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DE FREYCINET

CONSERVATEURS ET OPPORTUNISTES

avec Freycinet, le plus frappant contraste : celui-ci tout souplesse, celui-là tout force ; l’un et l’autre poussant, parfois, jusqu’à l’excès leur qualité maîtresse : Freycinet comptant trop sur la persuasion. Ferry prétendant, trop souvent, enlever les solutions de haute lutte. L’incontestable supériorité de tels hommes, dans leurs aptitudes diverses, n’en démontre pas moins la valeur des concours qùe la République avait su déjà s’assurer dans le pays. De grandes choses allaient s’accomplir, par l’un, dans l’ordre de l’organisation publique, par l’autre, dans l’ordre des réalisations intérieures et de l’expansion extérieure.

Jules Ferry, Vosgien, homme de la frontière, comme nombre de ceux qui allaient compter dans les fastes de la République, vigoureux opposant sous l’Empire, apparaissait comme im véritable homme de gouvernement sous la République ; il se caractérisait, lui-même, en deux mots : « Quant à moi, je suis modéré de tradition et de tempérament ; mais, aussi, je suis un résolu. » Déjà il s’écait imposé à l’attention, sous les trois cabinets que Jules Grévy avait combinés pour barrer la route à Gambetta, — le cabinet Waddington, le premier cabinet Freycinet, dont il avait fait partie en qualité de ministre de l’Instruction publique, et le cabinet dont il avait, lui-même, assumé la présidence.

Deux ordres de mesures avaient déjà été prises et appliquées par lui avec une vigueur qui déchaîna, à la fois, haine et enthousiasme, la réforme de l’enseignement et les lois et décrets visant les congrégations. Les deux campagnes avaient, en fait, le même objet : assurer à l’État républicain la haute main sur la formation des générations nouvelles. Ce qui a été dit, ci-dessus, des mesures relatives aux congrégations peut s’appliquer à celles qui concernaient l’enseignement public. Jules Ferry est sincère quand il déclare avec insistance que l’ime et l’autre de ces entreprises ont im caractère défensif, quand il s’indigne du reproche qu’on lui fait de combattre la religion. Mais la polémique adverse était également sincère, les passions politiques charriant, tout ensemble, le bien et le mal. Les services que Jules Ferry rendit comme réorganisateur de l’enseignement sont, maintenant, hors de conteste ; nul ne peut nier que les grandes règles de la gratuité, de l’obligation et même de la laïcité de l’école primaire, ne s’imposassent ; elles réclamaient une volonté persévérante dans la décision et dans l’exécution. On ne peut nier non plus que l’heure était venue de compléter l’oeuvre de Guizot sur des bases plus larges et plus démocratiques. La refonte de l’enseignement secondaire, l’élargissement de l’enseignement supérieur, la fondation de l’enseignement secondaire des filles ont été de grandes choses accomplies à leur heure. Mais comment ne pas reconnaître aussi, qu’emporté par sa propre vigueur, son élan oratoire, sa véhé-

mence d’homme d’action, Jules Ferry n’ait dépassé la mesure et n’ait blessé sou*vent là où un Freycinet aurait caressé et séduit; on doit ajouter qu’il s’entoura, au ministère de l’Instruction publique, de spécialistes trop absolus, nourris dans la libre-pensée, et qui en devinrent les propagateurs dans l’Université, enlevant à celle-ci ce haut caractère d’impartialité et de respect qui est le premier devoir des maîtres de l’enfance et de la jeunesse. Tel fut, en somme, l’avis de Jules Ferry lui-même, si l’on se reporte aux déclarations qu’il fit plus tard, alors qu’il revenait sur ces jours pénibles et sur la nécessité qui s’était imposée à lui :

On vous dit : Prenez le texte de la loi et réduisez l’Église à l’obéissance !... Messiems, nous l’avons fait et sommes tout prêts à le faire quand cela sera nécessaire... Mais, ce n’est pas là un état normal, c’est un état de lutte et de combat... Je crois que l’on pourrait arriver à autre chose...

Et, aux tout derniers jours, dans le célèbre discours présidentiel au Sénat qui est un testament politique :

Notre république est ouverte à tous ; elle n’est la propriété d’aucune secte, d’auctm groupe, ce groupe fût-il celui des hommes qui l’ont fondée. Elle recueille tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté. Ce serait bien mal comprendre le grand mouvement de ralliement qui s’opère dans les masses profondes et qui, en dépit des incidents et des accidents, poursuit sa marche imperturbable, parce qu’ü est conduit par la force des choses et par les intérêts les plus élevés de la patrie.

