APOTHÉOSE DE THIERS
(D’après le tableau de Vibert.)
sion de Thiers. A partir de ce moment, la tournure des choses est autre dans le parti républicain. Gambetta commence à perdre pied entre les modérés qui l’abandonnent et les avancés qui le combattent. Le parti se divise quand il aurait besoin de toutes ses forces unies.
Le cabinet Rochebouet n’ayant pu se constituer, le maréchal a appelé un professeur de droit, d’assez vigoureuse allure, Batbie, qui paraît homme à tenter un Seize Mai renforcé. Mais les princes d’Orléans font connaître leur opposition à
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toute mesure qui aurait un caractère bonapartiste, et le président du Sénat, duc d’Audif&et-Pasquier dont la figure prend, à partir de ce moment, un caractère de libéralisme marqué, s’oppose à toute procédure qui méconnaîtrait l’irresponsabilité présidentielle, c’est-à-dire qu’il se prononce contre le Septermat d’attente et pour la présidence parlementaire.
Une sorte de rapprochement se produit, insensiblement, entre les deux centres contre les deux extrêmes. Gambetta a préparé la résistance armée dans l’éventualité d’un coup d’Êtat. Mais, à la réunion des gauches, le président Grévy, qui se sent soutenu, s’oppose « aux propositions inconsidérées et extrêmes ». Le sage Dufaure est poussé à l’Élysée et il y entre pour donner des conseils, d’abord mal accueillis, finalement écoutés. Le maréchal cède, « les larmes aux yeux » ; il charge Dufaure de constituer un ministère (13 décembre 1877). Comment le maréchal va-t-il se plier au principe nouveau qu’il a si longtemps combattu? Tout est faussé par le choix de Dufaure. En effet, le chef de la majorité n’est pas Dufaure : Gambetta est, parmi les républicains, le plus en évidence et le plus capable peut-être de rallier le passé au présent. Or, le maréchal refuse toujours d’entrer en relations avec Gambetta. Il reprend la formule de Thiers : « La République conservatrice. » Mais, ainsi que J.-J. Weiss ne tarde pas à l’écrire : « La République conservatrice est une bêtise. » On ne fait pas à la démocratie sa part.
La Chambre essaye de se mettre au travail de la réorganisation nationale; la tâche est difficile : aucun programme défini, aucun chef reconnu, des exigences pressantes, irritantes, des solutions insuffisamment mûries ; au premier rang, l’épuration du personnel. Quand il s’agira de l’armée et du ministère de la Guerre, que le maréchal considère « comme sa chose », les contacts seront particulièrement difficiles. Spuller, l’ami de Gambetta, dépose une proposition de loi réclamant le retour des Chambres à Paris ! C’est une difficulté de plus, et il en est une autre qui pèse gravement sur les relations du parti républicain avec la présidence : l’amnistie, un voile d’oubli jeté sur la Commune. Cependant, le budget n’est pas voté. Ce sont d’infinies complexités pour introduire, dans les grandes et petites choses, l’ordre républicain. Gambetta de s’écrier : « Les temps héroïques sont finis ! »
Au dehors, de graves événements s’accumulent : mort de Victor-Emmanuel, mort du pape Pie IX, élection de Léon XIII, au sujet duquel Gambetta écrit : « Je salue cet événement plein de promesse... nous pouvons espérer un mariage de raison avec l’Église. » La guerre russo-turque s’achève par la victoire des Russes imposant au sultan l’armistice de San Stefano. Bismarck croit l’heure venue de se poser en arbitre de l’Europe et il invite les puissances à Berlin (juin 1878). La
France persévérera-t-elle dans son abstention ou reprendra-t-elle sa place dans l’aréopage avec les risques, mais les chances d’une politique active, capable de choisir et de se prononcer ? Gambetta, après un moment d’hésitation, conseille d’accepter l’invitation de l’Allemagne. Un instant même, il a la pensée de traiter, en tête-à-tête avec Bismarck, la question des relations franco-allemandes dans l’espoir de trouver un accord qui servirait de point de départ au désarmement. Mais ses amis l’avertissent qu’il joue sur cette carte sa popularité ; après avoir
accepté l’idée de la rencontre, il s’abstient. La France ira à Berlin, mais sans but, sans programme définis. Ne trouvant pas l’heure venue de se prononcer entre les deux partis qui se divisent l’Europe, elle devra se contenter des miettes de la table.
