DES AFFLEUREMENTS DU JURASSIQUE INFÉRIEUR
(d'après Paul Lemoine).
(1) Paris, Imprimerie Nationale, tome Ier, 1841 ; tome II, 1848 ; tome III, 1873.
pondance, elles présentent en même temps une opposition complète dans la manière dont les couches jurassiques y sont disposées relativement aux masses qui occupent les deux espaces qu'elles entourent vers le Nord et vers le Sud ; en effet, la boucle inférieure ou méridionale circonscrit un massif proéminent en grande partie colorié en rose et formé principalement de terrains granitiques. C'est le massif montagneux de la France centrale couronné par les roches volcaniques du Cantal, du Mont-Dore et du Mézenc. Cette partie méridionale est ainsi moins élevée que l'espace qu'elle entoure, tandis que la boucle supérieure ou septentrionale qui forme le contour d'un bassin dont Paris occupe le centre, est en grande partie plus élevée que le remplissage central de ce bassin.
« L'intérieur de ce bassin est occupé par une succession d'assises à peu près concentriques comparables à une série de vases semblables entre eux qu'on fait entrer l'un dans l'autre pour occuper moins d'espace.
« La différence la plus essentielle des deux boucles opposées de notre 8 est que l'une recouvre et que l'autre supporte la masse minérale qui occupe l'espace qu'elle entoure. La boucle inférieure et méridionale est formée par des couches qui s'appuient sur le bord du massif granitique qui leur sert de centre et, en quelque sorte, de noyau ; la boucle supérieure et la plus septentrionale est formée, au contraire, par des couches qui s'enfoncent de toutes parts sous un remplissage central auquel elles servent de support, de base, de récipient et dont elles excèdent généralement la hauteur.
« La disposition des couches jurassiques dont nous venons de donner l'indication est liée de la manière la plus intime à la structure tant intérieure qu'extérieure de la plus grande partie du territoire français. Nous pouvons le faire comprendre dès à présent en exposant rapidement les traits extérieurs par lesquels sa structure intérieure se décèle.
« Les deux parties principales du sol de la France, le dôme de l'Auvergne et le bassin de Paris, quoique circulaires l'un et l'autre, présentent, comme on vient de le voir, des structures diamétralement contraires. Dans chacune d'elles, les parties sont coordonnées à un centre, mais ce centre joue dans l'une et dans l'autre un rôle complètement différent.
« Ces deux pôles de notre sol, s'ils ne sont pas situés aux deux extrémités d'un même diamètre, exercent en revanche autour d'eux des influences exactement contraires ; l'un est en creux et attractif, l'autre en relief et répulsif.
« Le pôle en creux vers lequel tout converge, c'est Paris, centre de population et de civilisation ; le Cantal, placé vers le centre de la partie méridionale, représente
L'ARCHITECTURE DU PAYS
assez bien le pôle saillant et répulsif; tout semble fuir en divergeant de ce centre élevé qui ne reçoit du ciel qui le surmonte que la neige qui le couvre pendant plusieurs mois de l'année. Il domine tout ce qui l'entoure et ses vallées divergentes versent les eaux dans toutes les directions. Les routes s'en échappent en rayonnant comme les rivières qui y prennent leur source ; il repousse jusqu'à ses habitants qui, pendant une partie de l'année, émigrent vers des climats moins sévères.
« L'un de nos deux pôles est devenu la capitale de la France et du monde civilisé, l'autre est resté un pays pauvre et presque désert. Comme Athènes et Sparte dans la Grèce, l'un réunit autour de lui les richesses de la nature, de l'industrie et de la pensée ; l'autre, fier et sauvage au milieu de son âpre cortège, est resté le centre des vertus simples et antiques, et, fécond malgré sa pauvreté, il renouvelle sans cesse la population des plaines par des essaims vigoureux et fortement empreints de notre caractère national. » (Introduction, p. 22-24.)
