‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 87 sur 113 · JULES FAVRE · texte numérisé non relu

JULES FAVRE

(D’après un document photographique.)

LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE

étendue du territoire national. Le gouvernement, né de Paris, composé des élus de Paris, s’enferma dans Paris et y renferma, en même temps, la fortune de la France. Ce gouvernement était composé de républicains modérés ; Jules Simon met les choses au point quand il écrit : « On nous nommait pour ne pas subir les autres, voilà toute notre légitimité ». Ces autres, il l’explique, c’étaient les communistes et les socialistes, les hommes qui allaient bientôt tenter la journée d’ Octobre. « Pour rallier l’armée », on choisit comme président le général Trochu.

Les membres du gouvernement ainsi constitué étaient honorablement connus, surtout par leur opposition à l’Empire, avocats, professeurs, pubUcistes, sans grande expérience des affaires, quelques-uns, comme Rochefort, singuliers dans le rôle de chefs d’Etat. Jules Favre, Jules Simon, Gambetta, E. Picard étaient les plus en \iie. Jules Favre, désigné pour le ministère des Affaires étrangères, se rend à Ferrières auprès de Bismarck, pour un essai de négociation qui échoue en raison des exigences de l’ennemi. Le fameux mot : « Pas un pouce du territoire, pas une pierre des forteresses » décida de la prolongation de la guerre ; on se battit dans la nuit.

Il fallut songer à la province : une délégation composée de sunivants de 1848, Crémieux et Glais-Bizoin, l’amiral Fourichon, vieillards sans autorité et sans énergie, fut envoyée à Tours (16 septembre), bien embarrassée de sa mission jusqu’au jour (9 octobre) où Gambetta, tombé de Paris en ballon, lui infusa du*sang jeune et un esprit de résolution qui surprit d’abord, mais qui, bientôt, ranima les courages. Les armées de Gambetta donnèrent satisfaction au sentiment instinctif que la France ne pouvait pas capituler après une première défaite et que, puisque Paris tiendrait, le pays entier devait lui venir en aide. On a raillé le mot tant répété « que les armées de la Défense nationale sauvèrent l’honneur » ; leur ténacité pesa aussi, quoi qu’on en ait dit, sur les négociations finales. EUes embarrassèrent, un instant, l’optimisme stratégique de Moltke ; nous savons que Bismarck craignait surtout que la guerre, en se prolongeant, ne fournît à l’Europe une occasion d’intervenir, alors que s’ouvrait la conférence de Londres. Il poussait à la réunion immédiate d’une assemblée, n’ignorant pas que les éléments directeurs du pays voulaient la paix. Ce fut un coup de foudre pour Gambetta quand il reçut la nouvelle de l’armistice avec la clause de la convocation d’une assemblée « hbrement » élue, qui se prononcerait sur la question de la guerre ou de la paix. Le 14 janvier, Trochu lui écrivait encore : « Je pense avec vous que si Paris succombe sous l’étreinte de la faim, la France et la République n’en doivent continuer que plus énergiquement la lutte à mort... etc. » Gambetta avait en \’ue une dictature répubUcaine s’appuyant sur la partie la plus énergique du pays pour

ne pas laisser Bismarck en présence d’un pays acceptant la défaite et se désarmant de ses propres mains à l’heure de la négociation. La situation n’en était pas moins à peu près désespérée. Le gouvernement de Paris délégua à Bordeaux Jules Simon, Emmanuel Arago, Eugène Pelletan, qui surent imposer la volonté de la majorité à l’énergique « tribun », et le suffrage universel fut convoqué, pour le 8 février 1871, à l’effet d’élire une Assemblée nationale, selon le mode de scrutin qui avait servi à l’élection de l’Assemblée de 1849 : « Je n’ai d’autre préoccupation que d’arriver à l’Assemblée, écrivait Jules Favre à Jules Simon, le 7 février, elle vaudra mieux que ce qui est et pourra, sinon nous sauver, du moins nous protéger dans notre désastre ». Tant ces gens étaient de bonne foi !

L’ASSEMBLÉE NATIONALE ET Les électeuTS se préoccupèrent avant tout

THiERS A BORDEAUX presque uniquement de la question guerre ou

paix. Il faut reconnaître que cette guerre, avec ses origines obscures et ses revers subits et imprévus, n’avait soulevé que tardivement et partiellement l’enthousiasme patriotique, et il était tombé quand les défaites de la Défense Nationale se furent accumulées sur celles de l’Empire. Les terribles conséquences de la paix, d’ores et déjà arrêtées en gros dans l’esprit de Bismarck, n’apparurent que plus tard au pays perdu dans les ténèbres de cet hiver sanglant. La France, « dans un jour de malheur », ne songeait guère à faire le bilan de sa situation et, encore moins, à pourvoir aux institutions de l’avenir : elle nomma des hommes honorables qui s’étaient inscrits sur les « listes de la paix », et les choisit surtout dans les classes élevées de la société en tant que personnes raisonnables et dignes d’estime. Le précédent de 1849 fut suivi dans les choix comme il l’était dans les formes. La majorité des élus se trouvait ainsi composée de représentants à tendances plus ou moins royalistes, — les bonapartistes étant à peu près exclus. Quant aux partisans de la République, ayant gagné en considération par les services rendus à la cause nationale, s’étant d’ailleurs singulièrement apaisés, en rupture avec les partis révolutionnaires, ils virent leur nombre s’accroître, sans atteindre, de loin, à une majorité. L’attitude de Thiers les encourageait : groupés autour de lui, dociles à sa voix, ils présentaient la République comme le seul moyen d’éviter la guerre civile et l’anarchie. «C’est le gouvernement qui nous divise le moins. » Thiers, élu par vingt-six départements, recevait du corps électoral un mandat de salut. Le peuple de Paris lui avait crié, en le voyant passer dans sa voiture : « Monsieur Thiers, tirez-nous de là ! » Il était « l’homme nécessaire ». Porté par le mouvement de l’opinion, par ses services, par son expérience, par cette prescience

