunté et, en somme, assez conforme à cette tradition si souvent invoquée : une autorité agissante et forte avec des garanties suffisantes
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pour une vie particulière et sociale reposant sur la coutume et sur la loi ; un gouvernement stable avec une représentation et un contrôle légitime des mandataires de la nation ; l’indépendance respective des grands corps constitutionnels ; le vote libre et éclairé de l’impôt ; la stabilité des institutions, la liberté individuelle, la sincérité des élections.
Assurément, Napoléon lui même, s’il n’eût pas été entraîné hors de ses voies par tant de circonstances extraordinaires, eût pu tirer, de cet embryon, un système qui eût été un véritable gouvernement moderne et français, s’inspirant à la fois de la tradition et de la Révolution, La dictature militaire, nécessaire pour un temps, eût évolué sagement vers des institutions civiles à forte armature, solidement construites et bien pondérées. Napoléon le disait, à Sainte-Hélène, et on peut admettre que la victoire eût détendu, avec le temps, le ressort de la dictature. En décembre 1812, après le désastre de Russie, il y songeait :
Il me dit, raconte Caulaincourt, qu’il savait bien que les institutions de la France n’étaient pas complètes, qu’il ne se dissimulait pas que la paix seule pourrait le mettre dans le cas de leur donner tous leurs développements ; qu’eZ/e seule pouvait consolider son ouvrage ; on ne pouvait douter qu’il la désirât. Il mit en première ligne, sous le rapport des institutions, le Sénat qui n’avait point l’indépendance nécessaire, par conséquent point la grande considération qui commande à l’opinion d’un pays. Il me dit qu’il l’érigerait en Chambre des pairs, etc.
La destinée ne l’a pas voulu. C’est pour n’avoir pas su préparer cette détente que Napoléon porte, devant l’histoire de France, la lourde responsabilité de sa fin. Sans doute il avait compris, lui qui comprenait tout ; mais il biaisa et, finalement, il ne voulut pas.
L’histoire constitutionnelle de l’Empire, depuis le sénatus-consulte du 10 floréal qui le fonde, se résume en quelques mots : c’est l’invasion progressive du pouvoir absolu par un homme agité par de grands desseins, mais dont le caractère ne peut supporter une opposition ou une contradiction quelconques. Il faut ajouter, pour être juste, que les nécessités incontestables d’une lutte à outrance contre l’Europe poussèrent l’homme dans le même sens que son tempérament.
Etant donné le peu qu’il reste, dès l’origine, de « constitutionnel » dans le système, les étapes qui l’abolissent sont rapides. Le Tribunat, qui siégeait au Palais- Royal, s’était opposé, par la voix de Daunou, à l’institution préfectorale, et aussi aux trois premiers titres du Code civil ; Napoléon lui reprochait de conserver <c quelque chose de cet esprit inquiet et démocratique qui avait longtemps agité la France ». Il est réduit à cinquante membres et ne se réunira plus que pour la forme.
Le Corps législatif, dont 216 membres sur 300 avaient figuré dans les assemblées
de la Révolution et où Bonaparte avait introduit 40 généraux, fonctionnaires et magistrats, était renouvelable par cinquième tous les ans et les départements y envoyaient un nombre de députés proportionnel à leur population, la plupart avocats, professeurs, négociants. Les présidents en furent successivement Fontanes, le comte de Montesquiou et Régnier, duc de Massa. En 1807, après la suppression du Tribunat, * le Corps législatif sollicita de faire entendre sa voix : « Celui qui fit taire toutes les
factions, dit une adresse à l’Empereur, ne veut point que des voix respectueuses, mais libres^ soient plus longtemps enchaînées. » En réponse. Napoléon ne réunit plus le Corps législatif que deux mois par an pour accepter et voter les projets de loi présentés par l’Empereur seul, notamment la loi de finances et, en 1808, le Code d’instruction criminelle.
Le Sénat conservateur, chargé par l’Empereur « de régler tout ce qui n’avait pas été prévu par la Constitution », était composé de grands dignitaires, de membres nommés par une liste impériale établie elle-même d’après les Estes nationales, enfin de citoyens jugés dignes par l’Empereur. Le Sénat compta jusqu’à cent quarante-sept
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membres. En 1805, on demandera au Sénat, vu VurgencCi de se substituer, pour la loi de la conscription, au Corps législatif absent. Un sénatus-consulte, en date du 19 août 1807, sanctionne la seule réforme constitutionnelle de l’Empire; or, elle consiste à supprimer tout à fait le Tribunat.