Faisons remarquer ici que le Bassin géologique de Paris, ainsi défini par son pourtour Jurassique, qui est la seule auréole qui en dessine à peu près le tour, — le Trias ne le borde qu'à l'Est, en Lorraine, — ne concorde pas avec le bassin actuel de la Seine ; il le déborde grandement vers le Nord et vers le Sud. Au Nord il se continue par le Bassin de Londres, où les mêmes couches, les mêmes auréoles se présentent dans le même ordre et s'enveloppent pareillement les unes les autres ; Londres est au centre de la cuvette et en son point le plus déprimé, dans une position correspondante à celle de Paris ; c'est la Manche, mer peu profonde et ouverte tardivement, qui a rompu la continuité des affleurements émergés, mais la pensée en imagine le raccordement ; ils se continuent effectivement sous la mince pellicule d'eau salée qui s'est installée là où le continent avait fléchi.
e bassin Une seule grande unité géologique, hypsométrique et topogra-
parisien phique se dégage donc de toute cette histoire ; la double ou triple bande des terrains déposés par les mers du Jurassique inférieur, moyen et supérieur commence au Nord au pied de l'Ardenne et borde toutes les Vosges et s'étale dans le hiatus qui sépare les Vosges du Morvan, et s'infléchit en hémicycle au Nord du Massif central, et rejoint le Massif armoricain. Elle est interrompue là seulement où se sont produits les grands déblaiements de la Loire et de ses affluents, depuis Chinon sur la Vienne et Saumur sur la Loire jusqu'à la Flèche sur le Loir et jusqu'au Mans sur la Sarthe. Elle reparaît s'incurvant autour de la Basse-Normandie et va finir en luttant contre les marées et les vagues de la terrible Manche, éparpillant au delà du rivage les écueils des rochers du Calvados.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
Quelle ceinture pour encadrer l'unité du Bassin parisien ! Il n'y a pas un bassin de la Loire et un bassin de la Seine, il n'y a qu'une magnifique architecture qui enveloppe la Loire moyenne et toute la Seine ; le long de ce double ou triple contrefort auréolé, l'histoire géologique a préparé les bastions ou les refuges de l'histoire humaine : Mézières au pied de l'Ardenne, Verdun, Metz, Nancy et Toul à l'Ouest des Vosges, Langres et Chaumont dans l'intervalle entre le massif primaire du Nord-Est et le Morvan, Bourges au Nord du vieux Massif, Caen sur la bordure de l'Armorique. Au milieu, tout se relie sans effort et sans peine, la contrée de Tours et d'Orléans à celle de Chartres et de Paris, la contrée de Bourges à celle de Troyes par Gien, la contrée de Paris et de Meaux à celle de Reims, Laon et Amiens (fig. 18).
Entre l'Ardenne et la Mer du Nord les terrains jurassiques manquent, et à cette interruption correspond la grande zone naturelle de pays plats qui s'étend jusqu'à la Flandre, jusqu'au Brabant, jusqu'au Zuiderzée, et qui fait du Bassin de Bruxelles une province comme affiliée au Bassin de Paris. Ce n'est que vers l'Ouest, au delà de cette porte toute grande ouverte de plus de 150 kilomètres, que la résistante et pittoresque auréole du calcaire reparaît en bordure de la mer, dressant en l'ouvrant un noyau si résistant que la direction du rivage est changée et qu'à une côte marécageuse de bas pays Est-Ouest succède momentanément une ligne Nord-Sud de littoral vigoureux ; c'est encore un point fort, un point de rayonnement et un point de refuge : c'est le Boulonnais et c'est Boulogne-sur-Mer.
La carte géologique vient de nous révéler que la ceinture jurassique du Bassin de Paris (lias compris) s'élargit en deux endroits, au Sud-est vers Langres (où elle intercepte complètement les dépôts du Trias et les massifs plus anciens) et au Sudouest, vers Poitiers. Ces épanouissements correspondent aux détroits, par lesquels la mer parisienne communiquait avec les mers du même âge de l'Aquitaine et du Bassin de la Saône : les eaux étaient là peu profondes et les détroits se fermaient parfois pour se rouvrir ensuite. Ces détroits géologiques correspondent aujourd'hui à des parties du sol plus unies, déprimées par rapport aux petites hauteurs qui les enserrent, et ils sont restés des détroits au sens géographique du mot, ouvrant entre le Bassin de Paris, la vallée de la Garonne et la plaine de la Saône des communications faciles. Beaucoup d'armées, bien des invasions ont passé par là, beaucoup de noms de champs de batailles, Vouillé. Poitiers, Alésia, rappellent les assauts de masses humaines qui s'y sont livrés, tandis qu'aujourd'hui ces campagnes riches sont parcourues par des voies de communication servant aux échanges pacifiques : routes, canaux, chemins de fer.