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extraordinaire qui avait annoncé la catastrophe, par son imperturbable confiance en soi-même, il se déclarait « au-dessus des partis », non éloigné de se considérer comme au-dessus de l’Assemblée. Il avait jugé celle-ci d’un coup d’œil et il la savait incapable, en raison de ses divisions intestines, de mener à bien ce que sa majorité avait la si grande tentation de faire : restaurer la monarchie. Discernant tout cela, non sans quelque calcul personnel, il se laissait porter doucement et en procédant par d’habiles transitions vers la République. Il fallait être aveugle potir ne pas s’apercevoir qu’il avait rompu avec la royauté. A l’égard du légitimisme, son sentiment était connu depuis 1830. Quant à la branche cadette, s’il s’était cru, en 1848-1850, appelé à devenir le premier ministre d’une régence éventuelle de la duchesse d’Orléans, les méditations de sa studieuse retraite l’avaient décidé à rompre avec les « fusionnistes » à la Guizot et à en revenir à sa vieille idée de « passer l’Atlantique ». Et, pour ne laisser se créer nul malentendu, il s’en était expliqué dans une lettre adressée au duc de Chartres dès le 5 juillet 1870 : « Je ne veux rien devoir à aucune dynastie, pas plus à celles qui sont qu’à celles qui pourraient être. Je veux pouvoir agir loyalement avec toutes et, pour cela, n’avoir de lien personnel avec aucune ». Il s’était tourné dès lors sinon vers la République du moins vers les républicains : il allait bientôt choisir ses ministres principaux parmi les hommes du gouvernement de la Défense Nationale et il écrivait à Jules Favre : « Pour établir la République, il faut une administration dans laquelle figurent des répubhcains ». Quelques mois après, à l’heure où il venait d’abattre la Commune, il écrivait à son ami Duvergier de Hauranne : « Les légitimistes et les orléanistes, aussi mauvais que les premiers, veulent que je leur livre la République. Ce serait un manque de foi dont je ne me rendrai pas coupable. Dans ma conviction, il n’y a rien de possible actuellement que la République. »

Les événements allaient prouver qu’il avait raison. Par un enchaînement de circonstance qui dépendait en grande partie des dispositions du pays et des discussions existant dans les partis dynastiques, la République était, en fait, le seul gouvernement réahsable : à elle de se montrer digne de cette faveur de la destinée.

La première manifestation d’ime nécessité aussi urgente et qui ne laissait même pas l’embarras du choix, fut le parti que prit l’Assemblée, le 17 février, de porter au pouvoir Thiers lui-même avec la qualification de chef du pouvoir exécutif de la République française. Il restait, bien entendu, sous l’autorité de l’Assemblée. Il n’en constitua pas moins son cabinet comme il le voulait, en y appelant les hommes du 4 Septembre, et l’Assemblée elle-même, confirmant son sentiment, porta à sa

non douteuse.

Nul parti poussés à se avait traduit, ils reculaient

propre présidence, par 519 voix sur 536 votants, un autre républicain d’opinion

Jules Grévy.

san expérimenté des princes ne les avait mettre en avant. Le comte d’Haussonville leur pendant la guerre, les sentiments de Thiers, et devant la tâche gouvernementale, ce qui façon de se rendre dignes du gouvernement, le parti : « Que Dieu préserve nos princes d’un en un pareil temps ! » Thiers était bon pour

cela. D’ailleurs la fusion était loin d’être faite entre les deux branches de la « maison de France ». On l’attendait depuis vingt ans et on l’attendrait longtemps .

Falloux, toujours sûr de lui-même, allait trouver Thiers et lui disait d’un ton péremptoire : « Ma condition sera la monarchie. » Et Thiers de lui répondre : « Sans nul doute, sans nul doute; nous sommes d’accord

là-dessus ; mais il faudra du temps, plus de temps peut-être que vous et moi nous ne le supposons aujourd’hui. »

Du temps; mais on n’avait pas le temps. Il fallait agir tout de suite. La tâche immense qui s’imposait ne dépassait pas, en somme, les forces de Ce vieillard de 73 ans à qui le vœu public confiait les destinées du pays ; mais il fallait se fier à lui et le laisser faire.

l’héritage (D’après Daumier.)

La PAIX. LE PACTE L’Assemblée s’était réunie à Bordeaux : Thiers, DE BORDEAUX Sentant le péril de laisser le malentendu déjà existant se développer entre Paris et la province, avait le désir de la ramener le plus tôt possible dans la capitale ou à proximité de la capitale. Il se mit à déblayer. La

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situation politique fut provisoirement établie sur le rapport de Victor Lefranc, proposant le décret d’institution du a chef du pouvoir exécutif de la République française » : c’est, disait le rapport, « l’affirmation incontestable du droit souverain de la nation » (ces mots visant les légitimistes) « et de l’Assemblée qui la représente » (ceci pour les partisans de l’appel au peuple et pour les radicaux) « à statuer sur les institutions de la France » (ces mots abolissant toute constitution antérieure) ; et c’était l’affirmation d’un fait incontestable : l’existence du gouvernement de la République française. L’autorité du fait invoquée comme en 1830 ne crée pas un droit, mais reconnaît une nécessité. On verrait plus tard.

