LES BARBARES
(J. Patissou.)
romain ; ils sont régis par les mêmes lois ; ils contractent et se marient à la manière des Romains, dont ils ont aussi adopté la religion ; car tous les Francs sont chrétiens et catholiques ; ils ont dans leurs villes des magistrats, des évêques... Ils ne diffèrent en rien des Romains que par leurs habits et le son de la langue maternelle... » (i).
T es francs Les Francs eux-mêmes,— puisque ce sont les seuls qui laisseront
*~* une empreinte durable sur ce sol, — d'où venaient-ils ? De la grande
Germanie? Non pas, mais des bords de la mer du Nord, de la Hollande, de la Frise. Leurs alliés naturels et, sans doute, leurs parents les plus proches, sont les Normands, les Angles du Danemark et du Jutland. En quelle proportion ces autochtones des rivages septentrionaux ont-ils reçu le sang Scandinave si actif
(i) Agathias, De Bello Gothico, lib. I, chap. iv. Cite par Raynouard, Droit municipal, t. I, p. 286.
GtOG» HUMAIS.. T. I. XLIX d
et répandu depuis la plus haute antiquité ? En quelle proportion se sont-ils mêlés à la population celte qui n'a pas cessé d'habiter et de cultiver les plaines belgiques? Jusqu'à quel point leur association d'hommes libres (francs, frei) s'est-elle recrutée parmi les divers peuples hostiles aux Germains des hautes terres ?... Ce qui est certain, c'est qu'ils apparaissent à l'histoire en état d'hostilité perpétuelle avec les Alamans du Haut-Rhin, qu'ils ont été les défenseurs de l'Empire pendant plusieurs siècles et que la royauté mérovingienne s'ouvre les portes de l'avenir par la bataille de Tolbiac qui a pour objet de refouler les Alamans au delà du Rhin et par le sacre de Reims qui unit cette dynastie, pour toujours, à la tradition romaine et chrétienne.
Dans tout cela, nul mystère : c'est l'aventure la plus simple du monde. Seule l'abstraction historique, aiguillonnée par les passions soit politiques soit ethniques, a pu chercher et découvrir autre chose. Les Francs continuent à leur manière un peu fruste et gauche l'œuvre des empereurs gaulois et des empereurs romains; ils protègent la Gaule romaine contre l'invasion de la grande Allemagne jusqu'au jour où ils l'auront conquise et civilisée.
En tant qu'élément adventice, leur apport est proportionnel à leur propre valeur de civilisation et à leur nombre. Leur nombre est restreint ; l'occupation franque n'est assez importante que dans les provinces du Nord et ne dépasse guère la Loire. La valeur de civilisation est presque nulle : on ne peut tenir compte que du tempérament et des dons naturels dans leur fraîcheur native. S'il plaît de reconnaître à ces tribus conquérantes, avec une pureté de sang relative, une réelle expérience militaire acquise dans leur rôle de défenseurs de la frontière, du courage, de la ténacité, de la « franchise », l'habitude de la délibération et des conseils ou palabres militaires et civils, la soumission à des lois ou plutôt à des coutumes extrêmement rudimentaires, une intelligence éveillée, un goût prompt pour les jouissances de la vie civilisée, on aura tout dit ; et encore aura-t-on jeté le voile sur les terribles vices qui atèrent ou annulent ces forces naturelles de belle harde en liberté. En face de la puissante élaboration méditerranéenne, grecque, romaine, sémite, galloromaine, chrétienne, ces conquérants d'une aube ne pouvaient s'assurer de lendemains qu'en faisant comme avaient fait les Gaulois et en s'attelant à cet ordre social où ils avaient pénétré d'un temps de galop : c'est ce qu'ils firent. En se convertissant de toute la force de leur âme neuve, ils transfusèrent un sang frais dans les vieilles artères gallo-romaines, et c'est tout.
Voilà donc la Gaule romaine, fortement ébranlée par une longue fièvre et une crise violente, se rétablissant peu à peu, reprenant vie et, en somme, régénérée sous son nouveau nom : France.
INTRODUCTION
Les grandes époques de Ce que je voudrais rechercher et relever,
L'HisToniE de France maintenant, ce sont les larges évolutions des mœurs qui, à travers les siècles, ont continué l'histoire de cette France aux trois aïeules, parmi ces cousinages plus tard venus en Europe. Je voudrais dire comment ce peuple, en se cherchant lui-même, s'est trouvé ; comment il a créé, par de perpétuelles retouches et perfectionnements, son type propre, un type nouveau, un type humain, qui fait honneur à l'humanité.
