‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 84 sur 113 · SORTIE DU BAL DE L’OPÉRA · texte numérisé non relu

SORTIE DU BAL DE L’OPÉRA

(D’après un croquis au lavis de Constantin Guys),

offrant le spectacle de tous les peuples, de toutes les industries, de toutes les créations, de tous les plaisirs ; et, par contre, le tableau des progrès accomplis dans tous les ordres d’idées scientifiques, industriels, techniques, se développait dans le bâtiment central. C’était, pour les visiteurs, une leçon sans prix, les arrachant aux somnolences périmées du demi-siècle qui s’achevait. Soudain, au lieu et place d’une sagesse parcimonieuse et lourdement bourgeoise, éclataient un entrain, une ardeur juvéniles, une envie de vivre et de produire qui entraînaient les foules hors d’ellesmêmes et les emportaient dans une ronde effrénée. Paris perdit pied un instant.

Cependant, un pli rembrunissait le front quand, après avoir parcouru les immenses galeries consacrées aux arts de la paix, machines, locomotives, outils des métiers, produits de l’industrie, mobiliers, tissus, objets d’art, après s’être arrêté longuement devant les étalages exotiques, japonais, hindous, algériens, devant les auberges Scandinaves, hollandaises ou lapones, le visiteur se trouvait soudainement en présence des canons exposés par l’usine Krupp, colossaux et comme braqués sur la ville en folie. Pas tm esprit, si insouciant fût-il, qui ne se trouvât ému du contraste, touché de l’avertissement. Et, en effet, au cours même de l’Exposition, des coups sourds étaient frappés comme pour annoncer le drame qui allait commencer.

L’affaire du Luxembourg, piètre aboutissant de la grande politique impériale, et de ce système peut-être généreux des nationalités, qu’on prétendait amalgamer avec le bénéfice des compensations, rampait derrière le décor et on se demandait, de minute en minute, si la guerre n’allait pas faire tout sauter. L’affaire s’arrangea juste à temps ; le sol tremblait. Bientôt, tme nouvelle qu’on essaya de taire se répandit de bouche en bouche, d’abord à la Cour, puis dans les cercles officiels, enfin parmi les foules : « Maximilien a été fusillé le 19 juin à Queretaro. » On feignit l’indifférence, on détourna la tête ; on voulut penser à autre chose. Mais le spectre lointain et la figure de la pauvre démente se glissaient parmi les plaisirs et gâtaient les plus belles fêtes.

Tous les souverains avaient été invités. Ils vinrent, sauf l’empereur d’Autriche, François-Joseph, que la mort de son frère ne laissait ni sans deuil ni sans reproche. Paris vit accourir les princes et les monarques en tel nombre que Louis XIV et le grand Napoléon lui-même n’avaient rien vu de tel. Roi et reine des Belges, reine de Portugal, grande-duchesse Marie de Russie, prince Oscar de Suède, prince japonais, fils du Taïcoun. Le tsar Alexandre de Russie arriva le i®^ juin. Après la visite aux Tuileries, il était, le soir même, aux Variétés où l’on jouait « la Grande- Duchesse de Gerolstein ». Le 4 juin, c’était le roi Guillaume de Prusse accompagné

LA GRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

de Bismarck et de Moltke. Bismarck fut l’homme du jour. Pour le dévisager, mesurer de l’œil sa stature colossale, voir ses gros yeux ronds aux sourcils épais, sa hure de sangUer et son veston chocolat, on se pressait dans les rues. Son nom courait sur les rangs des spectateurs : « Ils crient « Vive Bismarck ! », disait le chambellan ». « Ils ne sont pas si bêtes, répondait l’homme, ils crient « Vilain Bismarck » ! Dans le monde, il se laissait approcher, parlait aux femmes, leur décochait un trait d’esprit avec mille attentions pour l’Impératrice : « Elle est plus belle que tous ses portraits, écrit-il à sa femme, extraordinairement gracieuse et aimable, un visage long et mince, de johs yeux, une jolie bouche et des diamants fabuleux ». Il rit beaucoup à la représentation de la « Duchesse de Gerolstein » et, se retournant vers Moltke qui ne se déridait pas, lui dit, de cette parodie des vieilles cours allemandes :

« C’est tout à fait cela ».