Dès le jour de son avènement au pouvoir, Thiers recevait, à Bordeaux, la visite des principaux ambassadeurs étrangers chargés de reconnaître son gouvernement. Le 19 février, le ministère était constitué : Jules Favre restait aux Affaires étrangères, de même Jules Simon et le général Le Flô à l’Instruction publique et à la Guerre. Dufaure, prenait le portefeuille de la Justice. A la Marine l’amiral Pothuau, aux Finances Pouyer-Quertier, à l’Intérieur Ernest Picard, Larcy aux Travaux publics, Lambrecht au Commerce : ministère d’union des partis, avec une majorité répubhcaine. Tous dévoués au président; car Thiers entendait être maître chez lui.

Des personnages appartenant en général aux hautes familles françaises furent désignés pour occuper les ambassades, le duc de Broglie pour Londres, le marquis de Vogüé pour Constantinople, le duc de Noailles pour Saint-Pétersbourg, le marquis de Bouillé pour Madrid, le comte d’Harcourt pour le Vatican, le marquis de Gabriac pour Berlin en qualité de chargé d’affaires. Les « préfets de M. Thiers » vont dans les départements : Léon Say dans la Seine, Valentin dans le Rhône, Augustin Cochin en Seine-et-Oise, Poubelle dans l’Isère, Tirman dans les Ardennes, Paul Cambon dans l’Aube, Le Myre de Villers à Alger, Camescasse dans le Cher, tout le futur haut personnel de la République. Thiers se prononçait énergiquement pour la centralisation et pour la reprise en mains du pouvoir après cette période critique où l’on avait senti passer entre Paris et la province, entre le Nord et le Midi comme un esprit de séparatisme. Jules Ferry écrivait, marquant la complexité de l’heure et les divergences de vues entre le pouvoir exécutif et l’Assemblée : «L’Assemblée est foncièrement municipale, Hbérale et jeune... ; l’exécutif est éloigné de toute réforme, si mince qu’elle soit, de toute innovation, de toute hardiesse. Nous sommes dans les vieilleries jusqu’au cou. »

Thiers avait autre chose à faire qu’à innover. Son message lu à l’Assemblée, il se rend chez Bismarck à Versailles et aborde avec lui, le 22 février, les négociations

de la paix. Les préliminaires furent signés à Versailles le 26 février 1871. Ils comportaient la cession à l’Allemagne de l’Alsace (moins Belfort) et d’une partie de la Lorraine avec Metz, le paiement d’un indemnité de guerre de cinq milliards avec, comme garantie, l’occupation d’une partie du territoire ; les négociations définitives, comportant notamment des arrangements commerciaux, devaient s’ouvrir ultérieurement à Bruxelles. Les prisonniers seraient rendus après l’échange des ratifications des préliminaires. Les troupes allemandes entreraient dans Paris le i®^ mars et y resteraient jusqu’à la ratification.

Thiers adressait, le 6 mars, à Duvergier de Hauranne une lettre contenant des paroles prophétiques comme il en eut tant :

On peut dire que l’Europe, nous ayant abandonnés, est le vrai auteur du cruel traité que nous avons signé, traité aussi cruel pour elle que pour nous; car les milliards qui, de notre caisse, passeront dans la caisse prussienne seront des forces ôtées à VEurope et apportées au despotisme germanique qui se prépare.

Il y avait urgence à liquider un état de choses qui mettait Paris en contact avec les armées allemandes au risque de quelques incidents graves, recherchés peut-être par Bismarck. Thiers regagne rapidement Bordeaux : le i®^ mars eut lieu le débat sur la ratification, au cours duquel la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie fut confirmée. L’Assemblée vota les préliminaires par 506 voix contre 107 et 23 abstentions. Grosjean, député de Strasbourg, se leva et déposa sur la tribune une protestation de ses collègues des provinces conquises :

Livrés au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l’étranger, nous déclarons encore une fois nul et non avenu le pacte qui dispose de nous sans notre consentement. Vos frères d’Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la patrie commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection fidèle, jusqu’au jour où elle reviendra y prendre place.

L’échange des ratifications eut lieu le 2 mars. Une portion restreinte de l’armée allemande avait pénétré dans Paris par le bois de Boulogne jusqu’à la place de la Concorde et, la ratification étant acquise, dut évacuer immédiatement. Thiers n’avait plus qu’tme idée : s’occuper de Paris pour parer, s’il en était temps encore, à la crise qui s’annonçait déjà. Il se croyait encore maître de la situation et écrivait aux représentants du pouvoir dans la capitale de ne pas brusquer et de gagner du temps. Mais il était inquiet du sentiment trop affiché d’une partie de l’Assemblée contre ce Paris « qui nous envoie une révolution toute faite tous les quinze ans ».

