L'ARERE DE FRANCE
parfois, elle devient maîtresse. L'ancienne conception émondait trop souvent la partie la plus luxuriante et la plus généreuse de l'arbre de vie, celle qui s'enfonce le plus profondément dans le sol. Un paysan ou un artisan français est plus racé « France » que Louis XIV.
Notre désir est de rendre à cette végétation populaire sa force et son éclat et c'est ainsi que nous avons été amenés logiquement à concevoir un nouveau type d'Histoire de France, qui s'est trouvé se définir de lui-même par ce titre significatif : Histoire de la Nation française.
CARACTÉRISTIQUES DE LA Cette his-
NOUVELLE HISTOIRE t0u-e nou
velle, je la caractériserai en trois mots : elle sera encyclopédique, narrative, artistique.
UN PAYSAN FRANÇAIS. (Dessin de A. Lepère.)
ncyclopédique Chacune des
formes de la civilisation et de la grandeur françaises sera l'objet d'un ouvrage à part, ayant sa place dans notre grand ouvrage. Nous offrons donc, au public, une série d'histoires particulières, dont voici la liste :
Géographie humaine de la France, 2 vol. ; — Histoire politique du Peuple français, 3 vol. ; — Histoire de la Littérature française, 2 vol. ; — Histoire de F Art français, 1 vol.; — Histoire militaire, 2 vol.; — Histoire économique et sociale, I vol. ; — Histoire diplomatique, I vol. ; — Histoire religieuse, 1 vol. ; — Histoire des Sciences et de la Philosophie scientifique, 2 vol., en tout quinze volumes.
Je reviendrai sur ce caractère encyclopédique et sur le détail des collaborations pour chacune des histoires particulières, mais je veux m'expliquer d'abord sur ces deux traits de notre histoire exprimés par ces adjectifs : elle sera narrative et artistique.
INTRODUCTION
Narrative Peut-être l'expression exacte serait-elle : discursive.
En deux mots, nous n'avons pas voulu faire montre d'érudition. Chacun de nos collaborateurs étant choisi en raison de sa compétence spéciale, c'est cette compétence qui fait son autorité. Les recherches auxquelles il a consacré sa vie garantissent la . valeur de son témoignage. Son nom et sa signature l'engagent et répondent de lui. Délaissant le travail souterrain auquel il a employé les années de la fouille, il vient au grand jour, et nous apporte le métal solide et reluisant. Son imagination se saisit de son propre acquis et le repense, le repétrit, le modèle : son récit se remet aux perspectives de la vie, la rend sensible par le plus puissant procédé de l'art, — le sacrifice. L'Histoire devient ainsi, selon le mot de Michelet, une résurrection; elle s'articule comme un organisme d'autant plus souple que le travail d'analyse est plus habilement dissimulé. Nous dégageant, une bonne fois, des méthodes germaniques, nous avons conçu notre livre comme un livre de lecture, un livre de synthèse, un livre de conclusion. Le lecteur qui travaille et produit n'a pas de temps à perdre aux détails de la recherche et aux chicanes de la discussion. Il faut se hâter, il faut aboutir. Nous voudrions que le public pût lire d'une haleine ces Discours sur l'histoire, comme nous les voudrions écrits.
Artistique Notre histoire sera artistique, c'est-à-dire qu'elle suppose, à
chaque pas, la collaboration de l'art. La parole ne suffit pas : il faut des images. La vie de la France doit être vue, autant qu'expliquée. N'est-elle pas en effet une belle, une très belle image ?
Le crayon, le goût, l'émotion de l'artiste sont indispensables pour la rendre. L'artiste, qui sent la beauté des choses, est un observateur non moins scrupuleux et non moins véridique de la vie nationale que le savant qui l'analyse. Par la vibration de son âme, celle des grands spectacles de la nature et du passé se renouvelle et se prolonge.
Pour cette illustration indispensable, nous avons rejeté le procédé photographique. Nous avons admis comme règle qu'il n'y a de véritable « illustration » que du cerveau et de la main d'un artiste. Nous avons donc réuni, autour de notre Histoire, une de ces phalanges d'artistes, pareilles à celles qui ont ennobli de leur travail les belles éditions des siècles antérieurs. Une telle école, une telle élite, il fallait la grouper, il fallait lui offrir un procédé large, souple, fidèle, exact, conforme aussi aux exigences matérielles des grands tirages. Ce procédé, nous l'avons découvert et adapté à notre entreprise : c'est celui qui
avait servi déjà à l'illustration de la Jeanne d'Arc, mais singulièrement élargi et assoupli par les conseils d'un Lepère. Il a fallu obtenir, en outre, de nos collaborateurs artistes, qu'ils voulussent bien se soumettre à une ligne de
conduite générale, tout en gardant la franche et loyale originalité de leur talent. Une documentation graphique abondante et des « hors texte »
en couleurs, souvent d'après les maîtres, et où la technique la plus raffinée est mise en œuvre, permettront de lire notre Histoire, des yeux, avant même que l'esprit ne s'y applique.
