‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 106 sur 186 · L’ENFANT TRANCHE LA TÊTE DE SON PARATRE · texte numérisé non relu

L’ENFANT TRANCHE LA TÊTE DE SON PARATRE

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

les soupçons qui pourraient l’assaillir, elle fait embaumer la chétive dépouille et la lui envoie. Celui-ci l’enferme dans une petite châsse d’or fin, dont il ne se sépare plus.

La passion qui remplit ces cœurs ardents et tendres n’est pas l’amour subtil et verbeux qui s’épanouit en brillantes images dans les strophes des troubadours, ou s’analyse curieusement dans les monologues des romans antiques ; c’est l’amour tout simple, qui s’empare tyranniquement des âmes pour les ravir ou les torturer, et les rend capables de tous les sacrifices : l’héroïne du Fresne , autre Griselidis, prépare de ses mains le lit de la rivale que son mari lui préfère ; de même Guildeluec entre au couvent pour céder la place à celle qui, innocemment, s’est emparée du cœur d’Ëliduc. Dans les Deux Amants , un jeune bachelier, pour conquérir son amie, s’engage à la porter sur ses épaules, jusqu’au sommet d’une montagne : enivré de délices, il refuse de déposer son cher fardeau pour boire le philtre qui ranimerait ses forces. Il succombe d’épuisement, et elle de douleur, à côté de lui.

Ces histoires, naïvement sentimentales ou grossièrement mélodramatiques, comme les contes populaires, où elles se retrouvent presque toutes, eussent beaucoup perdu à être enjolivées : elles ont heureusement trouvé en Marie de France l’interprète qui leur convenait le mieux. Il y a, dans les vers de notre plus ancienne poétesse, très peu d’art, mais beaucoup d’instinctive sensibilité; bien qu’elle écrive pour le monde élégant qui fit le succès de Chrétien de Troyes, elle ne sacrifia guère à la mode; des procédés de l’art courtois, descriptions, monologues, elle use à peine ; il lui suffit, pour peindre un objet, de quelques traits rapides et vifs ; ses personnages épanchent tout leur cœur en quelques paroles naïves ; son style fluide et gracile est pur de toute rhétorique ; ce n’est qu’un mince filet d’eau, mais cette eau est limpide et rafraîchissante.

La légende de tristan. les poèmes C’est une passion non moins intense de béroul et de thomas et fatale qui fait le fond des poèmes sur

Tristan ; mais elle y est traitée avec plus d’art et de force. Le fait divers touchant, l’anecdote élégiaque s’y transforment en un drame puissamment noué, aux captivantes péripéties. En voici le scénario.

HISTOIRE DES LETTRES

LE GÉANT MORHOUT.

La légende Tristan, dont la naissance s’entoure de circonstances trade tristan giques, est neveu de Marke, roi de Cornouailles, qui le chérit tendrement. Il délivre le pays du honteux tribut auquel il était asservi et tue le

terrible géant Morhout, prince d’Irlande, qui venait le réclamer. Blessé par l’épée empoisonnée de son adversaire, presque mourant, il se fait déposer sur une petite barque sans rames et sans voiles, n’emportant que sa harpe ; le vent le pousse vers les côtes d’Irlande ; se faisant passer pour un jongleur, il est accueilli dans le palais du roi et guéri par Iseut, fille de celui-ci et nièce de Morhout. Il rentre en Cornouailles, où il est reçu triomphalement.

Marke déclare qu’il renonce à se marier pour lui assurer son héritage. Mais les barons murmurent contre cette décision. Le roi cède en apparence à leurs prières ; mais il n’épousera, dit-il, que la femme à qui appartient un cheveu d’or qu’une hirondelle vient de déposer sur la fenêtre du château. Tristan entreprend cette aventureuse quête ; cette fois encore la tempête le pousse vers les côtes d’Irlande; il délivre le pays d’un monstre qui l’infestait, conquiert ainsi la fille du roi, promise au vainqueur, qui est précisément celle qu’il cherche, et demande sa main pour son oncle. Iseut reconnaît en lui le meurtrier de Morhout et tente de le tuer; mais Tristan l’apaise par de douces paroles et l’emmène. Au cours de la traversée, il boit avec elle, par une fatale erreur, un philtre préparé par la reine pour les futurs époux, et dont la vertu était telle que ceux qui le buvaient ensemble devaient s’aimer à jamais. Les deux jeunes gens s’abandonnent à leur passion ; longtemps ils réussissent à la dérober à Marke, aveuglé par son amour pour Tristan et la reine ; mais enfin ils tombent dans les embûches que leur tendent des jaloux, aidés par un nain perfide. Marke condamne à >

