‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 9 sur 113 · PLANCHE II · texte numérisé non relu

PLANCHE II

L’ORGANISATION DE L’EMPIRE

Jusqu’à Tilsit, Napoléon est moins un conquérant qu’im organisateur. Le monde, ébranlé, demande qui le rassoie sur des bases solides. Comme la Suisse, les peuples implorent im « médiateur ». Napoléon est l’ouvrier appelé à façonner, selon les nécessités de l’histoire, cette Europe qui, tout en restant attachée au passé, veut cependant être autre chose. La difficulté est là. Pour qu’il la modèle et la sculpte. Napoléon doit l’avoir dans la main. U lui infuse la Révolution ; mais il trouve contre lui la résistance à la Révolution, résistance qui a déjà été brisée en France. La France et l’Europe ne sont pas sur le même palier.

Ainsi, double conséquence du système continental : lutte à mort contre l’Angleterre ; difficile adaptation de l’Europe. Cette situation crée les conditions d’existence de l’administration impériale. Dès le début du règne, l’administration du vaste empire n’est et ne peut être qu’une centralisation nécessaire, disons, plus exactement une mobilisation continue. Le projet de descente en Angleterre et la grande manœuvre navale qui aboutit à Trafalgar dominent tout et forment, dans leur ensemble, une colossale affaire. Cet effort gigantesque n’est pas détendu qu’il faut le développer encore et le retourner subitement en l’orientant vers la grande guerre continentale qui se développera, pour ainsi dire, sans interruption, jusqu’à la fin de l’Empire.

On a dit que Napoléon faisait la guerre à bon marché ; on a établi qu’à force d’attention et de soins méticuleux, il sut ramener la dépense, par homme, à la somme très minime de sept cents francs. Cependant, Napoléon était le premier à reconnaître que l’état de guerre permanent accablait la France d’une charge fiscale énorme. Il écrit, le 14 avril 1806 : « La défense de la France me coûte la moitié de ses revenus ». On ne doit pas oublier, en outre, que le système napoléonien, qui consistait à faire payer la guerre par la guerre, échappe à toute évaluation budgétaire. Ces razzias en pays occupés, ces contributions exigées des provinces et des villes, ce sont des dettes qui s’accumulent et qu’il faudra bien régler, im jour ou l’autre.

La guerre perpétuelle coûte cher et elle a une autre conséquence sur la politique intérieure : la conscription est appliquée selon des règles de plus en plus strictes, non seulement sur l’ancien territoire national, mais dans les pays nouveaux. On peut dire, qu’aux yeux de l’Empereur, le mérite d’un préfet ou d’un administrateur, même d’un évêque, se mesure au nombre et à la fidélité des recrues. En revanche, les résistances s’affirment et se multiplient peu à peu. Dès 1809, le maréchal Larmes signale le péril qui vient de là : « Que de paysans, braves aussi, sont traînés avec désespoir à la conscription et s’en échappent comme ils peuvent ! Le nombre des réfractaires est grand et accuse non pas le courage de la nation qu’on

HISTOIRE POLITIQUE, T. IH

épuise, mais l’abus accablant de la guerre. Il faut déjà employer les troupes à l’intérieur pour faire rejoindre les conscrits attardés ... » A ce point de ^me, tout l’Ouest

échappe peu à peu à l’ordre napoléonien et rede- \*ient, en quelque sorte, une Vendée. Malgré le soin extrême que prit l’Empereur de demander et d’imposer des contingents militaires à tous les pays sur lesquels s’étendait son action impériale, la France s’épuisait et la Grande Armée, à défaut de ces contingents étrangers, n’est plus qu’une simple armée de cadres.

Sans doute, cette politique militaire, objet même et essence du régime impérial, réussit.

Les résultats sont magnifiques et, jusqu’en 1812, « la victoire couronne les aigles. » Il convient, pourtant, de tenir compte du prix dont on la paye pour comprendre la rapide évolution du règne et l’extraordinaire usure des ressources, qui est la contre-partie des plus étonnants succès militaires qu’ait connus l’iiistoire.