Ces deux détroits empiétaient sur les prolongements du Massif central au Nord-
L'ARCHITECTURE DU PAYS
est et au Nord-ouest ; en réalité, dans la partie Nord-est du Massif, les dépôts liasiques et jurassiques se sont avancés beaucoup plus loin vers le Sud qu'ils ne s'étendent aujourd'hui : sur le Morvan, le Beaujolais, le Charolais, etc. ; et ce sont les
FlG. l8. — LES ZONES ESSENTIELLES DU BASSIN DE PARIS.
érosions ultérieures, aidées par les dislocations qu'a subies le Massif, qui l'ont débarrassé, et d'ailleurs incomplètement, de cette couverture sédimentaire continue. Dans la partie méridionale, cet empiétement des mers jurassiques aux dépens du Massif central a été plus considérable encore, et les dépôts, à cause de leur épaisseur considérable, i 500 mètres au moins, sont restés, et remplissent aujourd'hui ce qu'on pourrait appeler les deux « golfes des Causses », comprenant les grands Causses de la
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
Lozère et les petits Causses du Quercy. C'était là un détroit quis'étendait sur tout la largeur du Massif central ; des causses minuscules, isolés, restés perchés à de grandes hauteurs, attestent l'ancienne continuité de tous ces dépôts jurassiques. Sur les grands Causses, de par la puissance des dépôts, le paysage jurassique typique a pu se développer, et dans ce terrain ultra-perméable, les rivières, en s'approfondissant, ont creusé des gorges ou canons de plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces causses sont comme de vrais filtres où tout ce qui tombe d'eau à la surface disparaît immédiatement par des milliers de fissures et par ces curieux entonnoirs appelés avens ou tiMouls.
Enfin, dans le Nord de la ceinture du Bassin de Paris, un autre golfe jurassique, le golfe du Luxembourg, dont l'emplacement était préparé par un golfe de la mer du Trias, fait pendant au golfe des Causses.
Sur cette grande épaisseur, et sur cette grande largeur, les dépôts jurassiques ne sont pas homogènes. Le Jurassique moyen (dit Oxfordien et Callovien) est presque entièrement marneux. C'est lui qui procure la ligne de sources dont la plus belle est celle de Châtillon.
Le Jurassique inférieur (Bajocien et Bathonien), presque entièrement calcaire, fournit, lui, les belles pierres de taille des environs de Nuits (Comblanchien) et de la Campagne de Caen ; la pierre de Caen a été transportée par delà la Manche pour la construction des églises anglaises et l'art français a suivi la pierre. L'étage le plus bas du Jurassique inférieur, formé de débris pétris ensemble, est dit calcaire à entroques, et cette association du calcaire à entroques, couronnant les talus du Lias comme des bastions de forteresse, caractérise le paysage bourguignon qui avoisine l'Auxois. Plus haut dans la série ce sont des calcaires dits oolithiques (constitués de petites concrétions semblables à des « œufs » de poisson).
Quant au Jurassique supérieur, dont les termes ou étages sont multiples, il est lui aussi exploité en carrières, et les pierres dites « pierres de Tonnerre » en proviennent. A différentes hauteurs reparaissent des calcaires dits « coralliens », qui sont effectivement des calcaires « construits » par les coraux d'anciens récifs. Ainsi ces mers jurassiques étaient à une température que présentent seules les mers tropicales de notre globe, et comme les coraux ne peuvent vivre que dans des eaux peu profondes, c'est dans les hauts-fonds et dans les détroits de ces mers que ces organismes ont édifié patiemment leurs puissantes assises.
Au-dessus des calcaires jurassiques (i), se sont déposés les calcaires crétaciques,
(i)Les calcaires oolithiques du Jurassique jouent un tel rôle dans les paysages et dans la géographie hydrologique de la France que l'on dit souvent, par abréviation, pour les désigner : Yoolithe, Yoolithique.