> > r r ILS MENENT UNE VIE

mort son neveu, et réserve l’épouse coupable à un pire misérable.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

supplice. Mais Tristan réussit à s’échapper et à délivrer Iseut, qu’il emmène dans la grande forêt ; seuls, épiés, traqués, ils y mènent durant trois ans une vie misérable, alimentée par la chasse. Les prières d’un ermite décident enfin Iseut à rejoindre Marke ; Tristan, quoique banni, réussit à la revoir plusieurs fois en secret. Enfin il s’exile, résolu à l’oublier ; mais le souvenir d’Iseut le poursuit ; en vain il épouse la sœur de son compagnon d’armes, Kaherdin, parce qu’elle porte le même nom, il ne peut se résoudre à être vraiment le mari d’Iseut aux Blanches Mains, et à renoncer à Iseut la Blonde, qu’il rejoint une fois de plus, déguisé en fou. Un jour qu’il accompagnait son beau-frère dans une équipée amoureuse, il est blessé d’une arme empoisonnée : seule Iseut la Blonde peut le guérir. Kaherdin consent à lui porter ce suprême appel. S’il la ramène, il arborera une voile blanche ; sinon, une voile noire. Le vaisseau apparaît enfin, portant une voile blanche. Mais Iseut aux Blanches Mains, qui avait surpris le secret, dit à Tristan que la voile est noire. Le héros, qui avait jusque-là retenu sa vie, se retourne vers la muraille et expire. Son amante s’étend auprès de lui et meurt sur son corps. Marke apprend, en même temps que leur mort, la cause de leur irrésistible amour ; il les fait enterrer et plante sur leurs tombes des arbres dont les rameaux s’entre-croisent et qui repoussent, plus vigoureux, quand on les a coupés.

Ainsi ces deux êtres, que tout séparait, qui ne pouvaient, s’ils se rencontraient, que se haïr, sont, à deux reprises, rapprochés par la fatalité, qui les condamne à s’aimer. C’est elle qui leur verse le philtre — que le poète croie à sa vertu ou qu’il n’y voie qu’un symbole de la toute-puissance de l’amour, peu importe, — ce « poison » qui les prédestine à des délices et à des souffrances inouïes ; ils peuvent, à la face du ciel, se proclamer innocents, et Tristan osera affronter le jugement de Dieu. Le remords ne trouve donc dans leur âme aucune place. Ils souffrent néanmoins, parce qu’ils se sentent attachés par mille liens à celui qu’ils trahissent et outragent (et c’est la plus heureuse invention du poète), l’un par le mariage, l’autre par le sang, la vassalité, la reconnaissance. Épuisant toutes les formes de la douleur, ils souffrent successivement de la peur, de la honte, de la séparation, de la jalousie, qui en est la conséquence. Après avoir traversé cette série de tourments logiquement enchaînés, il ne leur reste plus qu’à mourir l’un par l’autre, absous par la volontaire acceptation du sacrifice.

LITTÉRATURE, T. I

Dans la progression logique de Faction, dans la persistance des caractères, que la sécheresse de cette analyse n’a pu mettre complètement en relief, il est impossible de ne voir qu’une combinaison fortuite, un chapelet de lais ayant d’abord vécu d’une vie indépendante. Cette chaîne n’a pu être forgée que par un poète conscient de son but et maître de ses moyens. De ce poète dont l’œuvre, perdue tout entière, a été exhumée du fatras de ses imitations par une critique merveilleusement ingénieuse et sagace (i), nous voudrions savoir en quels lieux, en quels temps il vécut. On ne peut malheureusement former à ce sujet que des hypothèses plus ou moins plausibles. De la peinture des mœurs, incultes et presque sauvages, de certains traits d’inutile cruauté, froidement rapportés, on a pu conclure qu’il vivait à une époque fort reculée, encore tout imprégnée de barbarie. Cette conclusion ne s’impose pas, car il peut n’y avoir, dans l’affectation d’archaïsme, qu’un procédé littéraire, qu’ont employé aussi les auteurs de chansons de geste relativement récentes. Celui-là n’était certes pas dénué de culture, car il connaît et exploite habilement certaines légendes antiques, celles de Thésée et de Midas par exemple. Il était sûrement originaire du monde celtique, dont il connaît toutes les parties : l’action voyage de la Cornouaille en Irlande et en Armorique, et c’est à la Cornouaille que se réfèrent les indications topographiques les plus exactes et les plus nombreuses. On ne se trompera donc guère en admettant qu’il vivait dans le Sud-ouest de l’Angleterre vers le milieu du douzième siècle, ou quelque peu auparavant.

De son œuvre, qui avait obtenu un immense succès, nous savons qu’il avait été fait, dans la seconde moitié de ce siècle, quatre imitations au moins. De ces quatre poèmes, deux, ceux de Chrétien de Troyes et de La Chèvre, se sont perdus sans laisser de traces : de celui de Béroul et de son continuateur, il reste environ quatre mille cinq cents vers ; de celui de Thomas, nous avons huit fragments épars, dont quelques-uns très gravement altérés. Ces restes sont suffisants toutefois pour nous permettre d’apprécier le talent des deux auteurs et nous éclairer sur les fins qu’ils s’étaient proposées.

Les poèmes de béroul Béroul, qui écrivait en Normandie vers 1160, et et de thomas l’anonyme qui continua son œuvre une trentaine d’années plus tard, ne sont pas des poètes raffinés : leur style est rude et embarrassé, mais ils ont de l’énergie et une verve puissante, volontiers bouffonne : ce sont des

(i) J. Bédier, le Roman de Tristan, par Thomas, poème du douzième siècle (Société des Anciens textes français), Introduction.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

scènes grossièrement comiques que celles où Tristan, déguisé en lépreux, se vante à Marke lui-même, qui le croit fou, de ses relations avec la reine, et embourbe dans la vase ses trois ennemis. Ils décrivent avec précision les aspects du monde extérieur

et les attitudes des personnages, mais la peinture des sentiments ne les intéresse guère : pour eux Tristan et Iseut sont innocentés par la vertu du philtre; ils peuvent donc aller, pour se justifier, jusqu’au faux serment. Le pauvre roi Marke est cruellement bafoué. Ce curieux ouvrage, maladroit et vigoureux, est, de tous les romans bretons, celui qui se rapproche le plus des chansons de geste.

