CHAPITRE XXI
DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION
Le Boulangisme. — Carnot. — Le Panama. Le ralliement. — Félix Faure. — Le cabinet Aiéline. — Uajfaire Dreyfus. — Avènement du parti radical. — Loubet, Waldeck-Rousseau, Combes. — De Fallières à Poincaré. — La guerre : de Viviani à Clemenceau.
A chute de Jules Ferry (30 mars 1885) tenait à plusieurs causes et à la coalition de plusieurs forces : l’opposition monarchique n’avait pas perdu tout espoir; la mort du comte de Chambord (24 août 1883) rétablissait l’unité du parti royaliste dont le comte de Paris devenait le chef reconnu, sauf par quelques « chevau-légers ». La mort du prince impérial avait accru les chances des royalistes par les dissensions entre les partisans du prince Jérôme et les partisans de son fils le prince Victor, celui-ci soutenu par l’impératrice Eugénie. Le parti radical, entraîné par la violence à froid de Clemenceau ; l’espèce d’impotence sénile où était tombé l’hôte de l’Élysée, livré à l’influence de Wilson qui avait introduit, dans les hautes sphères gouvernementales, une fade odeur de corruption ; la pusillanimité du parti modéré, qui s’était abandonné lui-même dans la triste journée parlementaire de Lang-Son ; la suscep-
tibilité patriotique blessée par une prétendue connivence des partisans de l’expansion coloniale avec Bismarck ; l’ambition d’une équipe encore jeune, mais qui, déjà hors de page, était d’avis que les chevronnés du parti républicain s’attardaient au pouvoir ; enfin, le grand mal des gouvernements populaires, Vinvidia democratica, tout s’était conjuré pour que la France républicaine se laissât porter vers des horizons nouveaux par son goût naturel pour le changement.
Le BOULANGISME. — CHUTE DE GRÉVY. Le résultat de ce fléchissement et
— ÉLECTION DE CARNOT lassitudc causée par des réalisa¬
tions sociales touchant à de nombreux intérêts particuliers, ne tarda pas à se produire : les années qui suivirent furent une époque d’agitation, de trouble et d’angoisse. Une suite de ministères de mince autorité passe au pouvoir. Le ministère Brisson, après avoir obtenu des Chambres le maintien des crédits du Tonkin refusés à J. Ferry, fait voter le scrutin de liste refusé à Gambetta, assure la réélection de Jules Grévy âgé de soixante-dix-neuf ans, et s’effondre (décembre 1885). Il avait présidé, avant de périr, aux plus mauvaises élections qu’eût connues la République : une majorité républicaine divisée prêtait le flanc à toutes les menées de l’intrigue et de l’ambition. Un cabinet Freycinet se laisse imposer, par le caprice de Clemenceau, un ministre de la Guerre, inconnu la veiUe et qui ne s’était guère distingué que par quelques incartades et traits d’indiscipline en Tunisie, le général Boulanger.
Ainsi se présenta la première grande crise de la troisième République, étrange magma de militarisme et d’opposition. Les chefs radicaux, Clemenceau, Naquet, Laguerre, qui l’avaient ouverte, croyaient en profiter pour abattre l’opportunisme ; Déroulède, Le Hérissé, Barrés l’aggravèrent au nom du patriotisme et de l’honneur ; les royalistes, amenés par l’éminence grise de Boulanger, le comte Dillon, y jetèrent des sommes immenses et ce qui leur restait d’influence par un calcul machiavélique qui, finalement, échoua. A ce parti révolutionnaire composite, qui s’intitulait : national, révisionniste, constituant, et dont les diverses fractions se mentaient sans se tromper les unes les autres, il ne manqua que ce qu’il croyait avoir trouvé : im chef.
Boulanger, avec une jolie figure à barbe blonde, un certain prestige de soldat et de cavalier, une séduction de partisan empressé et prometteur, était l’homme du monde le moins fait pour mener à bien une grande entreprise politique. Il manquait de connaissances, de décision, de sang-froid et, surtout, de vue sagace sur les hommes et sur les situations, n’étant guère inspiré que par une confiance
DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION
inouïe en son étoile. L’emballement d’une coterie ambitieuse et bruyante, d’rme presse gavée de subsides, et du gros peuple aveuglé par une propagande affolante, fit un dieu de cet aventurier. Une chanson le lança ; il conquit la popularité en crânant au cours d’un incident de frontière de second ordre, l’affaire Schnœbelé, en renforçant les troupes de l’Est, en clamant la revanche, en prenant certaines mesures de détail agréables aux soldats et, au cours d’une grève, en affectant de pactiser avec les ouvriers. Il joua son va-tout sur une carte truquée, en se réservant, d’ailleurs, quant au risque final. Les vieux répubhcains le jugèrent du premier coup d’œil. Jules Ferry le déshabilla d’un mot : « Saint-Arnaud de caféconcert » ; et ce fut d’une philosophie assez haute, ce duel de l’impopularité contre la popularité où la première l’emporta. Le ballon se dégonfla. Les radicaux Brisson, Floquet, Clemenceau lui-même, rallièrent le gros du parti.