Le moyen âge Les trois sources, celtique, romaine et nordique, ont fait
le fleuve aux ondes souples et fortes; elles ont mêlé très rapidement leurs eaux ; on ne les distingue plus dans le flot unique qui coule parmi les ruines du monde antique, Quatre siècles s'emploient à un travail obscur où le mélange s'achève et où le lit se creuse...
Et l'histoire se trouve, soudain, en présence d'un extraordinaire apogée. Une France apparaît, sans exemple et sans précédent, qui se dresse splendide au milieu des âges et qui apporte à l'Europe les premières leçons d'une civilisation transformée.
Que s'est-il passé?
En relevant la suite des événements, il est possible de retracer la genèse de cette France adolescente au visage vermeil et aux œuvres fortes.
La dynastie de la conquête s'est affalée avec les derniers rois mérovingiens ; ils n'ont pu résister aux séductions de leur facile victoire et se sont enlisés dans le crime et la volupté. Mais, de la même origine et des mêmes régions, à savoir de la lisière nord de la Forêt Charbonnière, une nouvelle famille est descendue qui représente précisément les trois origines : franque et nordique par ses pères, pieuse et romaine par ses aspirations et ses sentiments, celte et belge par son entourage et son habitat : c'est la race des Pépin et des Charles. Elle se fait connaître par ses exploits. Cette famille, où les hommes supérieurs se succèdent pendant plus d'un siècle, emprunte sa grandeur à la grandeur de ses tâches.
Il se trouve qu'il faut sauver le monde et la civilisation, une fois encore, de trois périls instants : le péril musulman qui se ruait sur l'Europe du fond de l'Orient, lâchant devant lui, comme une meute, la terreur, l'incendie, la dévastation; le péril germanique qui apparaissait de nouveau sur la frontière du Rhin avec une
LES BATISSEURS DE CATHÉ- DRALES. (Dessin de J.Patissou.)
force d'autant plus redoutable qu'elle était mieux organisée; et enfin le mal intérieur, mal qui avait causé la mort du régime antique par la désagrégation des organes, cette gangrène sénile qui était peut-être le plus grave de tous les fléaux. Or, ces trois périls, les Carlovingiens les ont refoulés ou conjurés par la force des armes, par la réforme des lois, par la restauration des mœurs.
Et ce fut, dans le monde, un cri de joie, une effusion de salut, une explosion de gratitude quand on se rendit compte que l'on avait, décidément, échappé aux orages qui avaient chargé l'horizon ; et ce fut une respiration profonde avec une
reprise de la vie et de l'espoir ; les récits se propagèrent sur ce qui s'était accompli, les souvenirs grandirent ; la légende naquit.
Les générations nouvelles, élevées sur les genoux de cet âge héroïque, apprirent le respect de la force et le respect de l'autorité ; elles reçurent et transmirent à leurs fils une foi renouvelée dans les œuvres des hommes, une
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LES ARTISTES PRÉSUMÉS DU MONT-SAINT-MICHEL. (J . Patissou)
confiance immense dans l'avenir et dans la protection divine, en un mot, cet optimisme et cet élan vers l'idéal qui vient du succès et des grandes tâches accomplies.
Et, ce prodigieux héritage, elles l'accrurent encore par leur application et leur labeur : il s'épanouit du onzième au quatorzième siècle dans les réalisations et les œuvres.
Il est constant que l'an mil vit le sol de la France se parer de la blanche vêture des églises neuves, signe manifeste de l'allégresse et du mouvement des âmes. A partir de cette heure, « l'œuvre française » se développe, pendant des siècles, avec une suite, une continuité, une ferveur, une hauteur d'inspiration, une richesse d'invention, une prodigalité de ressources et d'art telles que jamais assurément rien de pareil ne s'était vu sur la terre Une cathédrale gothique est comme une arche de Noé de toutes les émotions humaines. Elle embarque et sauve le passé et le présent, assure l'avenir. Combien de cathédrales sont lancées et frétées par la piété des foules, au péril de la mer, sur l'océan de la foi ! La France travaille plus que nulle autre sur ce chantier. Flottes innombrables qui vont à la découverte des terres nouvelles !