L'ARCHITECTURE DU PAYS
marneux aussi par endroits. En hauteur, leur position est naturellement partout la même, mais en étendue, on comprend d'après ce que nous avons dit de la constitution du huit jurassique, qu'ils soient placés tout autrement. Dans la boucle supérieure du huit, qui enclôt le Bassin de Paris, c'est à l'intérieur que se sont déposées les formations crétaciques, et là encore, si l'auréole crétacique n'est pas plus large, c'est qu'elle est recouverte en son milieu par les dépôts plus récents du Tertiaire. Dans la boucle inférieure, qui entoure le Massif central, c'est à l'extérieur que se sont disposées les masses crétaciques,. remplissant le Bassin d'Aquitaine et la vallée du Rhône.
Rien de plus différent, en fait d'aspect et de paysage, que la Champagne « pouilleuse », ou Champagne plate entre Reims et Châlons-sur-Marne, et la Champagne humide que jalonne, à l'Est, la vallée de l'Aisne par exemple, l'une nue et découverte, l'autre vêtue de forêts (forêt du Der). Cette différence d'aspect correspond à une différence de sol : la Champagne humide est imperméable, la Champagne sèche très perméable, perméable non par fissuration, comme le calcaire jurassique, mais par porosité (i). La Champagne humide est formée par le Crétacique inférieur, la Champagne sèche par le Crétacique supérieur, mais comme la Champagne sèche est la plus étendue d'un seul tenant, c'est d'après elle que l'on juge des caractères de la craie et du Crétacique en général.
Cette porosité par conduits minuscules du Crétacique supérieur s'explique par la nature du terrain dominant, la craie, qu'on aperçoit à perte de vue dans les tranchées du chemin de fer, près de Sens par exemple. Cette craie n'est pas homogène ; elle contient en plus ou moins grande abondance des silex, que l'on peut voir disposés en lits horizontaux, dans son domaine occidental, sur la tranche des falaises de Normandie, et qui ont eu, dans les premiers âges de l'humanité, une si grande influence sur la civilisation. C'est le silex qui, par ses étincelles, a fourni le feu aux premiers hommes ; c'est le silex qui, taillé en coups de poing, outils, pointes de flèches, lui a fourni les premiers instruments de travail et des armes.
La craie, facilement accessible au travail de l'érosion, forme un pays à peine mamelonné, à l'Ouest comme à l'Est, en Picardie (fig. 19) comme en Champagne. Le
(1) « La craie blanche est par excellence une roche zoogène, quoique les éléments minéraux n'y fassent pas entièrement défaut... L'ancienne attribution de la craie aux formations abyssales résulte d'une assimilation erronée à la boue à globigérines des océans actuels. L. Cayeux, qui s'est livré à une étude très approfondie des organismes fossiles de la craie, est arrivé à la conclusion que ceux-ci, sauf de très rares exceptions, ne vivaient certainement pas dans les eaux dont la profondeur était supérieure à 150 brasses, » (Emile Haug, Traité de Géologie, p. 1161.)
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mot Champagne, qui n'est autre que le mot Campagne {Campania, dérivé de campus), désigne précisément ces plaines nues et découvertes, et qui sont le plus souvent — la Pouilleuse elle-même le devient ! — des plaines agricoles. Aussi ce mot Campagne n'est-il pas unique en France, et nous le retrouvons souvent encore, désignant des plaines à sol jurassique, dont l'horizontalité est soutenue par une plate-forme calcaire. Il y a, en France, une série de Campagnes : Campagne de Caen, Campagne de Neubourg, Campagne mancelle, Campagne du Berry, sans compter les terres de
« Champagne » fournisssant les eaux-de-vie de Cognac. De tels noms ne sont pas donnés au hasard : ils dénotent ou une certaine ressemblance topographique ou une communauté de sol agricole.
