LE SOLDAT DE LA GRANDE GUERRE
(Dessin de J. Patlssou )
INTRODUCTION
Hommages aux colla- Au seuil du monument élevé à la gloire de notre
borateurs disparus pays, je dois inscrire d'abord les noms de ceux de nos collaborateurs qui sont morts par la guerre ou de la guerre : le général Colin, Pierre-Maurice Masson, le colonel Dussauge, Auguste Lepère.
Le général Le général Colin est tombé à Salonique, frappé d'un coup de
j. colin canon en plein corps tandis qu'il examinait du haut d'un monticule, sa carte imprudemment déployée, les positions de l'ennemi. Il avait accepté d'écrire, dans notre ouvrage, YHistoire militaire de la France. A qui eussé-je songé pour cène entreprise sinon à cet homme de guerre complet, qui était, en même temps, l'historien militaire le plus averti de notre temps ? « Ce qu'il y avait de précieux et d'unique dans le général Colin, m'écrivait un de nos amis communs, en apprenant sa mort, c'est qu'il avait étudié l'histoire militaire à toutes les époques, qu'il avait réfléchi à tout, qu'il connaissait aussi bien les campagnes d'Annibal ou la Guerre de Cent ans que les guerres de Louis XIV ou de Napoléon. Sur tout, il avait des idées neuves, justes, mûrement réfléchies. Enfin, chose capitale, il connaissait admirablement l'histoire de ce qui a causé essentiellement la transformation de la guerre : « l'armement ».
Avec lui, vingt fois, dans nos rencontres du département de l'Aisne (le colonel Colin était alors en garnison à Laon), nous avons retourné le problème d'une histoire de la France à forme nouvelle et du rayonnement qu'elle pourrait avoir au dedans et au dehors. Il avait écrit quelques-unes des pages qui paraîtront en tête du premier volume de V Histoire militaire, et il s'était arrêté devant la mêlée des Croisades, quand son devoir l'appela où il devait tomber.
Le lieutenant-colonel La guerre touchait à sa fin quand j'appelais à
andré dussauge je remplacer le lieutenant-colonel Dussauge.
De solides travaux sur le maréchal de Belle-Isle et l'armée de l'ancien régime avaient fait connaître son nom, des avant la tourmente, aux spécialistes de l'histoire militaire. Pendant la guerre, de brillantes études publiées sous le voile de l'anonymat dans le Correspondant avaient attiré l'attention. Ce jeune et charmant officier faisait preuve, dans tout ce qu'il écrivait, d'une compréhension profonde de l'âme du soldat. Il se mit au travail avec ardeur dès que je lui eus confié la succession du général Colin.
Dussauge était aussi un héros. « Chef de corps de haute valeur, inspirant la plus grande confiance à son bataillon à qui il peut tout demander », dit l'une des
in
six citations dont il a été l'objet ; « âme ardente », dit une autre, il quitta, dès les premiers mois de la guerre, l'état-major pour servir dans la troupe. Parti jeune capitaine, il était, à la cessation des hostilités, lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur.
Le 16 août 191 8, une atteinte de gaz asphyxiants déterminait chez lui une cécité temporaire et une congestion pulmonaire. Les soins qu'il reçut semblèrent tout d'abord le sauver, mais une rechute l'emporta. Le 24 mars 1919, il mourait « pour la France ».
Pierre-Maurice La seconde partie de YHistoire de la Littérature française
masson avait été confiée à Pierre-Maurice Masson. Ce jeune homme,
tout rayonnant de beauté, d'intelligence, de flamme, était l'un des plus nobles parmi ceux que la destinée avait marqués d'un signe. Ses études sur Jean- Jacques Rousseau
l'avaient mis au premier rang de la critique. Il avait donné sa mesure. En creusant ce problème insidieux, la Religion de Jean- Jacques, il avait plongé le regard jusqu'aux plis les plus secrets de l'âme humaine. Dans l'avant-propos de ce livre publié en pleine guerre, Maurice Masson disait : « L'ouvrage était chez l'imprimeur depuis quelques semaines, et déjà aux deux tiers composé, quand la guerre survint, et me mit à mon poste de combat. J'y suis encore.
Il m'a paru préférable de ne pas attendre les hypothétiques loisirs d'une paix que je ne verrai peut-être point, et de rendre, dès à présent, leur liberté à tous ces caractères que j'ai immobilisés depuis trop longtemps.