Ce mouvement de ralHement, telle était la vraie entreprise du parti modéré, et ce mouvement, dont Jules Ferry était le chef, malgré la vivacité et la violence des polémiques, s’accomplissait dans le pays. Jules Ferry définissait la volonté d’action de son cabinet dans ces formules décisives : « Un gouvernement qui gouverne. » — « Avant tout, mettre de l’ordre dans la maison. »

Son président n’hésita pas à se saisir de ce problème de la révision, suspendu par la Constitution comme ime épée de Damoclès sur l’avenir de la République. En prenant une telle initiative, il se donnait le moyen de la limiter et d’en tourner la solution au bien de la République et du pays. Son projet consolida le Sénat en supprimant l’inamovibilité contraire au principe démocratique, en élargissant le collège électoral et en confirmant l’autorité de la Haute Assemblée en matière financière. Il coupa ainsi la campagne révisionniste et refoula dans le néant l’autre campagne retentissante : « Sus au Sénat ! »

Jules Ferry avait choisi, comme ministre de l’Intérieur, un jeune député ayant déjà figuré dans le cabinet de Gambetta et dont l’autorité naturelle, le mutisme voulu, parfois glacial, voilait un tempérament combatif, armé d’une éloquence impeccable, Waldeck-Rousseau. Breton, Waldeck-Rousseau avait hérité de son père, républicain de 1848 au cœur généreux, le souci des misères populaires.

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Ayant beaucoup travaillé, mûrement réfléchi, il avait pris en main, d’un geste discret, les réformes sociales et spécialement le problème tant agité, depuis Saint- Simon, de l’association. Un projet Dufaure avait été déposé, à ce sujet, devant le Parlement, mais, visant spécialement le statut des congrégations religieuses, n’avait pas abouti. Waldeck-Rousseau le transformant, le précisant, lui avait donné un tout autre caractère : il s’agissait, maintenant, d’en revenir au principe révolutionnaire de la « liberté du travail », en corrigeant l’erreur commise par la législation Chapelier qui, en appliquant lourdement im principe juste, avait interdit les associations et groupements professionnels. Waldeck-Rousseau, s’étant convaincu de la nécessité d’en venir à régulariser la situation des syndicats professionnels, avait saisi de ses vues le cabinet Jules Ferry. Celui-ci se rendit compte de l’opportunité de satisfaire et d’apaiser le peuple des travailleurs, le peuple de la démocratie, le peuple du suffrage universel, de lui prouver qu’il ne s’était pas trompé en faisant confiance à la République et de lui donner, en échange de son fidèle concours, les moyens de s’organiser par lui-même.

L’ensemble de la société ne peut, en effet, ni se désintéresser de la misère en quelque sorte automatique d’une partie considérable de ses membres, ni de l’oppression industrielle, ni des conflits du travail, grèves, chômage, lock-out, etc... En Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, dans la plupart des pays civihsés et chrétiens, le règlement de ces difficultés était abordé d’ores et déjà par une politique clairvoyante et équitable. En France même, sans parler des initiatives particulières, le parti catholique s’engageait, sous la direction d’hommes considérables, comme La Tour du Pin et de Mun, dans ces voies nouvelles. Pour échapper aux perspectives redoutables résultant d’une perpétuelle tension dans le monde du travail et pour parer, peut-être, à une révolution prolétaire à caractère international déjà menaçante, le mieux n’était-il pas de maintenir les travailleurs dans les cadres de l’ordre social existant, de leur offrir les moyens légaux de défendre leur propre cause, et de prendre en mains corporativement les intérêts de leurs professions en leur ouvrant même l’espoir d’obtenir, dans la paix, l’accession au bénéfice, au capital, à la propriété particulière et industrielle?

Tels furent les principes qui dictèrent les nouvelles propositions présentées au Parlement et que la ténacité et l’éloquence de Waldeck-Rousseau surent imposer aux lenteurs de la discussion et à l’hésitation du Sénat. On a dit, de la loi du 21 mars 1884, qu’elle était la plus importante du siècle; elle en serait, peut-être, la plus heureuse pour la paix sociale, si elle assurait à la masse des consommateurs les mêmes garanties qu’elle offre, si largement, au monde de la production.