Thomas, qui écrivait en Angleterre, peu avant 1170, probablement à la cour de Henri II, est aux antipodes de Béroul : poète délicat et raffiné, il atténue la barbarie de la légende, dont il rapetisse, en les modernisant, les personnages ; dans le récit des événements il est souvent gauche ; ses inventions sont médiocres : une intrigue d’amour entre Kaherdin et la suivante Brangien ne saurait guère nous toucher, et Tristan, faisant fabriquer une effigie d’Iseut qu’il va tour à tour honnir et adorer, nous paraît quelque peu ridicule. Ce qui intéresse Thomas, ce sont les conflits de sentiments, les problèmes psychologiques. Il développe avec complaisance les monologues où les personnages pèsent le pour et le contre, essayent de débrouiller l’écheveau de pensées contradictoires : Tristan, éloigné d’Iseut, persuadé qu’elle l’a oublié, a-t-il le droit d’épouser une autre femme ? Des trois personnages du drame, quel est celui qui souffre le plus? Voilà les questions qu’il se pose et traite avec une subtilité parfois fatigante : mais il y a dans son style de l’émotion et du charme ; elle est vraiment pathétique, cette scène finale où il nous montre l’esquif d’Iseut, qui accourt auprès du héros expirant, d’abord ballotté par la tempête, puis retenu par le calme en face du rivage; et il y a une grâce infinie dans les vers où il prend congé des amants auxquels il dédie son œuvre, dont il a essayé, par ses

récits, par ses réflexions, d’adoucir les peines : l’esquif d’iseut.

Thomas termine ici son écrit ; il y salue tous les amants, ceux qui sont dans la peine et ceux qui sont heureux, les mécontents et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous ceux enfin qui entendront ces vers... Puissent-ils y trouver consolation contre l’inconstance, contre l’injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les maux d’amour !

HISTOIRE DES LETTRES

La simplicité de l’action, l’étude nuancée des caractères, qui donnent à son ouvrage l’attrait d’une œuvre classique, sont, dans les romans bretons, des qualités très rares, le nombre et la succession des aventures y étant uniquement réglés par le caprice du poète, les caractères modelés sur un type traditionnel ou sur un idéal immuable et tout de convention. Ces qualités, aucun de nos conteurs ne paraît en avoir senti le prix, pas même celui qui, dès le moyen âge, a passé pour leur maître à tous. Chrétien de Troyes (i).

Les romans de chré- L’action est, chez Chrétien, fort négligée : dans tien de troyes Cligès , l’histoire du héros est précédée de celle de

ses parents et ce prologue forme le tiers de l’ouvrage; dans Yvain il y a deux actions principales, dont l’une se passerait fort bien de l’autre ; dans Erec , la « Joie de la Cour » forme un hors-d’œuvre bizarre et incohérent qui occupe le sixième de l’ensemble. Les dix mille vers du Perceval ne suffisent pas à nous faire comprendre où le poète veut nous conduire, à qui il prétend nous intéresser. Ils ne se comptent pas, les épisodes qui pourraient disparaître sans dommage, les personnages qui, après avoir longtemps occupé la scène, s’éclipsent brusquement pour ne plus reparaître. Ces maladresses sont mal compensées par de petites roueries dont la puérilité fait sourire, celle par exemple qui consiste à ne nous révéler le nom d’un personnage que longtemps après son apparition. Tous ces romans ne sont en somme qu’une succession d’épisodes, souvent fort agréables, mais très mal rattachés entre eux.

Une peinture approfondie des caractères est difficilement conciliable avec une action aussi lâche. Chrétien était pourtant aussi curieux de psychologie qu’on pouvait l’être à son époque; mais les états d’âme qu’il décrit sont trop étroitement dépendants de la mode, les problèmes qu’il soulève posés d’une façon trop indécise ou trop gauche pour faire sur nous grande impression. Ce qu’il a voulu nous donner dans le Lancelot , dont la « matière » et « l’esprit » lui avaient été fournis par Marie de Champagne, c’est évidemment le code de l’amour courtois, dont le premier article

(i) Chrétien débuta vers 1160 par des traductions d’Ovide qui sont perdues, sauf Philomela, et un poème sur Tristan également perdu (voy. plus haut, p. 276, et 290). Il composa, entre cette date et 1180, cinq romans arthuriens, Érec, Cligès (récit oriental rattaché artificiellement au cycle d’Arthur), Lancelot ou le Chevalier à la Charrette, Yvain ou le Chevalier au Lion, Perceval, et peut-être un roman d’aventures, Guillaume d’Angleterre. Le Lancelot a été composé vers 1165, pour Marie, comtesse de Champagne; le Perceval, un peu plus tard, pour Philippe d’Alsace, comte de Flandre; le premier de ces poèmes, resté incomplet, fut achevé par Godefroi de Lagny ; le Perceval, également inachevé, a reçu plusieurs continuations. (Voy. plus loin, p. 359.)