La majorité des « ruraux » était odieuse à Paris ; Paris « lui faisait peur ». Elle sentait la ville hostile à toute restauration monarchique, tandis qu’elle ne pensait qu’à cela : si le comte de Chambord se renfermait encore dans l’attitude hautaine d’un

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roi qui attend, les princes d’Orléans étaient accourus en France; ils avaient été candidats dans plusieurs départements et avaient été élus, le duc d’Aumale dans l’Oise, le prince de Joinville dans la Haute-Marne et dans la Manche. A Biarritz, entourés des plus bruyants parmi leurs partisans, ils avaient arrêté un programme destiné à concilier légitimistes et orléanistes dans un projet de « fusion » réduit aux éléments les plus simples : abrogation des lois d’eidl ; validation des princes ; visite du comte de Paris au comte de Chambord. Le duc d’Aumale, un peu hésitant sur le meilleur parti à prendre, avait même ouvert une double perspective qui pouvait attirer une partie de la gauche modérée : Monarchie constitutionnelle ou République libérale. Thiers avait déclaré que si les princes paraissaient à Bordeaux, il les ferait arrêter. Puis, pour gagner du temps, il avait cru devoir jeter du lest, et n’avait pas écarté la perspective d’une restauration de la monarchie à condition que ce fût une monarchie unie : verrou de sûreté poussé par le rusé vieillard. «

Il savait en effet, que les principes et les intérêts, qui pouvaient à la rigueur accepter la fusion, s’opposeraient à Vunion. Sur ces données, on s’arrangea dans les termes d’une formule de « loyauté envers tous les partis » connue sous le nom de pacte de Bordeaux et l’Assemblée, ayant tenu sa dernière séance dans cette ville le 1 1 mars, décida de se réunir le 20 mars à Versailles. Thiers était accouru à Paris dès le 15.

L’ASSEMBLÉE A VERSAILLES. Trois jouTs après, le i8 mars, les premiers

LA COMMUNE mouvements populaires qui allaient donner nais¬

sance à l’insurrection de Paris se produisaient. Thiers espérait pouvoir arriver à temps. Mais qu’eût-il fait pour conjurer le mal? Paris, abandonné à lui-même, surpris par l’armistice, navré des conditions de la paix, se méfiait de tout et de tous, depuis qu’il s’était convaincu, en plus, du dessein de l’Assemblée de restaurer contre lui la monarchie et, même, assurait-on, de le décapitahser. La véritable racine de la Commune est là : elle apparaît dans la déclaration de la Fédération républicaine de la Garde Nationale antérieure au 18 mars : « Dans le cas où, comme certains bruits tendent à le faire croire, le siège du gouvernement viendrait à être transporté ailleurs qu’à Paris, la ville de Paris devrait se constituer immédiatement en répubhque indépendante. » Paris tout entier était résolu à ne pas se laisser arracher sa primauté nationale, sa mission patriotique, son autorité politique. D’autres passions se saisirent de cette crainte et s’en firent un drapeau. Parmi les modérés, les hommes raisonnables, capables de comprendre la loi de conciliation que l’unité française impose aux diverses parties de la France, beaucoup avaient quitté Paris dès la signature de l’armistice; d’autres se désintéres-

HISTOIRB POLITIOUE. T. III

saient par lassitude, par méfiance, par impuissance, disons par une sorte de résignation désabusée. En fait, il subsistait encore dans Paris quelque chose de la rancune des événements de 1848. L’Assemblée nationale ressemblait trop à celle qui avait conduit à l’abolition de la République et à l’avènement de l’Empire. La mémoire politique est tenace. Vingt ans seulement s’étaient écoulés depuis que le Paris idéaliste et exalté, le Paris de la Pologne, avait été écrasé aux journées de Juin. Les hommes qui avaient participé au mouvement ou souffert de la répression, étaient encore jeunes ; ils n’avaient pas oubhé. A l’heure où j’écris ces lignes, est-ce que le souvenir de l’affaire Dreyfus n’est pas encore vivant dans les âmes? L’Histoire de France enchaîne jusque dans le changement. La fidéhté monarchique ellemême autorisait la fidélité républicaine.

Or, cette population non apaisée, irritée d’une menace nouvelle, était armée jusqu’aux dents :

l’on ne sait combien de fusils, plus de 2 000 canons, des forts, des murailles à l’épreuve. Les révolutions ne se font guère par des foules désarmées. En Russie, les soviets rallièrent d’abord les soldats et les marins débandés avec armes et munitions. A Paris, la guerre et la fin de la guerre avaient développé une sorte de furie militaire. L’ennemi était aux portes de la ville comme pour fournir un aliment toujours instant aux passions du siège. Les canons n’ont été traînés de l’Arc de Triomphe ou des Champs-Elysées à Montmartre et à la place Wagram que pour les arracher aux mains des Prussiens. Ne pas recormaître, dans le mouvement, une grande part de patriotisme ulcéré, ce n’est rien comprendre ni à la France, ni à Paris. Paris s’est considéré, de tout temps, comme ayant charge d’âmes en matière de patriotisme. Il est toujours au premier rang quand la France se bat, ombrageux jusqu’à devenir terrible quand les choses de France lui paraissent mal conduites.

LES CANONS DE MONTMARTRE (D’après une eau-forte de Martial).

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Or, cette guerre lui avait imposé des devoirs qui, finalement, avaient écorné sa « légende » : c’était clair, il avait été trahi. La fièvre obsidionale faisait battre ses tempes. Et voilà qu’ime autre suspicion tendait ses nerfs à les rompre : on se préparait à lui escamoter, non pas seulement son autorité et son auréole, mais sa république.

