CARNOT
(D’après une eau-forte d’Ardail).
garnison de Paris était consignée. Au 2 Décembre, on s’était assuré des chefs.
Floquet, avant de disparaître, faisait voter le scrutin d’arrondissement avec, pour corollaires, la déclaration de candidature et l’interdiction des candidatures multiples : c’était la fin de la campagne plébiscitaire. Floquet tombe. Tirard forme le nouveau cabinet avec Rouvier, Spuller, les vieux gambettistes, et un homme d’attaque, Constans. On décide des poursuites contre Boulanger et son comité, devant le Sénat érigé en Haute Cour. L’issue n’est pas douteuse. Boulanger qui, déjà une première fois, avait, sur une alerte, gagné Bruxelles, se dérobe. Constans l’a manœuvré d’un habile coup de police. Il fuit en Belgique, puis en Angleterre, (avril 1889). Un roman d’amour achève cet extraordinaire roman d’aventure : Mme de Bonnemain l’accompagne dans sa fuite. En 1891, elle meurt et le général se tue sur sa tombe, à Ixelles.
Nouvelle crise : Après le départ de Boulanger, le calme se rétablit.
LE PANAMA. L’Exposition s’ouvrit : la République, ayant à sa tête un
Carnot, invitait le monde à célébrer le triomphe des principes de 1789. Le siècle, du
moins en France, prenait un sens. Au sortir du désordre, l’ordre, désormais séculaire, se magnifiait lui-même. Quatorze mille maires, représentant les principales
DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION
familles communales françaises, furent invités à un grand banquet. Carnot célébrait, dans une parole d’honnête homme, « la droiture de ce grand peuple de France qu’on peut abuser une heure, mais qui sait se retrouver et faire entendre sa voix souveraine ». La Chambre était en fin de législature. Le pays allait faire connaître son sentiment sur les passions qui avaient paru le troubler.
Aux élections générales (22 septembre 1889), Boulanger et les partis qui s’étaient engagés derrière lui étaient battus à plate couture. Une nouvelle génération commenmençait à se faire place. Deux faits considérables furent le résultat le plus clair de la crise boulangiste : d’une part, une fraction de la droite, écœurée du rôle qu’on lui a fait jouer dans l’aventure, se détache du royalisme et cherche la formule qui l’introduira dans le régime établi et consacré. Dès novembre 1886, un député éloquent, bonapartiste désabusé, Raoul Duval, avait dit à la Chambre :
La plus grande faute que la France pourrait commettre serait de faire croire qu’elle considère la République comme im incident transitoire. — Et sur l’interruption : « — Quelle République ? — La République tout simplement. Elle n’appartient à aucun ; elle est à tout le monde, elle est à vous si vous voulez y prendre place... »
Le pape Léon XIII allait, bientôt, dégager la formule du « ralliement », à laquelle le gambettiste SpuUer répondrait, un peu plus tard, par celle de « l’esprit nouveau ».
D’autre part, une fraction importante du parti républicain, celle qui a le plus le sens de l’avenir, jugeant que la question du régime est hors de cause, tend à se consacrer à l’étude des questions sociales. Au début de la législature, une équipe de jeunes députés, abordant presque simultanément la vie politique, Poincaré, Deschanel, Jaurès, Millerand, Hanotaux, signait une proposition invitant la Chambre à consacrer une séance par semaine à l’étude de ces questions. Autre signe des temps : la jeune Répubhque prenait position entre le capital et le travail pour adoucir l’exigence du premier, canaliser Vambitus du second. Conformément à la formule du président Carnot, elle cherchait, en tout, l’apaisement. De droite et de gauche elle se met en garde contre la secte.
Les partis révolutionnaires, des deux côtés, s’alarment. Il leur coûte de se voir arracher l’arme sociale dont ils se servent comme d’une surenchère. Par opposition contre la méthode progressiste, ils multiplient désespérément les campagnes de violence et les coups de main. Le i®^ mai 1890 est le premier des « i®^ mai » prescrit par le Congrès international ouvrier ; mais Constans, par un usage savant de son autorité, maintient l’ordre ; et ce fut ime journée « où il y eut beaucoup de poudre aux yeux et de poussière dans la rue ». L’empereur Guillaume essaye de s’emparer du mouvement en convoquant, à Berlin, une conférence internationale.
consacrée à l’étude des questions ouvrières : ce n’est qu’un feu de paille. Le plus grand gâcheur de l’histoire, dès son premier geste, — qui, en plus, écartait Bismarck, — donnait sa mesure.
Cependant, un certain trouble des esprits fera encore longtemps obstacle, en France, à une volonté d’union que tant de raisons imposaient. Il reste, dans la masse du pays, quelque chose d’insatisfait. Une querelle nouvelle a pris à partie le Parlement au cours de la campagne révisionniste et, se rattachant à celle-ci, va se prolonger jusqu’à la campagne anti-sémite et à l’affaire Dreyfus : c’est « l’affaire »
de Panama à laquelle se rattachent d’autres scandales, « l’affaire » des chemins de fer du Sud, etc., et autres (( affaires »
dont le détail est indigne de l’histoire.
