LE MARECHAL DE MAC-MAHON
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concevoir le brutal avènement des masses populaires, ce personnage se serait vraisemblablement tenu pour satisfait d’une période de transition et d’attente, la plus prolongée possible, qui eût été employée par lui à remanier l’opinion et à sauver Vordre moral. Il soulevait l’enthousiasme de ses amis quand, d’une voix coupante, il détachait la phrase principale de la déclaration ministérielle : ^ Le gouvernement doit être et sera, je vous le garantis, énergiquement et résolument conservateur. » Par ce mot, il entendait l’union, le soutien, la restauration au besoin, de toutes les forces sociales et, au premier rang, de la rehgion. On engageait celle-ci et surtout le clergé cathoHque dans la querelle pohtique sans assez réfléchir que le rôle du prêtre est tout autre et que ses chefs, les deux évêques, — Pie contre Dupanloup — n’étaient pas plus unis que les deux branches de la famille royale. La combinaison n’avait, en fait, qu’rm objet clairement défini : barrer la route à la démocratie.
Cette offensive désespérée avait naturellement pour effet de fortifier et de souder le bloc républicain : préparé par l’habile tactique de Thiers, ü apparaissait, maintenant, non plus comme un parti de révolution, mais comme un parti de gouvernement. Il avait fait ses preuves en arrachant la France aux affres de l’invasion et de la guerre civile, en restaurant le crédit, en libérant le territoire. Ces rudes besognes s’étaient accomplies sous le vocable de la République et en se passant des princes ; des répubhcains d’un incontestable mérite, les Dufaure, les Jules Simon, les Jules Ferry, les Léon Say avaient secondé Thiers et, déjà, on entendait retentir dans le pays la voix qui allait entraîner le suffrage universel, celle de Gambetta.
Il était entré dans l’Assemblée aux élections du 2 juillet 1871 et le duc de Broghe, après avoir renversé Thiers, trouvait en face de lui ce jeune athlète, capable de le « tomber » à son tour. L’orateur du procès Baudin, le dictateur de Bordeaux, le « fou furieux » s’était assagi, formé et, sans avoir « coupé sa queue », il commençait à surprendre par son tact pohtique, sa jeune expérience, son coup d’œil parlementaire. L’exil et le malheur l’avaient achevé : la finesse du Génois s’était révélée sous la fougue du Gascon. Il avait conçu un programme d’action que son aller ego SpuUer précisait dans les lettres qu’ü lui adressait après la Commune :
C’est sur toi que repose maintenant la mission de réunir les forces éparses, de discipliner les esprits, de relever les espérances, de consoler les douleurs, de calmer les impatiences et, surtout, de réconcilier les deux France... C’est à celui des partis qui, par sa sagesse et sa modération, par les garanties qu’il saura offrir à la France, saura le mieux gagner les cœurs que le pays se donnera Encore une fois, il faut conquérir la France, et nul plus que toi ne peut le faire, mieux et plus vite.
Gagner les cœur s ^ conquérir la France^ Gambetta avait justement les dons qui convenaient à cette tâche ; le pays était en instance de confiance et d’optimisme, de promptitude dans les réalisations et de largeur dans les idées.
La droite au pouvoir avait, sauf dans l’Ouest, perdu le contact avec les masses. Elle le sentait, mais se refusait de faire un pas vers elles. Après quelques semaines consacrées à l’installation d’un ministère composé de comparses, sauf Magne, ancien ministre de l’Empire aux Finances et Ernoul, bon orateur, légitimiste déclaré à la Justice, l’Assemblée se prorogea jusqu’au mois de novembre 1873. Malgré les observations de Dufaure, elle n’avait pas abordé sa tâche constitutionnelle. On persévérait dans le provisoire. Cependant, l’œuvre de la libération nationale laissée par Thiers s’achevait : le 16 septembre, les derniers versements de l’indemnité étaient faits, les troupes allemandes évacuaient la dernière ville occupée, Verdun.