Les nouvelles de Bordeaux le frappaient au cœur. Les dangereuses bravades des fabricateurs de combinaisons monarchiques tombaient sur une population désoccupée, battant les rues, sans argent, sans discipline, sans norme, où des étrangers en nombre attendaient la ruine et le pillage de la grand’ville tant enviée. Les gardes nationaux, les « trente sous par jour » étaient avertis, par voie d’huissiers, qu’une « assemblée de ruraux et de propriétaires » imposait le règlement immédiat des échéances et, en particulier, des trois termes attardés. Du 13 au 17 mars, il y eut, dans Paris, 157000 protêts; c’est ignorer tout de cette population vivant au jour le jour, que de lui asséner une telle surprise. L’incoercible rigidité des légistes, à commencer par Dufaure, bras droit de Thiers, ne cherchait que le « retour au droit commun », mais quel texte pour la première grande colère du Père Duchêne : « Ce n’est pas assez d’avoir supporté la faim, d’avoir versé son sang, d’avoir bu sa honte : il nous reste trois termes à payer... Nous ne les paierons pas ! »

Si les passions sociales, s’accrochant aux passions politiques, se multipliaient les unes par les autres, soudain surgissait, non plus dans la théorie, mais dans la réalité, le problème antique de la revendication des classes populaires et, pour employer l’expression lancée par les saint-simoniens, de « l’amélioration du sort des classes pauvres et laborieuses ». Dans le cours du siècle, le sociaUsme avait gagné beaucoup de terrain. L’initiative de Napoléon III, envoyant des ouvriers à l’Exposition de Londres en 1862, avait eu pour résultat la fondation de V Internationale des travailleurs en 1864 ; c’était l’association du prolétariat en dehors et, en quelque sorte, au-dessus du concept de la nation. Cependant, on en était encore aux voies de douceur, quand le mouvement politique de Paris donna soudain un coup de fouet aux aspirations socialistes. Vermorel, moitié doctrinaire, moitié romantique, théoricien la veille et qui le restera jusque dans les pires moments, se jette, le 18 mars, dans le mouvement, fait partie de la Commune et il mourra pour elle. Que s’est-il passé? Ceci, que la politique s’est emparée de la question sociale, qu’un parti politique a entraîné, à la faveur des circonstances, l’Intemationale, les écoles sociales, la concurrence tmiverseUe, les intérêts particuliers ; de tout cela le vieux jacobinisme s’est fait une arme : pendant le siège, il avait, aux deux journées du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871, essayé d’arracher la Répubhque aux mains de ceux qui la

détenaient. Le gouvernement prévenu avait mis la main sur les principaux chefs révolutionnaires, Blanqui, Félix Pyat, Vermorel, Vallès, Ranvier, Tridon, Vésinier, Flourens, Millière, Lefrançais, Léo Millet, Brunei, Delescluze. Mais des élargissements bien imprudents étaient intervenus ; si l’on avait gardé Blanqui sous les verrous, Delescluze et Félix Pyat avaient été libérés. Ce sont ces hommes qui prennent la tête du mouvement. Parti traditionnel de l’émeute, le blanquisme se déclare, maintenant, fédéraliste et communiste. Il proposera bientôt à toutes les communes de France une sorte de dissociation, de liquidation de la patrie dans les trois termes suivants : autonomie communale, fédération, collectivisme, chaque petit centre, sinon chaque individu faisant ses affaires soi-même. Il y a là, avec quelque chose du fédéralisme suisse, beaucoup de fantaisie proudhonienne et plus encore d’incohérence. Pourquoi s’attarder à la recherche des doctrines ? Ce que ces hommes veulent, c’est le pouvoir.

Autour de ces noms qui respirent l’audace, se groupe ime bohème révolutionnaire ramassée dans les cafés, dans les parlotes de Belleville et du quartier Latin, dans la plèbe des journaux, dont le type est Raoul Rigault : barbe blonde, larges épaules, le lorgnon sur l’œil, spécialiste du contre-espionnage, paresseux, besoigneux, baladeur et gouape, il fut le grand recruteur des hommes de main et se fit attribuer, dès le 20 mars, par le comité central, comme part du lion, la préfecture de police. Avec de tels chefs et sous de tels auspices, se fonda, au sein de la garde nationale, dès le ii mars, le (( Comité central », bouillon de culture où se nourrit la Commune. On trouvait là Bilhoray, Édouard Moreau, Varlin, Jourde, Lulher, Ranvier, Fabre, Fougeret, et les vrais meneurs : Eudes, Duval, Bergeret, Raoul Rigault, bientôt Delescluze.

Paris ne se reconnaît pas dans ces listes et, du premier coup, sans rompre nettement, se désintéresse. Dès le 26 mars, aux élections de la Commune, Paris, qui comptait 481 000 électeurs inscrits, n’avait aux urnes que 224 000 votants. Aux élections complémentaires du 18 avril, le chiffre des votants atteignit à peine 55000. On peut conclure que la Commune ne compta jamais plus de 50 à 60 000 adhérents convaincus. Elle était, d’avance, condamnée à périr dans la folie et dans le sang. Mais de graves responsabilités pèsent aussi sur la tête de ceux qui avaient provoqué la suspicion et la haine. Quand l’Assemblée arriva à Versailles, tout était déjà compromis. Thiers n’eut même pas le temps d’intervenir. L’Assemblée, les hommes d’affaires, les poltrons, tous réclamaient, comme on l’avait fait pour la dissolution des ateliers nationaux, des mesures immédiates et, surtout, qu’on enlevât, par force ou par surprise, les canons de Montmartre.