L’été venu, une trêve est accordée au gouvernement du maréchal pour la durée de l’Exposition de 1878. Les traces de la guerre commencent à s’effacer. La fête du travail coïncide avec la reprise de l’activité nationale. L’ère des grands travaux publics (chemins de fer, ports, canaux) est ouverte par l’arrivée aux affaires d’un homme destiné à jouer un rôle éminent, l’ancien collaborateur militaire de Gambetta au gouvernement de la Défense nationale, Charles de Saulces de Freycinet. Au même moment, Brazza revient de sa première exploration en Afrique, et saisit le public de la question du « continent noir », c’est-à-dire de la question coloniale. Victor Hugo et le cardinal Lavigerie patronnent sa première conférence au Cercle Saint-Simon. Les grands empnmts de reconstitution et la réorganisation des finances nationales sont dirigés par la main experte de Léon Say, dont la présence au ministère des Finances affirme l’accession à la République des détenteurs autorisés du crédit. La France est prête pour ses grandes tâches. Car la politique n’est pas tout.
Le maréchal de Mac-Mahon reçoit l’Europe avec sa belle allure coutumière. Parlant « au nom de la République », il exprime sa « joie patriotique de voir la France, à quelques années à peine de ses désastres, trouver dans sa vitalité, dans sa puissance, dans son génie, les moyens de convoquer le monde dans
SAVORGNAN DE BRAZZA
(D’après la médaille qui lui fut décernée par la Société de Georgraphie).
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Paris reconstruit, embelli, ayant effacé les traces de ses affreuses misères. » Elles furent douces, en effet, ces heures où la France reprenait ses traditions hospitalières avec son art d’inspirer et d’accomplir de grandes choses. La fête du 30 juin, la fête du peuple, dans la capitale ruisselante des nouveaux feux électriques, fut « le véritable baptême de la Répubhque ».
La république avec les républicains. La trêve dura autant que les ÉLECTION DE JULES GRÉVY fêtes. Au mois de novembre, les
portes de l’Exposition se ferment, celles des Chambres sont rouvertes. Les esprits se tournent déjà vers une échéance imminente, celle des élections sénatoriales (série renouvelable). Si le suffrage des communes, institué comme une garantie conservatrice par l’Assemblée nationale, se prononce pour la Répubhque, le Sénat, l’espoir suprême de la révision, échappant aux espérances monarchiques, la Répubhque n’est même plus en discussion. Et c’est ce qui se produit (5 janvier 1879) : 82 sièges sont soumis à l’élection ; 66 sénateurs républicains sont nommés et entrent dans l’Assemblée, assurant aux partis de gauche une majorité d’une quarantaine de voix. La République^ avec les républicains, teUe est l’injonction formeUe des deux modes de suffrage.
Jules Ferry met les points sur les i dans un ordre du jour qui, sous figure de consolider le cabinet, vise la présidence. Le maréchal se sent débordé. Son parti est pris ; mais il choisit son point de chute : la défense de l’armée, « sa chose ». La majorité républicaine entend, en effet, remettre en mains sûres les grands commandements. Le général Gresley, ministre de la Guerre, apporte au Conseil le décret qui, en s’appuyant, d’ailleurs, sur les prescriptions légales, remplace, dans leurs emplois actifs, plusieurs grands chefs mihtaires. Le maréchal ne veut, à aucun prix, abandonner ses « camarades ». Il déclare « qu’il ne signera pas », et il ht au Conseil la lettre, écrite d’avance, adressée par lui aux présidents du Sénat et de la Chambre. En présence d’une résolution arrêtée, Dufaure n’insiste pas.