Pourquoi l'auréole crétacique semble-t-elle sur beaucoup de cartes moins continue que la bande jurassique par exemple ? pourquoi donc, ça et là, semble-t-elle plus réduite dans le paysage, et n'apparaît -elle guère qu'en lanières étroites, dans le fond des vallées? Il s'est produit, à la fin du Crétacique et au commencement de l'ère tertiaire, un travail d'altération superficielle, de dissolution sur place des couches crayeuses, si bien que les silex seuls sont restés, empâtés, « emballés », dans une gangue argileuse et compacte. On appelle argile à silex, conglomérat éocène à silex, ce sol qui provient de la destruction de la craie et qui représente l'épaisseur de plusieurs étages. Ce sol n'est guère propre à l'agriculture ; là s'étendent, au Sud de la Normandie, à l'Ouest de l'Ile-de-France, de vastes forêts.
tj* RE tertiaire : PYRÉNÉES, Cependant les mers s'étaient tour à tour avan-
mL* alpes et jura c£es et retirées ; elles avaient eu, çà et là, pour
leur succéder, de grands lacs d'eau saumâtre ou même d'eau douce, tels : le lac de la Beauce, le lac de la Sologne, les lacs du Forez (plaine de Montbrison et plaine de Roanne).
FlG. IÇ. — PAYSAGE TYPIQUE DE PICARDIE (A. Lepère).
L'ARCHITECTURE DU PAYS
Pourquoi ces lacs se sont-ils vidés, et pourquoi les mers ont-elles été chassées du territoire qui constitue aujourd'hui la France? Ce rut, par-dessus tout, le contrecoup du soulèvement de la grande chaîne des Alpes, qui se poursuivit pendant toute la seconde moitié de l'ère tertiaire.
C'est durant ces temps que se sont produits, à l'Est et au Sud du Massif central, les prodigieux événements d'où devaient sortir le plan essentiel de cette seconde partie de la France, la plus jeune et la plus hardie de formes, plus hardie parce que plus jeune : la France des Pyrénées et des Alpes.
Sur l'emplacement d'une Méditerranée plus étendue que celle d'aujourd'hui, des chaînes de montagnes se sont préparées, amorcées, puis dressées. Des vagues gigantesques de pierre ont marché vers le Nord à l'assaut des continents déjà consolidés ; et buttant contre ces socles anciens, les séries de plis de ces chaînes se sont, incurvés pour dessiner entre le Massif central français, le Massif des Vosges et le vieux Massif bohémien l'arc majestueux et magnifique des grandes Alpes. Les terres ainsi amoncelées et ployées ont été poussées vers le Nord avec une telle puissance que des plis venus du Sud se sont couchés sur les plis déjà formés et ont projeté leurs matériaux charriés et brisés jusqu'en avant des chaînes ; par places s'est étalée sur le front Nord des Alpes une bouillie de roches de divers âges, telle que la brèche du pays savoisien appelée la brèche du Chablais (i).
Jusqu'alors c'était le Massif central qui avait été le motif principal de l'architecture de la France, le centre autour duquel s'étaient agglutinés ses bassins; ce sont maintenant les Alpes qui passent au plus haut plan; non seulement, avec leurs annexes des Pyrénées et du Jura, elles dressent au Sud et à l'Est de la France un bourrelet montagneux constituant la meilleure des « frontières naturelles », mais elles ébranlent à leur façon d'autres parties du sol français, depuis longtemps émergées et consolidées (2). C'est un nouveau type d'architecture, une « architecture plissée », qui va se juxtaposer et se superposer parfois à l'architecture soit ondulée soit tabulaire des anciens massifs.
(1) Voir le livre si remarquable d'un géologue suisse-français qui est l'un des maîtres incontestés de l'école française : Maurice LUGEON, la Région de la Brèche du Chablais (1896). b Un flot d'idées hardies » ; ainsi s'exprime Emmanuel de Margerie, le savant traducteur de la synthèse du professeur Suess, la Face de la Terre, pour résumer les théories novatrices si fécondes sur l'origine des chaînes de montagnes que contribuèrent à créer, à démontrer ou à propager nombre de géologues français de tout premier rang : Marcel Bertrand, Pierre Termœr, Albert de I. apparent, W. Kilian, Emile Haug, Léon Bertrand, Jean Boussac, etc.
(2) Voir, pour les Pyrénées, les Alpes et le Jura, les chapitres sur nos frontières dans la Troisième partie
Les Alpes (dont font partie nos Alpes françaises) ne sont elles-mêmes qu'un anneau d'une immense chaîne plissée qui fait presque le tour du monde, et qui comprend non seulement les Alpes sensu stricto, depuis Nice jusqu'à Vienne, mais la Cordillère Bétique et le Rif, les Pyrénées, les Apennins, le Balkan, le Caucase, les chaînes de l'Asie centrale, et le géant de nos montagnes actuelles, l'Himalaya.