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Vinoy, chargé de Topération, ne sut pas s’y prendre. Il n’avait pas de chevaux en nombre suffisant. Les soldats, circonvenus pendant une trop longue attente, mettent la crosse en l’air. Le général Lecomte et Clément Thomas sont arrêtés et bientôt fusillés; Jules Favre, emporté une fois de plus par le démon de la formule oratoire, crie aux gens qui cherchaient à s’interposer : « On ne traite pas avec des assassins ! » Et, tandis que Jules Ferry se faisait fort de garder l’Hôtel de Ville et que les municipahtés du centre se préparaient à tenir devant le Louvre les communications étant assurées avec le bois de Boulogne, c’est le gouvernement qui croit devoir abandonner la ville entière et se replier sur Versailles avec ce qu’on pouvait récolter de soldats, d’ailleurs rien moins que sûrs. On évacua l’enceinte et les forts et peu s’en faut qu’on ne laissât occuper le Mont-Valérien. On acceptait la pers¬

pective d’un siège de Paris, et cela sous les yeux des Allemands dont le casque à pointe se hérissait sur la ligne d’enceinte.

Le parti une fois pris, Thiers était sur son terrain.

« Stratège », nourri des maximes de Napoléon, l’his- torien du Consulat et de

l’Empire avait affaire à des fortifications qu’il avait élevées lui-même et dont il se vantait de connaître le fort et le faible. Tout de suite, il comprit que le succès de la partie engagée était affaire d’organisation. Il remit donc d’abord sur pied l’armée. Premier grand service que son coup d’œil et son esprit de décision rendirent à la France ; car, sous les yeux de Bismarck, qui comprenait parfaitement que l’anarchie ne lui paierait jamais les 5 milliards, il reconstituait une force nationale en puisant dans les TYPES D INSURGÉS (Croquis de J. Dore.) prisonniets et intemés que la signature de

la paix lui rendait. Pour rétablir l’ossature de l’armée ébranlée, il nomme général

en chef le maréchal de Mac-Mahon et se montre plein d’égards pour les généraux vaincus. Le soldat, campé tout autour de Versailles, est bien nourri, bien vêtu, bien armé, soigné, gâté. Déshabitué de tout bien-être, il se reprend à la vie abondante et à l’instinct batailleur qui en est la suite naturelle. En moins d’un mois, il y eut une nouvelle armée française. Thiers, la main derrière le dos, passait des revues à Satory et montrait ses troupes à l’Assemblée rassérénée. Quand il se sentit maître du terrain, avec une armée à lui, il se retourna vers l’Assemblée. Il la conseille, la flatte, la morigène doucement et lui impose, moitié figue, moitié raisin, une déclaration destinée à répondre à la propagande de la Com- I mune qui accuse l’Assemblée de vouloir détruire la République. Le 27 mars, il adhère publiquement à la République en lui attribuant la haute mission de rétablir l’ordre : « Il y a des ennemis de l’ordre qui prétendent que nous nous préparons à renverser la République. Je leur donne un démenti formel; ils mentent à la France... Je ne détruirai pas la forme de gouvernement dont je me sers pour rétablir Vordre:.. y> L’ordre, parole forte, d’application immédiate. Dans le péril national, et alors que tous les autres principes se dérobaient, celui-ci était l’ancre de salut.

Dans Paris, rien que le désordre : ni direction, ni commandement, ni discipline. L’insurrection, où il y avait du dévouement et du courage, se perdait en bavardages, en luttes intestines, en parades, en déclamations. Le 26 mars, les élections avaient eu lieu pour la constitution d’un gouvernement parisien, dont le nom était emprunté à la légende révolutionnaire, la Commune. Faire de Paris une « commune », c’était l’isoler du reste de la France. Les quelques insurrections provinciales, dont la plus grave fut à Marseille, tombaient, du coup, sans force et sans objet. Les élections parisiennes sont bonnes en apparence pour le parti révolutionnaire ; c’est que, sauf dans les arrondissements du centre, il est à peu près seul à voter. On voit réapparaître quelques vieux lutteurs, Vallès qui s’écrie : « Enfin ! », Félix Pyat, « l’homme à la petite balle », Flourens romantique de l’émeute, et peu à peu sortir des jeunes, des malins, des médiocres, des jaloux, les Tridon, les Ferré, les Eudes, et enfin, de véritables fous, comme Babick et Jules Allix. Des inconnus, la plupart étrangers, sont investis des hauts commandements militaires, les frères Dombrowski, Wrobleski, La Cecilia qui se dit Itahen, Cluseret qui se dit Américain ; celui-ci, au ministère de la Guerre, flanqué de Rossel, égaré du patriotisme ou de l’arrivisme militaire. Un Comité de salut public représente l’esprit de suspicion et de terreur ; il sera bientôt dans la main de Delescluze.

Thiers, toutes ses précautions prises, ouvre un siège en règle. Flourens, homme

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d’attaque, sent le danger de laisser à Versailles l’avantage de l’offensive. Il réclame la fameuse sortie en masse : « Nous serons demain à Versailles ». D’après les journaux, elle aura lieu, torrentielle, à la fois par le nord et par le sud. On se lance, le 3 avril : 3 000 hommes à peine, mal recrutés, mal armés, suivent le brave aventurier . Au premier coup de canon des forts, il est abandonné par ses troupes qui regagnent les portes à toutes jambes. Un gendarme trouve ï^ourens réfugié dans une auberge et le tue d’un coup de sabre. Le 29 avril, les batteries sont installées à Montretout. Le

8 mai, le feu est ouvert.