Le parti orléaniste ne pouvait s’habituer à l’idée que le manifeste du comte de Chambord et ses déclarations concernant le principe et le drapeau^ créassent im obstacle dirimant à l’union pour la restauration de la royauté en son chef et en ses membres. Falloux qui, en somme, fut et resta le maître de la manœuvre, expliquera, par la suite, que « Vunité des pensées dans ce qvéon appelle le programme du roi n^eocistait pas ». Il semble résulter de ses afîirmations que l’on considérait le comte de Chambord comme subissant l’influence de conseillers qui n’étaient pas d’accord entre eux et qu’il laissait la plume et le choix tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Quoi qu’il en soit, la journée du 24 mai, l’avènement d’un ministère conservateur, la présence au pouvoir de Mac-Mahon et du duc de Broglie donnaient une recrudescence d’ardeur aux fusionnistes et bientôt les émissaires reprenaient le chemin de Frohsdorf et interrogeaient anxieusement le comte de Chambord sur ses dernières intentions. Il parut plus abordable ; de Sugny trace de lui alors ce portrait sympathique et à tout prendre encourageant :
Je l’ai trouvé moins boiteux et moins gros que je ne m’y attendais. Il est de taille moyenne et paraît vigoureux. Il a l’œil à fleur de tête, vif et scrutateur. Sa voix est sonore, il a le geste très noble, et ses manières, empreintes d’tme grande majesté, sont néanmoins très cordiales. Il est plus prince que le comte de Paris ; cependant, près de lui, on se sent plus à son aise.
Tout pesé, on pensa que l’heure était venue de faire une tentative suprême. Ln petit comité composé surtout d’orléanistes se réunit. Quelques jours après, le chef de la branche d’Orléans se rendait à Vienne et, de là, demandait au comte de Chambord de le recevoir. Celui-ci, par l’organe du comte de Vanssay, faisait
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parvenir à son cousin une sorte de protocole préventif de la rencontre. Le comte de Paris l’accepta de bonne grâce et, le 5 août, il aborda le comte de Chambord :
Mon cousin, en saluant le chef de notre maison, en mon nom et au nom de toute ma famille, je viens reconnaître en même temps le principe monarchique dont vous êtes le seul représentant en France... Vous ne trouverez de compétiteur au trône ni en moi, ni en aucun membre de ma famille.
L’accueil fut parfait. Même la comtesse de Chambord, « dans un esprit de résignation », se montra pleine d’attention pour le comte de Paris. Le parti exultait et on croyait toucher à une solution définitive. Le duc de Broglie, plus instruit de la réalité ou plus méfiant, s’inquiétait, au contraire :
Je trouve le mouvement monarchique actuel imprudent, écrivait-ü, car, s’il vient se heurter d’un côté contre les principes (ou soi-disant tels), le reflux peut le pousser vers une diaature tricolore, c’est-à-dire bonapartiste. Voilà ma crainte.
La visite n’avait pas écarté le double obstacle : le principe^ le drapeau. Les partisans de la fusion (le comte de Chambord disait toujours la réconciliation) pointaient les listes, s’assuraient qu’une proposition de restauration trouverait une majorité dans l’Assemblée ; seulement il restait sous-entendu, et entendu pour eux, qu’il s’agissait de la monarchie tricolore. Des hommes de haute situation et influence, comme le duc d’Audifffet-Pasquier, ne cessaient de rappeler cette indispensable condition. Le comte de Paris pensait « que la meilleure manière, pour le comte de Chambord, d’accepter maintenant le drapeau tricolore était de se faire forcer par des amis », et les tentatives recommençaient de plus en plus pressantes. On avait créé, sous la présidence du général Changarnier, une commission de neuf membres. A force de retourner la difficulté, on était arrivé à une formule qui paraissait pouvoir tout arranger : « Le drapeau tricolore est maintenu, il pourra être modifié par l’accord du roi et de la représentation nationale. » On ne s’apercevait pas, qu’au point de vue du roi, c’était trancher la question de principe en appelant la « souveraineté populaire » à arbitrer le débat : concession dont l’esprit du prince était tout à fait éloigné. On songea, pour en finir, à adresser au prince une sorte de mise en demeure par l’organe des plus hauts personnages officiels : de Mac-Mahon s’y refusa ; les ducs se dérobèrent ; Buffet se montra froid. Une campagne des plus vigoureuses était menée dans V Univers, dans r Union, s’opposant à toute condition posée au chef de la Maison de France. Le duc de Nemours, qui venait d’être reçu à Frohsdorf, était revenu avec une impression de découragement. Et l’on avait entraîné l’opinion, on avait répandu le bruit d’une prompte et cordiale union ; on travaillait aux réa-
lisations de détail comme si c’était chose faite ! C’est qu’on comptait toujours sur un revirement inattendu du prince, mais sans oser l’aborder. Enfin un de ces optimistes ardents, comme il s’en trouve dans tous les partis, se présenta. Chesnelong, député des Basses-Pyrénées, homme éloquent, reçut le mandat de faire connaître au prince l’état des esprits dans l’Assemblée, dans le gouvernement, dans le pays ; son but était d’obtenir son adhésion à la formule de la commission. Il partit pour Salzbourg.