Ce n'est pas sans difficultés ni sans douleurs que la vieille terre a enfanté cette dernière venue de nos chaînes de montagnes, la plus grande de toutes, peut-être la plus haute qui ait été dressée. Pour se faire leur place au soleil, les Alpes ont dû bouleverser tout autour d'elles et bien loin d'elles des compartiments de l'écorce qui paraissaient définitivement stables et assis. Les vagues de pierre qui, figées, constituent nos Pyrénées et nos Alpes n'ont pas été que des vagues de surface ; ce furent des vagues de fond qui entraînèrent dans leur élan de façonnement jusqu'aux roches les plus vieilles de la croûte terrestre et qui firent réapparaître en plein milieu des montagnes nouvelles les schistes cristallins et les anciens granits comme cette « protogine » qui constitue la majeure masse du plus haut massif français, celui du Mont-Blanc (sommet : 4 808 mètres).
La première de ces chaînes qui apparut au jour, ce furent les Pyrénées. A la fin de la première subdivision des temps tertiaires, dite Eocène par les géologues, à l'heure même où dans les lagunes de la région parisienne se déposait le gypse avec lequel on devait fabriquer le plâtre de Paris, surgissait entre la France et l'Espagne cette étonnante « Sierra », nuageuse et pluvieuse, verte et boisée au Nord, avec les austères et grandioses à-pics de ses cirques {fig. 20), plus lumineuse et plus dépouillée au Midi. Cette surrection se propagea de proche en proche, comme se propagent les ondes dans un milieu liquide, et ces ondes, en venant déferler contre le Massif central, y déterminèrent des cassures, tandis que le bassin d'Aquitaine en était agité pour longtemps. Puis ce fut le tour des vraies Alpes, qui se soulevèrent au cours des divisions suivantes de l'âge tertiaire (Eogène et Néogène). La complication de cet effort orogénique dut être immense, et sa propagation très lointaine, puisque tous les types de mouvements du sol y furent représentés ; plissements et compressions latérales, effondrements et soulèvements, déplacements par-dessus ou par-dessous les masses existantes. On a dit parfois que les montagnes s'étaient amusées à jouer entre elles « à saute-mouton » ; à peine y a-t-il une exagération dans cette image. Les mots de désordre, de « chaos » sont bien en deçà de la vérité. (Planche IV.)
Le beau désordre fut à son comble en Provence, là où les Alpes se heurtèrent aux restes d'un vieux massif archéen mêlé de porphyres rutilants, — celui des Maures et de l'Estérel, « roches rouges » de l'Estérel, — modestes débris d'une terre
L'ARCHITECTURE DU PAYS
plus vaste, aujourd'hui engloutie, autour de laquelle se disposèrent les plissements et les lumineux reliefs calcaires de la basse Provence.
Aux Alpes occidentales s'adjoignit, au Nord-Ouest, une annexe, le Jura, chaîne si simple à contempler sur la carte et dans la réalité, où tous les plis convexes sont
FlG. 20
LE CIKQUE DE GAVARNIE (A. Lrpè
restés des bourrelets montagneux parallèles, et tous les plis concaves sont demeurés des « vais ». Le Jura se poursuit bien au Sud du Rhône, et ses plis viennent s'accoler à ceux de la Grande-Chartreuse, dont la ressemblance d'aspect révèle la parenté.
Quels furent, sur les parties de notre territoire déjà existantes, les conséquences et les contre-coups d'un tel bouleversement ? Quand on pénètre dans l'étude géologique du passé de notre pays, on s'aperçoit qu'ils furent plus destructifs et plus lointains qu'on ne pouvait le soupçonner d'abord.