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

est que l’amant doit tout sacrifier à la possession de celle qu’il aime et s’incliner devant ses moindres caprices. Lancelot a un instant hésité à monter sur la charrette infamante pour rejoindre Guenièvre et de cette hésitation il sera longuement puni ; mais Guenièvre ne songe à la lui reprocher que vers la fin du roman, et les rigueurs dont elle l’accable restent pour nous, jusqu’à ce moment, mystérieuses ; lui-même, au reste, absorbé dans son rêve amoureux, ne paraît nullement souffrir de la honte dont il s’est couvert, ce qui atténue singulièrement son mérite.

Le véritable sujet d ’Erec et & Y vain n’apparaît pas plus clairement. Ërec, qui a épousé par amour une jeune fille pauvre, s’oublie dans les délices de la lune de miel et compromet, par une inaction prolongée, sa réputation de vaillance ; Ënide en souffre et le lui laisse voir, pourtant bien discrètement et malgré elle : il la punit en l’entraînant à sa suite dans une série de périlleuses équipées où il la traite moins en épouse qu’en esclave, jusqu’au jour où, touché de son dévouement et de son abnégation, il lui rend son amour. Quel est le motif qui le détermine? Veut-il faire comprendre à Ënide qu’une femme ne doit pas se permettre de juger la conduite de son mari? Ou se figure-t-il qu’elle ne l’aime plus et qu’elle a voulu, en le replongeant dans le tourbillon des aventures, se débarrasser de. lui ? Nous n’en savons rien et sa dureté nous paraît aussi absurde que révoltante.

Yvain a été agréé comme époux par la veuve du chevalier qu’il venait de tuer. Plus soucieux de sa gloire qu’Ërec, il reprend aussitôt le cours de ses chevauchées, non sans avoir promis à sa jeune femme qu’il lui reviendra avant un an ; entraîné par sa passion d’aventures, il oublie sa promesse ; Laudine se détourne de lui ; son remords va jusqu’à le rendre fou, et il ne rentre en grâce qu’après avoir accompli d’innombrables prouesses. Mais si sa folie prouve son amour, il n’en est pas de même des innombrables travaux qu’il entreprend et qui pourraient se prolonger sans toucher Laudine ni nous-mêmes; ce qui nous intéresserait davantage, ce serait de connaître ses sentiments, de connaître surtout ceux de l’épouse dédaignée et de savoir dans quelle mesure elle souffre du châtiment qu’elle inflige. Or, placée dans la même situation qu’Ërec, elle n’est pas moins impassible et impénétrable. Au reste, a-t-elle bien le droit d’être si sévère, cette veuve qui a si vite oublié son mari dans les bras même du meurtrier? Ce thème de la veuve aisément consolée, traité avec une grâce et une ironie légères, formait-il une

LE MARIAGE D’ÉREC.

HISTOIRE DES LETTRES

préface bien naturelle aux graves enseignements que nous donne la seconde partie du roman ? Et qu’a voulu en somme le poète ? Railler l’inconstance de la femme ou avertir l’homme qu’il doit prendre le mariage au sérieux ?

La peinture de l’amour Ce qui, en revanche, intéresse passionnément le style Chrétien, c’est la peinture de l’amour et tout parti¬

culièrement de l’amour naissant, de l’émoi qu’il suscite dans un cœur qu’il envahit pour la première fois : voilà ce que Chrétien analyse curieusement, avec des reprises et des retouches où s’accusent, non sans quelque naïveté, les scrupules de l’observateur et les tourments du styliste. De ces descriptions de nuits d’angoisse, de ces monologues bourrés de scolastiques subtilités et de fatigantes répétitions, nous avions déjà des ébauches dans les romans antiques ; mais Chrétien est autrement raffiné que les auteurs d’Ënéas et de Troie : dans l’art de balancer les antithèses, d’entre-choquer les concetti, il atteint du premier coup à la maîtrise d’un Voiture ou d’un Marino. Montrons-le par quelques exemples.

Dans la première partie de Cligès , la future mère du héros, Soredamors, fière de sa beauté et jusque-là dédaigneuse, a vu Alexandre, et

SOREDAMORS ET ALEXANDRE.

Amour l’a frappée de son dard, droit au cœur

Elle accuse de trahison ses yeux et dit : « Yeux, vous m’avez trahie ; par vous, mon cœur, jusque-là fidèle, m’a prise en haine... Ce que j’ai vu me fâche.. Me fâche? Non point, mais me plaît. Ne puis-je donc maîtriser mes yeux et les faire regarder où il me plaît?... Si la beauté d’Alexandre attire mes yeux, dirai-je pour cela que je l’aime? Non, car on n’aime point par les yeux. Quel tort me font les miens s’ils regardent ce que je veux? Dois-je les en blâmer? Non certes. Qui donc blâmerai-je? Moi-même, qui en ai la garde. C’est donc mon cœur qui me fait souffrir... Souffrir? Par ma foi, je suis donc folle, puisque, d’accord avec lui, je veux ce qui me torture ! »

Alexandre, de son côté, n’a pas été épargné par le cruel archer. Il le constate, lui, sans tant de façons, mais il éprouve le besoin de nous expliquer comment la chose s’est faite. Le dard qui l’a frappé a passé par les yeux qui, chose étrange, ne portent aucune trace de cette blessure et n’en éprouvent aucune douleur; il a