Le cabinet Jules Ferry aborda, dans le même esprit de décision, le problème, mal posé, de la réforme de la magistrature. La loi Martin-Feuillée, tout en maintenant l’inamovibilité des magistrats, diminua leur nombre dans les tribunaux de première instance et dans les cours d’appel, ce qui permit d’assurer, au nouveau régime, un personnel judiciaire qui ne lui fût pas délibérément hostile.

Sous l’impulsion personnelle de son président, secondé par un autre Vosgien qui devait jouer un si grand rôle dans la sage pondération de la vie économique et sociale, le ministre de l’Agriculture Jules Méline, le cabinet prépara les mesures touchant à l’ensemble du problème industriel et agricole. Les traités de l’Empire à tendance hbre-échangiste avaient causé un trouble réel dans la production nationale et avaient contribué, sans nul doute, à ébranler le régime. Sous l’impulsion de Thiers, l’Assemblée nationale avait procédé à une première enquête qui avait été reprise ensuite par les Chambres. Jules Ferry et Jules Méline, présidents et rapporteurs des commissions du tarif des douanes, entrèrent en relation étroite, en ces circonstances, avec l’élite de la production dans tous les ordres de l’activité française. La France est un pays agricole : le plus grand des périls serait, pour elle, la désertion des campagnes. Les populations rurales ne sont déjà que trop attirées vers les villes : or, la crise agricole sévissait cruellement, alors que le blé n’atteignait même plus le prix de quinze francs au quintal. Sous les auspices de ces deux hommes d’Etat, que la vaste enquête entreprise avait éclairés, un accord intervint entre les représentants de l’agriculture et ceux de l’industrie ; et ainsi, le pays s’achemina vers l’équilibre économique, réalisé, après de longs débats, par la loi douanière du ii janvier 1892, qui devait assurer à la France l’éclatante prospérité de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle.

Mais rien ne pouvait être assuré pour le relèvement économique du pays, si le système des transports publics n’était consohdé pour de longues années. Le plan Freycinet, établi en 1879 pour faire face à cette nécessité urgente, avait paru, à l’épreuve, trop ambitieux : « Les nouvelles lignes dispersées dans des régions peu commerçantes étaient loin de couvrir leurs frais d’exploitation. » (Levasseur). Le mécontentement, causé par la crise économique de 1882, pouvait la transformer en crise politique. Deux systèmes étaient en présence : ressaisir pour l’Etat (au prix d’énormes indemnités) tout le réseau des chemins de fer et lui remettre le soin de construire la partie inachevée du plan Freycinet qui, assurément, n’était pas la plus avantageuse ; ou bien recourir à la compétence et au crédit des six compagnies existantes et leur transférer la charge en leur accordant, par contre, la prolongation de leur privilège, avec des garanties d’intérêts en cas de rendement

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déficitaire. La difficile négociation fut engagée par Raynal, ministre des Travaux publics et, après une lutte acharnée, où il eut pour principal adversaire Camille Pelletan, le système de l’entente avec les compagnies fut adopté par les Chambres : cet accord, les fameuses « lois scélérates » de 1883, ont assuré à la France une grande stabilité dans les modahtés des transports pendant la paix et une mobilisation impeccable aux temps de la grande guerre.

La confiance réciproque entre le gouvernement, le monde du travail et la démocratie se substituait ainsi à la suspicion ombrageuse qui avait été la tendance instinctive des régimes précédents. En politique, cette tendance se manifesta par la réforme municipale consacrée par la loi de 1884. La commune, pour la première fois, fut appelée à s’administrer elle-même. Dans la puissante centralisation napoléonienne, le principe de l’élection, étendu à toutes les administrations locales, permit enfin au citoyen français de respirer. Un conseil municipal élu au suffrage universel, un maire et ses adjoints élus par le conseil municipal, la pubhcité des séances, ces mesures, si

obstinément combattues par les derniers tenants du privilège, ont supprimé ces petites tyrannies locales quasi héréditaires, survivances attardées de l’ancien régime.

De ces dispositions hardies et souples à la fois, le bienfait ne tarda pas à paraître si naturel que l’origine en est, pour ainsi dire, oubliée ; elles remontent au ministère J. Ferry ; et c’est au moment où il les arrachait au Parlement et à l’opinion par une dépense extraordinaire d’autorité, de labeur et d’éloquence, qu’il adressait à un confident cette parole où respire le hautain mépris de la polémique atroce menée contre lui : « Nous pourrons faire, maintenant, de la politique modérée. »

La clairvoyance du grand homme d’Etat et sa vaillance exceptionnelle devaient être mises à l’épreuve par une plus haute et plus difficile réahsation : le premier

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