« Les jours reviendront où le
problème national ne sera plus
dans la tranchée, (j. Patissou.) l'unique problème, où la victoire
INTRODUCTION
et la paix, nous libérant de l'angoisse collective, rendront, à chacune de nos âmes, le tragique de leurs destinées individuelles. Alors ce qu'a dit le Vicaire savoyard sur le « vrai prix de la vie » reprendra tout son sens. D'ici là, du reste, sa parole n'est pas inutile et beaucoup, sans le savoir, lui doivent peut-être quelque chose de leur courage et de leur sérénité, qui n'ont pas voulu redire le blasphème de Philippes et qui sont morts confiants dans la revanche du droit, avec l'espoir du juste qui ne trompe point... »
Le sous-lieutenant au 26 16 régiment d'infanterie tomba, quelque temps après avoir écrit ces lignes, aux tranchées de Flirey. Ainsi succombait, parmi tant d'autres, ce fils et disciple généreux des humanités françaises. Les lettres ont formé ces courages. Pourquoi faut-il que des fleurs si belles ne soient plus que les ornements d'une « croix de bois? »
a uguste Auguste Lepère avait embrassé, avec l'ardeur passionnée qui
Jm. lepère dévorait ce magnifique artiste, l'espoir « d'illustrer la France ». C'était le rêve de toute sa vie. Ensemble nous l'avions
parcourue des champs de la Picardie aux contreforts des Alpes, du Vexin normand aux rivages de l'Atlantique.
Comme il jouissait des moindres traits de ce morceau exquis de la planète qu'on eût dit créé pour lui !
La nature, les
champs,les hommes,
les bois, les eaux,
tout le remuait, il
LEPÈRE DANS SON ATELIER. (Dessin de Lepère.)
les routes, les horizons, le ciel pur ou chargé de nuages, vibrait à tout. Mais sa conscience sévère comprimait son enthousiasme et quand il se mettait à dessiner, c'était avec la gravité et l'application d'un enfant. Il avait commencé sa grande randonnée à travers la France, et il m'avait envoyé, entre autres morceaux, ce délicat et nuancé « Semur »
qui est comme une image des jours paisibles d'avant-guerre, quand la guerre éclata.
Il s'arrêta, tout au bruit du canon et de la mêlée. Il donnait à l'Histoire de la Guerre Illustrée cette incomparable série de frontispices, où respire l'âme du peuplesoldat. Puis, à la fois inquiet et confiant, il reprit les routes de France et, comme par un pressentiment, il se hâtait de noter ses émotions dans des croquis et des pastels, qui laisseront à l'avenir peut-être la plus belle image qu'il puisse y avoir de cette chose insaisissable, un pays. Il était arrivé aux régions préhistoriques des grottes des Eyzies et de Domme, lorsque la mort, au moment où la victoire illuminait le ciel, le frappa. Ce grand amoureux de la France ne put comprimer les battements de son cœur quand il la sentit sauvée. Et c'est le meilleur de lui-même, c'est cette «illustration de la France » que nous donnons au public, avec la Géographie humaine de Jean Brunhes.
Une œuvre consacrée à la France qui met à son frontispice de tels noms, s'honore. Ces guides nous seront toujours présents puisque, dès le début, nous avions pris leur pas. Dans le travail commun est enclos ce quelque chose de leur vie que la mort n'effacera pas.
A histoire nouvelle, En parlant de nos morts, j'ai déjà donné à com-
méthode nouvelle prendre notre œuvre et son caractère : le choix des collaborateurs indique la nature de la collaboration. L'Histoire que nous publions est, à la fois, en effet, collective et particulière : chaque ouvrier s'attache avec une compétence spéciale à chacune des parties de l'ouvrage; il a sa tâche particulière dans un ensemble dont il a accepté le dessin.
Écrire une Histoire de la Nation française cela apparaît, dès l'abord, comme une tâche infiniment plus complexe que ne l'était, jadis, l'entreprise d'une « Histoire de France ». Au fur et à mesure que nos annales se développent et s'élargissent, elles embrassent des sujets nouveaux et multiples. La démocratie a un arbre généalogique plus fortement enraciné et au branchage plus touffu qu'une dynastie. Les formes et le développement de sa vie ont une complexité et un rayonnement qui demandent des méthodes et des mensurations nouvelles. L'ancienne forme d'histoire était fatalement condamnée à ne donner que les annales des gouvernements. Présentant un récit continu, des origines à la Révolution, elle laissait au second plan le travail du pays sur lui-même, les grandes évolutions de la pensée, des techniques, de la science, des mœurs. En somme, tout se passait au centre ou était ramené vers le centre.
INTRODUCTION
Une pénétration plus intime et une analyse plus approfondie sont nécessaires pour connaître ce peuple dont les ressources intimes viennent de se soulever en héroïsme
et d'éclater en victoire. C'est le fond de son être qu'il faut sonder ; c'est à toutes les formes de son activité qu'il faut demander le secret de sa continuité et de sa force.
Pour cela, de bonnes classifications sont nécessaires. En histoire, comme en histoire naturelle, rien ne s'explique que par la série et l'ordre.
La civilisation a ses « genres » et ses « espèces » : ils se ramènent à l'unité, mais il faut les distinguer d'abord. Par exemple, l'Histoire des sciences, l'Histoire militaire ont leur logique propre et leur développement intrinsèque
qu'il est nécessaire de découvrir et exposer pour faire comprendre comment ces efforts dispersés s'affirment finalement en puissance totale. Jusqu'ici, chacune de ces histoires était traitée comme une annexe, une branche secondaire : or,