Il était midi. A trois heures et demie, réunion des groupes. Les gauches portent Jules Grévy, les droites le général Chanzy, qui n’a même pas été pressenti. A cinq heures, réunion de l’Assemblée nationale. A sept heures du soir, proclamation des résultats : Jules Grévy est élu président de la Répubhque par 563 voix sur 713 votants. Le régime a prouvé, par cette rapide substitution d’une personne à l’autre, d’un système à l’autre, sa souplesse et sa stabilité. Le maréchal de Mac- Mahon s’empresse de venir saluer son successeur.
Jules Grévy, âgé de soixante-douze ans, était le premier président élu de « la
HISTOIRE rOLITÎQUE. T. Ilf.
République aux républicains », Il était nomméj à la fois, contre la droite et contre Gambetta. L’ère des divisions dangereuses s’ouvrait, pour la République, le jour même du succès. Grévy, solide Jurassien, tête ronde, face blanche à favoris courts, bonhomme et matois, représentait cette politique provinciale qui allait s’attribuer, pour de longues années, l’autorité prépondérante dans les affaires de la France ; son entrée à l’Elysée consacrait l’alliance du bourgeois et du paysan, à laquelle, depuis la Révolution, un siècle avait travaillé. Gloire du barreau, parangon des corps délibérants, président-né des assemblées par son éloquence lapidaire et par son silence plus éloquent encore, il était célèbre surtout pour s’être opposé, en 1850, à l’institution d’une présidence de la Répubhque. Lettré à l’ancienne manière, psychologue perspicace, esprit critique, ironique, non sans une pointe d’envie, on le savait l’adversaire résolu de toute personnalité éminente dans l’État. Sa prudence couverte le confinait dans le cercle de la famille et le destinait à verser dans l’ornière des entourages. Son autorité, qui était grande, s’employait surtout à reporter les solutions et à gagner du temps. Un de ses ministres a répété le mot qui tombait de sa bouche quand, à la fin de quelque discussion mouvementée, le Conseil restait indécis sur le parti à prendre : « — Savez- vous, messieurs, ce que je ferai à votre place?... » On attendait l’oracle. — « Eh bien ! je ne ferai rien ».
Le caractère du président Grévy allait décider des destinées de la République et de sa première orientation durant un principat de dix années. Alors que le parti républicain, dans son ensemble, arrivait plein de jeunesse et tout féru d’idéal, l’esprit sagace et timoré du président le vieillit soudain en le rabaissant à la considération terre à terre des débats de clochers et des disputes de groupes. L’art du gouvernement occulte fut d’opposer les chefs du parti les uns aux autres et de les user les uns par les autres. Si l’on ne put reléguer dans l’obscurité des personnalités fortes, déjà hors de page, comme Gambetta et Jules Ferry, on prépara silencieusement leur chute en ayant soin de tenir prêts des rechanges avertis. Tout est permis, en démocratie, pour abattre les têtes éminentes. Sous Grévy, la République vécut, mais ne grandit pas.
Il y avait incontestablement une vue juste dans le parti que prit, d’abord, le président de ne confier le gouvernement de la République qu’à des hommes de tout repos et cf qui ne feraient pas peur » ; le nouveau régime, si discuté, n’avait de chance de s’établir que s’il gagnait à droite et s’il ramenait à lui, dans le pays, les influences. Jules Grévy tira un habile parti de ce sentiment pour écarter Gambetta en faisant à son avènement la même objection qu’avait faite de Mac- Mahon : « Son heure n’est pas venue. » On relégua donc l’orateur éminent.
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rhomme d’Etat déjà formé, à la présidence de la Chambre, où il allait se compromettre doublement : par l’inaction qu’on lui reprocherait et par le « pouvoir occulte » qui lui était à crime.