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII" SIÈCLE

pénétré jusqu’au cœur, qui n’en souffre pas davantage. Et ce qui l’intéresse, lui aussi, c’est de savoir qui, en cette affaire, a le plus de torts :

Je croyais avoir trois amis, mon cœur et mes yeux ; mais ils me haïssent, ce me semble. Où trouverai-je des amis, puisqu’ils me sont ennemis, ces trois serviteurs qui sont à moi et pourtant me tuent ? Ils ont vraiment en moi trop de confiance, puisqu’ils font leur volonté sans se soucier de la mienne. On a bien raison de dire que la faiblesse du maître finit par gâter les meilleurs serviteurs. Maintenant je vous reparlerai du dard et vous dirai comment il est fait... Mais je crains bien de ne pouvoir vous en dire assez, si riche en est la façon...

Suit un parallèle, dont la subtilité défie l’analyse, entre les beautés de Soredamors et les différentes parties de la flèche, la coche, les pennons, etc.. Ici évidemment le poète oublie que c’est son personnage qui parle : il s’adresse directement à ses auditeurs et s’abandonne au plaisir de les éblouir.

Mais ce n’est pas tout encore : bientôt c’est Cligès et Fenice qui tomberont sous les coups de l’amour et ce seront de nouvelles lamentations, de nouvelles pointes sur l’opposition entre le cœur et le corps, sur l’échange des yeux, des cœurs et des âmes. Est-il possible, comme certain l’a dit (il s’agit ici de Thomas, l’auteur d’un des poèmes sur Tristan , qui avait hasardé cette métaphore), que les cœurs de deux amoureux soient réunis dans un même corps?

Non. Chaque cœur reste à sa place, mais les volontés se confondent et cela revient au même. Voilà la belle explication que Chrétien se donne la peine de développer, en faisant remarquer son talent de logicien : « Bien vos sauroie raison rendre, » dit-il. Et quelle avalanche d’antithèses dans la confession de Fenice, exposant à sa nourrice le mal dont elle souffre :

De tous les maux le mien diffère, car il me plaît en me faisant souffrir ; je me délecte de mon malaise ; mon mal est ce que je veux, et c’est la santé qui me serait une douleur. Je ne vois donc pas de quoi je me plaindrais, puisque je souffre de mon plein gré. Mon mal réside-t-il donc dans ma volonté ? Peut-être ; mais je trouve en ce vouloir tant de charmes que doucement il me fait douloir; en mon ennui j’éprouve tant de joie que je suis malade délicieusement.

Voilà qui dut ravir d’aise les Cathos et les Madelon du douzième siècle : et il fallait bien qu’il en fût ainsi pour que notre Vadius n’ait pas hésité à broder tant de variations sur les mêmes thèmes.

HISTOIRE DES LETTRES

D’un tout autre style est la première partie du Chevalier au Lion. Ce sont des scènes d’une observation ironique et narquoise, que celles où Chrétien nous montre Laudine s’abandonnant d’abord à une théâtrale douleur, repoussant avec indignation les suggestions de sa suivante qui exalte les mérites d’Yvain ; puis, soudain prise de curiosité et brûlant du désir de voir cet inconnu, qu’elle maudissait il y a un instant, l’amenant enfin à surmonter sa timidité pour lui déclarer sa flamme : scènes de fabliau, mais traitées avec une finesse de touche et une délicatesse de style dignes du plus courtois de nos romanciers.

La véritable supériorité de Chrétien réside dans son style, qui pourtant ne nous satisfait pas pleinement : il est souvent prolixe, banal, sans force ni éclat, plus souvent affecté ; mais ces défauts, communs à tout le moyen âge, sont compensés par des qualités alors fort rares, la facilité, l’élégance, une gracieuse délicatesse. Selon Huon de Méri, qui écrivait une quarantaine d’années après lui, il avait « pris le beau français à pleines mains et ses successeurs n’avaient plus qu’à glaner ».

Les successeurs Les glaneurs ne manquèrent pas : le genre inauguré par

de chrétien Chrétien en effet avait fait une belle fortune et il fallait répondre aux désirs du public. C’est à quoi s’employèrent une foule de manœuvres de lettres, ancêtres de nos feuilletonistes, dont la plupart ont eu la modestie de ne pas nous livrer leurs noms. Ceux qui se sont nommés sont, pour la plupart, complètement inconnus, comme Jehan, auteur de Rigomer, et Païen de Mézières, auteur de la Mule sans frein. Les uns s’ingénient à combler une lacune laissée par le maître et content les aventures de l’incomparable Gauvain ou des fils qu’ils lui attribuent (. Beau -

dons, le Bel Inconnu ) ; les autres tirent de l’ombre ou du néant, des héros inconnus, un Yder, un Méraugis, un Fergus, un Durmart, qu’ils accompagnent depuis sa naissance jusqu’à son mariage avec une belle et riche héritière. Ces rhapsodies plaisaient : la preuve en est qu’elles allaient s’allongeant toujours : alors que les romans de Chrétien ne dépassaient guère six mille vers, le Chevalier aux deux épées en compte douze mille, Durmart seize lectrices de romans. mille, Rigomer dix-sept mille : les

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

diverses suites du Perceval mises bout à bout atteignent à plus de trente mille. Il suffisait pour obtenir les dimensions requises d’allonger la série des enchantements, des combats singuliers, des bonnes fortunes : la recette était des plus simples et les romans antérieurs fournissaient des développements tout faits.