Le Mont-Valérien bombarde les remparts, et les forts, préparant une brèche à la porte d’Auteuil. Le fort d’Issy est évacué ; il est occupé le

9 mai par les troupes de Versailles. A la Commune, on ne se fait plus d’illusion. Tandis que la population attend, terrifiée, les prudents disparaissent, les violents entrent en fureur. Ils ne rendront pas Paris et s’enseveliront sous ses ruines. A Versailles, l’Assemblée s’oppose à des tentatives suprêmes de conciliation. Thiers, qui pencherait peut-être pour la négociation, est sommé de s’expliquer sur certains propos qu’on lui attribue. Au moment même où il reftise de livrer Blanqui pour sauver les otages, l’archevêque de Paris, les dominicains d’Arcueil, il

LA BARRICADE (D’après Devambez.)

est poussé l’épée dans les reins par ses propres amisj un Mortimer-Temaux qui l’interpelle (ii mai). Il se retourne et lance la fameuse apostrophe : « En vérité, il y a ici des gens trop pressés. Il leur faut huit jours encore ; au bout de ces huit jours, nous serons à Paris ; il n’y aura plus de danger et la tâche sera à la hauteur de leur courage et de leur capacité. » Thiers n’a pas seulement son armée bien en main, ses canons bien en place ; il a des intelligences dans la ville. Tous ces enragés ne sont pas des intègres. Le 14 mai, jour où la colonne Vendôme est renversée, le fort de Vanves succombe. La déchirure s’accomplit : 25 membres de la minorité se séparent de la Commune. Le 21 mai après-midi, à la porte de Saint-Cloud, un piqueur du service municipal, Ducatel, monte sur le rempart, agite un mouchoir blanc. Le commandant Trêve s’approche. Il entre, lui et ses hommes, sans coup férir et il télégraphie au général Vergé : « Je viens d’entrer à Paris par la porte de Saint- Cloud. Tout est abandonné, 'prière de faire cesser le feu. Trêve. »

C’était un dimanche. Paris, fidèle à ses habitudes, prenait l’air sur les promenades et les boulevards. L’ouverture de la pêche à la ligne avait rangé les fidèles sur le bord de l’eau. A la fin de la journée, 70 000 hommes s’étaient ghssés le long des murailles et faisaient demi-cercle autour de la ville ; le 22 mai, les troupes de Versailles occupaient Paris jusqu’à la gare Montparnasse, le Palais-Bourbon et la place CUchy. Jules Ferry, à la tête d’un bataillon de chasseurs, se hâte et sauve le bâtiment et les archives du ministère des Affaires étrangères que Paschal Grousset vient de quitter, laissant sur la table un livret Chaix « pour l’étranger ». La Commune, qui tenait séance au Louvre et jugeait Cluseret, s’était dispersée sur la communication de Dombrowski annonçant que les troupes de Versailles étaient entrées.

On pouvait croire que c’était fini. Mais il y eut un moment d’arrêt dans l’offensive. Les violents, les désespérés eurent le temps de se reprendre et ce fut la semaine tragique. Le vieux Paris révolutionnaire a la pratique des barricades. Les quartiers du centre font un bloc qui s’appuie, en arrière, sur les hauteurs stratégiques, Belleville, Montmartre, le Père-Lachaise, la Butte-aux-Cailles, Montparnasse, les Gobelins, le Panthéon, avec front de bandière en avant du Luxembourg jusqu’à la Concorde et de la Concorde à la place Clichy. Les ordres sont donnés pour qu’on enlève à tout prix le massif : sinon Paris aux mains de ces hommes affolés périra. On attaque le mardi 23. Des flammes s’élèvent. Ce sont les maisons de la rue Royale qui commencent à brûler. Delescluze a donné l’ordre. Brunei l’exécute. Au Louvre, Bergeret tient un conseil de guerre et fait enduire les appartements de pétrole. La nuit, par ses ordres, les Tuileries sautent. Des foyers d’incendie s’allument partout. Le ciel est noir. Un vent violent, venant

LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE

du sud, s’est levé et couvre la ville d’un voile sinistre, sillonné de flammes. Du haut des coteaux de Saint-Cloud, les membres de l’Assemblée assistent. « Paris, dit l’un d’eux, m’apparut comme un océan en feu » (Louis Passy). Autour de l’Assemblée et dans le public réfugié à Versailles, c’est un cri d’horreur. Francisque Sarcey, homme de bon sens notoire, écrit : « Des aliénés de cette espèce et en si grand nombre constituent pour la société un si épouvantable danger qu’il n’y a

PARIS EN FEU (MAI 1871) (D’après une lithographie de Lalanne.)

d’autre pénalité possible qu’une suppression radicale. » Les questionneurs s’adressent au président Thiers. Il se réfugie derrière l’application de la loi : « La conscience publique doit être implacable ; mais elle doit l’être suivant la loi, avec la loi et par la loi. » Il est débordé. Comment ne le serâit-il pas? Une fureur atroce occupe les âmes. Le mercredi 24, ce qui reste de la Commune a. commencé le massacre des « otages », Chaudey, des agents de police, les prisonniers de Sainte-Pélagie; dans la nuit, sur l’ordre écrit de Ferré, un capitaine fédéré, Vérig, a massacré l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, les Pères Clerc, Ducoudray, Allard et le président Bonjean. Le lendemain 25, à l’avenue d’Italie, les dominicains d’Arcueil sont fusillés par les gardes nationaux du loi® bataillon fédéré, commandé

par Sérizier. Le 26, par l’ordre de Varlin, ce sont les jésuites de la rue Haxo, le banquier Jecker au Père-Lachaise, etc.