Le 14 octobre, le descendant des rois écouta avec une grande bienveillance l’exposé un peu long du député. Cependant, quand Chesnelong aborda la question du drapeau, le prince l’arrêta et, avec une douce fermeté, il lui dit à mi-voix : « Je n’accepterai jamais le drapeau tricolore. » Chesnelong ne se démonta pas et il arriva aux trois propositions formulées par la commission ; le prince laissa passer les deux premières ; la troisième était rédigée en ces termes : a M. le comte de Chambord accepte que la question du drapeau, après avoir été posée par le roi, soit résolue d’accord par le roi et l’Assemblée. » Le roi s’arrêta, réfléchit, conclut l’audience par quelques paroles aimables que Chesnelong prit pour un acquiescement, et il se retira. Il appela M. de Blacas et lui donna ses instructions : « Quant à la troisième condition, je ne voudrais pas que cela fût dit d’avance et en mon nom. Je me mettrais^ pour ainsi dire, à la discrétion de V Assemblée. Dites à M. Chesnelong mes impressions au sujet de cette troisième déclaration. Je désire quHl s^en tienne aux deux premières. »
Chesnelong rentra à Paris plutôt embarrassé que déconfit. Il ne pouvait se refuser à la joie d’avoir été utile. La commission des neuf se réunit : elle entend le compte rendu de Chesnelong qui, sur le point le plus délicat, s’en tient à une formule évasive. On se garda d’appuyer, passant outre à la polémique des journaux légitimistes et à l’attitude des confidents du prince. Le duc Pasquier dégagea en paroles vibrantes l’impression optimiste qu’on voulait répandre : « Il faut faire la monarchie ! » On était certain d’avoir la majorité. Plusieurs adhésions importantes étaient venues du centre gauche. Paris ne paraissait pas s’émouvoir. Les rapports des préfets sur l’état des esprits en province étaient rassurants. Le duc Pasquier soumit à la Commission le projet de la déclaration qui devait être lue à l’Assemblée :
La monarchie nationale héréditaire et constitutionnelle est le gouvernement de la France. En conséquence, Henri-Charles-Marie Dieudonné, chef de la famille de France, est appelé au trône... Le drapeau tricolore est maintenu ; il ne pourra être modifié que par l’accord du roi et de la représentation nationale.
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Le centre droit, qui était le pivot de toute la combinaison, se réunit pour entendre l’exposé de Chesnelong. Il semble qu’icij il ait été plus évasif encore sur la question du drapeau. Le compte rendu de la séance, rédigé par Savary, signé par le vicomte d’Haussonville, traduisait, en ces termes, le sentiment qui aurait été celui du comte de Chambord :
Puisque le drapeau tricolore était le drapeau légal, si les troupes devaient le saluer à son entrée en France, il saluerait avec bonheur le drapeau teint du sang de nos soldats, se réservant de proposer au pays et à l’Assemblée une transaaion compatible avec son honneur et de nature à satisfaire l’Assemblée et la nation.
Cette rédaction témoignait de l’aveugle optimisme qui, depuis le début, entraînait les fusionnistes quand même. Maintenant que les choses étaient si avancées, le roi, pour une simple divergence de couleurs, refuserait-il la couronne déposée à ses pieds?
Le 30 octobre 1873 parut dans les journaux la fameuse lettre signée Henri, adressée à Chesnelong :
On me demande aujourd’hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre, sinon que je ne rétracte rien de mes précédentes déclarations ? Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences de demain ; je ne puis consentir à inaugurer vm régime réparateur et fort par un acte de faiblesse... Il est de mode, vous le savez, d’opposer à la fermeté d’Henri V l’habileté d’Henri IV... Je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l’imprudent assez osé pour lui persuader de renier l’étendard d’ Arques et d’Ivry.