VEKDEZKSj par Je^nriot.

L’apaisescent ET LA DISCIPLI2VE. LES Napoléon célébrait lui-même, à BIENS NATIONAUX. LA PROPRIETE Sainte-Hélène, le caractère de son rôle historique :

Rien, disait-il, ne saurait désormais détruire ou eSsuxr les grands principes de notre Révolution ; ces grandes et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, de monuments, de prodiges ; elles sont désormais immortelles ! Sorties de la tribtme française, cimentées dans

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le sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées par les traités, les alliances des souverains, devenues familières aux oreüles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétrograder...

Tout cela est exact. D’abord, Napoléon met fin à la Révolution. Dès le 24 frimaire an Vin, la proclamation consulaire l’annonçait expressément : « Qtoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie. Les préfets reçoivent, à ce sujet, un pouvoir qui les met au-dessus des passions locales, audessus des forces représentatives, au-dessus du suffrage lui-même et qui fait d’eux des « empereurs au petit pied ». Le premier mot de leurs instructions est ; « apaisement ». Et c’est la pensée politique de Napoléon que nous retrouverons partout, notamment dans l’impulsion donnée à la société et aux mœurs. « J’ai besoin, écrit-ü à Joseph, de fonder tme union de toutes les classes de citoyens et de tous les préjugés. »

Une des plus grandes difficultés, à ce point de Mie, c’est le règlement du conflit répandu sur tout le territoire et relatif aux biens des seigneurs et du clergé jetés sur le marché, à titre de biens nationaux, par les lois révolutionnaires. La propriété bourgeoise et paysanne s’est substituée légalement à la propriété privilégiée et de mainmorte. Les émigrés eux-mêmes ont fini par comprendre, qu’en les entraînant à abandonner leur foyer et le sol de la patrie, on les avait trompés. Après Thermidor, les émigrés de l’intérieur et les émigrés du dehors reprennent leur place au foyer national ; mais ceux qui sont « rentrés » et même, en partie, ceux qui sont restés voient leurs biens aux mains des « acquéreurs » qui se sont libérés facilement avec la monnaie dépréciée des assignats. Le règlement de cette grave difficulté fut un des plus heureux résultats obtenus par l’administration impériale et c’est une des bases politiques de la France moderne.

Nous rappellerons, en deux mots, la méthode inaugurée par le Consulat et suivie par l’Empire pour en finir avec cet immense transfert de droits qui est, en somme, la Révolution elle-même. D’abord, une partie considérable des « biens nationaux est restée aux mains de l’Etat; tout n’est pas cédé à des particuliers. Le Premier Consul (et, ensuite, l’Empereur) garde cette valeur qui reprend peu à peu son prix, comme une sorte de trésor public où il puise selon ses besoins et dont ü se sert pour les vastes fondations jetées par lui « comme des blocs de granit » dans les dessous de la nouvelle société : Légion d’honneur, In\’alides, Université, sénatoreries, noblesse militaire et civile, etc. Quant aux biens vendus par la nation à des particuliers, la position des nouveaux propriétaires, au point de Mie légal, est la suivante : en cas de litige, la juridiction compétente ne sera plus désormais le tribunal civil ordinaire, mais le tribunal administratif. Cela veut dire que la poh-

tique garde la haute main sur toute cette grande affaire. Les administrations départementales avaient, dès la Révolution, reçu en cette matière le droit d’élever les conflits. Le gouvernement (c’est-à-dire, sous l’Empire, le Conseil d’État) reste le juge sans appel. Et la jurisprudence inébranlable fut la suivante : les paiements en assignats, étant admis comme libératoires pour le trentième de leur valeur nominale, les tribunaux qui condamnaient un acquéreur, ainsi libéré envers la République, à payer une seconde fois, virent leurs jugements cassés et furent sévèrement admonestés, au besoin, par le Premier Consul lui-même. Tout appel contre la nation sera évoqué devant le gouvernement, c’est-à-dire devant l’autorité politique, et celle-ci fait sien le principe proclamé solennellement et jusque dans le serment du sacre :

Le premier devoir du peuple français, la première politique de la République sera toujours de maintenir intacts, et sans aucune espèce de distinction, les acquéreurs de biens nationaux. En effet, avoir eu confiance dans la République, lorsqu’elle était attaquée par l’Europe entière, avoir uni son sort et son intérêt privé au sort et à l’intérêt général, ce sera toujours un acte mémorable aux yeux de l’État et du peuple.

