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PLANCHE IX

LA CRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

l’ordre. L’ordre, j’en réponds. Aidez-moi, messieurs, à fonder la liberté. » Le ministère de quelques semaines donna sa démission. Reçu ouvertement chez TEmpereur, Émile Ollivier avait engagé les négociations, soit avec le centre droit, soit avec le centre gauche, pour essayer de mettre sur pied une combmaison durable. Quand il se crut au point, une lettre de l’Empereur datée du 27 décembre 1869 lui confia le soin de constituer un ministère; rien de plus : « Je m’adresse à votre patriotisme pour vous prier de me désigner les personnes, etc... » C’était un passage bien étroit pour une difficile manœuvre. Le ministère fut présenté à l’Empereur et, le 2 janvier, les noms parurent à VOfficiel. Émile Ollivier était garde des sceaux, ministre de la Justice, sans avoir la présidence du Conseil, que se réservait l’Empereur.

Le ministère du 2 janvier isto Le nouveau ministère arrivait aux affaires ET LE PLÉBISCITE début de cette année 1870 qui devait voir

l’écroulement de l’Empire. On ne peut pas dire que les auspices fussent favorables. Aux élections de 1869, 3200000 voix avaient été recueilHes par les diverses oppositions. Non pas que ces voix fussent opposées à l’Empire, mais elles n’en constituaient pas moins un avertissement : c’était la rentrée en ligne de ces « anciens partis », que l’Empire avait tant désiré s’attacher, mais qui, s’ils apparaissaient de nouveau sur la scène pohtique en se réclamant de la (c hberté », posaient leurs conditions. A n’en pas douter, le suffrage universel, comme il l’avait prouvé au temps de la Constituante et de la Législative, et comme il devait le prouver encore aux élections de la future Assemblée nationale, restait influencé par les autorités locales, par ces « haut imposés » dont le premier Empereur eût fait volontiers l’axe de sa politique intérieure : la preuve était faite que, dès que la pression officielle se relâchait, le produit électoral avait, de ce chef, un goût prononcé d’orléanisme. Émile Ollivier fut bien obligé de s’incliner devant ce verdict du suffrage et, en constituant son premier cabinet, il tourna les yeux vers les personnalités de « l’union libérale ». Puisque l’on désirait les rallier, il fallait leur faire place et on les vit, sans surprise, réclamer d’entrée de jeu les portefeuilles les plus importants : Dam prit les Affaires étrangères. Buffet les Finances, le marquis de Talhouët les Travaux publics, constituant un petit groupe à part dans le conseil des ministres, où le général Lebœuf à la Guerre et l’amiral Rigault de Genouilly à la Marine restaient de l’ancienne administration. Autour de ce triumvirat, les salons s’agitaient ; ils s’entr’ouvraient pour recevoir les moins indésirables parmi les hommes de gauche, Jules Simon, Emest Picard ; on se retrouvait au Nain jaune^

HISTOIRE POLITIQUE. T. HL

même au Correspondant , aux Débats i on colportait les saillies de Rochefort sans oublier que ce de Luçay était de bonne souche aristocratique. On voyait reparaître des figures oubliées ou surgir des visages nouveaux, je ne sais quels disciples de la vieille « doctrine » qui se réhabituaient à sourire : le duc de Broglie, Léonce de Lavergne, Augustin Cochin, Laboulaye, même Odilon Barrot, Barante, Benoist d’Azy ; Prévost-Paradol mouchetait la pointe de son fleuret. Guizot, nommé à la présidence de la commission de l’enseignement, ne refusait pas les conseils de son expérience. Désireux de dégager la formule caractérisant le novus ordo, Daru,

qui appartenait à une famille où l’on avait tâté des divers régimes tricolores, s’écriait aux acclamations de ses amis : « Nous sommes un ministère d’honnêtes gens ! » On murmurait à l’oreille : « Dans le cabinet actuel, il ne manque que le duc d’Aumale à la Guerre et le prince de Joinville à la Marine. » Entre les deux selles hbérales, Émile Ollivier se trouvait mal en équilibre. Thiers disait plus élégamment : « Ollivier, excellent entre deux bons percherons normands, mais en flèche, détestable. »

Il semble qu’il y ait eu, chez l’Empereur lui-même, une sorte de désappointement ; en tous cas, dans ses entourages, se fit jour l’idée d’un retour vers le principe bonapartiste plus affirmé ; le mot de plébiscite vint sur les lèvres. Un incident violent donna corps aux inquiétudes flottant dans l’air. A la suite d’une polémique de presse engagée par Rochefort, un jeune journaliste un peu effacé, Victor Noir, envoyé comme témoin, au nom de Paschal Grousset, chez le prince Pierre Bonaparte, fils de Lucien, et lui-même, dévoyé, tenu à l’écart par la famille impériale, fut tué à bout portant par le prince, dans sa maison d’Auteuil. Ce fut, dans Paris, un sursaut d’horreur et, aux obsèques, un mouvement de foule formidable. L’enterrement de Victor Noir fut une « journée » comme on n’en avait plus vu depuis 1848. La balle qui avait tué le jeune journaliste frappa l’Empire, — l’Empire hbéral.