Ce n'était pas une petite affaire d'obtenir ce jumelage de l'art et de la science. On dira si notre effort a réussi. En tout cas, nous ne sommes pas peu fiers de l'avoir fait. Si ce peuple de France, qui, depuis qu'il élevait les alignements de Carnac jusqu'à la journée de l'Arc de Triomphe, s'est perpétué dans ses monuments, trouve dans nos volumes une représentation de lui-même qui le satisfasse, nous aurons notre récompense. Car nous avons considéré aussi l'histoire du point de vue de la beauté : ut pictura historia.
NOTRE-DAME DE PARIS. (Dessin de J. Patissou )
INTRODUCTION
Je reviens au caractère encyclopédique de l'ouvrage et à chacune des histoires particulières qui constituent les membres du corps général de YHistoire de la Nation française.
UN VILLAGE FRANÇAIS. (Croquis de A. Lepère.
La géographie humaine M. Jean Brunhes, professeur au Collège de
par m. jean brunhes France, s'est chargé d'écrire les deux volumes de la Géographie humaine de la France. On sait que cette conception de la géographie est nouvelle : elle montre l'homme et les œuvres de l'homme en fonction de la terre : les deux données, à savoir le sol et ses habitants, sont liées ; on ne les sépare plus; elles s'expliquent mutuellement. Il y a toute une partie de la terre de la France qui est l'œuvre de l'homme. C'est par lui qu'elle est arable ; c'est par lui que certains de nos
rivages sont fixés, que les ports sont creusés, les mers reliées entre elles, les forêts percées, aménagées, conservées, les marais desséchés, les sommets atteints ; par lui, les routes, les canaux, les voies ferrées, les instruments infiniment variés du commerce et de l'industrie, depuis les mines jusqu'à la « houille blanche », ont fait, de la terre de France, cet admirable grenier de bien-être où le monde puise.
Les villes, les villages, les maisons, sorties de la terre, l'achèvent. La physionomie politique et administrative du pays, frontières, provinces, diocèses, départements, langues, mœurs, mariage des races, tout cela c'est de la géographie vivante. Ainsi s'anime le froid squelette linéaire de la vieille mappemonde. On dit : le sol fait l'homme ; plutôt : l'homme fait le sol.
Voici donc, pour l'histoire d'une nation, un chapitre nouveau et fortement original. M. Jean Brunhes l'a composé avec un succès que notre premier volume permettra de reconnaître et qu'un second volume confirmera par la suite. J'ai dit comment Auguste Lepère a dessiné, pour ce premier volume, « le visage de la France ».
•istoire L'Histoire politique de la Nation française comprendra trois
.politique volumes. Le premier volume, des origines à l'avènement de François Ier, est écrit par M. Imbart de la Tour ; le deuxième, de François Ier à l'avènement de Napoléon empereur, par M. Louis Madelin ; et je me suis réservé le troisième volume qui formera la conclusion, c'est-à-dire l'histoire du dix-neuvième siècle et des vingt premières années du vingtième siècle jusqu'à la signature des traités qui ont mis fin à la Grande guerre.
Les trois écrivains de l'Histoire politique se sont inspirés d'une même doctrine, à savoir, que c'est la nation elle-même qui, créant chaque jour sa propre histoire, détermine, avec ses cadres politiques, la forme de vie publique qui lui convient. Ayant le sentiment de l'unité, même avant la conquête de César, les habitants des Gaules se sont transformés selon .les lois de la civilisation antique, et ce peuple qui s'appelle « français », depuis quinze siècles a organisé ses conditions d'existence selon ses aptitudes, ses tendances, ses aspirations, ses passions. C'est donc en regardant attentivement la France que l'on découvre en elle la raison de ses gouvernements. Si l'homme est un « animal politique », à plus forte raison, un peuple. La politique française est l'empreinte, dans les faits, du caractère de la France. J'essaierai de dire tout à l'heure quel me paraît être ce caractère. En nous appliquant à le dégager, mes collaborateurs et moi, nous l'avons reconnu toujours fidèle à lui-même. Admirable chose qu'un peuple ressemblant encore aux premiers portraits que l'on a tracés de lui, il y a si longtemps.
Les origines par m. p. M. Imbart de la Tour a, d'une main ferme, fait
imbart de la tour saillir ce portrait ancestral, celui qui apparaît dès les origines et qui se fixe alors que le monde sort si lentement de la période des grandes migrations et des tourbillons ethniques. Où se trouve la limite et le joint, entre les stratifications autochtones et les alluvions étrangères ; quelle part il convient de faire aux richesses de fond et aux apports de surface ; ce qu'il y a en nous de Gaulois, de Grec, de Romain, de Germain, il le dit, et comment de ces parentés s'est formée la grande famille, aînée des nations européennes. Par quelle suite logique de ces diverses traditions recueillies et agglutinées le peuple français s'est soumis au système féodal, puis au système royal pour obtenir l'unité, et comment une force ainsi créée, chassant les dominations étrangères, a mis la première main à l'organisation de l'Europe, tout cela M. Imbart de la Tour l'expose avec une science si sûre, une puissance de raisonnement si forte, un charme si pénétrant que le peuple français, en
xu
INTRODUCTION
chair et en os, est debout devant nous, dès que l'histoire se met en marche.