Les revendications des émigrés se heurtèrent à ce parti pris décisif : « Ils n’ont pas été contraints de s’exiler, disaient les théoriciens du système, ils ont pris part à la lutte contre leur pays ; ils ont succombé : qu’ils subissent leur destinée ! » C’est à peine si, dans le cas où les biens des émigrés n’avaient pas encore été l’objet d’attributions soit publiques, soit particulières, quelques arrangements exceptionnels permirent d’adoucir des rigueurs inutiles ou dangereuses.

En fait, malgré la largeur des vues du gouvernement, la grande masse de la nation resta toujours, pour tout ce qui paraissait porter atteinte à cette « conquête de la Révolution », sur une réserve soupçonneuse. Thibaudeau fait observer que, tandis que le Moniteur fut encombré d’adresses envoyées de toutes parts au gouvernement à l’occasion de la publication du Concordat et de la paix continentale, pas une seule de ces manifestations ne remercia le Premier Consul de l’amnistie et du rappel des émigrés, qui fut bien son œuvre à lui. Cela ne fait que rehausser son mérite propre. Mais, malgré ses efforts, parfois courageux, la question des « biens nationaux », quoique réglée, pèsera sur la politique intérieure française pendant toute la première moitié du dix-neuvième siècle.

Dans l’ensemble, un réel apaisement se produisit; peu à peu, la confiance se rétablit. L’union des bourgeois et des paysans était fondée comme une base inébranlable de la nation ; ces deux classes avaient désormais les mêmes conquêtes à défendre, les mêmes ambitions à développer, le même avenir à assurer. La dis-

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persion de la masse énorme des biens ruraux entre les mains des travailleurs, la multiplication des petites propriétés, l’application des règles du Code civil créent un nouveau régime de vie publique. La féodalité et le privilège ont disparu ; une masse considérable de petits propriétaires, bourgeois ou paysans, s’attache fortement au nouvel ordre public et national. Dans le cadre national élargi par la conquête, la propriété individuelle, à la romaine et de tradition méditerranéenne, celle que Fustel de Coulanges a donnée comme le fondement de la famille et de la cité, celle que Portalis qualifie « le principe et l’âme universelle de la législation », est consacrée ; plus de fief, plus de privilège. Locré répète le mot de Napoléon ;

La propriété, c’est l’inviolabilité dans la personne de celui qui la possède ; moi-même, avec les nombreuses armées qui sont à ma disposition, je ne pourrais m’emparer d’un champ, car violer le droit de propriété d’un seul, c’est le violer dans tous.

L’horreur du féodalisme, l’horreur du communisme et d’un groupement quelconque capable de se dresser contre l’autorité publique ou d’empiéter sur la propriété particulière, anime cette nouvelle législation appuyée, comme nous le verrons, sur de nouvelles mœurs. Les choses vont si loin que même l’expropriation pour cause d’utilité publique n’est acceptée qu’à regret.

Le sentiment politique que la Révolution a laissé dans les âmes, c’est la haine de tout pouvoir intermédiaire, de tout groupe, quel qu’il soit, tendant à devenir un Etat dans l’État. Partage égal des fortunes entre les enfants, suppression des distinctions dans la famille et dans la société, abolition des privilèges corporatifs ou individuels, tels sont les résultats acceptés désormais. L’ordre nouveau est un aplanissement ; les conséquences ne tarderont pas à s’ensuivre : petite propriété, petites ambitions, petites dépenses ; travail, épargne, économie, placements timides, égalité bourgeoise et démocratique, émergence paysanne, crainte de l’innovation et du risque, attache unique à la terre, ténacité pour la cultiver, courage pour la défendre.