Il donna à Persigny une leçon de diplomatie d’une franchise extraordinaire qui, passant au-dessus de la tête de l’ancien ministre mécontent, visait l’Empereur. Et ce fut tout. Il parut singulier, ambigu, audacieux, risqueur. C’était l’effet que le dur Prussien voulait produire sur ces Français spirituels, légers et imprudents. A son retour à Berlin, il fit insérer, dans un de ses journaux, la note qu’il voulait qu’on répétât « : Aux yeux de l’Empereur Napoléon, M. de Bismarck ne parviendra jamais à être quelque chose de plus qu’un homme très spirituel ». (Origines diplomatiques de la guerre, t. VII, p. i8o.)

Le 6 juin, eut lieu une grande revue. L’Empereur montrait à l’Europe l’armée qui s’était battue à Solferino et qui devait se battre à Sedan. Le roi Guillaume et Moltke regardèrent tout, attentivement. Le tsar Alexandre passait à cheval sur le front des troupes, magnifique comme un héros de légende. Au retour, il débouchait du Bois vers la route des Réservoirs, quand im homme sortit vivement de la foule.

tendit le bras et tira un coup de revolver. L’écuyer de service, M. Raimbeaux, avait vu le geste et avait lancé en avant son cheval qui reçut le coup en pleine tête et tomba. L’Empereur de Russie n’eut pas une égratigure, mais à nouveau les fronts s’assombrirent. Le sens de la tragédie fut souligné par le mot jeté, assure-t-on, au Palais de Justice, par. un jeune avocat, Floquet : « Vive la Pologne, Monsieur ! »

La fête reprit et ce fut un spectacle des « Mille et une nuits » quand le sultan Abd ul Aziz arriva à son tour. A l’heure où il entrait dans Paris, on recevait confirmation de la nouvelle de Queretaro. Le malheur s’obstinait. A la fin, l’entrain dut céder devant cette insistance du destin. A partir du mois d’août, les esprits sont ailleurs. Dans une visite qu’il fait dans le nord de la France, l’Empereur laisse tomber un aveu où il y a comme un pressentiment :

Des points noirs, dit-il, sont venus assombrir notre horizon. De même que la bonne fortune ne m’a point ébloui, de même des revers passagers ne me décourageront pas.

L’Empereur exprimait sa véritable pensée. A ces fêtes commandées, il avait assisté avec un double souci, celui de la paix qu’il sentait lui échapper, celui de sa santé qui s’effritait en pleine maturité avant même que son fils, délicat lui-même, fut élevé :

Quelquefois il se protège par le silence, dit le prince Napoléon à Émile Ollivier, et il ne dit rien. Mais, quand il parle, il dit tout. Du reste, il est bien fatigué ; il est malheureux, il n’a plus d’amis, il s’ennuie. Il est vraiment malade de la moelle épinière et de la vessie, il n’en a plus que pour trois ou quatre ans.

Aux feuilles tombantes, l’Exposition ferma ses portes. L’Empereur avait rendu, à Salzbourg, une visite de condoléances à François-Joseph et celui-ci vint rendre la visite à Paris même, le 23 octobre. Il fat admirablement accueilli par les Parisiens. Le malheur rapproche. Les discours furent un hymne sincère à la paix. Cependant la politique de l’Empereur s’enfonçait dans l’impasse où elle s’était précipitée. Garibaldi avait pénétré dans les Etats pontificaux et Napoléon avait envoyé le corps maintenu à Toulon à l’aide des troupes pontificales. Garibaldi, ayant pris le parti de fuir, était surpris et battu à Mentana (3 novembre). Un congrès de la paix tenu à Genève donna ce que donnent les congrès. L’Italie garda au cœur, sans desserrer les lèvres, le souvenir de Mentana. La fatalité usait les alliances l’une après l’autre.

VERS L’EMPIRE LIBÉRAL. La sessiou parlementaire qui allait transporter à ÉMILE OLLIVIER l’intéiieur les conséquences de la politique extérieure était convoquée pour le 18 novembre. L’Empereur ouvrit en personne la session

LA CRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

de novembre 1867. Il apparut changé, l’aspect d’un vieillard prématuré, le cheveu rare, la moustache et la barbiche blanchies, le regard terne, les yeux mi-clos, la figure bouffie, le dos arrondi et presque voûté. Sur son visage amorti, on Usait des tourments intimes, ceux que l’on connaissait et ceux que l’on ne pouvait que deviner, le souci de sa santé, ses chagrins domestiques, le retentissement de ses échecs dans sa poUtique extérieure, la lassitude de la lutte contre la fataUté, la recherche obstinée de solutions qui se dérobaient.