Ainsi, devaient s’écouler, dans une sorte d’attente querelleuse, les deux premières années de « la RépubUque aux républicains ». La règle parlementaire étant faussée, dans un parlementarisme si jeune, rien ne se trouvait à sa place. La majorité sans unité et sans direction s’épuisa, se disloqua en des tentatives violentes ou vaines. Les beaux programmes devinrent lettre morte et la réalité déçut les espérances. « Qu’elle était belle sous l’Empire ! »
A vÈNEMENT ET MORT Cette couTte période si mal employée voit passer DE GAMBETTA ministères, tous trois éphémères, tous trois des¬
tinés, surtout, à faire obstacle à l’avènement de Gambetta : ce sont le ministère Waddington, et les premiers ministères de Freycinet et de Jules Ferry; ils sont suivis, enfin, et après l’élection d’une Chambre nouvelle, par un ministère Gambetta ; mais celui-ci, trop retardé, arrivera en quelque sorte mort-né.
Chacun des ministères d’attente est de trop courte durée pour s’imposer à l’Histoire. Cependant quelques faits méritent d’être retenus. L’une des premières mesures manifestant le novus ordo^ c’est la rentrée des Chambres à Paris (novembre 1879). Ainsi la France reprend sa figure normale. Bientôt les traces des grandes discordes seront effacées par l’amnistie totale pour les faits de la Commune, mesure qu’impose, en quelque sorte, la grande voix de Gambetta (juillet 1880). Waddington, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères (févrierdécembre 1879), a représenté la France au Congrès de Berlin et, s’il n’a pu affirmer parmi les grandes dissensions qui se partagent l’Europe, une pohtique résolue, du moins a-t-il rapporté du Congrès la liberté d’action reconnue à la France de régler, selon ses intérêts, le sort de la Tunisie, voisine de l’Algérie. Freycinet, qui succède à Waddington (décembre 1879-septembre 1880), poursuit l’exécution de son propre programme des grands travaux publics. Ferry enfin, dans ce premier ministère (septembre 1880-novembre 1881), après s’être taillé un rôle à la mesure de son énergie dans la réforme de l’enseignement, a pris résolument en mains le règlement de la question tunisienne et, en imposant au bey le protectorat français, il a ouvert l’ère de la politique coloniale.
Mais, par une suite singulière de l’illogisme des situations, ce sont ces cabinets modérés et appelés aux affaires conune antagonistes de la politique « radicale » de Gambetta, qui engagent, avec une précipitation surprenante, la lutte contre les
« menées cléricales » par le fameux article 7 et par les décrets subséquents, prononçant l’expulsion des jésuites et exigeant l’autorisation par voie législative pour les autres congrégations ; on crée ainsi, d’emblée, entre la jeune République et l’Eglise, un conflit aussi dangereux pour Time que pour l’autre, juste au moment où un pape d’esprit politique et de tendances conciliantes est élevé au trône pontifical.
Sortant à peine de la crise du 16 Mai, justement irrités de la part qu’une grande partie du clergé a prise dans tme querelle politique où il n’avait que faire, les cabinets modérés (dans lesquels, on ne l’oublie pas, figurent plusieurs ministres protestants), s’inspirant de vieilles polémiques d’origine janséniste, poursuivent spécialement les jésuites : ils ignorent sans doute que, parmi les ordres religieux, la compagnie de Jésus, par son institution même, est, peut-être, la plus disposée à s’incliner devant le fait accompli : moliniste et latitudinaire, elle se mêle au siècle et s’efforce de ramener le peuple aux idées chrétiennes en se prêtant à lui : lettrés et amis des sciences, gallicans sous Louis XIV, les jésuites n’ont jamais craint de donner à leur catholicisme un accent d’humanité et un tour d’opportunité.