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La situation se compliquait, à droite, d’un conflit relatif au concile œcuménique, alors réuni à Rome. Daru était gallican, de la nuance du Correspondant. Très sûr de soi, il crut devoir soulever, par une note adressée à Rome, la question de l’ingérence du clergé dans les choses de la souveraineté. On lui fit sentir que l’heure était passée de ce genre de polémiques, et le grand personnage du « ministère des honnêtes gens » fut hors de combat. Buffet, toujours peu malléable, se retira. Daru le suivit. Un peu plus tard, le marquis de Talhouët.

Ces démissions marquaient un désaccord portant spécialement sur l’idée du plébiscite en tant que manifestation impérialiste. Les conseillers intimes de l’Empereur n’en furent que plus ardents à le réclamer. L’Empereur à son tour convainquit Émile OUivier, d’abord contraire. C’était un coup de parti qui tourna à l’éclatant succès. La question adressée au peuple était rédigée en ces termes : Le peuple approuve-t-il les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860 par r Empereur avec le concours des grands corps de F Etat et ratifiées par le sénatus-consulte du 20 avril 1870?

Rien de plus captieux. Voter contre, c’était à la fois bousculer les « hbertés nécessaires » et renverser l’Empire. Comment le pays eût-il accepté un tel risque? Mais, d’autre part, l’opposition avait, en relevant l’ambiguïté de la question, une belle partie à jouer. Gambetta, dans un discours qui fonda sa réputation politique, le montra :

Vous recourez à la souveraineté nationale, s’écria-t-il, pour consolider votre Constitution ; c’est donc qu’elle est sans valeur : que devient le principe héréditaire, le principe d3mastique ? Proclamer, en pleine monarchie, la doctrine plébiscitaire, c’est rédiger l’acte de décès de l’idée monarchique. Il n’y a qu’ime seule forme de gouvernement adéquate au suffrage universel, c’est la Répubhque.

Ainsi la République s’opposait à l’Empire au moment où le parti royahste se compromettait et se dérobait. La réponse du pays à la question qui lui était posée fut considérée comme un grand succès : 7 358 786 oui, contre i 591 939 non, et 113978 bulletins nuis. On compta 41000 non dans l’armée de terre contre 250 000 oui. Le régime était consohdé. Mais cette consohdation était-elle de tout repos? Les i 591 939 non émanaient de Paris et des grandes villes, toujours maîtresses de la paix pubhque. On ne fait pas de révolution à Fouilly-les-Oies.

Le premier effet du plébiscite fut de disloquer le cabinet. Émile OUivier, « qui était dans la disposition d’esprit d’un homme qui aurait été personneUement acclamé par sept miUions de voix », heureux de se dégager de ces attaches un peu compromettantes, remplaça Daru, Buffet, Talhouët par quelques hommes nouveaux qu’il considérait comme bien à lui : Segris aux Finances, Phchon aux Travaux pubhcs.

Mège à rinstruction publique et, décision capitale, un diplomate plus brillant que sûr, le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne, au ministère des Affaires étrangères. « Dans la situation actuelle, disait Émile Ollivier, je suis tout, je suffirai à tout. » (Lettres du baron Beyens.) Il semblait que la France allait se rasseoir sur elle-même et que la crise était conjurée par la sagesse de l’Empereur. Ce fut une détente, un souffle d’optimisme.