Son plus grand souci venait, sans doute, de la position en porte-à-faux à

OUVERTURE DE LA SESSION EN NOVEMBRE I867 DANS LA GRANDE SALLE DU LOUVRE

(D’après un dessin de J. Lange).

l’égard du pays. L’union nationale, qui avait été le rêve de toute sa vie, il n’avait pu l’obtenir : il restait obsédé de l’opposition de l’élite, de ce que lui et ses ministres appelaient, avec une aigreur résignée, « l’hostihté des vieux partis ». Depuis quinze ans que le régime est établi, loin de gagner, il a perdu, par des fuites imperceptibles et qui l’épuisent goutte à goutte.

De ces pertes, la plus sensible, c’est le grand refus du parti catholique depuis que la campagne de l’unité italienne a porté atteinte au pouvoir pontifical. Malgré l’affaire de Mentana, malgré le fameux « jamais » de Rouher, les catholiques français n’ont plus confiance. Le cœur n’y est plus. L’homme qui a fait le 2 Décembre dans le sillage du 18 Brumaire est tombé dans la même faute que le fondateur de la dynastie. Alors que tous deux avaient compris, d’abord, qu’un gouvernement ne peut trouver d’appui sohde à droite qu’avec le concours des hommes de rehgion et du clergé, ils se sont brouillés avec la rehgion et avec le clergé. Ce

n’est pas seulement la légitimité, celle-là à demi reléguée dans le sommeil de l’histoire, qui reste irréductible, c’est cette masse considérable de la nation, qui reste attachée à la tradition religieuse. En additionnant sa force et son influence avec celles de la bourgeoisie orléaniste, on constate que la droite, raUiée au début, ne présente plus une base sohde où s’appuyer.

Que faire, alors, sinon chercher un point d’appui à gauche? La poHtique n’a

pas le temps de philosopher : d’abord, vivre. Les dispositions naturelles de l’Empereur, son vieux fonds révolutionnaire, la position qu’il a prise dans les affaires d’Itahe le portent, d’ailleurs, de ce côté. N’a-t-il pas écrit, dès 1837, à son amie et confidente la grandeduchesse Stéphanie, ces Agnes qui sont comme le schéma de son futur système pohtique ?

A L’EGLISE (D’après Lami.)

Ma conviction est que l’Europe ne sera tranquille que lorsqu’il y aura en France un gouvernement fort : or, ce n’est que sur la démocratie qu’on peut, en France, consolider un trône. Si l’on n’assoit pas une dynastie nouvelle sur des bases bien larges, on n’aura jamais, au pouvoir, qu’un chef de parti : il y aura alors des vainqueurs et des vaincus, mais non pas un peuple de frères unis par l’amour, la confiance et le patriotisme.

Et n’avait -il pas dit aux

ouvriers de Saint-Quentin, quand il arrivait au pouvoir, le 9 juin 1850 ?

Mes amis les plus sincères, les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous des lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campagnes. Je sens, comme disait l’Empereur, que ma fibre répond à la vôtre, que nous avons les mêmes intérêts, les mêmes instinas.

Tous ces vieux sentiments humanitaires remontaient de son passé et de son cœur à son cerveau et prenaient place dans ses méditations. Il se portait vers la gauche, à la recherche de cette force démocratique qui lui avait toujours paru indispensable à la consoHdation de la dynastie napoléonienne. Sa tendance était populaire. Cela veut-il dire qu’elle était libérale} Un certain malentendu semble s’être établi en ce point. Comme la plupart de ses contemporains, l’Empereur paraît s’être habitué à l’idée qu’il fallait passer par « la liberté », — en comprenant par ce terme

LA GRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

le « parlementarisme », — pour atteindre la démocratie. Il visait les masses par l’intermédiaire de la « représentation ». Mais, en se conformant à cet état d’esprit du moment, l’homme du 2 Décembre et qui avait emprisonné, somme toute, les parlementaires, se mettait, dans une certaine mesure, à la merci de son adversaire le plus habile et le plus dangereux, l’orléanisme. Dans le message du 29 novembre 1869, l’Empereur devait libeller sa manière de voir dans la phrase fameuse : « L’ordre, j’en réponds, aidez-moi à fonder la liberté. » Cette formule avait pour premier effet • de le séparer de la partie la plus solide et la plus fervente de son personnel politique, les vrais bonapartistes. C’est comme s’il eût dit : « Je puis toujours compter sur mes amis pour avoir une administration forte et bien ordonnée ; mais, en ce qui concerne le contrôle, la discussion, la parade des honneurs, je suis prêt à m’adresser à un personnel nouveau. »