Nous avons dit que les Vosges et la Forêt- Noire formaient un massif unique, peu
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à peu arrondi et nivelé par l'érosion, et sur lequel les mers avaient déposé leurs sédiments. Cette masse de terrains anciens se souleva à nouveau, et l'on vit un dôme réapparaître, portant sur ses flancs, sous forme de terrains bariolés, les traces des submersions antérieures. Mais le dôme se trouva porté trop haut dans les airs, la voûte se rompit, et au milieu du massif surhaussé, le long de cet effondrement, s'établit une plaine alluviale, dont une partie n'est autre que la plaine d'Alsace et qui livre aujourd'hui passage au Rhin.
Quelque éloigné que fût le Bassin parisien, il fut ébranlé lui aussi. Tous ont remarqué l'allure rectiligne et parallèle des petits fleuves côtiers du Nord, Somme, Canche, Authie, des rivières comprises entre la Somme et la Seine, et de la dernière partie de la basse Seine elle-même. C'est que le Bassin parisien subit un commencement de plissement, il se courba en ondulations parallèles, et c'est au fond de ces rides que se sont logés les cours d'eau. En même temps la partie Nord du Bassin se relevait ; c'est pourquoi les mêmes assises tertiaires des meulières de Beauce, que l'on rencontre près de Paris à 150 mètres d'altitude environ, se trouvent portées à 200 mètres à la butte de Montgé près de Dammartin et à 255 mètres près de Villers- Cotterets (1).
On a peine à croire que les régions occidentales de la Loire elles-mêmes aient ressenti les atteintes de contractions aussi lointaines. C'est pourtant la vérité. On ne pouvait parler jusque-là d'un bassin de la Loire distinct d'un bassin de la Seine ; il n'y avait qu'un Bassin de Paris. Alors, par une sorte de choc en retour, la région située au Sud du massif breton s'abaissa, laissant la mer pénétrer librement sur cette surface au-dessous de son niveau, et s'avancer jusqu'aux portes de Blois, presque au cœur du Bassin. Cette invasion ne fut que temporaire, mais lorsque la mer se fut retirée, elle laissait, tracé derrière elle, un sillon que le lit du fleuve n'eut plus qu'à suivre ; ainsi la Loire, « soutirée », prit son cours vers l'Atlantique.
Mais c'est sur le Massif central, situé en face des Alpes et tout à fait à leur portée, que les effets de leur surrection furent le plus soudains et le plus grandioses. Le Massif central avait été aplani, et dans ses parties les plus basses pénétraient librement les golfes de la mer, ou s'installaient lagunes, lacs d'eau douce, marécages. Du coup son relief précédent lui fut presque rendu, en même temps qu'un mouvement de bascule, agissant sur toute la masse à la fois, en relevait le bord à l'Est et au Sud-est, et présentait le bord abrupt au Rhône et aux Alpes. Mais c'étaient trop d'efforts,
(1) Dans le deuxième chapitre de la deuxième partie (chap. xm) seront décrits et expliqués les principaux « pays « et les principales régions qui composent l'ensemble des territoires d'âge tertiaire de l'Ile-de-France. Voir aussi Au cœur du Bassin parisien, la Seine, ses affluents et la Somme (chap. vi).
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plus que cette masse rigide ne pouvait en supporter. Comme les Vosges, le Massif central se disloqua et se fissura ; par toutes les cassures à la fois les laves débordèrent. Ce dernier épisode fut comme une illumination générale prédestinée à jeter la lumière sur toute l'œuvre accomplie. Des Coirons au Cézallier, au Luguet, au Cantal, à l'Aubrac, du Puy de Dôme et du Mont-Dore au Velay, au Vivarais, et
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FlG. 21. — RECONSTITUTION THÉORIQUE PAR MARCELLIN BOULE DU GRAND VOLCAN DU CANTAL (i).
même à la coulée de la montagne d'Agde, au Sud, les cratères flambaient (fig. 21). Il dut sembler que toute la France centrale prenait feu.
Les épisodes qui suivirent ce véritable cataclysme durèrent et durent jusqu'à nos jours ; de plus jeunes volcans succédèrent ou se juxtaposèrent à leurs aînés ; la chaîne des Puys constitue un ensemble de reliefs volcaniques très jeunes, très frais, et pourrait-on dire encore en activité ; car le Puy de la Poix laisse suinter sous nos yeux un produit qui paraît être éruptif.