De ce fatras émergent pourtant quelques œuvres intéressantes à divers titres. Meraugis de Portlesguez est une œuvre médiocrement composée, mais bien écrite, où Raoul de Houdan oppose à l’amour fondé sur les charmes physiques celui qu’inspire la vertu, et il invite ses lecteurs à choisir. Le Bel Inconnu , dont les négligences ne sont pas sans grâce, a pour auteur un homme du monde, qui écrit pour plaire à sa dame, pour obtenir d’elle un « beau semblant », et qui lui promet, s’il est exaucé, de faire le bonheur de ses héros dans une suite que nous ne possédons pas ; Durmart le Gallois est une sorte de Télémaque , où les aventures servent de cadre et de prétexte à un traité d’éducation à l’usage d’un jeune prince, invité à unir aux vertus du chevalier accompli celles du parfait chrétien. A défaut d’autres mérites la plupart de ces romans se recommandent du moins par la décence de l’expression, dont Chrétien ne se souciait pas toujours assez. Raoul de Houdan croit devoir faire remarquer qu’on ne trouvera pas dans Meraugis un seul « mot de vilonie ». « Ma courtoisie, dit de même l’auteur de Loi de l’Ombre , s’appliquera à ce qu’il n’y ait dans mon œuvre aucune parole laide ou blâmable. » Cela prouve du moins que les élégantes lectrices de ces œuvres légères tenaient de plus en plus à être respectées.

Le roman d’aventure. Les romans d’aventure, dont la vogue balança thèmes et sources celle des romans bretons et fut plus durable, se distinguent très nettement de ceux-ci, comme on va le voir, quoiqu’ils s’en rapprochent par plusieurs traits importants.

Sauf quelques exceptions, ils ne font pas usage du merveilleux propre au cycle arthurien ; les magiciens, les fées, les êtres humains métamorphosés en animaux y sont rares (i). Les aventures qui en forment la trame sont, certes, d’une criante

(i) Dans Parthénopeu de Blois , fondé sur le mythe de l’Amour et Psyché (avec interversion des sexes), l’amante du héros est une fée ; un rôle important est joué, dans Amadas et Idoine, par trois sorcières qui portent le nom des trois Parques, dans Guillaume de Palerme par un loup-garou, prince métamorphosé qui finit par recouvrer la forme humaine. L’intervention de ces personnages ne modifie pas au reste la teneur et le caractère général de l’ouvrage.

HISTOIRE DES LETTRES

invraisemblance ; toutefois elles sont d’ordre naturel et ne choquent pas la raison. Gautier d’Arras fait remarquer qu’on ne trouvera pas dans son ouvrage, dont il pense ainsi rehausser le prix, des récits fabuleux et absurdes.

Il en résulte que les caractères sont plus naturels et, dans une certaine mesure, plus variés. Les héros ne sont plus des êtres surhumains qui découragent l’admiration, mais, le plus souvent, de lamentables victimes des cruautés du sort; les

qualités qu’ils déploient ne sont plus l’audace, l’intrépidité, mais la patience, la résignation, la fidélité à la foi jurée ; ils méritent donc d’être proposés en exemple, non pas seulement des vertus mondaines, mais de la perfection chrétienne ; aussi certains de ces romans, n’était le caractère profane et souvent voluptueux de leurs peintures, ressembleraient fort à des récits édifiants (i).

Les deux thèmes les plus usuels, qui peuvent au reste se combiner, sont ceux de l’innocence opprimée et de la séparation, par une interminable série de déconcertants hasards, de deux êtres qui se chérissent et dont la constance est enfin récompensée. Dans la Violette et le Comte de Poitiers , comme dans un conte célèbre de Boccace (IIe journée, 9), dans la Cymbeline de Shakespeare et Geneviève de Brabant , il s’agit d’une épouse calomniée par une belle-mère jalouse ou des soupirants éconduits et persécutée par un mari crédule, qui finalement reconnaît et répare son erreur. Floire et Blanchefleur , Aucassin et Nicolette , Parthénopeu de Blois , Guillaume de Palerme , VEscoufle , mettent en scène des adolescents, parfois des enfants qui s’adorent d’un naïf et tendre amour, et achètent leur bonheur au prix de longues épreuves.

Si le premier de ces deux thèmes provient de contes populaires répandus en tous pays, c’est dans la littérature grecque de la décadence qu’il faut chercher l’origine

(1) C’est le cas, par exemple, pour le Guillaume d’Angleterre attribué à Chrétien, qui ressemble singulièrement à une légendaire Vie de saint Eustache.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

du second. Héliodore, Achille Tatius et leurs imitateurs n’en utilisent pas d’autre : qu’il s’agisse d’amants, comme dans Théagène et Chariclée , Leucippe et Clitophon, Hysminé et Hysminias ; ou d’époux, comme dans Abrocome et Anthia , Chéréas et Callirrhoe , le cadre est toujours pareil et pareilles aussi les aventures : « Des enlèvements, des voyages lointains, des tempêtes, des naufrages, des morts supposées, des résurrections inattendues, des actes de piraterie et de brigandage, la servitude sous des maîtres dont l’incontinence est à craindre autant que la cruauté (i) », tels sont les principaux ressorts dramatiques utilisés par nos romanciers comme par leurs devanciers grecs.

