NICOLETTE S’ÉVADANT
HISTOIRE DES LETTRES
cape », l’apostrophe d’Aucassin à l’étoile, la plus claire de toutes, où il s’imagine que s’est réfugiée Nicolette :
Etoilette, je te vois ; Nicolette est avec toi, mon amiette aux blonds cheveux : Dieu, je crois, la veut avoir pour que plus brillante soit la clarté de la nuit. Douce amie, comme il me plairait de monter jusqu’à toi, au risque de retomber de si haut... ;
l’insouciance des deux amoureux se disputant, au lieu de fuir, pour savoir lequel aime mieux l’autre ; leur mépris du danger, alors qu’ils chevauchent en pleine nuit, vers l’inconnu :
Aucassin le beau, le blond, est sorti du bois profond, ses amours entre les bras, devant lui, sur son arçon ; il lui baise les yeux et le front, et le menton et la bouche. « Aucassin, dit-elle, beau doux ami, en quelle terre allons-nous? — Eh ! qu’en sais-je, douce amie? et que m’importent les forêts et les solitudes, pourvu que je sois avec vous ! »
Tout cela est vu, senti et rendu par un véritable artiste.
Mais par un artiste fort conscient et nullement dupe de ses créations : il y a, dans ses descriptions, comme dans le puéril babillage des amoureux, une pointe de mièvrerie, qui est voulue, et dont lui-même sourit. Il a certes, pour le gentil couple, toute la sympathie qu’il veut nous inspirer ; mais il s’en divertit aussi quelque peu et ne prétend pas nous apitoyer sur son sort plus qu’il ne convient ; il sait qu’il y a, de par le monde, des spectacles plus dignes de notre pitié, et ce n’est sans doute pas sans dessein qu’il a, tout à coup, fait surgir devant nos yeux, encore éblouis
de tant de grâce, la pitoyable silhouette du jeune vilain, qui a, lui, de bien autres sujets de larmes. Cette page, d’un réalisme vigoureux, et qui contraste singulièrement avec le reste, est d’autant plus émouvante qu’elle est plus exempte de déclamation. Ce rustre, ce misérable, dépenaillé, hideux, « plus noir que charbon », garde toute sa pitié pour sa mère et ne songe pas à se plaindre ; ce n’est pas un révolté, un Jacques Bonhomme, et c’est lui qui réconforte, en le
nancées, en vers de sept syllabes, terminées par un vers isolé de quatre syllabes. Cette forme de versification, très archaïque, incline à le dater de la fin du douzième siècle, du règne de Louis VII plutôt que de celui de Philippe-Auguste.