L’Empereur se rendait compte, sans doute, que l’avenir de son fils n’était assuré que s’ü l’entourait d’hommes assez jeunes pour accompagner les débuts du règne futur. Mais encore fallait-il que ces hommes nouveaux représentassent l’esprit « impérial ». Là était la vraie difficulté. L’Empereur avait été amené ainsi à rechercher, parmi les hommes nouveaux, quelqu’un qui, comme talent, autorité, situation acquise, fût en état de remplacer ceux qu’il congédiait assez cavalièrement. Il lui fallait un orateur, un homme habitué aux luttes politiques, un parlementaire ayant acquis un certain renom dans le pays. On avait bien pensé à Thiers. Mais l’obstiné vieillard se hérissait de conditions inacceptables. A son défaut, l’attention du souverain se portait vers le personnage un peu hors rang, amené par Momy, orateur éminent, homme de cœur, avec le sens du populaire, capable de diriger et de dominer au besoin une assemblée, Émile Ollivier. Personnellement, l’Empereur avait pris goût à ce héros oratoire qui, en dépit de certaines insuffisances, l’envoûtait de son ambition vigilante, d’une « tendresse » (le mot a été prononcé) non affectée, et d’une profusion romantique de propos musicaux et éthérés qui caressaient le rêve impérial. Déjà à moitié séduit, le souverain pesait le pour et le contre en sa manière silencieuse et non résistante. Il s’attardait à ruminer une solution qui, tout en le soulageant de la fatigue du pouvoir, s’offrait comme le « pont » (le mot est de Gambetta) qui conduirait l’Empire vers de nouvelles destinées. Peut-être, de toutes les raisons qui inclinaient l’Empereur à cette solution, la plus décisive venait-elle du fait qu’Émile Ollivier s’était toujours montré partisan déclaré du système de Napoléon III dans les affaires extérieures : imbu du principe des nationalités, il se déclarait lui-même « itahen » et même « allemand ». En tout cas, il n’était ni « catholique », ni « romain », quoique éloigné de tout esprit de secte ; de même, il était ami du peuple sans ten-

dance révolutionnaire ni socialiste on pouvait compter sur sa fermeté « bourgeoise ».

Tout pousse donc l’Empereur vers cette issue. S’il tarde, c’est qu’il sent que sa' volonté une fois déclarée, il ne pourra plus se reprendre. Ces sortes de décisions sont sans retour. Si le choix d’Émile Ollivier peut marquer un « par le flanc gauche » vers la démocratie, il lie le régime à un mode quelconque de parlementarisme. Car, là-dessus, le nouveau venu est intraitable. L’orateur ne conçoit le gouvernement

populaire que par la tribune. Or, qui dit « parlement » dit « majorité ». Où trouver la majorité nouvelle qui, à la voix d’Émile Olhvier, se raUiera autour du pouvoir impérial évolué? Émile Olhvier n’est pas, précisément, un chef de groupe. Il a bien auprès de lui quelques jeunes hommes, ambitieux et non sans talent, plus ou moins attachés à sa fortune, Phihs, Chevandier de Valdrome, Maurice Richard, Clément Duvernois. Mais si

le parti auquel il a appartenu du temps des « cinq » ne vient pas à lui, entre le groupe d’opposants déclarés et la vieille garde impériale de Granier de Cassagnac et de

/^\ll llliNYomÊf ^ I II comment recueilhr le

/ V l/ll/// Æ/IÊf J chiffre de voix nécessaires pour

assurer un gouvernement de quelque suite et autorité? Entre les deux, il ne reste en somme, que ces parlementaires-nés, ces hommes qui, se réclamant eux aussi de la « hberté », n’ont pas admis un seul instant qu’on pût se passer de leurs mérites et de leur compétence et qui, faisant déjà partie des assemblées, sont aux écoutes d’une voix qui les appelle : fusionnistes sans illusion sur la fusion, royahstes hostiles au comte de Chambord, hbéraux que leurs principes mêmes portent à toutes les transactions pour le pouvoir, en un mot les orléanistes. Ils ne sont pas tous jeunes, c’est vrai ; ils ne sont pas sûrs. Mais, ambitieux et accommodants, ils s’ennuient de n’être rien. Peut-être en tirerait-on une majorité, fût-ce de rechange.