Il n’y a aucune vraisemblance qu’aucun des romans grecs que je viens de citer ait été connu de nos trouvères, mais ce type de récits avait été cent fois reproduit dans la littérature byzantine, si pauvre d’idées, si timidement conservatrice, et il avait pu être rapporté d’Orient, sous forme orale, par les pèlerins de Jérusalem ou les premiers croisés. Ainsi s’explique que la scène de nos romans est souvent placée en Grèce ou dans les contrées méridionales de l’Europe.

t ittérature Ces récits, tendrement élégiaques ou violemment mélodra- 1^4 féminine matiques, assez semblables aux lais de Marie de France, dont plusieurs sont au reste imités (Jlle et Galeron n’est qu’une rédaction amplifiée du lai d’Ëliduc, Galeran de celui de Fresne ), devaient surtout être appréciés des femmes, de même que les romans arthuriens devaient être la lecture préférée des jeunes « bachelers » avides de prouesses guerrières ou amoureuses ; un grand nombre furent écrits pour de grandes dames : YËracle de Gautier d’Arras pour la comtesse Marie qui, peu après, devait commander à Chrétien son Lancelot ; l’autre roman du même auteur, Ille et Galeron , pour Béatrice, seconde femme de Frédéric Barberousse, Guillaume de Palerme , pour Yolande, fille de Baudouin IV de Hainaut, la Violette pour Marie de Ponthieu, le Cléomadès d’Adenet le Roi pour Marie de Brabant, épouse de Philippe III, et Blanche, fille de Louis IX. Un grand nombre de textes de cette époque nous représentent des femmes se faisant lire, ou, ce qui est encore plus curieux, lisant elles-mêmes des romans, qui devaient être précisément des romans d’aventure.

Cette circonstance explique que le style en soit remarquablement réservé, qu’il le soit beaucoup plus, notamment, que celui des romans bretons. « Dans cette masse

(i) A. Chassang, Histoire du roman et de ses rapports avec V histoire dans V antiquité grecque et latine, Paris, 1862, p. 426.

HISTOIRE DES LETTRES

de récits amoureux, écrit excellemment G. Paris, il est rare qu’on rencontre des scènes ou des peintures qui s’écartent des règles de la décence. Il y a bien, çà et là, des passages un peu vifs, d’autres un peu grossiers, comme il est naturel d’en trouver à une époque où la politesse et la retenue des manières ne faisaient que de naître ; mais — sauf une ou deux exceptions — on n’y rencontre rien de pervers ou même de trop libre. D’abord, comme nous l’avons vu, il s’agit presque toujours de l’amour qui tend au mariage et qui y arrive, et le trait habituel prêté aux jeunes filles qui inspirent cet amour est plutôt — au rebours de ce qui se passe dans les vieilles chansons de geste — une fierté excessive qu’une facilité trop complaisante. Cette fierté finit en

général par s’adoucir au point que les héroïnes, présentées d’abord comme si orgueilleuses, font ellesmêmes, vaincues par l’amour, des avances dont la seule pensée les aurait naguère remplies d’indignation ; mais elle n’en est pas moins leur première et naturelle attitude, et elle exclut tout ce qui pourrait atteindre, même de loin, leur pudeur appuyée sur leur orgueil. C’est là une conception toute sociale, et même un peu factice et mondaine, qui nous montre ce que la convention, sinon la réalité, exigeait d’une fille de haut rang qui voulait tenir dignement son rôle. Dans des récits plus naïfs et plus anciens, où l’on voit naître et grandir presque inconsciemment l’amour de deux enfants élevés l’un avec l’autre, on ne trouve rien qui ressemble aux scènes hypocritement et savamment libertines de certains romans grecs : Floire et Blanchefleur, Galeran et Frêne, s’aiment innocemment dès l’enfance, et rappelleraient Paul et Virginie plutôt que Daphnis et Chloé (i). »

Psychologie et A d’autres points de vue il n’y a entre les deux genres X description aucune différence : dans les romans d’aventure comme dans les romans bretons abondent les analyses psychologiques dans le goût de Chrétien de Troyes, c’est-à-dire où le raffinement porte plutôt sur les mots que sur la pensée, les monologues farcis de lieux communs et d’antithèses, et surtout les descriptions, d’une abondance et d’une minutie extrêmes, de scènes chevaleresques, combats singuliers, tournois, festins, cours solennelles. Si ces descriptions ont l’inconvénient de

(i) G. Paris, le Roman d'aventure , dans Cosmopolis , septembre 1898, p. 772.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE

ralentir la marche de l’action, et lassent souvent notre patience, elles constituent d’inappréciables documents pour la connaissance de la vie quotidienne d’alors : aussi ne faut-il pas s’étonner qu’un de nos historiens les plus scrupuleux et les plus exacts, se proposant de tracer le tableau de cette vie au treizième siècle, ait cru devoir s’effacer devant les romanciers et se borner à analyser fidèlement quelques-unes de leurs œuvres les plus caractéristiques (i).