C'est l'heure où les papes français prêchent les Croisades ; ces aventures inouïes
LU
INTRODUCTION
emportent les foules, depuis les seigneurs jusqu'au simple manant, depuis les rois jusqu'aux petits enfants, à la conquête du sépulcre du Christ et de cette Jérusalem toujours désirée, jamais obtenue, — celle qui est dans les cieux ! C'est l'heure où l'Université de Paris distribue à toutes les nations l'enseignement de la théologie,
...LES LONGS PELERINAGES SE RENDANT AUX SANCTUAIRES. (J. Patissou.)
de la philosophie, de la scholastique. La foi cherche l'intelligence et l'intelligence trouve la foi : formule admirable et qui contient le tout de l'homme. Les grands ordres religieux qui, gardant la tradition antique, sauvent, dans l'église et dans le siècle, la science, la doctrine, la hiérarchie, les mœurs, le travail, sont de ce temps. Les Chansons de geste, qui rendent à l'âme des foules les accents qui viennent d'elle, planent sur les longs pèlerinages se rendant aux sanctuaires ; toute la vieille
âme gallo-romaine respire en leurs strophes cadencées comme un pas de marche. Elles disent les plus grandes choses humaines, la patrie, la foi, la fidélité, le courage, la pudeur, le respect, l'honneur (i).
L'esclavage, le servage commencent à disparaître du pays qui se proclame : « terre de franchise ». Les libertés civiles — autres « franchises » — s'esquissent dans les premières luttes communales et ces hommes, qui se groupent autour du beffroi quand le tocsin sonne, ont retrouvé la fierté de l'âme laïque que le monde avait perdue depuis la mort de Caton.
Tant d'œuvres admirables ne sont rien si on les compare à ce qui fut le moteur et le ressort, à ce qui fit, de cet âge français, une époque vraiment unique et merveilleuse, — je veux dire Pâme.
Quand donc l'âme humaine s'est-elle proposée un sommet plus abrupt que celui où elle essayait de s'élever alors? Si nous considérons les mœurs civiles, quel est leur idéal ? — la Chevalerie ; et si nous considérons les mœurs religieuses, c'est le renoncement. En quel temps l'homme s'imposa-t-il des tâches plus nobles et plus rudes? Acceptons, exagérons la
distance qui sépare le rêve de la réalité, le désir de l'exécution ;
comment ne pas s'étonner de voir les hommes tendre
pendant des siècles leurs volontés et leurs actes vers un tel
but, gravir cette montagne sourcilleuse, souffrir dans leur
corps et dans leur âme pour atteindre une crête qu'ils n'atteindront pas ? La Chevalerie met le courage et le dévouement au service du faible, du pauvre et de l'orphelin.
Toujours le chevalier se doit à l'honneur, à la miséricorde,
à la pitié, à la charité, à l'amour. En quel temps eût-on
dressé la jeune humanité comme la dame des Belles
Cousines dresse le Petit Jehan de Saintré? Et dans quel
temps les mères ont-elles appris à leurs enfants, comme
simple catéchisme et règle de vie, les préceptes dont il nous
reste, — parmi des milliers d'autres livres pieux, — Ylnter-
nelle Consolation, Y Imitation de Jésas-Christ : « Ne te répute
(i) Voir, dans le premier volume de l'Histoire littéraire, l'étude de M. Joseph Bédier sur les Chansons de Geste.
INTRODUCTION
pas meilleur que les autres, car par adventure es tu pire devant Dieu... Ne t'enorgueillis pas de tes bonnes œuvres, car autres sont les jugements de Dieu. — Vouloir toujours ensuivre son propre sens et ne croire point à autruy, c'est signe de très grans orgueil et présomption. — Bonnes simples gens qui ne pensent à nul mal sont bien heureux, car ils ont toujours paix du cœur. — Le feu éprouve l'or et la tentation l'homme juste. — Dieu a ordonné qu'il y ait des hommes de divers états et conditions, afin que nous apprenions à porter les maux et deffauts l'un de l'autre et il n'y a personne qui n'ait métier ou besoin d'autrui ou en conseil, ou en aide, ou en biens. — O Vérité-Dieu, faites-moy estre un et uny en vous en charité perpétuelle. Je m'ennuie de ouïr et lire tant d'écritures : en vous seul est tout ce que je désire. Taisent soy tous clercs et toutes créatures devant vous, et soit seulement votre parole, c'est-à-dire votre inspiration et consolation en moy. »
Cherchez en Grèce, cherchez à Rome, et, depuis, cherchez parmi les siècles qui se disent supérieurs et nobles, vous ne trouverez rien de meilleur. Et si l'on dit que cet idéal est trop haut pour avoir jamais été atteint, si l'on pense que les témoignages nous trompent et que l'homme ne fut jamais ni un « chevalier » ni un « saint », si les livres d'édification mentent, si les Vies des saints, si les Chansons de Geste et les martyrologes sont des fables, si saint Louis, saint Bernard, saint François sont de faux témoins, du moins accepterons-nous, du roi saint Louis lui-même, la définition de l'homme excellent tel que son siècle le conçoit. C'est le preiidhomme : vaillance, sagesse, bonhomie : « Maître Robert de Sorbonne, — nous dit Joinville, en son ramage — pour la grant renommée qu'il avoit d'estre preudhomme, le saint roy le faisoit manger à sa table... Et quand le roy estoit en joie, si me disoit : c Seneschal, or me dites les raisons pour quoy preudhomme vaut mieux que béguin (bigot). » Lors si encommençoit la tençon (la dispute) de moy et de maistre
LA RHÉTORIQUE (Tapisserie du xvi' siècle ) (l. Patissou.)