La France aime le changement. Elle demande un jeu du pouvoir qui l’émeuve

ÉMILE OLLIVIER (D’après une photographie).

LA GRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

et qui Tamuse. A une politique nouvelle, il faut des hommes nouveaux. Ainsi s’explique, et pour d’autres raisons qui sont le fond trouble de la politique, ce « saut dans l’inconnu » où l’Empire se risque à l’heure où il se sent lui-même atteint.

La presse et le droit de C’est justement le sentiment de cette incerti- RÉUNiON. GAMBETTA et de cette précarité latente qui expHque aussi,

avant l’essai de réalisation du système, l’échec de la plupart des mesures tendant à lui préparer les voies. Car une période de transition a paru nécessaire. Émile OUivier, désigné, n’est pas encore appelé. Pendant une année, les choses resteront en suspens. Et c’est la vieille équipe avec son chef toujours vigoureux, toujours allant, toujours dévoué, Rouher, qui se chargera de faire le lit du futur « empire hbéral )). Ce n’était pas une garantie qu’il fût de tout repos. Ainsi se passera, dans une sorte d’intérim branlant, cette année 1868, qui eût pu être l’année du salut et qui ne présente qu’une suite assez incohérente d’essais sans franchise, mal présentés, mal accueilhs, aggravant le mal, loin d’y porter remède.

La plus urgente et la plus honorable de ces tentatives fut assurément celle qui soumettait aux Chambres et au pays la refonte de la loi mihtaire. Tout le monde en convenait, il fallait à la France une armée établie sur de larges bases, avec un recrutement plus abondant et plus souple, avec des cadres plus nombreux et plus instruits, avec un armement transformé et accru, de telle façon qu’elle pût faire face, le cas échéant, à la situation nouvelle créée en Europe par le développement soudain et terrifiant de la Prusse. Le maréchal Randon avait été remplacé au ministère de la Guerre par le maréchal Niel, qualifié pour préparer une réforme si importante. On a dit, dans VHistoire militaire^ comment le projet Niel, digne d’un meilleur sort, n’aboutit qu’à des solutions insuffisantes cruellement combattues et marchandées et qui ne reçurent même pas une application immédiate. L’Empereur, averti par la correspondance des attachés militaires français auprès des cours allemandes, avait eu le sentiment du péril et avait pesé, autant que pouvait le faire sa volonté affaiblie, pour enlever la réforme. Mais l’aveuglement de l’opposition qui, malgré les avertissements de Thiers, se paye de billevesées pacifistes et humanitaires (au moment où la Prusse emplissait ses arsenaux de canons de nouveau modèle et munissait de fusils à aiguille ses propres contingents et ceux des États allemands déjà groupés autour d’elle), le manque de confiance général, la faiblesse du gouvernement rendirent à peu près inefficaces les prescriptions déjà insuffisantes de la loi.

Une nouvelle loi sur la presse paraissait l’indispensable préparation d’un système évoluant vers une place plus large faite à l’opinion. Le régime de la presse

établi en 1852 (autorisation et avertissement) était devenu inapplicable avec les tendances nouvelles. Ajoutons que, depuis le développement de la presse à grand tirage, il n’y avait plus à se fier à elle : le savoir-faire de publicistes audacieux crevait tous les filets, passait pas toutes les mailles : le système que l’on proposait maintenant consistait, en supprimant l’autorisation et l’avertissement, à reconnaître à tous les citoyens de droit de fonder un journal sur une simple déclaration, les délits de presse étant soumis, le cas échéant, aux tribunaux ordinaires. Le projet souleva à la fois l’opposition de droite et l’opposition de gauche.

Défendu du bout des lèvres par Baroche, il fut repêché, sur l’insistance personnelle de l’Empereur, par l’inlassable dévouement de Rouher. Rouher, se conformant à la pensée du maître, consentait à ouvrir, en prenant certaines garanties, la voie à ses propres successeurs. Il avait le courage d’exposer lui-même les raisons qui l’écartaient : « Depuis 1852, dit-il, quatre milhons d’hommes nouveaux sont inscrits sur nos Estes électorales : ceux-là n’ont ni nos souvenirs ni nos espérances. Ils arrivent avec des ardeurs nouvelles; ils demandent une hberté plus étendue. » La loi fut votée. Mais, au cours de cette année 1868, les tribunaux eurent à infliger, pour procès de presse, « plus de cent cinquante mille francs d’amende et près de quatre cents semaines de prison. » On avait transformé le prétoire en champ de bataille politique.