Les mesures prises contre les congrégations n’étaient, il est vrai, qu’un incident de la lutte engagée dès le dix-huitième siècle contre la religion du Christ. La négation positiviste s’était imposée aux esprits. Auguste Comte, raisonneur tranchant, rêveur péremptoire, était suivi sans être beaucoup lu, tant l’obscurité a de prise sur ce pays de la lumière ! La lutte qui s’engagea si malencontreusement alors attarda en des débats sans issue les premières trente années du régime, détournant l’attention publique (non peut-être sans calcul) d’autres problèmes plus immédiats et dont la solution eût été plus difficile. Comme disait, un jour, le spirituel Aynard aux avancés : « Mes pauvres amis, qu’allez- vous devenir quand vous n’aurez plus le péril clérical? »
Gambetta fut appelé à l’Elysée le 10 novembre 1881. N’ayant pu réunir autour de lui les personnages sur lesquels il comptait pour composer le grand ministère attendu, Jules Ferry, Léon Say, Brisson, Freycinet, Challemel-Lacour, il s’était rabattu sur un cabinet de « jeunes », dont les plus marquants étaient Waldeck- Rousseau à l’Intérieur, Paul Bert à l’Instruction publique, Rouvier au Commerce. Deux mois étaient à peine écoulés que le cabinet était renversé (26 janvier 1882), sur le projet de révision de la Constitution avec consécration constitutionnelle du scrutin de liste, mesures que Gambetta avait réclamées d’entrée de jeu de l’Assemblée comme une garantie d’action unie et suivie dans le parti républicain. L’homme qui avait tant fait pour la République était écarté par la République. Dans son court passage aux affaires, il avait abordé la solution de la difficile affaire
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d’Eg5rpte qui devait donner, également, de si graves soucis à ses successeurs.
Gambetta mourait moins d’un an après, dans la nuit du 31 décembre 1882. Sa disparition abolissait de grandes espérances. Soucieux, avant tout, d’assurer l’unité du parti républicain et de regrouper, autour de ce noyau central, les forces du pays, il cherchait son appui au point de contact entre le parti modéré et le parti radical, sans se dire peut-être assez que c’était aussi le point de séparation. Son programme était radical, et sa procédure modérée. L’homme que nous avons vu se réjouir à l’idée d’un « mariage de raison entre l’Église et la République »
exposait, en octobre 1875, dans une « lettre à la démocratie lyonnaise », la méthode qui devait être, selon lui, celle des républicains de gouvernement au pouvoir :
Restaurer le crédit, fortifier la puissance matérielle, assurer le développement intellectuel de la nation... Nous assisterons, ajoutait-il, à l’abri de la Q)nstitution, à la lutte pacifique du parti conservateur et du parti novateur, des tories et des whigs de la République ; dans cette France unifiée, la paix civile sera faite, les nouvelles couches sociales sorties de la Révolution, réconciliées avec la vieille société, nous pourrons achever, par l’alhance intime du prolétariat et de la bourgeoisie, l’immense évolution commencée en 1789.
C’est ce que l’un de ses confidents appelait « l’Édit de Nantes des partis. » En vue des élections de 1876, Gambetta exposait, une autre fois, le programme républicain intégral : séparation de l’Église et de l’État, de l’Église et de l’École, impôt sur le revenu, la liberté de la presse, du droit de réunion et d’association ; mais il insiste, comme il l’a toujours fait, sur la nécessité de sérier les questions, de réaliser des réformes les unes après les autres. Cette méthode, c’est l’opportunisme. Elle s’appliquait aussi au problème social : « Il n’y a pas de question sociale : il y a des questions sociales. » Qu’on l’ait voulu ou non, la République allait, même après la mort de Gambetta, se conformer à ce programme et elle l’a réalisé avec modération et lenteur, comme il l’avait conseillé.
LA MAISON DES JARDIES (D’après un dessin de A. Lepère.)