Tout l’édifice de la fusion s’écroulait. Chesnelong, zélé serviteur de la dynastie, disparaît de l’Histoire.
Le duc de Broglie ne perdit pas une minute. Au milieu de la stupéfaction générale et de l’émotion qui s’était emparée du monde parlementaire, il saisit l’occasion d’introduire la solution à laquelle il avait toujours pensé. Rencontrant, dans une soirée, le président Buffet, il lui dit : « Nous avons quinze jours devant nous pour donner un gouvernement à la France et la sauver. » L’Assemblée ne devant se réunir que le 5 novembre, on avait quinze jours en effet, pour préparer le septennat mac-mahonien.
Mais le comte de Chambord se considérait-il lui-même comme écarté définitivement de la couronne? Avait-il renoncé à son droit héréditaire et légitime? N’avait-il aucun moyen de faire prévaloir ce qu’il avait affirmé avec tant d’autorité, le pacte sacré qui unissait la France à la dynastie? Dernier effort des deux systèmes en présence : d’une part, le provisoire cherche à prolonger
rexpectative, d’autre part, le prétendant esquisse un mouvement ultime tendant à rallier la France.
Le comte de Paris a donné son adhésion au système du duc de Broglie :
Ne pouvant faire la monarchie, écrit-il, il faut faire ce qui s’en rapproche le plus, il faut organiser un gouvernement constitutiormel... Je ne comprends pas qu’on s’alarme de lui donner le nom de Répubhque quand on conserve le mot sur les monnaies et ailleurs.
Le i8 novembre, le duc de Broglie engage la partie par im message du maréchal demandant que la question constitutionnelle soit mise en délibération. « Rien ne sépare plus le centre droit du centre gauche. » On va à la constitution d’un gouvernement conservateur confié au maréchal de Mac-Mahon. Le duc de Broglie se satisfait de cette sorte de dictature « morale » qu’il s’agit de confier au maréchal : « Défenseurs de l’ordre social, n’abandonnez pas votre chef : ne détruisez pas votre ouvrage avant de l’avoir commencé ! » L’Assemblée ne voit pas d’autre issue. Le Septennat est voté, le 19 novembre, par 383 voix contre 317. L’extrême droite elle-même s’est ralliée et a voté, la mort dans l’âme.
Depuis le 12, des personnages à figure mystérieuse s’abordaient et se confiaient quelque chose à l’oreille. Tout d’un coup les bruits se précisent : « Le roi est à Versailles ! » En effet, le comte de Chambord, malgré les apparences contraires, n’avait renoncé ni à son droit, ni à l’espoir de régner. Plus tard, au reproche qu’on lui fit de n’avoir pas voulu relever la couronne, il déclarait à son vieil ami Foresta : « Je vous remercie d’avoir protesté avec l’indignation que mérite un pareil soupçon... Je puis sauver la France, je le dois, je le veux. » Mais comment comptait-il s’y prendre, et que faisait-il à Versailles? Car il y était bien arrivé dès le 10 novembre et était descendu 5, rue Saint-Louis, chez M. de Vanssay. On le tint au courant des chances d’un vote parlementaire; mais ce n’était pas son système. Le 19 novembre, il envoya M. de Blacas chez le maréchal de Mac-Mahon. Reçu, d’abord, par la maréchale, l’envoyé du prince dit ces simples mots : « Le roi est à Paris et désire voir le maréchal. » Introduit près de celui-ci, après avoir exposé l’objet de sa visite, il demanda au maréchal de fixer l’heure à laquelle il comptait se rendre à l’invitation. Mac-Mahon surpris ne fit pas attendre sa réponse : «Je sacrifierai ma vie pour le comte de Chambord, dit-il, mais je ne puis lui sacrifier mon honneur. » Blacas insista. Il tendit au maréchal la clef de l’appartement de M. de Vanssay. Mac-Mahon secoua la tête et ne prit pas la clef... La démarche du prince n’avait pas de suite : la dynastie des Bourbons ne régnerait pas.