L’Empereur tenait à marquer le futur régime à son empreinte : dans sa lettre du 19 janvier, il avait pris l’engagement de rendre au pays le droit de réunion. L’état de l’opinion et des mœurs l’autorisait, disait-il, à tenter l’expérience. Il était convaincu qu’en faisant une telle concession, il irait droit au cœur du peuple. Il aimait le peuple, plus qu’il ne le connaissait. Le projet fut voté le 25 mars après une courte déhbération. Personne même, dans la majorité impériale, ne combattit à fond le projet, nul ne voulant s’opposer à la pensée personnelle de l’Empereur. L’un de ses membres disait : « Comment empêcher les gens de se jeter par la fenêtre? » Les derniers mois de l’Empire allaient assister à un tumulte de comices, à un dévergondage de paroles qui lui imprima une allure de carnaval tragique. La contradiction fondamentale entre le régime et la hberté apparut dans le trouble général. La

COUPLE d’ouvriers EN l868

(D’après Constantin Guys).

LA GRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

démocratie sans guide, mal préparée aux tâches que ravcnir lui réservait, se précipitait sur la bonne volonté impériale et la mettait en miettes, comme un enfant déchire ses langes. A la confiance, eUe répondait par la violence. Le parlementarisme et les promesses libérales étaient de bien insuffisants palhatifs.

L’acte le plus décisif, parmi ceux qui émanaient de l’inspiration personnelle de l’Empereur, avait été l’autorisation accordée à une délégation des ouvriers français de se rendre à l’Exposition de Londres en 1862. Ainsi s’étaient créées les premières relations entre les organisations ouvrières des différents pays ; comme suite du voyage, une « Internationale de travailleurs » fiit fondée un peu plus tard à Londres par Tolain, Limousin, Camelinat et Perrachon. On a cité le mot d’un socialiste : « C’est un enfant né dans les atehers de Paris, mis en nourrice à Londres. » Il ne semble pas douteux, qu’au début, le groupe n’ait gardé des relations avec l’Empereur et qu’il n’en ait eu aussi avec Bismarck. Mais, s’écartant peu à peu de son caractère professionnel et s’ouvrant aux influences politiques par sa participation, en 1869, aux grandes grèves de la Ricamarie et d’Aubin, « l’Internationale » prit nettement position parmi les adversaires du souverain qui l’avait assisté à sa naissance. Dès 1868, le programme du parti annonçait le marxisme et le futur soviétisme. C’était la menace des profonds bouleversements sociaux destinés, sur le mode proudhonien, à faire peur aux bourgeois, lesquels, d’ailleurs, après bientôt un siècle, ne s’en portent pas plus mal, ayant le sentiment énergique du rôle qui leur incombe dans la société. Voici ce programme :

« Ce que nous voulons renverser, ce n’est pas seulement le tyran, c’est la tyrannie. Nous ne voulons plus de gouvernement, car les gouvernements nous écrasent d’impôts; nous ne voulons plus d’armée, car les armées nous massacrent ; nous ne voulons plus de religion, car la religion étouffe les intelligences. Ni Dieu ni maître ! »

On allait retrouver, bientôt, l’Internationale dans l’organisation des « journées » du siège et de la Commune de Paris.

Cependant la masse de la nation restait calme et inébranlée. A Paris seulement et dans quelques grandes villes, une guerre au couteau était engagée contre le gouvernement impérial, et celui-ci, tombant dans l’erreur de Louis-Philippe, s’épuisait dans une lutte mesquine contre un ennemi insaisissable qui l’assaillait à coups d’épingle. Les deux lois récentes, la loi sur la presse et la loi sur le droit de réunion, au Heu de désarmer les adversaires, leur avaient fourni de nouveaux moyens. Delécluze, rentré à Paris, fonde un journal d’attaque, le Réveil^ et, plein des souvenirs de 1848, ravivés par la publication des Hvres de Ténot sur le 2 Décembre, il ouvre une souscription pour l’érection d’un monument à Baudin, tué sur les barricades

du quartier Saint- Antoine. Le gouvernement ordonna des poursuites. Mais, au procès, une voix se fait entendre qui dominera désormais le tumulte de la polémique et de la politique, celle de Gambetta. On l’attendait ; il surpassa l’attente.