Napoléon n’est pas sans prévoir ces conséquences : il a contribué à l’aplanissement, mais il craint d’en arriver à l’effritement. Il cherche, dès lors, une armature nouvelle, et qu’il voudrait plus robuste, le corps social ébranlé étant menacé de tomber en poussière. Le fond de sa pensée est exprimé dans la lettre qu’il écrit à Joseph, roi de Naples, le 5 juin 1806, à propos de l’application du Code civil :

Établissez le Code civil à Naples. Tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d’années, et ce que vous voudrez conserver se consohdera, voilà le grand avantage du Code civil. Il consohdera votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n’est pas fidéicommis tombe, et il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C’est ce qui m’a fait prêcher le Code civil et m’a porté à l’établir.

Le fond et l’aboutissant du système serait donc là : aplanissement, oui ; mais

au-dessus reconstitutiouj d’abord, d’une première élite que nous allons étudier, celle des propriétaires « plus haut imposés », puis d’une certaine aristocratie moderne, en vue de colmater, par un réajustement pour ainsi dire mécanique, le sol bouleversé et pulvérisé. Mais, ici, la volonté impériale devait trouver sa limite. Elle reflue et remonte vers le passé au lieu de se porter vers l’avenir.

L’ORGANISATION DES ÉLITES. L’EmpereuT, nous l’avons dit, ne semble LES PLUS HAUT IMPOSÉS pas avoû eu la prescience de l’ordre industriel mécanique qui naît, alors que les premières machines à vapeur sont en marche sous ses yeux. Au ton dont il parle des « marchands, boutiquiers, accapareurs, mercantis, banquiers, etc... », on sent qu’il en est resté au vieü axiome du droit romain et féodal : mobïlium vilis possessio. Cette insufiisante pénétration des réalités prochaines a contribué à la chute de Napoléon ; car si son génie mihtaire a failli battre l’Angleterre, l’Angleterre l’a battu, elle, par sa science des affaires et du crédit.

La politique impériale n’a pas été mieux avertie pour ce qui touche à la sauvegarde des droits des faibles, des pauvres, des isolés : la société est une pyramide qui, reposant sur sa base, le peuple, pèse sur lui de tout son poids : que celui-ci accepte et se résigne, c’est son lot ; on lui a assuré le droit politique et l’égalité civile, cela suffit ; quant à ses droits économiques, quant à son droit à la vie, au travail, au mieux-être, ni l’Etat ni la nation n’en ont cure. La propriété rurale accessible, on s’en tient là. Une revendication même paisible d’un droit corporatif, d’une propriété corporative, apparaît comme un commencement d’insurrection. Puisqu’on a détruit les privilèges, les jurandes, les maîtrises, ce n’est pas pour les faire renaître sous la forme d’associations ou de groupements indépendants de l’Etat. Donc, pas de question ouvrière, pas de contrat collectif du travail, pas de défense collective du salaire; nulle réglementation d’Etat contre l’exploitation patronale, nulle protection légale de la femme et de l’enfance, nulle réglementation spéciale en matière d’accidents ou pour cause de vieillesse. C’est affaire à la vieille charité chrétienne : aucun autre adoucissement à la loi d’airain.

Ces lacunes viennent de l’imprévision frappante de la génération politique postrévolutionnaire en ce qui concerne le progrès de l’industrie; elles proviennent aussi du principe de subordination, de cette appréhension du désordre, de cette discipline uniforme et de cet alignement dans le rang imposés si naturellement à la nation par un chef militaire, lui-même indispensable; elles viennent surtout de l’hostilité invétérée du peuple français contre tout privilège social. Obligé de ménager ce sentiment. Napoléon, dans ses grands desseins de reconstruction et de

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consolidation, se perd dans des formules attardées. Fils de la Révolution, son temps fut plus fort que lui. La société nouvelle, non consolidée par les fameux « blocs de granit », resta une poussière d’hommes, dans les cadres d’une administration compartimentée, rigide et sans âme. Sur cette poussière, l’absolutisme impérial régna sans obstacle.