Cependant l’armée avait occupé la ville dans ime lutte corps à corps. Le Louvre, la Bibliothèque nationale, la Banque de France avaient été sauvés, si les Tuileries, la Cour des comptes, le ministère des Finances, l’Hôtel de Ville et tant d’autres monuments publics et privés avaient péri. Paris continua à brûler pendant un mois. Au début de juin, quand je vis Paris pour la première fois, des étincelles étaient encore soulevées par le vent, rue de Rivoh. Le 25, la défense s’était concentrée sur Montmartre, Belleville et le Père-Lachaise ; Lisbonne est blessé à mort, Vermorel blessé à mort, Raoul Rigault fusillé, Félix Pyat en fuite, Vallès en fuite, Cluseret en fuite ; Minière est fusillé le 26 au Panthéon ; le plus criminel de tous peut-être. Ferré est arrêté et fusillé; Rossel condamné et fusillé. Delescluze, à bout de forces, n’ayant plus de vie que pour lutter, a quitté le ministère de la Guerre, soutenu par Jourde ; il s’est avancé jusqu’à la barricade du Château-d’Eau ; il est en chapeau de soie, pardessus clair, une canne à la main. On le voit se dresser sur la barricade et il tombe. Le vendredi 26, la lutte est concentrée à Belleville et à la place du Trône. Le samedi soir, cinq ou six membres de la Commtme tiennent encore à Belleville. Un dernier engagement au Père-Lachaise. Le paquet des survivants, Varlin, Ranvier, Gambon, s’est concentré à la rue Haxo d’où est parti le mouvement et où ont péri les jésuites. Le dimanche, aux premières heures de l’après-midi, tout est fini ; Louis Pyat a levé le drapeau blanc, rue Fontaine-au-Roi : il restait un homme derrière la barricade. Le maréchal de Mac-Mahon fait afficher la proclamation : « Habitants de Paris, l’armée de la France est venue pour vous sauver. Paris est déhvré. La lutte est terminée, le travail et la sécurité vont renaître ».

Les guerres civiles sont les plus atroces de toutes. Les frères se connaissent et ne se manquent pas. La discorde d’homme à homme est implacable. Elle le fut dans Paris, pendant la lutte ; elle le fut, la lutte terminée. Si nombre des chefs échappèrent, à la foule des combattants on apphqua « les lois de guerre ». On assure que 17 000 hommes périrent. Les soldats, furieux de ces massacres, de ces incendies, de cette abominable lutte, fusillés à bout portant, ne faisaient plus de quartier : un geste, une arme, un uniforme, une épaule noircie, l’homme était abattu. A l’Assemblée nationale, des colères, d’où les haines de partis n’étaient pas absentes, poussaient à donner à la ville de la révolution « une leçon définitive ». Sur la proposition de Béranger, 22 conseils de guerre supplémentaires furent institués. 46000 procès furent instrmts qui donnèrent lieu à 24 000 ordonnances de non-lieu : preuve juridique

LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE

de l’excès de la suspicion ; il y eut lo ooo refus d’informer et 2 500 acquittements. 9 600 furent condamnés contradictoirement, i 891 bénéficièrent d’un avis favorable de la Commission des grâces. Tant par la mort que par la fuite, la disparition ou la condamnation, Paris perdit, assure-t-on, 60 000 habitants. Si l’on rapproche ce chiffre de celui des votants et des combattants de la Commune, on voit à quel point la lutte finale fut impitoyable...

Cependant, Paris resta républicain.

Légitimistes et orléanistes, chute Par la victoire sur la Commune, DE THIERS. ÉLECTION DE MAC-MAHON la droite de l’Assemblée se trouva

confirmée dans ses intentions d’en finir avec la République de fait, acceptée par elle provisoirement et de hâter la restauration de la monarchie. Après de si affreux malheurs, comment les esprits ne se tourneraient-ils pas vers cette royauté qui avait donné des siècles de prospérité et de grandeur à la France ; comment ne se rallieraient-ils pas, d’un élan unanime, autour de cette famille que la sagesse et l’adresse de Henri IV avaient, dans des circonstances presque semblables, portée sur le trône? Il fallait toute la perspicacité de Thiers pour s’assurer que le pays était résolu à ne confier, désormais, la sauvegarde de ses destinées qu’à soi-même. Quoi qu’il en soit, au lendemain de la Commune, tout le monde sentait qu’il fallait en finir avec le provisoire et que la France avait besoin d’un gouvernement légitime et stable.

Thiers lui-même avait pris son parti : il s’était prononcé pubhquement, avec spontanéité et franchise, pour la République. Mille autres devoirs cependant absorbaient les courtes heures de ses longues journées : la reconstitution du pays, — et, d’abord celle de l’armée, — l’exécution rapide du traité de paix en vue d’obtenir la prompte libération du territoire, le redressement budgétaire et financier permettant d’assurer les versements, même anticipés, de l’indemnité de guerre, la reprise du travail national ramenant l’ordre, la paix intérieure, la confiance. Il était partout, surveillait tout, animait tout, prodiguait dans tous les ordres d’idées les directions fortes et sages.

Parmi tant d’autres soucis, il avait à résoudre un problème qui touchait l’âme de la nation, l’attitude qu’elle devait prendre en présence de l’occupation de Rome par le gouvernement de Victor-Emmanuel ; car, ainsi s’était résolue pendant la guerre « la question romaine ». Ces divers sujets appartiennent à V Histoire religieuse, à V Histoire diplomatique, à V Histoire militaire, à V Histoire économique, et ont été traités dans les volumes y afférents de V Histoire de la Nation française; il ne faut pas perdre de vue, cependant, qu’ils sont tous présents à l’esprit du président

et qu’ils surchargent, de leur simultanéité, le devoir suprême qu’il s’est imposé de donner un gouvernement et des institutions républicaines à la France.

L’ensemble des circonstances qui amenèrent l’échec de la cause royale et la fondation de la République méritent d’être exposées d’un fil continu, la chute même

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