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NAPOLÉON III SUR SON LIT DE MORT

ŒAPITRE XX

CONSERVATEURS ET OPPORTUNISTES

Coup œil sur le régime constitutionnel. — La République du Septennat. — La Crise du i6 Mai. — La République avec les républicains. — Élection de Jules Grévy. — Avènement et mort de Gambetta. — Freycinet — Ministère de Jules Ferry.

A Constitution de 1875 renfermait, par suite de ses origines et de l’esprit de transaction qui l’avait inspirée, plusieurs conditions de précarité. Les royalistes ne s’étaient résignés à la voter, ou à la laisser passer, qu’en y introduisant cette clause de révision leur donnant jour à la détruire dès qu’il serait possible de substituer la monarchie à la république; les radicaux ne l’avaient acceptée qu’en considération de cette même clause de révision leur permettant de transformer, à la première saute de vent du suffrage, la république parlementaire en république jacobine.

COUP D’ŒIL SUR LE RÉGIME H cst Vrai, les paitisans de l’ordre s’attachaient CONSTITUTIONNEL à elle en raison du caractère bourgeois et en

somme conservateur du système qu’elle consacrait; les libéraux étaient rassurés par les précautions prises contre un retour de l’absolutisme ou de la dictature ;

les révolutionnaires, eux-mêmes, appréciaient, dans la souplesse des ressorts et dans la bonhomie générale du système, des commodités éventuelles pour leurs entreprises ; les hommes âgés, survivants des révolutions du siècle, se tenaient pour satisfaits de la part si large faite à l’autorité du Sénat ; de Belcastel s’écriait : « Mais ! votre Constitution, c’est un Sénat ! » ; les jeunes gens souriaient à l’idée de la carrière ouverte à leurs ambitions ; les fonctionnaires étaient heureux de voir maintenue à leur bénéfice la puissante centralisation napoléonienne ; le peuple tenait serré sur sa poitrine son bulletin de vote ; les théoriciens, enfin, les publicistes, les pamphlétaires se réjouissaient des facilités accordées à la presse qui feraient d’eux les maîtres de cette oligarchie de l’opinion, baptisée par Bismarck « la République des dix mille ». En masse, donc, le pays adhérait à la Constitution ; mais il n’y en avait pas moins un sentiment de méfiance au sujet de la durée d’un organisme gouvernemental où la royauté et la république, le parlementarisme et la démocratie se trouvaient pêle-mêle entassés.

Or, ce fut la fragilité même du système qui assura sa durée. A l’épreuve, il a fait reconnaître, comme sa qualité maîtresse, cette sorte de plasticité, d’élasticité (une « Constitution élastique », le mot est de Dufaure), propre à s’adapter aux évolutions, aux caprices d’un peuple qui, selon la parole du cardinal de Richelieu, « ne sachant se tenir au bien, revient si aisément au mal. » Crise du i6 Mai, crise du boulangisme, du Panama, du dreyfusisme, morts subites ou carence soudaine des présidents, complots, expéditions lointaines, invasion, guerre effroyable, il a tout supporté. La clause de révision n’a joué qu’une fois et pour des modifications peu importantes.

En fait, la Constitution de 1875 a survécu à ceux qui avaient réglé d’avance ses funérailles; elle a dépassé les espoirs de ses fondateurs et réduit au silence ses détracteurs ; elle est devenue le pacte inébranlé sous lequel la France se développe depuis plus d’un demi-siècle. Lord Grey reconnaît, dans ses Mémoires, que le seul pays qui, en Europe, ait gardé sa stabilité normale après la grande guerre, c’est la France. Dans ce long espace de la vie d’une nation, — un demi-siècle, — la Constitution a maintenu au pouvoir le même personnel et elle a permis des principats plus que trentenaires, comme celui de Raymond Poincaré. Et, dans le mécanisme lui-même, aucun signe d’usure, aucune marque de sénilité.

Ce qu’on a appelé la Constitution de 1875 n’est pas un acte un et d’une seule venue, c’est une œuvre composite où sont rapprochées trois lois constitutionnelles et deux lois organiques : 1° loi constitutionnelle du 24 février 1875 relative à l’organisation du Sénat; 2° loi constitutionnelle du 25 février 1875 relative à

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rorganisation des pouvoirs publics ; 3® loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 sur les rapports des pouvoirs publics ; 4° loi organique du 2 août 1875 sur les élections des sénateurs; 5° loi organique du 30 novembre 1875 sur l’élection des députés. Les trois premières de ces lois ne peuvent être modifiées que par la délibération des deux Chambres réunies en Assemblée nationale et suivant la procédure fixée par l’article 8 de la loi du 25 février 1875. Les deux dernières peuvent être modifiées suivant la procédure en usage pour les lois ordinaires.