Il y eut, cependant, un essai d’organisation moderne. Mais on ne parvint pas à donner des cadres définitifs à une démocratie égalitaire. Et Napoléon pécha contre un des principes dont il avait lui-même reconnu la force : l’égalité.

La Constitution de l’an VIII, la Constitution de Sieyès, était née d’un mouvement de réaction contre les excès des clubs terroristes. Le Solon du Luxembourg avait trouvé la fameuse formule : « La confiance vient d’en bas, l’autorité vient d’en haut. » Cela voulait dire qu’on supprimerait les magistratures et les fonctions élues et que le pouvoir exécutif ressaisirait l’autorité sur toute la hiérarchie administrative et judiciaire, par la nomination des agents de l’autorité publique. Cependant, pour ne pas dépouiller entièrement le suffrage, on lui avait laissé, comme une fiche de consolation, le droit de dresser des listes de notabilités communales, départementales et nationales, sur lesquelles le pouvoir ferait son choix. De cette machine, Bonaparte garda quelque chose qui devint son système, mais en l’adaptant à sa tradition romaine et corse, à son respect naturel pour la grande propriété. Après quelque résistance, il finit par accepter les « listes », à une seule condition : qu’elles soient placées sous l’œil et la surveillance du pouvoir. Avec le temps, il tirera à lui, par ce moyen, toute l’autorité sociale dans une démocratie « organisée », et les « notabilités » de Sieyès deviendront ses instruments de règne : il espère constituer, ainsi, un parti « napoléonien », composé d’une classe riche, influente et dévouée, placée dans la dépendance des préfets — la classe des « haut imposés ».

Napoléon s’en explique clairement dans la Note du 9 mars 1805, document capital et vraiment initiateur de l’histoire du siècle. Les choses tournent, comme on va le voir, à une sorte de constitution politique censitaire, octroyée administrativement par la volonté impériale, et qui crée im cadre politique et social par le moyen de la richesse : 600 imposés par département et 30 plus haut imposés, voilà la collaboration d’opinion et d’action que l’Empire consent au pays.

L’intention de l’Empereur, dit la note, est de ne comprendre, parmi les trente « plus haut imposés «, que des personnes appartenant aux familles les plus considérables par leur existence antérieure et présente, par l’étendue de leur liaison de parenté dans le département, par leurs bonnes mœurs et leurs vertus publiques et privées. Quand on dit « les familles les plus considérables », on n’entend pas celles qui jouissaient de plus de considération, dans l’ancien ordre de choses, à raison de leur extraction, quoique l’on n’entende pas non plus que ces circonstances antérieures doivent les exclure ; mais on entend spédale-

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ie la jvpclarvc que les 5e=s les p^us écrcxts et ks ç^js nombreux arrncbent au gouvernement... Cest rurrui ces familles «rue «ùixvent erre «évsïu»e:'’ae^ mis les deux ners au moms «ies soixante individus sur lesquels sercm: «moisis ks uente p^us îuu: imposes. On doignera. en général, de cette liste, les propriémues qui ne son: mrures en îouissance de leur fcrrune que «iepuis l'an MH, purtv qv'uaruruaxnx ils

Rien de plus clair. Les notables appartiendront, en général, à l’anden tiers état : peu de noblesse, pas d’émigrés, une c/asse drrî^c^jnic se rattachant à la bourgeoisie bien née, instruite et riche, telle sera la formule sociale et politique de Napoléon, du moins dans les premiers temps de l’Empire ; elle deviendra, par la suite, la formule gouvememmtale de la première moitié du siècle. L’Empereur aura ainsi dégagé, psbUT ses successeurs, comme une première épreuve de la monarchie censitaire : il aura recnité, d'avance, les premiers cadres du « phüippisme '.