Le projet du comte de Chambord paraît avoir été celui-ci : s’inspirant du pré-
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cèdent de 1814 et sans demander un vote à l’Assemblée, il se présenterait à elle au bras du maréchal de Mac-Mahon, et les acclamations le consacreraient selon les antiques traditions de la France royale. Mais, sans l’avoir deviné, il se heurtait à une machine déjà montée et, en tous cas, à l’exigence parlementaire. Les temps étaient changés. Après avoir entendu Blacas, le prince se renferma dans le silence et pria. Cependant il attendit quelques jours encore, s’abandonnant aux desseins de la Providence. Le vote de l’Assemblée « prorogeant les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon » ne lui laissait plus le moindre doute. Il reçut ses amis, se fit conduire à Paris, vit l’Arc de triomphe de l’Étoile et se rendit à Notre-Dame où il pria. Il rentra dans l’exil où il devait mourir.
VERS LA FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE. Un des grands faits de l’histoire LA CONSTITUTION DE 1875 France venait de s’accomplir. La
dynastie des Bourbons était écartée du trône. 1830 avait porté ses fruits. Le droit héréditaire est une convention : si ceux qui s’en réclament le violent, le principe, atteint, a perdu sa force, la convention est annulée. Le comte de Chambord quitte Versailles ; le comte de Paris adhère au Septennat : les deux parties de la famille, une fois de plus, se tournent le dos; l’hérédité sombre du même coup.
Que valait, cependant, le régime qui venait d’être voté ? Le maréchal de Mac- Mahon ne présentait aucune capacité politique exceptionnelle; il ne représentait aucun principe. Cet excellent soldat n’était ni im Bonaparte, ni un Monk, ni un Washington. Sans ambition, sans égoïsme, sans passion, il écrit lui-même : « J’ai regretté tous les gouvernements que j’ai servis, à l’exception d’un seul, le mien. » Il n’avait pas l’âme politique. Pourquoi, dès lors, s’obstiner à créer, pour ce président sans avenir, sans idée, sans programme, un régime à caractère exceptionnel, une dictature provisoire qui avait l’air d’une pierre d’attente et qui n’était qu’une borne. Jules Simon avait dit dans la discussion : « Souverain institué pom* sept ans, par une majorité de dix voix, il a tout juste cette force. Excepté celle-là, il ré a rien. » Et Grévy : « C’est la prolongation du provisoire et, à l’horizon, le conflit. » Tel était le thème trop facile de l’attaque. Le duc de Broglie, dans son fameux appel à la majorité, avait invoqué uniquement « la défense de l’ordre social ». Il avait ajouté cependant : « Ne détruisez pas votre ouvrage avant qu’il soit commencé ! » Quel était le sens de cette parole ambiguë? S’agissait-il de donner à la France im statut constitutionnel sur une base si étroite et même de greffer, sur le Septennat, un hybride de la République? Rouher avait prédit que le Septennat ne pouvait avoir d’autre issue et, avec une clairvoyance remarquable, il
avait ajouté : « Au moment où vous arriverez au scrutin, la majorité s’arrêtera et, ce jour-là, elle votera la République dont elle ne veut pas. » Le duc de Broglie entrevoyait-il cette conséquence? Il ne semble pas qu’il eût franchi ce pas. Certes, les raisons ne manquaient pas, qui s’élevaient contre les chances d’une restauration royale : plus d’hérédité unie, plus de prétendant accepté, plus de majorité, manifestations électorales persistantes, avènement des « nouvelles couches » politiques et d’un personnel qualifié : en dépit de tout, le parti conservateur et ses chefs les plus clairvoyants ne voulaient pas ouvrir les yeux. C’est que la politique est éminemment ime question de personnes et de personnel : or, on n’a jamais vu ni les personnes, ni un personnel céder la place par résignation ou par clairvoyance. Après la guerre, ime sorte de surprise du suffrage universel avait donné un regain au royalisme : cette faveur du sort était une occasion unique à laquelle on ne voulait pas renoncer. A défaut de la solution immédiate, la « fusion », le parti s’attachait, maintenant, à ime pensée unique : prolonger l’existence de l’Assemblée et attendre de nouvelles circonstances favorables, fût-ce même, comme on l’a dit, « l’ouverture d’une tombe. » En tous cas, si l’on devait se résigner à la République, il serait toujours possible, grâce à ce délai, de lui imposer des formes, des garanties et, surtout, im personnel prolongeant jusque sous le nouveau régime l’autorité de la droite : « La République sans les républicains », tel était le nouveau mot d’ordre. Dans le trouble, on sauverait ce qui pourrait être sauvé.