Ferdinand de Lesseps, après la réussite si longtemps incertaine du canal de Suez, avait été sollicité de donner l’appui de son grand nom à diverses entreprises importantes. Son admirable génie constructeur et son grand optimisme naturellement planétaires, s’étaient prononcés pour le canal de Panama. Peut-être son plus grand tort fut-il, comme Napoléon III lors de la guerre du Mexique, de ne pas faire place, dès le début, aux capitaux et aux ingénieurs américains. Le percement de l’isthme fut mis à l’étude en mai 1876 ; le canal devait être sans écluses : il s’agissait d’une énorme tranchée dans le massif de la Culebra, motivant un immense déploiement de main-d’œuvre et d’argent, sans parler du temps. Les devis prévoyaient plus d’un milliard : il eût fallu prévoir au moins 3 milliards. Après dix ans d’un travail très dispendieux et où le gaspillage n’avait pas manqué, on était à bout de capitaux. Toujours avec l’idée de faire, de l’entreprise, une œuvre uniquement française, on s’efforça d’entraîner les souscripteurs qui commençaient à se décourager. Mais, comment les tenir en haleine et en confiance? On crut devoir
LES TROUBLES A PARIS LE I^r MAI 189O
(D’après un dessin de V Illustration.)
DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION
demander au Parlement l’autorisation de lancer un emprunt à lots destiné à assurer les ressources. Le succès dépendrait d’un effort de publicité s’appuyant sur le vote du Parlement. Mais la publicité, c’est la presse. La presse touche au Parlement, qui touche à la presse. La campagne révisionniste antiparlementaire, le boulangisme mourant et toutes les ambitions que désespérait sa chute firent bloc contre les hommes, plus ou moins mêlés à la fois à la poHtique, à la presse, à la pubUcité, à la banque ; ce peuple d’hommes d’affaires, qui oscille des bureaux de rédaction aux couloirs de la Chambre et parfois au cabinet du juge d’instruction, les de Reinach, Alton, Cornélius Herz, se targuaient de leur famiharité avec les directeurs de journaux, les rapporteurs de commission; des parlementaires influents, même des ministres, ouvrirent l’oreille aux tentations, commirent des imprudences : les voilà tous pêle-mêle sur la sellette. Les plus compromis passèrent à l’étranger où des interventions occultes les protégèrent. Des Baïhaut, des Sans-Leroy furent condamnés. Des hommes en vue ne purent nier certaines tractations et famiUarités difficilement explicables. Une liste de cent quatre « chéquards » circula, dont on n’a pu, jusqu’ici, identifier exactement tous les noms. Lesseps, son fils Charles de Lesseps, Cottu, furent accusés de corruption et condamnés ; ils étaient surtout des victimes.
Le scandale, qui ne rendait pas l’argent, hâta, malheureusement, la chute de l’entreprise française. Les victimes furent les souscripteurs, l’épargne, puis Ferdinand de Lesseps — dont le renom et l’honorabilité ne planèrent qu’après sa mort audessus de la boue dont s’étaient éclaboussés les exploiteurs de sa gloire. L’entreprise, arrêtée au moment où elle touchait au but, ne fut ni estimée à sa valeur subsistante, ni défendue. La politique n’eut pas le courage de protéger l’œuvre en voie d’achèvement, pas plus qu’elle n’avait défendu les capitaux des petits souscripteurs, au nom desquels elle s’était si bruyamment agitée. Le gouvernement refusa aux actionnaires le concours d’honnêtes gens, prêts à s’occuper de leur cause, et on finit par céder aux Etats-Unis, pour une somme infime, les travaux immenses déjà exécutés et l’œuvre magnifique qui devait changer la face de la planète. Le tumulte du Panama dévoila une des plaies du régime, l’action non contrôlée d’une certaine presse dans les gouvernements d’opinion. Après avoir fait payer cher sa publicité, elle se sent prise d’une crise de vertu et crie au scandale. Le problème est loin d’être résolu ; nous le retrouverons, plus énigmatique et plus redoutable, dans les crises qui vont se succéder.
Carnot procédait à la liquidation du boulangisme, par le seul moyen que la Constitution laisse au président de la République, le choix du haut personnel minis-
tériel. La Chambre de 1889 est remplacée par une Chambre de majorité plus stable et de sens plus averti. Avec elle, on évoluera vers un nouveau groupement des forces républicaines, où le parti gambettiste, ayant perdu certains de ses éléments vieillis ou compromis, se transforme en « parti modéré » et se rapproche d’un « parti radical » un peu détendu et glissant vers la concentration. Freycinet, qui présidera à cette nouvelle combinaison des forces, de mars 1890 à février 1892, s’associe Ribot, modéré transigeant, et Léon Bourgeois, radical de gouvernement. Mieux assis au pouvoir, ce cabinet préside à la reprise de l’action coloniale, Eugène Etienne étant
sous-secrétaire d’Etat aux Colonies. L’élection de Casimir-Périer à la présidence du budget marque la première ascension des « jeunes ».
Le fait le plus considérable de cette période encore hésitante, c’est la manifestation du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et de Carthage, et qui, depuis plusieurs années déjà, avait travaillé avec Jules Ferry et le gouvernement à l’extension de l’influence française en Afrique. Comme « Africain » et comme Français, il sonne le «ralliement ». Le 10 novembre 1890, il porte un toast à la marine française et s’exprime en ces termes :
Quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, quand la forme d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le déclarait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées..., le moment vient de déclarer l’épreuve faite et de sacrifier ce que la conscience et l’honneur ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie...
Cette manifestation solennelle répondait à la pensée de Léon XIII, ainsi que le grand pape devait le confirmer par une série d’actes pontificaux et par sa lettre aux cardinaux français du 3 mai 1892 :
Lorsque, dans ime société, il existe un pouvoir constitué et établi, le bien commun se trouve attaché à ce pouvoir et l’on doit raisonnablement se grouper autour de lui. C’est pour ces motifs et dans ce sens que nous avons dit déjà et répétons aux cathohques français ; Acceptez la Répubhque, c’est-à-dire le pouvoir constitué et tel qu’il existe : respeaez-le, soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir émanant de Dieu.