La France de Jeanne d'Arc était faite au moment où finissent ces siècles du moyen âge, qui laissent à l'avenir : le sens de la nationalité, la constitution de la propriété libre, l'abolition de l'esclavage et du servage, le Droit, fils de la coutume, c'est-à-dire de l'adhésion volontaire, et enfin, — épanouissements sublimes, — la beauté des cathédrales et la charité de saint François.
M. Patissou, dont le talent nous a été d'un si grand secours, a reconstitué, d'après les monuments authentiques, la vie dé l'époque Gallo-Romaine et du Haut Moyen Age. On admirera cette exactitude et cette pénétration intimes, cette intensité dans la sincérité qui font, de M. Patissou, un maître du « noir sur le blanc ».
L'âge classique par M. Louis Madelin dira la France éclatante des trois
m. louis Madelin grands siècles classiques, les siècles de la Société polie, le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. Quelle plume convenait mieux à un tel sujet? M. L. Madelin peint à fresque. Le seizième siècle français prend la Renaissance à l'Italie et la répand dans l'univers. Il réveille le monde. La France des Rois, tourmentée, comme les autres parties de l'Europe, par les problèmes religieux, les résout à l'éditde Nantes, par la liberté de conscience. La France de Richelieu et de Louis XIV est celle qu'imiteront toutes les nations du monde et qui sèmera l'univers de ses académies, de ses Versailles, de ses tragédies, de sa philosophie, de ses meubles, de ses modèles en tous genres. Cette admirable partie de notre histoire grandit par le recul des siècles. Une splendeur si noble et si mesurée ne pourrait être reflétée avec plus d'éclat que par le talent à la fois vibrant et
SÛr de M. Madelin. VERSAILLES. (Dessin de 1 P..!i
ttistoire contemporaine Dans le troisième volume de l'Histoire
JLÏ par m. g. hanotaux politique, consacré à l'époque contemporaine, j'essaierai de faire la synthèse de l'œuvre de nos collaborateurs par la contemplation de ce qui s'est passé au cours des générations dont j'ai reçu le témoignage direct. Après l'exposé de la Grande guerre et de la nouvelle organisation européenne et mondiale qui la suit, je tenterai de dégager la leçon de notre histoire et de lever — témérairement sans doute — les voiles de l'avenir.
L'Histoire de la Littérature française comprendra deux volumes : la coupure se fait à la fin du seizième siècle, avant Ronsard et Montaigne.
Pour le premier volume, la variété des sujets nous a portés à recourir à plusieurs écrivains : M. Picavet, M. Bédier, M. Jeanroy.
La littérature française M. Picavet ouvre le volume en donnant
en latin, par m. picavet l'exposé de cette énorme partie de notre littérature qui est écrite en latin. Jusqu'au dix-septième siècle, la pensée de l'élite s'est exprimée en cette langue. Comment s'expliquer qu'une si vaste production soit tombée dans l'oubli et que nul enseignement n'ait conservé parmi nous et n'ait adapté aux pensers nouveaux le fruit d'une si longue activité intellectuelle, artistique et morale? Nos origines latines et méditerranéennes reposent sur cette persistante tradition ; nos racines y ont puisé leur sève.
L'antiquité classique a vécu pendant des siècles parmi nous et elle y vit encore. La langue française et les langues provinciales ne sont que du latin prolongé. La religion, la philosophie, l'histoire, la jurisprudence, la politique, la théologie, la polémique, la poésie, l'éloquence, la métaphysique, l'athéisme même, s'essayaient dans la langue de Cicéron et de Virgile. Que n'avons-nous pas emprunté à ce vaste latin inconnu ! Et combien de trésors la « docte » Allemagne ne lui a-t-elle pas dérobés !
Contraints de resserrer dans un trop étroit espace le développement de ces richesses immenses, réservées jusqu'ici au monde de l'érudition, nous avons du moins tenté de les faire connaître. M. Picavet a donné un puissant coup desonde vers ces nappes dormantes. Peut-être après lui, d'autres investigateurs de cette pensée maternelle tenteront-ils de relier, d'un fil continu, tous les âges de la pensée française.
Les chansons de geste Voici M. Bédier qui, avec une autorité sans égale,
par m. j. bédier s'en prend aux Chansons de Geste. Il prouve que ces poèmes épiques nous appartiennent et ne sont rien autre chose que la mani-
INTRODUCTION
festation la plus éclatante du génie français, de tradition latine et non germanique, au moyen âge. Je ne connais pas d'exposé plus attachant.
Enfin } notre bien nous est rendu ! Les cortèges des pèlerins « chantant de Charlemagne et de Roland » suivaient les routes de France et visitaient les sanctuaires français. La sombre légende d'Odin n'assombrit