Ce programme se précisa peu à peu dans l’esprit assez alambiqué du duc de Broglie et la finesse du duc Decazes s’efforça bientôt d’en tirer parti. Le Septennat de Mac-Mahon servit de paravent et de rempart. Le maréchal se laissa engager dans une campagne, qui eût été assez dangereuse pour son renom dans l’histoire, si la limite de ses ressources politiques et la loyauté de ses démarches finales ne l’eussent protégé contre un jugement trop sévère.
Cependant, le pays sentait sa puissance se restaurer et sa force grandir par l’activité de ses éléments laborieux. Tandis qu’on discutait dans les salons, qu’on palabrait dans les couloirs, on travaillait, on produisait et on s’enrichissait dans les campagnes et les atehers. La démocratie payait les dettes de la France et les erreurs de ses gouvernements ; elle accumulait les ressources de son épargne pour ses entreprises futures. Par ime faveur de la Providence, les années qui suivirent la guerre furent parmi les plus abondantes et les plus fertiles. On a calculé que les deux récoltes de 1872 et 1874 permirent, à elles seules, de couvrir le montant de l’indemnité de guerre. Il en fut de même dans toutes les branches de l’activité publique. La vigne, avant le phylloxéra, eut son « chant du cygne » :
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l’année 1875, ^vec une récolte de 78 millions d’hectolitres, présente, quantité et qualité, l’apogée du vignoble français. Le commerce spécial dépassait d’un milliard et demi, en 1876, les chiffres d’avant-guerre ; la rente 5 pour 100 atteignit le cours de iio regagnant près de 30 points ; les caisses d’épargne devaient voir bientôt se doubler les chiffres d’avant-guerre. Le peuple s’enrichit, la fortune se répand sur ces classes intermédiaires, que Gambetta appelait au pouvoir, « les nouvelles couches sociales », et qu’ü définissait en ces termes à Grenoble, le 26 septembre 1872 :
N’a-t-on pas vu apparaître sur toute la surface du pays, — et je tiens à mettre en relief cette génération nouvelle de la démocratie — im nouveau personnel politique électoral, un nouveau personnel du suffrage universel... Oui, je pressens, je sens, j’annonce la venue dans la politique d’une couche sociale nouvelle... On a affaire maintenant à ce personnel nouveau, gens pratiques, expérimentés, aptes aux affaires, prudents, sages en politique, ayant renoncé à ce sentimentalisme im peu vague qui avait été le caractère dominant de nos devanciers.
Peut-être n’a-t-on pas assez remarqué que la génération qui commençait à voter en 1871 était la première qui eût été préparée, dès l’entrée dans la vie, à s’intéresser aux affaires publiques. Le suffrage universel ayant été établi en 1848, c’était vingt ans après que l’électeur « de plein exercice » en quelque sorte, venait déposer son vote dans l’ume. Echappant aux influences antérieures, il commençait à réfléchir pour son compte et à écrire son bulletin de sa propre main. C’était le véritable avènement de la démocratie. Plus instruite, mieux avertie, jalouse de son
droit et de son indépendance, la masse du peuple pesait d’un poids nouveau sur les décisions de l’Assemblée. Celle-ci allait être attirée par un aimant invisible mais extrêmement puissant, le suffrage imiversel, vers la solution prévue par Thiers, prédite par Rouher, la République.
Dans ces conditions,
l’histoire d’ime Assemblée mourante et des ministères qui s’efforçaient de lui insuffler une sorte de vie précaire, ne présente qu’un intérêt assez médiocre.
LA PETITE ÉPARGNE SOUSCRIVANT A L’eMPRUNT DE 5 MILLIARDS (D’après le tableau de Buland).