Un cabinet Goblet, qui garda encore Boulanger au ministère de la Guerre, succéda au cabinet Freycinet. L’Elysée, où Grévy vieilHssait dans une demi-somnolence, finit par comprendre qu’il s’agissait, non seulement du sort de la République, mais du sien propre. Un cabinet Rouvier, franchement opportuniste et anti-boulangiste, se constituait avec l’appui du Sénat. Le général, débarqué du ministère, était nommé au commandement du 13® corps. Cependant le pays était en ébullition. Chaque élection partielle offrait au général la tentation politique de votes toujours croissants. Son départ pour Clermont-Ferrand devient l’occasion d’une manifestation monstre à la gare de Lyon : les employés de chemin de fer, les hommes à moustache, qu’ils appartiennent aux services publics, à la poHce, à l’armée même, s’attroupent. Le « Dieu le veut » populaire, c’est ; « Boulange, Boulange, Boulange ! »
Le comte de Paris, héritier de la dynastie, entraîné par les risqueurs de son parti, ponte sur le cheval noir. Il suit la folle inspiration des salons et des ruelles, pousse au « bélier », se jette à corps perdu dans le grand « dégoût collecteur ». Sur ces entrefaites, le scandale, manifestation fatale de ces brusques infections du corps social, éclate. Wilson est compromis dans une affaire de décorations. En vain, Rouvier s’efforce de faire écarter par la Chambre l’autorisation de poursuites. Le cabinet est en minorité. Grévy fait appel aux républicains de marque qu’il a luimême désunis, de Clemenceau à Waldeck-Rousseau : « Je l’ai vu, écrit celui-ci ; le pauvre homme m’a fait mal parce qu’il avait dépouillé avec moi toute attitude de convention et laissé paraître ses sentiments. Il est bien malheureux, d’un malheur dont je l’ai averti depuis longtemps. »
On se rend à Versailles. Jules Ferry est le candidat des modérés ; Freycinet et
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
Floquet se partagent, au premier tour, les voix des radicaux. La foule s’ameute dans Paris : on annonce la guerre civile si Jules Ferry est élu. Les modérés, une fois de plus, prennent peur. Clemenceau crie : « Je vote pour Carnot ! « Ce nom sort de l’ombre et de l’ume. Carnot, modéré, honnête homme, ministre des Finances appHqué, loyal et droit, d’im ferme courage, avait comme appui principal, dans une crise sans nom, son nom, l’un des plus grands de l’histoire républicaine. Il est élu, et, sur ce choix, la destinée se met à tourner (3 décembre 1887).
La politique de Carnot aura pour objet la restauration de la dignité publique et l’apaisement. Grévy se cloîtrait : Carnot sortira ; Grévy s’attardait : Carnot ira de l’avant. Grévy se cantonnait dans la politique du cabinet : Carnot ouvre les fenêtres sur le dehors. Au cours de sa présidence, l’alliance russe sera conclue et l’expansion coloniale prendra son essor. Cet honnête homme, de haute tradition, retrouvera, sous le fumier des polémiques d’im jour, les vraies racines de la France.
Au départ, l’allure est lente; l’impulsion nouvelle ne peut se transmettre que peu à peu. C’est l’heure des ministères effacés. Un vieux républicain, spécialisé aux Finances, Tirard, préside : il appelle auprès de lui Sarrien, qui lui sera comme un frère siamois radical, et puis Loubet, FaUières, Félix Faure : noms nouveaux et de grand avenir.
La crise boulangiste dure toujours. U adversaire (pour parler le langage de Barrés) attend son heure. Le général, non éligible, fait campagne ou laisse faire campagne dans les circonscriptions vacantes. Les voix s’accumulent sur son nom et créent une sorte de courant plébiscitaire. Lui-même a enfreint les règlements par démarches, lettres, etc. ; il est mis en non-activité par retrait d’emploi. Le voilà désormais livré à la politique. La campagne boulangiste, calquée sur celle du prince Louis-Napoléon (élections multiples, brochures, images, chansons, concours de tous les besogneux, de tous les emballés, même de braves cœurs et de bons esprits, un Barrés s’y laisse prendre), triomphe dans l’élection du Nord, où le général recueille près de 180000 voix (15 avril 1888). Le cabinet Tirard, impuissant, a donné sa démission, le 30 mars. Un cabinet Floquet, avec Freycinet, Goblet, Lockroy, Léon Bourgeois, sous-secrétaire d’Etat (concentration à gauche), est mis sur pied