‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 93 sur 113 · BUFFET · texte numérisé non relu

BUFFET

(Croquis par de Monchablon).

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de la politique conservatrice, — une autorité décisive. C’est le Sénat qui se charge de mettre par terre le premier ministère républicain. Un vote qui refuse de clore l’ère des poursuites relatives aux événements de la Commune (après cinq ans) éloigne du pouvoir le plus raisonnable, le plus timoré des républicains, le plus sûr ami du maréchal, Dufaure décembre 1876). Le ministère a duré six mois. Il ouvre la série de ces cabinets éphémères qui découperont en tranches si minces la continuité précaire du régime.

La crise La question se posait de nouveau : le maréchal consentirait-il

DU 16 MAI à gouverner avec la majorité républicaine? Un de ses confidents écrit : « Nommé par les conservateurs, le maréchal se considérait comme chargé de leurs intérêts, et sa loyauté se refusait à devenir le complice de leur défaite. » Gambetta répliquait hautement : « Il faut suivre la Chambre ou la dissoudre. » Dufaure, le plus accommodant des hommes, insistait auprès du maréchal pour qu’il appelât au pouvoir un membre de la gauche modérée, en rupture depuis Bordeaux avec Gambetta, Jules Simon. Le maréchal hésitait : « Le passé de Jules Simon m’inquiète, disait-il; je l’accepterais, cependant, des mains de M. Dufaure. Mais il faut qu’il repousse les doctrines de M. Gambetta sur l’omnipotence de la Chambre, qu’il reconnaisse l’indépendance du président de la République dans les limites tracées par la Constitution, etc... » Les choses s’arrangèrent dans im sentiment de méfiance commune à l’égard de Gambetta. Jules Simon prit, selon sa propre expression, « la présidence d’un ministère qu’il n’avait pas formé », et où il conservait le duc Decazes aux Affaires étrangères. « Résolument républicain et résolument conservateur », c’est ainsi qu’il se qualifiait, il avait la faiblesse de tous les amphibies. Son ministère devait, comme le précédent, durer six mois. Le rythme s’établissait.

L’Elysée avait subi Jules Simon plutôt qu’il ne l’avait accepté. Le nouveau président du Conseil se prodiguait en déclarations complaisantes, usait de toute son habileté et de son éloquence infiniment souple potir éluder les difficultés, gagner du temps, se consolider en cédant sourdement. Il travaillait à déraciner l’autorité de Gambetta, soit en l’arrachant à la présidence de la commission du budget, soit en divisant la majorité. Le cabinet lui-même n’était pas uni. Decazes, gros de silences, prenait, par des soupirs et des hochements de tête, l’Europe à témoin. La gauche exigeait des réformes mal mûries. La droite criait à l’anarchie montante. Les choses sont à tel point que le comte de Chambord croit devoir donner signe de vie.

La presse de droite, enhardie, ne laisse au président du Conseil nuUe illusion :

« M. Jules Simon n’a pas réussi plus que M. Dufaure, il est condamné », écrit la Défense, organe des amis de l’Elysée. On annonce que le maréchal n’attend que l’heure de déclarer Vexpérience terminée. Comment gouverner quand tout appui vous manque? Le ministère dépose sur le bureau de la Chambre des projets de réforme assez anodins : loi municipale, régime des chemins de fer. Ce ne sont pas ces émolients qui calmeront les passions. L’habile homme est à bout de ressources. Un voyage en Italie qu’il a la malencontreuse idée de faire avec Léon Say mécontente le Vatican. Les catholiques manifestent ; aussitôt, la gauche de dénoncer le spectre clérical. C’est, désormais, d’une part, les « menées ultramontaines » et, d’autre part, « l’intolérance sectaire » qui vont devenir les mots d’ordre des luttes passionnées. Cette logomachie embarrassera, pendant de longues années, les premiers pas de la jeune République.