En politique extérieure, Gambetta, dont l’esprit s’était mûri, élevé, renseigné, entrevoyait, de loin, un rapprochement à la fois avec la Russie et avec l’Angleterre. Il avait pressenti le rôle qui serait, tm jour celui des Slaves du Sud dans le problème européen. Mais, par-dessus tout, cet homme qu’on désigriait comme l’homme de la guerre (Gambetta-c’est-la-Guerre) était attaché à la paix. Tel est le véritable sens de son mot, tant discuté, sur « la justice immanente ». Il tournait les yeux vers l’Autriche et espérait encore l’arracher à l’emprise bismarckienne. Une de ses plus belles paroles — et combien prophétique ! — est celle que cite P. Deschanel :
C’est l’équilibre européen, tel que les diplomates français l’ont conçu à la fin du dix-huitième siècle, avant la Révolution, que je préfère... Une alliance franco-autrichienne éviterait peut-être la guerre, et serait, en tout cas, le seul moyen de s’opposer aux désirs de conquête de la Prusse... Par notre faiae, nous verrons r Autriche combattre avec la Prusse contre nous. Quelle sombre inquiétude m’assaiUe sur l’avenir pour ces générations que nous voudrions épargner!
Gambetta disparu, l’impulsion qu’il avait donnée à son groupe ne fut pas perdue : on vit, bientôt, qu’il ne s’était pas seulement formé lui-même comme homme de gouvernement, mais qu’il avait créé un parti de gouvernement. C’est ce parti qui, relevé bientôt par un autre chef, Jules Ferry, prendra en charge les afïaires de la République jusqu’à la fin du siècle. L’homme qui a le mieux connu le jeu des influences, puisqu’il s’en est continuellement servi, Freycinet, le constate dans ses Souvenirs :
Aujourd’hui, trente ans après la disparition de l’illustre orateur, ce groupe exerce encore tme action décisive sur la marche des affaires. Grâce à sa cohésion, il a résisté aux assauts répétés de la fraction radicale, devenue très puissante. Il a fait mieux : il s’est à moitié transformé, de façon à absorber une partie des forces de cette fraction, à contracter alhance avec le surplus, ne laissant en dehors que ce qui ne pouvait pas être réellement assimilé en raison d’une antinomie de principe. De sorte que, sous des dénominations différentes, il est resté le grand moteur de la Répubhque.
Pendant trente ans, l’histoire gouvernementale de la troisième République se présente comme une lutte entre ce parti et ceux qui entreprennent de se substituer à lui. Sous l’impulsion de Jules Ferry, il a pris, de plus en plus, im caractère de modération réfléchie et ime volonté tranquille de réformes dans l’apaisement. Ses adversaires ameutant les intérêts et les passions contraires, il trouve contre lui l’énergique opposition des chefs du parti radical : Naquet, Clemenceau, Camille Pelletan, Andrieux, Brisson, Floquet, Goblet. Ainsi deux systèmes s’opposent : le système modéré, qui s’efforce de rallier à la République les puissances de stabilité, qui combat contre la droite « pour y faire des prisonniers », qui entend assurer à la République nouvelle une force militaire, une administration, une diplomatie.
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capables de maintenir la France au rang qui est le sien parmi les peuples ; le système radical qui a surtout pour programme de donner satisfaction aux masses démocratiques, en égalité, en bien-être, en accession, sans verser dans le socialisme et l’anarchie, mais sans dédaigner la surenchère.
L’alternance de ces deux partis est faussée par l’action constante de deux partis extrêmes : d’une part, la droite royaliste et bonapartiste qui garde, toujours, une force électorale appréciable et une puissance de propagande par la presse, suffisante pour pouvoir, à certaines passes difficiles, tenir la République en échec ; et, d’autre part, les partis extrêmes de gauche fomentant les passions populaires, ne craignant pas de les ameuter par une parade de promesses et de violences révolutionnaires.