Observez que l’ensemble de ces prescriptions est de source uniquement parlementaire^ que la souveraineté populaire n’a pas été appelée à se prononcer, qu’il n’a été recouru ni à un plébiscite, ni à un referendum, et que la révision ne peut même résulter de la volonté populaire, mais uniquement d’une décision émanant des deux Chambres réunies. Tout dépend, donc, du corps des représentants. Le , gouvernement se trouve également, dans ses divers organes, l’émanation du Parle- ' ment, qu’il s’agisse de l’élection du chef de l’État ou de la consécration de l’autorité ministérielle : c’est juste l’opposé du G gouvernement direct », préconisé par Jean- Jacques Rousseau et vers lequel s’était portée, en somme, la première République. La Constitution de 1875 se trouve ainsi estampée à la marque d’une génération bourgeoise, extrêmement prudente, avertie par les erreurs de l’anarchie et de l’absolutisme, pleine de méfiance à l’égard des innovateurs, des théoriciens, des utopistes. Encore une fois, on n’avait pas songé une minute à traverser l’Atlantique ; on s’était contenté de passer la Manche.

La Constitution donnait prise aux reproches véhéments des partis de doctrine : c’était là la faiblesse, du moins apparente. Dans un pays comme la France, où la stabilité n’est faite que d’une sorte d’équilibre entre les deux extrêmes, les insatisfaits devaient, au moindre emballement d’un lot de mécontents, se ruer contre une muraille de papier, en apparence si faible à renverser. La politique intérieure

de la troisième République dut assister, ainsi, à une série de ces assauts fous contre une place qui paraissait toujours prête à battre la chamade et qui, pourtant, tenait toujours.

En dehors de ces crises, les affaires intérieures, surtout administratives, se développent tout tranquillement; les vieux rouages rendent leur travail normal. La France, constituée de longue date, va toute seule ; secondée par un remarquable progrès matériel, la République s’établit dans l’ordre et la paix : c’est le peuple sans histoire. Mais, quand il se fatigue de son repos et qu’il se laisse aller à son impatience naturelle, alors sa passion ne connaît plus de borne : tout serait détruit si la colère n’était aussi prompte à tomber qu’à monter.

Telle sera la politique intérieure de la troisième République pendant le demisiècle qui s’est écoulé depuis que la Constitution a été votée. Les principaux traits de l’histoire générale du pays ayant été exposés dans VHistoire religieuse, dans VHistoire économique, dans VHistoire militaire, dans VHistoire diplomatique, etc..., il ne reste qu’à relever, ici, non pas la succession assez indifférente de ministères éphémères, mais les événements qui ont maintenu la Répubhque, et les pas faits par elle pour réaliser ce qui est son objet principal : l’extension du bienfait social aux masses démocratiques.

La RÉPUBLIQUE La première offensive contre la République fut presque

DU SEPTENNAT contemporaine de sa fondation : mêmes hommes, mêmes intérêts, mêmes passions. Cette crise ne fut, d’ailleurs, que la suite logique des conditions dans lesquelles la Constitution avait été votée.

Alors que l’Assemblée nationale se livrait encore à la lente élaboration des lois constitutionnelles, deux ministères s’étaient succédé : en premier lieu, le ministère présidé par le général de Cissey, ayant pour principal collaborateur celui des ducs qui restait comme le gardien ultime des chances monarchistes, le duc Decazes : ministère « mac-mahonien », mais de mince prestige, et qui s’était lui-même condamné, durant tout le débat constitutionnel, au silence et à l’abstention. Au moment où l’œuvre se trouvait à son tournant le plus difficile et où il s’agissait de faire, du Sénat, — sans le dire, — une sorte de survivance de l’Assemblée nationale, l’insuffisance de ce ministère était apparue et la haute situation de Buffet, président de l’Assemblée et tombeur de Thiers, l’avait désigné comme chef qualifié du gouvernement dans cette période de transition où des complications étaient faciles à prévoir. Buffet, laborieux et quinteux, entêté et arbitraire, était, à la fois, nettement mac-mahonien et résolument favorable au vote des lois