Cela ne surprendra pas, si l’on se remémore la tendance politique des hommes qud entouraient Bonaparte à ses débuts, et qui furent ses « professeurs pour le civil > : Sievès, Talleyrand, Cambacérès, Lebrun, Roederer, Portalis et tant d’autres. Ces législateurs, ces administrareurs remplissaient son Conseil d’Etat, son Tribunat, son Corps législatif, son Sénat. Ils n’avaient pu se passer de lui, mais lui ne pouvait se passer d’eus. Il mllait bien leur accorder quelque chose, quelque sécurité contre un retour des violences populaires, et aussi une sauvegarde contre une restauration de la légitimité, épouvante secrète des régiddes. La bourgeoisie parlementaire qui a fût, en somme, la Révolution, est bien en droit de réclamer sa propre part à ce soldat qui en est le prindpal bénéficiaire. Comment eût-il pu refuser à cette dasse 'car la jxilirique n’est jamais qu’un échange de générosités intéressées'., comment eût-il pu hn refuser ce minimum dont se satisfont, maintenant, ses revenmcanons assagies? L’ne prééminence sodale, des honneurs, des places, des titres, une notabtliré - ! Napoléon l’a compris. Si puissant qu’il soit, il ne peut vivre seul : à ? l’anarchie inorganique, menaçante, il a opposé cette organisation d’une Æd* de la fortune qui sera chargée, spécialement, de la fusion entre

le passé et l’avenir.

L’n feiî précis montrera la pensée descendue, si je puis dire, dans les feits : en floréal an Nui, la désignation des aVZcVcs cUctcraux de Paris a heu sous la haute surveillance du préfet de la Seine, Frochot. Celui-d constate, c par les chois qui ont été mits, «que les électeurs étaient animés du désir de seconder les dispositions du gouvernement pDur le rétablissement et le maintien de l’ordre et de la tranquillité ï. Les chois sont, en efiet, les suivants : pour le Sénat, le duc de Luynes et Pastoret ; pour le Corps législatif, Brière-Mondétour, Bellart, Caze de la Bove, ancien intendant

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du Dauphiné, et le général Masséna. Après l’élection, Lucien Bonaparte, fougueux démagogue de la veille, dit en sa qualité de président du collège électoral :

Les principes de notre nouveau système électoral, conçu fortement et d’un seul jet, ne reposent plus sur des idées chimériques, mais sur la base même de l’association civile, sur la propriété qui inspire un sentiment conservateur de l’ordre public... Aujourd’hui, le droit d’éhre est devenu, d’une manière graduelle et tempérée, le partage exclusif de la classe la plus éclairée et la plus intéressée de l'ordre.

Les hommes dont les noms figurent sur cette liste seront, durant les années de l’Empire, les directeurs désignés de la population parisienne. Eux et leurs semblables se succéderont sans heurt et sans contestation, même

après l’Empire et pendant un demi-siècle au moins : sénateurs, députés, maires, conseillers, magistrats. Et il en sera de même dans tous les départements. Choisis par le premier gouvernement de V ordre, ils rempHront consciencieusement leur mission et, selon le mot, impayable dans la bouche de Lucien, seront, jusqu’au bout, des « conservateurs ».

MASSÉNA (D’après Guérin).

Les « MASSES Devenu empereur. Napoléon sera logique avec lui-même, DE GRANIT n. Une des premières et des plus hardies, des plus originales créa¬

tions du Consulat n’avait-elle pas été, en effet, l’ordre de la Légion d’honneur? Insistant auprès du Conseil d’Etat, sur la nécessité « d’exhausser les mérites civils au rang des services militaires », il avait dit :

Si l’on distingiiait les hommes en müitaires et civils, on établirait deux ordres, tandis qu’il n’y a qu’ime nation; si l’on ne décernait les honneurs qu’aux militaires, cette préférence serait encore pire ; car, dès lors, la nation ne serait plus rien.