Depuis 1864, raconte Jules Simon, il y avait, dans les couloirs de la Chambre, im jeime homme qui, peu à peu, s’était habitué à venir tous les jours... On n’avait pas besoin de le voir pour savoir qu’il était là. Dès qu’il entrait dans la salle, sa voix éclatait par-dessus toutes les conversations. Il riait, dès le seuil, à gorge déployée, et tout le monde riait de compagnie. Vous n’avez jamais entendu personne raconter une histoire avec tant de brio. Une même pensée nous venait à tous. Quel député ce serait !... Il avait son but personnel et sa passion politique. Il jouait à fond une partie très serrée. Ses amis ne parlaient de lui que par hyperboles. Ses ennemis même convenaient que c’était quelqu’un. C’était Gambetta.

Gambetta plaida dans le procès Baudin et sa plaidoirie retentit dans l’histoire. Le 2 Décembre évoqué, dénoncé, insulté, accablé par toutes les grandes voix, Victor Hugo, Jules Favre, visé par les flèches aiguës des Ernest Picard et des Henri Rochefort, quel magnifique lieu commun pour l’opposition oratoire ! Ce fut le tour de Gambetta de s’en emparer; ramassant la polémique ambiante, il en fit une pierre dont il frappa le colosse au visage :

Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que le dernier endroit pour glorifier de tels attentats, c’est le prétoire du juge, car ici, la loi seule doit parler et être entendue... Je me demande si c’est dans cette enceinte particulière du droit, qu’il est permis de me contredire. Rappelez-vous ce qui c’est passé le 2 Décembre. (Suit un tableau historique magistral de la grande machination contre la loi avec le tableau de tous les éléments et de tous les complices de la conjuration). « Un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes. » Et la fameuse tirade : « Où étaient Cavaignac, Lamoricière, Changarnier, Leflô, Bedeau et tous les capitaines, l’honneur et l’orgueil de notre armée? Où étaient M. Thiers, M. de Rémusat ? De quel côté étaient le génie, la morale, la vertu ?

L’élite française tout entière, élite qui n’avait pas désarmé, était convoquée pour porter témoignage contre le pouvoir usurpé. Au souffle de cette voix puissante, l’opposition républicaine s’emparait du gouvernement de l’opinion.

Un journaliste extraordinaire, comme on n’en avait vu et comme on n’en verra peut-être jamais, n’ayant d’autre arme que ce don parisien par excellence, l’esprit, mordait au mollet le personnel impérial et le débandait affolé : c’était Henri Rochefort. Il blaguait tout et si drôlement que le venin se colportait dans le rire. Il avait débuté au Figaro, mais, non sans la complicité et le concours de Villemessant, il avait bientôt fondé la Lanterne qui, au milieu de cette année 1868, parut de rouge vêtue en son format de pique-poche et promenant son lumignon sur les bottes cirées et sur les robes à volants de « l’orgie impériale ». Le premier numéro, daté du samedi 31 mai 1868, commence par la phrase fameuse :

« La France contient, dit V Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement... » Et puis, la non moins fameuse adhésion au régime : « On me permettra bien

LA GRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

cependant de choisir mon héros dans la dynastie. Comme bonapartiste, je préfère Napoléon II ; c’est mon droit. Personne ne niera qu’il ait occupé le trône, puisque son successeur s’appelle Napoléon III . Quel règne, mes amis, quel règne ! Pas une contribution, pas de guerres inutiles avec les décimes qui s’ensuivent ; pas de ces expéditions lointaines dans lesquelles on dépense six cents millions pour aller réclamer quinze francs, pas de hste civüe dévorante, pas de ministres cumulant chacun cinq ou six fonctions à cent miUe francs pièce. Voüà bien le monarque tel que je le comprends... Qui donc osera prétendre que je ne suis pas bonapartiste? »