Deux décrets, en date du mars 1808, établissent la hiérarchie des charges et des fonctions et créent une noblesse impériale avec majorât et substitution. Vers la fin de 1808, paraît au Moniteur la note déjà citée, qui rappelle que le Corps législatif est au quatrième rang dans l’État. Il ne reste plus d’autre procédure législative efficace que les sénatus-consultes et les décrets impériaux, et ils sont acceptés comme lois par la Cour de cassation elle-même. « Sans cela, comme le fait observer l’Empereur, il n’y aurait pas de gouvernement en France. »
La liberté de la presse est abolie depuis longtemps. Tous les journaux, sauf quatre, le Moniteur, le Journal de V Empire, la Gazette de France et le Journal de Paris, sont supprimés. Le décret du 5 février 1810 réglemente les conditions de l’impression et de la librairie : c’est la censure préventive appliquée aux livres et à tout ce qui se publie, à tout ce qui se pense, dans l’Empire. Les salons sont sous l’œil de la police. A la fin, le Conseil d’État devenant suspect à son tour, on lui superpose le Conseil privé. •
Comme conclusion, toute délibération, toute discussion sont interdites. Selon le mot de Napoléon, qui en est surpris lui-même, « un homme est tout ». La leçon recueillie des révolutions de Florence s’est accomplie : c’est le « gouvernement d’un seul... » Mais, l’époque où Napoléon constate cette table rase, c’est 1814, c’est-à-dire celle de l’agonie. Le Sénat a déjà la figure glaciale de l’abandon. La France surgonflée est couchée pantelante sur les grands chemins du monde. « Un homme est tout... » et, il le constate lui-même après l’affaire de Malet, « le régime n’est plus rien ». Une constitution a manqué au système, une loi a manqué à l’homme qui s’était cru au-dessus des lois.
En somme, l’Empire, c’est la Révolution sans la Constitution, alors que la Révolution s’était faite au cri : Une Constitution ou la mort! Puisqu’on n’avait trouvé aucune formule satisfaisante de pacte constitutionnel, il avait été tacitement convenu qu’on s’en passerait. L’Empire, avec l’hérédité, n’avait que l’apparence d’un système ; de l’aveu même de Napoléon, ce n’était qu’un fait, un état. Il n’y a pas comme ces Latins pour s’entendre à tenir en suspens, sans phrases, le règne des lois.
UNE MOBILISATION PERMANENTE La première pensée de tout nouveau chef, ET L’ÉTAT DE SIÈGE surtout militaire, est, selon une observa¬
tion de Fraser, d’étendre le territoire et de développer, dans les frontières élargies, l’autorité gouvernementale en vue d’assurer au pays la sécurité et les subsistances. Si l’Angleterre, maîtresse de la mer, bloque les côtes de la France et coupe les communications avec les pays maritimes et les colonies, la France meurt d’inanition. Il faut donc que le continent s’ouvre, pour elle, d’autant plus largement que la mer lui est fermée plus strictement. Ainsi s’impose à l’Empire une politique à la fois expansionniste et protectionniste, qui a pour corollaire l’élargissement constant par la conquête et, au besoin, par le blocus continental. Toute la politique de l’Empire vient de cette double nécessité. « Si 30000 Anglais, disait l’Empereur à Caulaincourt, débarquaient en Belgique ou dans le Pas-de-Calais et mettaient à contribution trois cents villages, s’ils allaient brûler le château de Caulaincourt, ils nous feraient bien plus de mal qu’en m’obligeant à avoir une armée en Espagne. Vous crieriez bien plus fort, monsieur le grand-écuyer, vous vous plaindriez bien plus fort que vous ne faites quand vous dites que je vise à la monarchie universelle. »
La Révolution avait laissé au Consulat ime France agrandie. L’Empire constitué, un remaniement porte, avec les Apennins, Gênes et Montenotte, le nombre des départements à 107. Nous verrons cette masse territoriale se développer pendant l’Empire jusqu’à compter 130 départements. Il est à peine besoin d’insister sur la puissance stratégique d’une force s’appuyant sur la Suisse au centre, et s’étendant au nord et au sud, d’une part, jusqu’à Anvers et, d’autre part, jusqu’à Alexandrie. Quant à la valeur économique d’un territoire qui renferme les plus riches vallées de l’Europe, les ressources les plus abondantes et les plus variées, les débouchés les plus commodes par terre et par mer, Anvers et Gênes, Strasbourg et Genève, Bordeaux et le Havre, il suffit de l’indiquer. Napoléon est en droit de penser que, sur un tel champ d’activité, avec tme combinaison d’efforts bien liés, la population qui l’habite se suffira.
Mais, pour l’héritier de la Révolution et pour le chef chargé de la sécurité du pays et de la circulation des subsistances, l’activité de production, d’influence et d’échange ne se limite pas au territoire ainsi amplifié ; la France, avec sa puissance d’attraction, doit trouver, autour d’elle, des satellites qu’eUe entraîne dans son orbite. Il faut qu’un peuple réduit à n’être que « continental » ait de tous côtés ses coudées franches et les poumons libres. L’œuvre principale du maître de l’heure, réalisant l’idéal révolutionnaire, sera d’organiser l’Europe entière dans cet esprit de vie nouvelle, large et, par-dessus tout, indépendante des forces de la mer.
BONAPARTE PREMIER CONSUL Dessin au lavis de G. Jeanniot, d’après le buste de Houdon.
(Musée de Dijon.)