Cette idée, l’Empereur va la développer et la pousser à ses extrêmes limites. Naturellement hiérarchique, ce qu’il cherche, c’est une organisation civile

ordonnée^ une discipline laïque. Il se décide donc à apporter une correction aux principes de la Révolution, du moins siu* la matière de l’égalité et de l’hérédité.

Si l’on se place dans la nécessité d’organiser la nation, avait-il dit au Conseil d’État, on pensera qu’il y a quelque chose à faire : on a tout détruit, il s’agit de recréer. Il y a un gouvernement, des pouvoirs, mais tout le reste de la nation, qu’est-ce? Des grains de sable... Croyez-vous que la République soit définitivement assise ? Vous vous tromperiez fort. Nous ne l’avons pas, nous ne l’aurons pas si nous ne jetons dans le sol de la France quelques masses de granit. Croyez-vous qu’il faille compter sur le peuple? Il crie indifféremment : « Vive le Roi ! Vive la Ligue ! » Il faut donc lui donner une direction et avoir, pour cela, des instruments. J’ai vu, dans la guerre de Vendée, quarante hommes diriger un département.

Quarante hommes par département ! Telle est l’idée fixe de Napoléon.

Non satisfait de son système des « plus haut imposés », il fait im pas de plus et, à propos d’un cas particulier, il glisse, en quelque sorte, un projet couvé depuis des années. Par le sénatus-consulte du 14 août 1806, il introduit de nouvelles distinctions sociales en abolissant, en faveur de ses parents d’abord, puis des hautes notabilités de l’Empire, la règle qui interdit les substitutions :

L’Empereur, dit im des hommes qui a le mieux coimu sa pensée, mais qui, sur ce point, la combattait fermement, Thibaudeau, l’Empereur s’attribuait la faculté d’autoriser un Français à substituer ses propres biens pour former la dotation d’vm titre héréditaire érigé en sa faveur et transmissible à ses descendants. Il rétablissait donc, en France, les substitutions et les titres abohs par la Révolution et, d’une manière incidente à une affaire particuhère, celle de Guastalla, il décidait une question de la plus haute importance et jetait les fondements de la noblesse avec tout son cortège ; car, à dater de ce moment, on devait la regarder comme rétablie...

Ici encore. Napoléon a une arrière-pensée : il entend consolider le trône en consolidant la société politique. Pour cela, il ne voit toujours d’autre appui solide que la propriété, et c’est, maintenant, franchement, là grande propriété. Il écrit à Joseph :

Les titres ne sont que des titres. Le principal est le bien qu’on y attache. Il faudrait y affecter 200 000 hvres de rentes. J’ai exigé aussi que les titulaires aient une maison à Paris, parce que c’est là qu’est le centre de tout le système ; et je veux à Paris cent fortunes, toutes s’étant élevées avec le trône et restant seules considérables, puisque ce sont des fidéicommis et que ce qui ne sera pas elles va se disséminer par l’effet du Code civü.

Thibaudeau exprime, en revanche, les réflexions qui restèrent enfermées au cœur des républicains, même de ceux qui avaient collaboré au coup de Brumaire :

Que Napoléon, rétrogradant aux temps de barbarie et à l’abus de la conquête, pour récompenser les compagnons de sa gloire, distribuât entre eux les terres des vaincus ; qu’il fît participer aux profits de la victoire les fonctioimaires civils qui l’avaient mérité par leurs services, passe encore. Mais, on le répète avec une intime conviction, au dix-neuvième siècle, créer des fiefs, des feudataires, remettre en honneur les mots seuls de la féodalité, c’était méconnaître son siècle et faire honteusement rétrograder la France !