Mais, bientôt, l’atmosphère se rembrunit. Il ne s’agissait plus du sort de l’Empire,

il s’agissait du sort de la France. L’Empire libéral, plutôt enivré que fortifié par le plébiscite, se trouvait soudain aux prises avec l’adversaire le plus dangereux que l’histoire de la France ait rencontré sur sa route. Un parlementarisme bâtard où l’Empereur restait seul responsable, un ministère boiteux, mal composé, sans solidarité, sans union, où chaque ministre gardait son coin réservé, tandis que l’empereur, « président du Conseil », couvait sous son regard terne un « secret du roi » qui n’était guère, comme il arrive le plus souvent, que le secret de l’impuissance, ce régime à peine institué se trouvait placé soudainement sous la menace qui guettait la France depuis longtemps. Sans nuUe préparation ni connaissance de l’Europe, sans données claires sur les alliances possibles, sans lumière contrôlée sur les forces mihtaires et financières, sans prévision des risques, sans réflexion sur les conséquences, le nouveau cabinet tombait dans le piège tendu par le ministre le plus dénué de scrupule, disposant du pays le plus ambitieux et le mieux armé de l’Europe. La candidature HohenzoUern, préparée de longue main par Bismarck, dévoilait soudain une situation internationale mal connue de ces nouveaux venus aux affaires. Les conditions dans lesquelles la partie s’engagea et se développa.

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avec la catastrophe finale, sont exposées dans VHistoire diplomatique et dans VHistoire militaire. Mais les modalités du changement profond qui allait se produire dans la pohtique intérieure comme dans la pohtique extérieure, doivent être rappelées ici, pour permettre de saisir la suite fatale des événements et la grande leçon qui s’en dégage pour la conduite des peuples modernes.

COUP D’ŒIL SUR LE RÈGNE Le coup d’État qui avait amené Napoléon à la

DE NAPOLÉON III présidence, puis à l’Empire, était la suite naturelle

de la première apphcation du suffrage universel et de l’entrée brutale des foules populaires dans le mécanisme de la pohtique : elles avaient d’abord acclamé un homme. Les populations industrielles des grandes villes avaient voté pour la légende contre le patronat. Quant aux foules rurales, attachées à la propriété terrienne, elles avaient voté contre les théories qui la menaçaient. La bourgeoisie, habituée à faire les affaires de la commimauté, s’étonnait d’être dépassée, ou s’effrayait d’être délaissée : elle était divisée entre ses sentiments et ses intérêts. Après le conflit de juin 1848, la France avait été prise de panique et elle avait réagi. Pour l’ordre, ü fallait un chef : l’homme à moustache se présenta. Président, ü n’eût été qu’un autre Cavaignac ; mais héritier de Napoléon, il lui fallait l’Empire.

Napoléon fit le coup d’État à la faveur du dissentiment entre le peuple et la bourgeoisie. Mais il coupa les ponts derrière lui en emprisonnant les parlementaires. Ainsi, il brisa le système de représentation auquel la France et le suffrage lui-même commençaient à s’habituer. Il rompit violemment avec l’éhte déjà entraînée au parlementarisme et dont il était difficile de se passer, tant le suffrage lui-même restait plongé dans l’ignorance et dans l’incompétence. Il se trouva donc seul, lui-même peu expérimenté, gonflé de théories fumeuses, aveuglé par son étoile, porté à un sommet où le soutenaient momentanément les masses plébiscitaires, mais poussé vers les interventions extérieures par son nom, sa tendance révolutionnaire, la conjuration tacite du bonapartisme avec le principe des nationa- Htés. Son système tendait à l’organisation de la démocratie par-dessus la démocratie. Or, la démocratie entend s’organiser elle-même. Laissant l’héritier de Napoléon à ses rêves et à ses aventures, et malgré les avances qu’il ne cesse de lui faire, elle se retire de lui. Il se trouvera ainsi, entre l’éfite et les masses, entouré d’un personnel peu sûr, de quahté médiocre et d’autorité discutée. Tout reposait sur la tête de l’homme lui-même. Que valait l’homme ? C’est à cette mesure de la valeur personnelle que se calcule la chance des entrepreneurs de coups d’État.

Un dictateur désigné par sa propre volonté, n’ayant à disposer que de sa courte

vie et de ses ressources individuelles, doit cumuler en soi-même une énorme force d’activité pour suffire. Sinon, ne disposant que de vingt misérables années, il s’attache à une œuvre ruinée d’avance. Napoléon lui-même n’avait pu se tirer de la difficulté du temps. Que serait-ce de Napoléon III? Ni son intensité d’action, ni sa santé physique, ni ses ressources morales et intellectuelles ne lui fournirent les moyens d’accomplir la tâche providentielle qu’il s’était assignée. Il se sentit inférieur et découragé dès les premières fatigues de l’âge

et d’une santé qu’il ne ménageait pas. Il avait toujours manqué d’information générale et de haute vue des choses. Son esprit cachait, dans tme indécision trop apparente, une certaine difficulté à saisir les questions par leurs arêtes vives. Son œil terne ne distinguait pas très bien et ne voyait pas très loin. A l’extérieur, il s’engage dans la grande affaire de Crimée sans se rendre