Cette période, qui s’étend du 19 novembre 1873 au 16 mai 1874, va au rebours de la marche normale des choses puisqu’on pourrait dire, de l’Assemblée nationale, qu’elle n’eut aucune des intentions de ce qu’elle fit, s’il n’y avait lieu d’ajouter qu’elle a laissé, dans le cœur de la nation, des dissensions qui furent longues à guérir. Si les forces conservatrices eussent compris plus vite, si elles eussent sonné plus tôt le ralliement, si une partie du clergé ne se fût pas compromis gravement dans une entreprise de restauration qui, après le 19 novembre, n’avait plus aucune chance, l’apaisement se fût produit allègrement, largement; la République eût, dès lors, représenté cette « France unie » que définissait Emile de Girardin et que Gambetta appelait de ses vœux.
Le ministère du duc de Broglie était, par la nature des choses, condamné à une mort prochaine. Thiers lui avait laissé une flèche dans le flanc. C’était le projet de loi relatif aux lois constitutionnelles. La Commission des Trente, chargée de les préparer, avait été élue le 5 décembre 1873, et la droite se considérait comme maîtresse de la situation. On résolut de suivre l’ordre suivant : d’abord le système électoral, et puis l’ensemble des institutions. Quant au duc de Broglie, pensant qu’il avait du temps devant lui, son intention était de consohder le pouvoir du maréchal, d’abord par la création d’un Sénat conservateur qui serait, à la fois, la réserve de l’armée royaliste et le palladium des idées conservatrices; et, d’autre part, de sauvegarder la prééminence des classes moyennes, en restreignant, par des conditions de domicile et d’âge, la puissance du suffrage universel et en lui adjoignant, comme guide et mentor, l’élite, à type bonapartiste, des « plus haut imposés ». Politique de régression sans hardiesse, sans appui, sans avenir. Gambetta lui criait : « Le fossoyeur vous attend ! » Sur une question de mise à l’ordre du jour et de priorité, le cabinet est mis en minorité. L’extrême droite légitimiste et toute la gauche unie ont voté contre lui. Thiers est vengé (16 mai 1874), Mais l’Assemblée n’en est que plus embarrassée : elle a perdu son guide et se traîne dans les ténèbres... Or, ses derniers jours vont être une agonie créatrice.
Le cabinet Broglie est remplacé par un ministère vraiment mac-mahonien, un général, de Cissey, comme premier ministre, et im avocat périgourdin, soupçonné de bonapartisme, Fourtou, comme ministre de l’Intérieur. On a, dès lors, le sentiment que le danger bonapartiste couve sous la cendre. L’extrême-droite, le groupe Pasquier, tous les adversaires déclarés de l’Empire se rapprochent du centre gauche pour constituer une force capable de s’opposer, le cas échéant, à un assaut venant de ce côté. Le plus extraordinaire, c’est que la République devient, pour les orléanistes, guidés par le comte de Paris lui-même, une planche de
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salut. L’Assemblée exige une enquête sur les menées du parti qui, incontestablement, ont trouvé un accueil assez inquiétant dans certaines provinces.
La Commission des Trente se décide enfin à prendre au sérieux sa tâche constituante ; les gauches qui, longtemps, ont dénié le pouvoir constituant de l’Assemblée, ont atténué leur opposition. Elles ont compris que, par le fait des élections partielles, les situations se sont modifiées et que l’espoir d’une Constitution républicaine peut être envisagé. Un homme extrêmement modéré, un orléaniste de la veille, centre gauche et ami de Thiers, Casimir Périer, reprend, à titre de proposition, le projet de loi déposé le 19 mai 1873, et qui tend à consacrer les institutions républicaines ; mais l’Assemblée n’en est pas encore à faire le saut et la proposition de Casimir Périer est rejetée.
