‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 123 sur 186 · LA VIE DE CHATEAU · texte numérisé non relu

LA VIE DE CHATEAU

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

celui-ci écrit en 1316 pour Pierre de Chambli, seigneur de Viarmes, par un notaire de l’hôtel du Roi nommé Jean Maillart, sont d’autres spécimens du même genre et nous y retrouvons quelques-unes des mêmes qualités, mais fort atténuées par une prolixité qui confine, dans le second, au délayage (1).

On peut s’étonner que ce genre, qui était loin d’avoir donné tous ses fruits, et qui offrait tant de ressources, se soit brusquement éteint au début du quatorzième siècle. A la vérité, il n’avait jamais conquis la faveur du grand public ; de toutes les œuvres que je viens de citer, la seule qui ait vraiment obtenu une large diffusion est la Châtelaine de Vergi. C’est que des récits de quelques centaines de vers étaient de bien faibles armes contre les mornes heures d’ennui qui assombrissaient la vie de château. Le public, encore peu raffiné dans l’ensemble, peu enclin à chercher dans la lecture un aliment pour la réflexion, mettait d’ordinaire la quantité au-dessus de la qualité ; et c’est aussi sur la quantité de la marchandise fournie que se réglait la rémunération dont vivaient les auteurs. Enfin, la principale raison de cette éclipse fut le succès de plus en plus vif qui fut réservé, au moins à partir du milieu du treizième siècle, aux romans en prose.

Le roman La prose n’était pas seulement une forme plus libre et plus en prose souple, à l’abri du fléau des formules et des chevilles, elle apparaissait aussi, depuis qu’elle avait conquis l’histoire, comme propre aux œuvres sérieuses et instructives : les romanciers s’imaginaient donc, en l’employant, donner aux leurs plus de poids et comme un cachet de véracité. La substitution de la prose au vers est, dans notre histoire littéraire, un fait capital et qui mérite qu’on s’y arrête.

Le roman de Le roman de Lancelot , qui fut écrit en Champagne

« lancelot >. entre 1215 et 1225, est probablement le premier en date des grands romans en prose (2) ; il est certainement le premier par son importance, car c’est lui qui détermina cette nouvelle orientation de la littérature narrative. De

(1) Voy. G. Paris, dans Histoire littéraire de la France, t. XXXI, p. 318 et suiv.

(2) Hélinand (mort en 1229) nous apprend que les exemplaires complets en étaient de son temps très rares et recherchés des grands. L’auteur d’une histoire de Philippe- Auguste, compilée d’après des sources

HISTOIRE DES LETTRES

ce succès il est inutile de donner des preuves détaillées, mais il est d’autant plus nécessaire de chercher à se l’expliquer qu’il nous surprend davantage : l’œuvre en effet ne nous effraie pas seulement par l’énormité de ses dimensions (l’édition complète, qui vient enfin d’en être donnée, ne remplit pas moins de sept volumes in-40 formant un total de deux mille huit cents pages), il nous déconcerte par une incohérence dont la sèche analyse qui va suivre donnera une suffisante idée (1).

Le prologue est d’une solennité impressionnante. Dans la nuit du jeudi au vendredi saint de l’an 717 un saint ermite de Grande-Bretagne avait eu dans sa solitude un songe : un ange lui était apparu et lui avait remis un petit livre, pas plus grand que la paume de la main, en lui ordonnant de le transcrire : c’est cette copie d’une œuvre divine que le lecteur a sous les yeux. Ne nous hâtons pas de crier au blasphème :

l’auteur veut simplement nous persuader que son œuvre a une haute portée, et que nous devons la méditer soigneusement.

La première partie (Histoire du Graal ) nous dit ce qu’était le « saint vaisseau », qui avait servi à la célé-

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