compte que, s’ü gagne l’Angleterre, il perd à jamais la Russie ; il se jette à corps perdu dans les affaires itahennes, sans apprécier les conséquences et les retours sur l’opinion catholique, en France et dans le monde entier ; il s’égare dans l’affaire du Mexique dans une méconnaissance trop réelle de la grandeur prochaine des États-Unis; ses relations avec les puissances allemandes dans les affaires des Duchés, du Luxembourg, de l’imité germanique, sont pleines d’hésitation, de contradictions, de confusion; il flotte à l’aveugle sur cet océan d’une politique trop vaste, sans prévoir la tempête.

On se rend compte surtout de l’insuffisance de ses moyens lors de sa rencontre avec Bismarck à Biarritz. Celui-ci l’avait cherché : peut-être n’était-il pas éloigné de lui offrir part à deux. Mais l’homme insaisissable ne sut pas saisir l’occasion. Son partenaire l’a mesuré d’un coup d’œil et s’est convaincu qu’il peut

l’empereur, l’impératrice et leur fils a BIARRITZ

(D’après une gravure de Pennemaker dans les Nouvelles du jour].

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jouer à fond. Ces divinations personnelles qu’un homme a d’un homme, rarement relevées dans l’histoire, sont d’ime grande importance dans la réahté. J’ai connu un politique qui n’hésita pas à aborder de front une négociation difficile parce qu’ü apprit, par hasard, que son partenaire souffrait d’insomnies. Même les nobles idées de l’Empereur toiunèrent contre lui : on peut dire qu’il eut les bonnes intentions des fautes qu’ü commit.

Il ne semble pas qu’il ait réellement conçu tous les mauvais desseins dont on le charge. Dans l’affaire de Belgique, malgré la lettre au maréchal Niel, malgré le projet soustrait à Benedetti, il est juste de reconnaître qu’ü attendait quelque succès, fut-il modeste, du hasard des circonstances plutôt que de sa propre activité ; de même dans la question du Rhin. La pubhcation officielle des documents ne dénonce guère que la mollesse de ses vues. Il fut victime d’un manque de prudence de son ambassadeur et de l’astuce grossière de son adversaire. Napoléon III, sans nul doute, n’avait aucune ambition de conquête. Il connaissait la faiblesse de ses moyens mihtaires. Ni lui, ni ses ministres, ni l’Impératrice, ni personne n’avaient de ces grands desseins qui portent aux résolutions désespérées. On se laissait aller au cours des événements. Sans désirer la guerre, on la fit pour ne pas avoir l’air de la craindre. Ce sont des surprises, des vanités de cabinet et d’entourage qui décidèrent.

Pour jouer un rôle providentiel, Ü faut s’être mesuré avec la Providence. L’insuffisance qui s’ignore, même soutenue par la plus parfaite loyauté, n’excuse personne. La foi en sa propre destinée n’autorise pas la ruine d’un pays, même quand le pays vous suit. Telle est la dure loi de la politique.-

A l’intérieur, ce même manque d’esprit de finesse, cette même imprécision brumeuse se reconnaît dans les actes des dix dernières années du règne : réformes mihtaires, réformes sociales, réformes poHtiques, relations avec l’opinion, tout est en demi-mesure, sans dessein arrêté, sans suite, sans équüibre, sans modestie. Un vague souffle romantique exagère encore la nécessité napoléonienne de « faire grand ». Des velléités sans volonté, des aperçus sans perspicacité, une condescendance aux événements sans forte connaissance de la réahté, un à-peu-près général et une douceur comme veloutée, tout cela peut suffire à cacher la substance trop moUe : mais si le velours rencontre le fer?...

Le règne de Napoléon III fut, en somme, une erreur de la France, et que la France paya. L’éhte était contre lui. Ehe pressentait. Le premier essai du suffrage universel fut pour lui : mais qu’est-ce que cela prouve? La démocratie, introduite soudainement sur la scène politique, le servit; mais Ü ne la connut

pas et la desservit^ quand il eût dû être son guide, puisqu’il s’appuyait sur elle. Ce prince des brunies disparut dans la tempête qu’il avait déchaînée, sans que son exemple ait servi, cinquante ans plus tard, de leçon à d’autres souverains qui, héritiers de ses vainqueurs, subirent, comme lui, le sort que la difficile conduite des choses modernes réserve aux chefs incomplets qui se croient les maîtres du destin parce qu’ils commandent aux peuples.

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