Jules Simon, avec ime patience, une douceur qui va jusqu’à l’onction, s’efforce de satisfaire tout le monde. Gambetta a la partie trop belle pour ne pas tenter de ressaisir une majorité qui lui échappe. Dans la violence de la discussion, il ramasse et jette à la face de ses adversaires le mot de Peyrat : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Après une explication ambiguë entre le maréchal et son ministre, le parti de rompre est pris à l’Élysée. On laisse passer quelques jours et, dans la nuit du 15 au 16 mai 1877, Jules Simon reçoit une lettre autographe du maréchal où se trouve exposée la thèse de la « responsabilité du président envers la France, et non envers V Assemblée ». Toutes les conséquences de cette position prise sont prévues ; Jules Simon congédié, un effort suprême sera tenté pour ressaisir le suffrage. Le maréchal était convaincu, dit un de ses confidents, que « le triomphe du radicalisme nuirait au pays, que les finances françaises, restaurées au prix de tant d’efforts, seraient livrées à des mains sans expérience et peut-être sans scrupules, que la paix serait menacée. Il redoutait, par-dessus tout, l’accueil plein de méfiance et d’hostilité que l’Europe réservait au gouvernement radical. » Et puis, l’intrigue était auprès de lui. Ainsi s’ouvrit la période du 16 Mai.

Le 18 mai, un cabinet de combat est constitué avec, à sa tête, le duc de Broglie et, comme ministre de l’Intérieur, Fourtou. Par contre, les gauches reconstituent, spontanément, ce bloc qui avait paru se disjoindre. Le centre gauche se rallie et c’est même ce groupe qui tiendra le drapeau. L’ordre du jour des gauches exige la constitution d’un gouvernement s’appuyant sur le parti républicain dans toutes ses nuances. 347 voix se prononcent dans ce sens. Les Chambres sont ajournées pour un mois : on annonce une prochaine dissolution de la Chambre. Le manifeste des gauches, adressé au pays, dit : « L’épreuve sera de courte durée;

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dans cinq mois au plus, la France aura la parole ; nous avons la certitude qu’elle ne se démentira pas. » 363 députés ont signé, qui prennent l’engagement de rester unis. Thiers a donné son nom.

Chose extraordinaire, la droite, qui a poussé le maréchal dans sa difficile manœuvre, est loin de présenter le même spectacle d’union. On attribue au comte de Paris ce propos : « Ça n’a pas le sens commun, ce sont des procédés bonapartistes ; j’y suis absolument opposé !... »

La dissolution est demandée au Sénat par un message présidentiel daté du 16 juin : « Je m’adresse avec confiance à la nation... Elle ne veut pas, qu’en i88o, le jour où les lois constitutionnelles pourront être revisées, tout se trouve préparé d’avance pour la désorganisation de toutes les forces morales et matérielles du pays... » Le conflit est dans ce mot revisées. La révision tient en suspens l’avenir de la République. La révision sera l’opération de salut par laquelle la monarchie récupérera ses chances, l’heure venue.

A la Chambre, une interpellation est déposée par Bethmont, président du centre gauche. Fourtou répond avec véhémence; revenant sur l’œuvre de l’Assemblée nationale, il revendique, pour celle-ci, le double titre de « pacificatrice du pays » et de « libératrice du territoire ». C’est alors qu’un député lance la fameuse interruption reprise aussitôt par Gambetta, qui l’élargit du geste en désignant M. Thiers : « Le libérateur, le libérateur du territoire, le voilà ! » C’est alors aussi que le tribun lance la fameuse invective, d’où naîtront tant de malentendus, de discordes et de misères : « Vous êtes le gouvernement des curés ! » C’est alors enfin que Jules Ferry pose la véritable question, celle qui met en face deux systèmes : ou un homme ou la loi. L’ordre du jour des gauches est adopté par 363 voix contre 158. Le Sénat émet un avis conforme à la proposition du président de la République et accorde la dissolution. Le décret de clôture est lu à l’Assemblée ; le président Grévy prononce tme de ces phrases lapidaires dont il a le secret et que le parti républicain n’oubliera pas : « Dans sa courte carrière, la Chambre n’a pas cessé un seul jour de bien mériter de la France et de la République » (25 juin 1877).

Les élections sont fixées au 14 octobre de cette même année 1877. La crise du 16 Mai n’est, au fond, qu’une formidable campagne électorale avec maximum de pression officielle, — Dufaure dit « une grande entreprise électorale qui a échoué ». L’entreprise est légale, mais elle est absurde, n’ayant ni moyens, ni programme, ni but immédiat ou lointain, puisque le comte de Paris la désavouait. Elle faussa les ressorts du nouveau régime, compromit le personnel encore incertain qui s’y engagea, jeta par-dessus bord ce qui, selon le mot d’un des ministres

du i6 Mai, Caillaux, eût dû être le lest de la République, poussa le clergé et les élites conservatrices dans une impasse dont il fallut la parole d’un pape et l’esprit de décision d’un cardinal pour les tirer, beaucoup plus tard.