Quand, par l’union de ces deux oppositions irréductibles, la République paraît chanceler, un rapprochement se produit entre les deux partis principaux : modérés et radicaux s’unissent et forment des ministères communs, de couleur un peu effacée, d’action un peu réduite, pratiquant la politique dite de « concentration ». Et le fait se renouvelle si fréquemment qu’il devient un système à son tour : la sécurité de cette position centrale est définie excellemment par un homme qui l’a, maintes fois, occupée, Raymond Poincaré :
A défaut de cette division en deux grands partis, qui ne s’est jamais produite en France, écrit-il non sans appuyer un peu, il serait possible de se figurer, entre les extrémités contraires, un seul parti central très large mais encore homogène, qui... travaillerait à la conciliation pratique de ces deux notions corrélatives.
C’est ce que l’homme d’État, qui cherchait dans cette formule la loi de son propre équilibre, devait appeler par la suite « l’union sacrée », « l’union nationale ». La « concentration » fournit à la République des délais qui, peu à peu, se prolongèrent jusqu’à obtenir le record de durée et d’autorité.
•wr^REYCiNET. LE MINISTÈRE Le président Grévy, libéré des craintes que lui M. DE JULES FERRY inspirait la forte personnalité de Gambetta, entreprit
de mener les affaires par le concours des hommes sur lesquels son choix s’était, d’avance, arrêté. Sur ses instances, l’ancien collaborateur de Gambetta au gouvernement de la Défense nationale, Freycinet, habitué à lui servir sa partie d’échecs, se montra prêt à recueillir la succession du tribun renversé. Freycinet était l’homme le plus capable de cette succession si le hasard ne l’avait porté au pouvoir en un temps où un grave incident extérieur, la complication provoquée par le soulèvement d’Arabi-Pacha, exigeait un règlement rapide et énergique de la difficulté égyptienne. Le nouveau président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, qui
était la finesse même, le secret, la souplesse ingénieuse, l’application, la distinction exquise, doué en outre d’une éloquence fascinatrice par son action insinuante et enchanteresse, paraissait pouvoir devenir le ministre des Affaires étrangères éminent de la troisième République ; s’il ne put y réussir, c’est qu’une certaine fermeté lui manquait. Diplomate qui veut toujours plaire, il ne sait pas dire non ; il consulte trop, prétend satisfaire trop de monde à la fois, écoute le vent et laisse passer l’heure, tout étonné que la force des choses ne se soit pas rendue aux excellentes raisons de
son inaction. Le fait est, qu’en ces matières secrètes, l’autorité ne s’acquiert que par le succès I les paroles y sont de peu. Freycinet, à peine entré au Quai d’Orsay, fut renversé au cours du débat sur les affaires d’Égypte, dans des conditions si pénibles que la France, après lui, dut assister, sans recours, à la perte totale de ses chances sur les bords du Nil et, partielle, de sa situation au canal de Suez. Clemenceau, partisan quand même du rapprochement anglo-français, ne le ménagea pas en cette circonstance, pas plus qu’il n’avait ménagé Jules Ferry et Gambetta.
Freycinet, éloigné pour quelque temps des affaires (juillet 1882), eut la sagesse de se cantonner, par la suite, de 1888 à 1893, dans un grand ministère administratif, le ministère de la Guerre, où son expérience et son patriotisme rendirent les plus grands services, et, chose curieuse, ce fut là qu’il couronna, par un grand acte diplomatique, sa vie politique heureuse : le rapprochement mihtaire franco-russe.
Un vieux républicain, Duclerc, accepta la mission de liquider l’affaire égyptienne; la France « reprit sa liberté d’action ». On eût pu trouver une formule plus adroite et plus efficace. Mais le désarroi général des affaires françaises et l’étrange incohérence des votes parlementaires portaient atteinte, dans cette phase pénible, au prestige de la jeune République.
Le Parlement et l’opinion sentirent cependant les suites funestes de ce désordre dont on n’avait pas de peine à deviner l’origine, et elles portèrent au ministère (février 1883-mars 1885) un homme qui n’avait pas toujours été un ami de Gambetta, mais autour duquel les gambettistes s’étaient ralliés : Jules Ferry. Jules Ferry faisait.