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constitutionnelles. Le cabinet qu’il forma, en gardant, bien entendu, le duc Decazes, avait pour principale tâche de voiler la contradiction qui devait maintenir au pouvoir le maréchal de Mac-Mahon, l’homme du Septennat, tout en faisant de lui le président de la République parlementaire. En l’élisant le 19 novembre 1873, l’Assemblée nationale l’avait chargé de garantir, par sa présence, un provisoire permettant de réserver, le cas échéant, la rentrée de la monarchie, et cette ouverture, la loi constitutionnelle la lui avait confiée en instituant la révision. D’autre part, en devenant président de la République constitutionnelle, le maréchal était tenu de gouverner avec la majorité. Mais au cas où la majorité devenait républicaine, le maréchal restait-il l’homme de son premier engagement ou devenait-il l’homme du nouveau pacte et devait-il s’incliner devant la majorité ? Cette situation ambiguë, le maréchal devait l’exposer, lui-même, dans la lettre adressée par lui, à Jules Simon, le 16 mai 1877 : « Si je ne suis pas responsable comme vous envers le Parlement, j’ai une responsabilité envers la France, dont, aujourd’hui plus que jamais, je dois me préoccuper. »

Tant que l’Assemblée nationale durait, la contradiction n’était pas trop sensible : personne ne songeait à la faire apparaître. Mais, la Constitution votée, l’Assemblée se sépare ; les nouvelles Chambres vont se réunir. Au Sénat, une combinaison poHtique, qui ressemble beaucoup à une conjuration parlementaire, écarte de la liste des inamovibles la plupart des membres de la droite modérée au profit des conjurés, les gambettistes, les bonapartistes, et une fraction importante du parti légitimiste. De ce côté, le calcul orléaniste se trouve donc déjoué. D’autre part, la Chambre, élue les 21 février-5 mars 1876, compte une énorme majorité républicaine. Buffet, candidat dans quatre arrondissements, est battu quatre fois. Il tombe. Le maréchal de Mac-Mahon est découvert. Gouvemera-t-il donc avec la majorité républicaine et oubhera-t-il le mandat que l’Assemblée défunte lui a confié et qui lui attribue un rôle personnel? Encore une fois, deviendra-t-il un président parlementaire ou restera-t-il l’homme du Septennat?

Thiers et Gambetta sont les chefs de la majorité. Or, le maréchal n’a nulle envie d’appeler Thiers : « Je ne pourrais, disait-il lui-même, que lui céder la place ». Prenant, en outre, le parti d’ignorer les avances que lui a faites Gambetta dans son discours de Lyon, il refuse d’entrer en relations avec le grand orateur, chef de la majorité. En cet embarras, les conseillers du maréchal l’orientent vers un moyen terme : il appellera un républicain très modéré, Dufaure, et lui confiera la mission de constituer le premier ministère de la République. Dufaure est un parlementaire vieilli sous le harnais, un esprit solide, un avocat expert.

un orateur de premier rang, un traditionaliste, un catholique. Il consent à garder au ministère le duc Decazes et, cependant, il ouvrira la porte aux républicains en s’adjoignant des hommes comme Léon Say, Waddington, Christophle. Malgré de graves discords latents, la combinaison est acceptée ; le parti républicain consent à ménager, dans le maréchal, une haute personnalité sympathique à l’Europe et

dont la bonne grâce modeste aidera aux premiers pas du régime (mars 1876).

Mais, bientôt, les difficultés apparaissent. Dufaure est contraint de ghsser, dans la déclaration ministérielle, une allusion à « l’autorité indépendante du pouvoir exécutif ». Tout le mal va venir de là. Gambetta, froissé de l’attitude prise à son égard, donne pour mot d’ordre : « Pas de méfiance, -=* s mais pas de confiance. » Le maréchal s’atta-

cherait à Dufaure; mais ses entourages le ( surveillent : le duc de Broghe est toujours

dans la coulisse. Le pis est que la jeune majorité, n’étant pas employée au travail des réformes, dont elle a été chargée par les électeurs, se disloque. Gambetta, nommé président de la commission des Finances, eût voulu la tenir massée en un bloc unique. Mais il est déjà discuté, même au sein du parti. Grévy, président de la Chambre, Jules Simon, Jules Ferry, sont plutôt disposés à se rapprocher du pouvoir présidentiel, dans l’espoir de tirer à eux la volonté encore hésitante du maréchal. D’autre part, Naquet, Clemenceau, Brisson, Floquet ont fondé un groupe avancé, nettement hostile à toute politique d’union et, surtout, à « l’opportunisme » de Gambetta. Ricard, ministre de l’Intérieur, meurt à la tâche. Cissey, qui avait gardé le ministère de la Guerre, s’est laissé engager dans des aventures pénibles, et donne sa démission. Tout est querelle et, en particulier, le plus irritant des sujets, les changements dans le personnel. Le maréchal défend âprement ceux qui ont été ses défenseurs. Le duc de Broglie, chef de l’opposition au Sénat, a pris dans la haute Assemblée, — ultime réserve

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