Napoléon, plus personnel que Charlemagne, plus absolu que Louis XIV, créait

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de toutes pièces une noblesse militaire, ime féodalité de serviteurs supposés dévoués. L’ardeur de sa passion aveuglait son génie d’ordinaire si clairvoyant. Plus tard, comme s’il sentait le besoin de se justifier, il disait à Sainte-Hélène :

Les nations vieilles et corrompues ne se gouvernent pas comme les peuples jeunes et vertueux. On sacrifie à l’intérêt, à la jouissance, à la vanité. Voilà tm des secrets de la reprise des formes monarchiques, du retour des titres, des cordons, des colifichets innocents, propres à appeler les respects de la multitude, tout en commandant le respea de soi-même...

Jouets de la vanité, cordons, colifichets innocents, comme nous voüà loin des « masses de granit » destinées à raffermir une société nouvelle ! En rallumant autour de lui ces cupidités héréditaires, pour s’attacher les nouvelles familles des militaires, des fonctionnaires et grands propriétaires, le Corse nanti rabaissait une nation généreuse au niveau où il mettait l’humanité. Dès lors, il bâtit sur le sable. N’étant plus l’homme de la Révolution, il glisse, désemparé, vers la destinée qui l’attend.

Résumons. Sortant de la Révolution, la France était arrivée à un stade qui exigeait un gouvernement fort avec un commandement unique. Son histoire rencontrait le cerveau le plus puissant, le caractère le plus ferme, le génie le plus haut peut-être qu’ait connu l’histoire. Cet homme n’était pas exclusivement un Français ; il ne l’était ni de race, ni de tempérament : c’était plutôt un Romain. Napoléon se saisit de la Révolution et il la porta jusqu’à sa fin, la comprenant admirablement, mais sans jamais s’unir étroitement à elle ; de même, il ne pénétra jamais absolument la France. Sa carrière est un éclair, un incomparable accident. On ne peut pas dire qu’il se soit représenté exactement le vœu français : il ne sait rien de la liberté, rien de l’indulgence sociale ; son but est l’ordre, non le droit ; sa loi est le calcul de la puissance, non celui de l’équilibre ; son moyen est l’autorité, non la persuasion ; il travaille les peuples par l’imagination, non par la raison.

Ayant reçu pour tâche, au dedans, une énorme liquidation, il l’accepte, mais il la surcharge d’une lutte sans merci au dehors. La France et les pays satellites vivent dans un état de mobilisation accablante, en <( état de siège ». Tous les ressorts tendus à la fois, l’organisation sociale et politique qu’il avait jetée au monde d’un geste et d’une énergie sans pareils, s’alourdit et se contracte en un mécanisme rigide n’obéissant qu’à une main unique. Soldat et risqueur, après avoir imposé à la France le gouvernement d’un <( seul », il veut, pour finir et pour se justifier, imposer à l’Europe la domination de la France.

L’ordre qu’il établit et dont le premier dessein est conforme aux vœux les plus ardents de la génération est, d’abord, un alignement, mais devient bientôt ime hié-

rarchie aux trois degrés : propriétaire, grand propriétaire, noblesse héréditaire. La nation, d’abord séduite, s’aperçoit peu à peu qu’elle n’a pensé à rien de tout cela : elle ne demandait que le travail dans l’égalité ; elle ne demandait qu’à se consolider au dedans, en s’assurant, au dehors, des amis sûrs ; ayant atteint ses limites naturelles, elle n’avait d’autre ambition, si elle en avait une, que de retrouver la douceur de vivre dans un régime nouveau allégeant le fardeau de l’existence à ellemême et à l’humanité.

Elle s’est donnée à un maître qui lui paraît seul capable de lui assurer la sécurité au dehors et la stabilité au dedans : mais, déjà, elle l’admire plus qu’elle ne le comprend. L’élan qui l’a soulevée jusqu’à la victoire, l’entraîne encore ; elle part pour la conquête du monde ; cependant l’enthousiasme spontané n’y est plus. A la fin du règne, la destinée napoléonienne flotte au-dessus de l’histoire de France comme im ballon lâché dans l’espace, s’auréolant des splendeurs du couchant. Mais le phénomène est désormais plutôt d’un homme que d’im peuple. Une séparation, une rupture s’est produite qui amènera, avec une rapidité surprenante, la catastrophe.

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