Robert. Quand nous avions grant piesce desputé (beaucoup disputé), le roy rendoit sa sentence et disoit ainsi : « Maistre Robert, je voudrois avoir le nom de preudhomme, mes (à condition) que je le fusse, et tout le remenant vous demourast (et vous laisser tout le reste) ; car preudhomme est si grant chose et si bonne chose que neis au nommer (rien que le nom) emplist-il la bouche. »
Le « preudhomme » n'est ni un dévot, ni un saint, c'est un homme de bonne conscience et de bon jugement. Et il suffit que le type ait été conçu et qu'il ait existé pour que cette époque du moyen âge, grande par ses œuvres, ait été grande aussi par ses hommes; car l'histoire est des mœurs, et le preudhomme, c'est l'homme moral du moyen âge.
Grandeur et Comment cet apogée — qui trouve son point culmi-
décadence nanr au douzième siècle — et que l'érudition moderne découvre et proclame de jour en jour après qu'on l'a si longtemps méconnu — comment et pourquoi cet apogée a-t-il trouvé son déclin ?
J'ai dit le point de départ de la courbe dans les services de la famille carlovingienne. D'abord les succès militaires, la gloire et le prestige des armes. La lutte honore, la victoire décore! Avec l'enthousiasme naît ce pouvoir de V imagination qui, dans les grandes circonstances, saisit la France, l'exalte, la transporte. En état de guerre, les plus hautes vertus se développent et l'entraînement demeure quand la paix est revenue. Une guerre victorieuse crée l'expansion et le rayonnement. La discipline des mœurs n'est pas corrompue; brutale peut-être, mais saine. Le pouvoir sait qu'il est devoir ; il veille. Charlemagne ni saint Louis ne s'endorment. Les peuples qui reçoivent le bienfait le rendent en amour et en
confiance. Napoléon dit : ils aiment parce qu'ils estiment.
Les mœurs s'étant démontré forces, on veille sur elles. Jamais on ne soigna avec plus d'amour les « enfances » de l'humanité. L'antiquité est là présente; n'est-elle pas la nourrice des lettres, de la foi, de la morale? Qu'attendrait-on des pays d'outre-Rhin, toujours plongés dans la barbarie? Cette renaissance carlovinl'antiquité nourrice des belles-lettres gienne est incontestablement autochtone
Manuscrit du XIII* siècle, Bibliothèque de l'Arsenal. . ,
(j. Patissou.) et latine; les cœurs accomplissent d eux-
INTRODUCTION
mêmes la conversion qui les tourne du passé vers l'avenir ; mais, pour cela, ils n'écoutent d'autre leçon que celle de ces moines, de ces professeurs, de ces saints qui l'ont recueillie des trois antiquités. Tout ce qui s'apprend, se répète, se collige, se traduit, se prêche, se pratique, se répand, vient de là. Charles Martel protège Wilfrith (saint Boniface) qui, partant de Rome, évangélise l'Allemagne. Les Anglais, tel Alcuin d'York, sont appelés à la cour de Charlemagne où les vétérans ânonnent le plain-chant grégorien. Il n'y a plus d'autres souvenirs dans l'âme de l'humanité et tous les espoirs partent de là. Bède le Vénérable raconte qu'un paysan anglo-saxon ne savait plus ces anciens airs qu'on chante dans les banquets ; il se levait quand on passait les harpes ; si on le pressait, il disait qu'il avait oublié. Mais, un jour, l'inspiration lui vint et il chanta : et c'étaient des versets de la Bible. On fit de lui un moine... (i). Même pour ce barbare, il n'y avait de poésie, de miel au cœur et sur les lèvres que ce qui était venu de l'autre rivage. De même, plus tard, François d'Assise disait qu'il ne pouvait bien prier Dieu qu'en français.