Cependant un autre vote, d’une tout autre portée, va décider, presque subrepticement, du sort des institutions qui se préparent pour la France. A propos de l’électorat municipal, la Commission se prononce pour le suffrage universel à vingt et un ans. Tout le système du duc de Broglie est à plat. Pascal Duprat le proclame devant l’Assemblée muette : « Le suffrage universel, c’est le règne de la démocratie; le suffrage universel, c’est im congé non seulement temporaire, mais définitif donné à toutes les espérances monarchistes. » Le duc de la Rochefoucauld présente, aussitôt, au nom de l’extrême droite, une motion de rétablissement de la d5mastie des Bourbons. Lucien Brun interpelle et adjure la France de ne pas rompre avec ce qui a fait sa grandeur : « Messieurs, ayez pitié de vos enfants ! » Un ministre se lève pour répondre, c’est Fourtou : « La loi du 20 novembre, dit-il, a remis au maréchal les pouvoirs qu’il détient pour une durée qui ne peut plus être modifiée... » « Pas même par Dieu? » s’écrie Dahirel. Et c’est cela même. Sur cette séance d’ensevelissement de la dynastie par ses propres serviteurs, Washbume, ministre des Etats-Unis, écrit : « C’est le drame d’Hamlet sans Hamlet. » Le Septennat reste, envers et contre tous, le maître de l’heure. Mais le ministre paye son audace, il est écarté du cabinet ainsi que l’ancien ministre bonapartiste Magne. La voie est fibre pour la République.
Ces incidents de la vie parlementaire seraient maintenant de bien médiocre importance, s’il ne fallait considérer que l’histoire entre dans tme ère où les grandes choses se font par les petits moyens. La politique se disperse sur toute la surface du pays et se cache dans les profondeurs du suffrage. Elle ne se précise que par de lentes évolutions des masses sans que l’on puisse, le plus souvent, l’attacher à un nom ou la fixer à une date. Il faut donc une grande application pour distinguer ses orientations nouvelles et même ses manifestations décisives. Un vote à une
voix de majorité sur ime question d’ordre du jour décidera de la fondation du régime.
Il en sera ainsi désormais, et l’organe même que l’on forge dans ces conditions étant ime machine à broyer et à amenuiser les résistances, les volontés et les passions, est lui-même le résultat d’un ajustement d’impondérables. C’est la méthode opportuniste qui s’inaugure. Le Destin avance à petits pas. La province et la foule voient s’ouvrir devant elles de nouvelles destinées.
Gambetta est l’ingénieux promoteur du système. Son éloquence torrentielle roule des rochers qu’elle réduit en poussière. « Il n’y a pas de question sociale... » « Il faut sérier les questions. » Toutes les concessions, tous les sacrifices nécessaires, il les fera pour obtenir un résultat pratique, la fondation du régime républicain. Il renoncera à sa thèse contraire au pouvoir constituant de l’Assemblée quand il sentira que l’Assemblée est capable de la RépubUque. Debout à la tête des gauches, on le voit qui obtient d’elles le silence, qui les modère, et h5rpnotise les droites ; ou bien encore courbé à son banc, il écoute, reçoit les idées d’où qu’elles viennent, les combine. Il y a du Henri IV dans ce fils de l’épicier de Cahors. La première fois que je le vis, il m’interrogeait sur un article que j’avais publié sous ce titre : VEdit de Nantes des partis. Il sait où il va et, selon le conseil de Richelieu, « gagne le but, comme les rameurs, même en lui tournant le dos ». Il est l’introducteur de la puissance qui va dominer le monde, non seulement en France, mais ailleurs, la démocratie. De cela il ne se cache pas, puisque c’est cet avènement qui est sa raison d’être. Le 5 août 1874, il signale la force qui naît : « Les nouvelles couches sociales... » La « démocratie libre », invincible, inéluctable et à qui restera le dernier mot. Le tableau des élections partielles qui ont eu lieu depuis la constitution de l’Assemblée jusqu’au 15 septembre 1874 lui donne à la fois raison et autorité. C’est là, en somme, qu’il faut saisir cet inéluctable imposé par la volonté persistante du pays : sur 158 élections partielles, ont été élus 126 candidats républicains, 22 candidats royahstes, 10 bonapartistes. Que faire contre la marée montante?
Et le comte de Paris, lui-même, qui passe pour ne plus s’opposer à la République! L’un de ses amis est obligé de le défendre contre ce singulier reproche : « Vous vous trompez, le comte de Paris n’est pas républicain ; mais le prince est comme nous : il voudrait voir organiser les pouvoirs du maréchal, etc. » Le prétendant est obHgé en effet de s’incliner devant la nécessité d’un acte constitutionnel immédiat, même s’il ne consacre pas la royauté. Il écrit, le 22 janvier 1875, à l’un de ses confidents : « Je veux croire qu’il existe dans le sein de l’Assemblée les éléments d'un parti constitutionnel, réunissant tous ceux qui ne veulent pas livrer le pays