Cette variété relative de sujets, de tour et de style explique la vogue persistante du genre : alors en effet qu’à partir de 1240 on n’écrit presque plus de romans bretons en vers, le roman d’aventure fut cultivé avec zèle jusqu’au début du quatorzième

siècle, soit par des ménestrels de profession, comme Adenet le Roi et Girart d’Amiens, soit par des gentilshommes amateurs, comme Philippe de Beaumanoir et l’auteur inconnu du Châtelain de Couci (2).

Ce succès, très vif d’abord, dans la région du Nord et du Nord-ouest, s’étendit à toutes les provinces et même au delà de nos frontières ; au domaine royal appartiennent Guillaume de Dâle} la Comtesse d’Anjou , Galeran , Gautier d’Aupais; à la Bourgogne, Joufroi et la Châtelaine de Vergi ; à la Lorraine, Sone de Nansai ; au Lyonnais, Florimont. C’est en Angleterre qu’avaient été écrits, avant la fin du douzième siècle, les deux romans, remarquablement originaux, de Hue de Rotelande, Hippomédon et Protésilaus , de même qu ’Amadas et Idoine.

(1) Ch.-V. Langlois, la Société au treizième siècle, dans Lavisse, Histoire de France, t. III, IIe partie, et la Société française au treizième siècle d'après dix romans d'aventure, Paris, 1904.

(2) Voir plus loin, p. 361 et suiv.

HISTOIRE DES LETTRES

Les principaux Parmi les rimeurs de profession qui s’y distinguèrent par-

rimeurs ticulièrement il suffira de nommer le plus ancien de tous, Gautier d’Arras (vers 1165-70) et le délicat styliste Raoul de Houdan (vers 1210-30), un des plus adroits imitateurs de Chrétien de Troyes, qui réussit à être plus original dans le genre allégorique (1). Parmi les amateurs je viens de nommer Philippe de Beaumanoir ; c’en était un autre, sans doute gentilhomme, lui aussi, que l’auteur inconnu de J ouf roi, qui avait pris la plume, comme Renaut de Beaujeu, pour plaire à sa dame : les plaintes et les objurgations dont il émaillé son récit semblent indiquer que le moyen ne lui avait pas autrement réussi ; aussi se promet-il de ne

pas récidiver, car « trop y a travail et peine ».

Dans ces œuvres, généralement faites sur commande, suivant une formule convenue, il y a beaucoup de fatras, et dans plusieurs, pas autre chose ; quelques-unes au contraire sont fort intéressantes : il y a dans YEscoufle et dans Guillaume de Dole , comme dans J ouf roi, des scènes familières agréablement décrites, des conversations vivement menées, d’amusants croquis, pris sur le vif, des personnes et des choses.

C’est par un savoureux mélange d’observation et de fantaisie, de raffinement et de naïveté que nous charment deux des œuvres les plus anciennes et par conséquent les plus exemptes de fade délayage, Floire et Blanchefleur, et Aucassin et Nicolette. Ce ne sont, au fond, que deux variantes, à peine différentes, du plus rebattu des thèmes : deux enfants, séparés l’un de l’autre par l’inégalité de la condition et dont le candide et innocent amour triomphe de tous les obstacles.

« tt^loire II y a dans Floire et Blanchefleur, écrit dans l’Ile-

F et blanchefleur » de-France avant la fin du douzième siècle, plus de variété et de mouvement, plus d’habileté de composition ; quelques scènes sont fort

(1) Voy. plus loin, chapitre m, paragraphe 7.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIT SIÈCLE

gracieuses, comme celle où Floire, caché dans une corbeille de fleurs par le « portier » qu’il a gagné à sa cause, pénètre dans la tour où languit son amie ; d’autres émouvantes et traitées avec une méritoire sobriété, comme celle où les deux jouvenceaux, découverts, menacés du supplice, jettent l’anneau magique qui pourrait sauver l’un, mais l’un seulement, d’entre eux ; celle encore où leur grâce et leur courage attendrissent leurs juges et arrachent leur pardon à l’émir qu’ils ont outragé.

« a ucassin et L’auteur /o. nicolette ,, inconnu

d ’Aucassin, qui s’intitule lui-même « un vieil caitif », c’est-à-dire probablement un pauvre jongleur qui avait longtemps peiné sans succès, a moins de métier, mais plus de spontanéité et une imagination d’une ravissante fraîcheur (i). Son intrigue, fort décousue,

semble ne l’intéresser nullement : l’épisode du pays de Torelore où les hommes se mettent au lit quand les femmes accouchent, où la guerre se fait à coups de pommes blettes et de fromages frais, n’est qu’une plate bouffonnerie, et le dénouement, où Nicolette, déguisée en jongleresse, se fait reconnaître d’Aucassin, est emprunté sans façon à la chanson de geste de Beuve de Hanstone. Mais, dédaigneux du mélodrame, il excelle à peindre les objets familiers, à les colorer d’un rayon de tendre et délicate poésie : Nicolette s’évadant de sa prison « en retroussant sa vêture pour la rosée qui était grande » et foulanl les marguerites, moins blanches que ses pieds nus, l’ombre de la vieille tour où elle se réfugie, tandis que passent les guetteurs portant « les épées traites sous leur

(i) Ce roman, un des plus courts qui existent, est intitulé chantefable : il se compose en effet de morceaux de prose, qui étaient récités, et de tirades destinées au chant ; celles-ci sont monorimes, asso-

Page 1