Action et légende carlovingiennes, lettres antiques, prière chrétienne, autorité, vigilance des meilleurs, abandon, docilité des masses, telles apparaissent les causes de la grandeur.
E DÉCLIN DU f MOYEN AGE
Mais, d'où la décadence? — De la discipline elle-même, de son exigence, de
sa rigueur. Car tel est l'envers des choses humaines : du succès vient l'orgueil, de la richesse la corruption, de la vertu le pharisaïsme. Les élites ne sont jamais plus hautaines que quand elles baissent. Parmi ces chevaliers, combien sont fidèles aux lois de Chevalerie? Parmi ces clercs et ces moines, combien ont suivi les voies du Christ ? Parmi ces chanteurs de Chansons de Geste, combien en est-il qui ne se gaudissent aux fourberies de Maître Renart?
En vérité, la plate-forme de cette civilisation était trop étroite, sa pente
LA LÉGENDE FRANÇAISE DU GRAAL. — LE CHE- VALIER AU CYGNE, d'après Renaut de Boulogne (fin du xii' siècle.) (J. Patissou.)
(i) J. Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais, t. I", p. 72.
trop raide et trop brusque. Toute société qui n'est pas appuyée sur la large base du peuple s'écroule.
Le moyen âge avait tout reçu, tout sauvé. Mais, attardé dans l'automatisme féodal, entravé par l'exigence d'un cléricalisme ombrageux, ankylosé dans sa maturité précoce, il ne peut se sauver lui-même.
La Chevalerie, les grands ordres chrétiens, les saints, l'élite de l'élite portent trop haut le Graal. Les bras se lassent. L'Idéal tombe à terre et se brise.
Et cependant, pour maintenir ce vase d'élection, que de peines, de misères physiques et morales, de brutalités, de survivances barbares !
Le trait décisif et qui gâte à jamais une époque, d'ailleurs si belle, c'est le néant du peuple. Où est-il? Nulle part. On ne le voit pas. L'Imitation, elle-même, est, pour lui, de glace, sans charité ; égoïsme pieux qui s'en tient au « remède de l'âme ». Chateaubriand dit de la France du moyen âge : « Monarchie sans peuple... » Pourtant, il y a un peuple, puisqu'il travaille ; mais combien anonyme et négligé ! Il élève les cathédrales comme les Hébreux élevaient les Pyramides, nourri d'un oignon.
Au temps de la Gaule romaine, ces petites gens, ce commun peuple, ces artisans, ces affranchis, ces esclaves, nous les avons rencontrés. Ils se survivent, du moins dans les inscriptions funéraires, car ils disposaient de ce superflu, de ce luxe suprême du néant, un tombeau. Cherchez au moyen âge : même cela, vous ne le trouvez plus. Vivant ou mort, le peuple est poussière.
La société, disaient-ils, se divise en « nobles » et « ignobles », « seigneurs » et « serfs ». Une telle séparation n'est pas dans la nature ; une telle ligne de démarcation, l'humanité ne la supporte pas. Les « ignobles » dénombrent les « nobles », et les mesurent du regard :
Nus sûmes homes cum il sunt Tcx membres avum cum il unt
Ne nus faut fors cuers sulement (i),
murmurent les paysans de Normandie ; et si la Chanson de Geste cède la place au Roman du Renan, c'est que le Roman du Renan entame le procès des élites : la Chevalerie, les croisades, la religion, la royauté passent sous le fouet de la plaisanterie gauloise. L'esprit naît. Trop de respect, irrespect. Grandeur et décadence !
(i) « Nous sommes hommes comme ils sont. — Nous avons membres comme eux... — Il ne nous manque que le coeur n. Fameux vers du Roman de Rou, par Wace (douzième siècle).
INTRODUCTION
yvEuxiÈME Par une loi de notre histoire, cet apogée et ce déclin vont
U époque se renouveler trois fois à travers les siècles.
Le moyen âge s'achève, en France, par un siècle de désastre et de ruines, de guerre étrangère et de guerre intestine. C'est le siècle de la « Guerre de Cent ans ».
Mais la France se relève du fond de son abaissement et dès que ses épaules ont touché la terre.