Le duc de Broglie était l’homme du monde le moins capable de mener à fond une entreprise de violence, moins encore une campagne populaire. Entre lui et le suffrage universel, il y avait incompatibilité d’humeur. Ignorant les foules, et ignoré

d’elles, il n’avait même pas l’art d’entraîner ses partisans. Son véritable souci était, comme il le proclamait sans cesse, « l’ordre moral », la « défense sociale ». Mais il croyait un peu trop que le salut de ces grandes choses reposait uniquement sur sa tête. Le résultat des élections était déjà connu, qu’il disait encore, avec ce sentiment d’une autorité lui appartenant par droit de naissance : « Je suis responsable de l’ordre public... » Il était renversé le lendemain. Cette assurance hautaine et vraiment aristocratique, dans le sens élevé et libéral du mot, se targuait même de négliger l’opinion des princes. Quant à Fourtou, provincial à peine dégrossi, c’était un tape-dur, unique pour donner à une entreprise légale la figure de l’illégafité. Très surpris de se réveiller bonapartiste, il trouvait tout naturel d’être érigé en sauveur. Hurluberlu à redingote et à favoris, sa présence au ministère — et au ministère de l’Intérieur ! — révélait la pénurie d’hommes du parti de l’aventure. Durant cette campagne de quatre mois, 613 conseils municipaux furent dissous ; i 473 municipalités et

1 334 adjoints furent révoqués, 344 cercles, sociétés et loges furent dispersés,

2 087 débits fermés, 4 779 fonctionnaires révoqués, etc... Les condamnations, amendes et frais montent à i 934 353 francs et à quarante-six ans trois mois et seize jours de prison.

On s’imagine à quel point les répubhcains irrités se déchaînaient en sens contraire. C’est à cette date que s’inscrivent, sur les listes de l’avenir, le nom des apôtres qui, ayant couru le risque du martyre, devaient réclamer, par la suite, l’encens et les autels. Gambetta mène le train avec sa vivacité coutumière. Il prononce, à Lille, la fameuse parole visant à la tête le maréchal : « Quand la France aura fait entendre

DUC DE BROGLIE (D'après Donnât.)

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sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre. » La question cléricale devient le grand cheval de bataille du parti, plus encore que de cet homme qui cherchait au même moment, in petto, « un contrat de raison entre l’Église et la République. » A point nommé, interviennent les revendications épiscopales en faveur du pouvoir temporel du pape et les cris de croisade : « Rendez Rome au Pape ! Rome est au Pape ! Rome est à Dieu ! »

Dans l’acharnement réciproque, la campagne parut, un moment, incertaine. Il y avait, dans le pays,

des municipalités bona- - - ^

partistes, des comités royalistes, des influences d’argent, de châteaux, de sacristies, décidées à lutter à mort contre l’accession des « nouvelles couches ». Qui en doutait ? la République, c’était l’anarchie. Les deux France se ruèrent l’une contre l’autre. Le résultat ne répondit pas entièrement aux prédictions de Gambetta.il avait dit : « Nous sommes 363,

nous reviendrons 400. » Les répubflcains revenaient 326, perdant 37 sièges. Ils n’en conservaient pas moins une majorité de 119 voix. Au décompte, on sut que le total des voix républicaines était de 4 340 000 contre 3 640 000. Ces chiffres étaient de nature à faire réfléchir les chefs des gauches. Les plus avisés comprennent que, pour fonder la République sur une base vraiment nationale, il faut gagner à droite.

De bonne foi, le duc de Broglie et le maréchal se reconnurent battus. Poursuivre la lutte, recourir à de nouvelles élections, s’affranchir de toutes règles constitutionnelles, déchaîner peut-être la guerre civile, ce n’était pas dans la manière de ces honnêtes gens. Surpris, découragés, ils pensèrent, surtout, à l’ordre qu’ils croyaient menacé. Le maréchal confia au général de Rochebouet, commandant le 18® corps, le soin de constituer un cabinet d’affaires, sans pro-

LES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES DE I878 UNE SECTION DE VOTE EN PROVINCE (D'après un dessin de l'Illustration).

gramme parlementaire il est vraij mais aussi sans consigne de coup d’Etat.

Sur ces entrefaites^ Thiers mourut. L’infatigable vieillard avait été frappé à quatre-vingts ans, alors qu’il mettait la dernière main à un manifeste adressé au pays. Gambetta perdait beaucoup par la mort de ce Mentor qu’il avait su rallier. Spontanément, il désigna Jules Grévy comme chef du parti et candidat à la succes-

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