Les élections II fallait en finir, prendre un parti, s’arracher à cet état

DE 1869 somnolence embarrassée qui laissait passer tout, autorisait

tout. L’Empereur voyait disparaître les hommes de sa génération, ses appuis personnels les plus fermes. Morny était mort. Troplong meurt, puis Moustier, Niel, sur qui on fondait de si grands espoirs. Il faut du nouveau ; on se décide. Les élections auront heu dans les premiers jours de juin 1869. C’est à cette date que seront communiquées au pubhc, tout le monde le sait, les mesures par lesquelles seront modifiées les Constitutions de l’Empire et qui inaugureront VEmpire libéral. On pense que le. corps électoral, préparé par la période transitoire qui vient de s’écouler, se montrera favorable à la grande réforme qui va lui être soumise. Certains indices tendent à le montrer. Ceux qui étaient, la veüle encore, des opposants incertains ou des majoritaires douteux ont constitué un groupe intermédiaire qui usurpe, d’avance, le fameux adjectif qui va tout changer : en attendant l’Empire hbéral, c’est « l’union libérale ». Arborant le programme des « libertés nécessaires » réclamées par Thiers, suivant à la piste Émile OUivier sans se compromettre avec lui, chassant de conserve avec les répubhcains accommodants comme Ernest Picard, cette opposition de circonstance était prête à essuyer les plâtres pour une future majorité.

Les élections prouvèrent que le pays avait compris en gros et qu’il approuvait. Si les grandes vüles se montrèrent acquises aux partis de gauche, les masses provinciales et rurales se groupèrent autour de leurs chefs, les grands propriétaires ralhés. Les élections furent conservatrices, avec une légère teinte d’orléanisme. On prenait position contre le « gouvernement personnel » et on réclamait une « prompte réahsation des vœux du pays ». C’était obscur, mais suffisant. Dès la première interpellation, l’ancienne opposition, flattée, encouragée par l’Empereur, s’élève à 116 voix, tandis que le troupeau des impériahstes « purs » reste discipliné, prêt à donner ses voix aux nouvelles combinaisons où s’essaye l’imagination du maître. Rouher, par un trait d’abnégation subhme, mais qui ne va pas sans calcul, se donne à lui-même le coup de grâce : dans la séance du 12 juillet 1869, il lit le message où

est exposé le programme nouveau. Un projet de sénatus-consulte sera soumis à la haute assemblée qui apportera à la Constitution les remaniements nécessaires. Et ce sera l’avènement du parlementarisme^ d’un parlementarisme mitigé, où l’Empereur reste encore responsable, mais où le mandat de député n’est plus incompatible avec la fonction ministérielle. Le mouvement est esquissé, non achevé.

L’ancien personnel est remercié. Rouher, Duruy, Vuitry, La Valette cèdent la place : mais, par une dernière hésitation où traîne bien quelque incohérence, Émile

Olhvier n’est pas encore appelé. Le ministère est composé de personnalités effacées, le portefeuille de l’Intérieur restant à un homme sûr, de Forcade la Roquette. Rouher, nommé président du Sénat, veüle à la naissance de cet enfant mal venu que sera la nouvelle Constitution. Inutile d’insister sur le détail d’un système improvisé, destiné à disparaître à peine mis au jour et dont lé dosage compliqué révèle le déséquihbre d’une volonté affaiblie. Prévost-Paradol écrivait le i6 septembre : « L’Empereur va mieux, mais l’Empire est malade »; et Rochefort, plus mordant :

Annoncer qu’un souverain va bien quand il va mal est tout aussi nuisible au crédit public qu’imprimer qu’il va mal quand il va bien. D’où vient donc que, de ces deux fausses nouvelles, la seconde soit punie par des mois de prison et la première par des places de préfet ? Vous me direz que s’il fallait opter entre les deux peines, beaucoup de gens choisiraient les mois de prison.

L’ordre, j’en réponds !

(D’après un dessin d’André Gill.)

La santé de l’Empereur était l’objet de la préoccupation des hommes d’affaires et ajoutait à l’instabilité, à l’énervement général. L’avenir paraissait bouché. Et ce n’est pas avec le nouveau ministère, avec des Bourbeau, « l’homme qui manquait de prestige », qu’on calfaterait un navire faisant eau de toutes parts : aux élections complémentaires de novembre, Rochefort fut élu par Paris.

Il fallait aller jusqu’au bout. Émile Olhvier, appelé chez l’Empereur le 31 octobre, n’avait osé encore pénétrer aux Tuileries que la figure cachée par un épais cachenez. Et c’est seulement le 29 novembre que l’Empereur, dans un message plus exphcite, prononce la phrase annonciatrice : « La France veut la hberté, mais avec

Page 1