Une heure vient où la misère et la honte sont vraiment insupportables. Alors, les hommes braves, les hommes se résolvent à périr pour le salut commun. Ce que la bravoure fit alors pour la civilisation, on ne le saura jamais : car ces dévouements sont, la plupart, anonymes. Heureusement, la claire figure de Jeanne d'Arc illumine le siècle. Quand elle assiste au sacre du roi, à Reims, sous les voûtes de la cathédrale, l'étendard au poing, c'est la nation, debout près de ses chefs, qui affirme sa propre existence, sur ces « marches de l'Est ». Ils furent des milliers qui firent, comme l'héroïne, le sacrifice à la mort (i). Les armes restaurèrent l'âme et rendirent, avec la foi, l'enthousiasme. Duguesclin vaut Roland :
Bois ton sang; Beaumanoir, la soif te passera.
Les héros de k suite de Jeanne sont des « paladins ». Froissart achève la Chanson de Geste interrompue.
Le pays s'était écroulé dans la ruine ou dissipé dans les « fumières » : or, ces gens qui l'ont sauvé le réparent. Quelle fleur de richesse et de beauté orne soudain cette France restaurée ! Le gothique flamboyant s'épanouit, s'exalte ; il s'amuse. Sourire charmant des choses quand les larmes sèchent à peine. Voilà la France !
Le temps du roi Louis XII donne une première idée de ce que pouvait être un pays reconquis, reconstitué, apaisé, uni et s'aimant lui-même. Les grands labeurs de ce temps trouvèrent, au sein de la terre de France, ce trésor dont parle La Fontaine : « ... Un trésor est caché dedans. »
La dynastie capétienne ayant lutté et vaincu, comme les grands carlovingiens, a, comme ils l'avaient eu, son apogée.
Le type moral de Le nouveau type moral se dégage; il est encore guer-
la renaissance rier. C'est Bayard. Celui-là, nous ne nous lasserons pas de l'aimer : chevalier, mais combien éloigné du héros de roman, combien vivant,
(i) Voir les études de M. Lefèvre-Pontalis sur les révoltes contre la domination anglaise en Normandie, en Picardie, dans Bibliothèque de l'École des Chartes, 1893-1896, etc.
sain, abordable et gentil, — tout près de nous ! Ce n'est pas un chef, c'est un soldat, un simple soldat : « Il n'avait jamais été ambitieux de grandes charges, dit Brantôme, et, de son naturel, il aimait mieux être capitaine et soldat d'aventure que d'être gêné en sa liberté de combattre et mener les mains quand il voulait. » Ce n'est pas un saint non plus, c'est un laïque ; ni un chercheur d'aventure, ni un croisé
qui va se perdre au loin ; non, c'est un homme qui vit et qui se bat sur la proche frontière, pour son pays : « Toujours disoit, raconte le Loyal serviteur, qu'il mourroit pour soustenir le bien public de son pays » ; et,
combien raisonnable ! « N'eust voulu soustenir le
plus grant amy qu'il eust eu au monde contre la raison » ; aimant le juste : «Disoit que royaulmes et provinces sans justice sont forestz pleines de brigans » ; désintéressé ! « Il estimait en son cueur un gentilhomme parfait qui n'avoit que cent francs de rente... et avoit cela en son entendement que les biens n'anoblissent point le cueur » ; et, ce qui est sans prix, de si plaisante humeur : « L'homme du monde qui disoit et rencontroit le mieux ; toujours joyeux à la guerre, ajoute Brantôme, causoit avec les compagnons de si bonne grâce qu'ils en oublioient toute fatigue, tout mal et tout danger. » Voilà ce que le soldat français aime par-dessus tout : avec ces paroles d'or, on le conduirait au bout du monde. Car ce qu'il goûte, c'est le naturel, la candeur ; il ne s'y trompe pas, et sent la pureté de l'âme : « Le Jf / cœur net comme la perle », dit le féal secrétaire, qui I / *^^~4~ * " résume les vertus militaires de son maître en une image de chasse où toute l'odeur du temps respire : « Es guerres a eu toujours trois choses de parfait chevalier : assaut de lévrier, défense de sanglier et fuite de loup » (c'est-à-dire en se retournant et en mordant). Autour de ce type, la France de la Renaissance s'est créée, historiée, enluminée comme on voit aux Heures du maréchal de Boucicaut. Nulle œuvre de ce temps qui ne soit exquise. On s'est demandé si la Renaissance classique n'a pas gâté la Renaissance française : peut-être. Cependant, c'est encore la vieille tradition, les enseignements de l'antiquité qui remontent au cœur et sur les