Le Massif central, qui se présente sous la forme de plateaux usés, aux ondulations douces, porte donc en son centre des volcans ou débris de volcans ; appareils pos-
(i) Cette figure est ici telle qu'elle a été reproduite par le Service géographique de l'armée dans la fort belle publication en deux volumes in-40 du général Berthaut, Topologie, Elle représente deux coupes théoriques qui se coupent à angle droit, l'une Nord-ouest-Sud-est et l'autre Sud-ouest- Nord-est
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tiches superposés à l'ancien système (voir frontispice du chap. I", la chaîne des Puys, avec au centre le Puy de Dôme, vus de la Limagne, et voir aussi fig. 22), vrais postiches mais qui ont modifié l'allure générale du relief, introduit des sols de
FlG. 22. — LES ROCHES TUILIÈRE ET SANADOIRE, MASSES PHONOLITIQUES DE 3OO MÈTRES DE HAUTEUR, DANS LE MASSIF DU MONT-DORE (A. Lepère).
qualité supérieure, accru la pluviosité, et, par voie de conséquence, transformé l'économie de l'activité humaine.
t es mers et Une fois les temps actuels survenus, les mers s'étaient
M^ê les cotes retirées, mais — privilège heureux pour le pays qui devait être la France — en aucun point elles ne s'étaient éloignées. Les grands fonds de l'océan Atlantique dessinent des courbes de 2 000 mètres et plus à quelque 200 kilo-
L'ARCHITECTURE DU PAYS
mètres du massif armorico-vendéen, à quelques dizaines de kilomètres de la chaîne pyrénéenne. De plus, tous les territoires de l'Europe Nord-occidentale, Irlande, Grande-Bretagne, Belgique et Hollande, Allemagne, Danemark et Scandinavie, demeurent portés sur une sorte de haut socle continu, mais dont les parties à peine déprimées ont été envahies et couvertes par les eaux de la mer. La Mer du Nord est une nappe qui a presque en tous ses points une profondeur inférieure à ioo mètres ; de hauts bancs sableux comme le Dogger-Bank s'élèvent presque jusqu'à fleur d'eau, et créent cette combinaison qui est favorable au frai des poissons et qui tente et attire les pêcheurs C'est une mer presque terrienne que notre Mer du Nord.
Pour compléter, vers le Nord, l'encerclement de la France par les mers, voici que se dessina entre la France et l'Angleterre, à une époque très proche de la nôtre, probablement au début des temps quaternaires, une fosse peu déprimée, à peine une ondulation du sol, qui suffit pourtant à solliciter les eaux salées à venir s'y loger. Une mer, la Manche, prit possession de la dépression, et elle coupa en deux morceaux le Bassin de Paris et le Bassin de Londres, dont nous avons indiqué la continuité géologique. Vers l'Est, elle communique petitement, par un détroit qui n'a pas fini de s'élargir, le « Pas de Calais », avec la peu profonde Mer du Nord ; vers l'Ouest, elle s'ouvre largement sur l'Océan Atlantique, lequel est une profonde cavité Nord-Sud qui va d'un pôle à l'autre, toute semée dans ses abîmes de roches éruptives et à sa surface d'îles volcaniques (i). Désormais, de par cette mince pellicule des eaux de la Manche, qui atteint ioo mètres en son fond le plus creux, au large d'Auregny, et a 50 mètres à peine en moyenne, Paris et Londres auront des destinées séparées, l'Angleterre et la France une histoire différente.
Au Sud, une mer profonde, constituée de cavités indépendantes de plus de 3 000 mètres, s'étend, parsemée d'îles et entrecoupée de presqu'îles ; elle est le reste de la grande mer de l'âge secondaire appelée Thétys par les géologues ; elle est étroitement liée dans l'histoire de notre globe à la formation des chaînes alpines ; elle est enveloppée de terres et celui qui vogue sur elle aperçoit de partout de grandes montagnes ou de petits îlots émergés : elle est dite « Méditerranée ». Elle touche aux Alpes françaises, elle touche aux Pyrénées ; et son rivage n'est qu'à 50 kilomètres de la bordure de notre Massif central. Le littoral français de la Mer du Nord n'est séparé du littoral méditerranéen que par une distance de 1 100 kilomètres ; l'océan Atlantique n'est qu'à 370 kilomètres de la Méditerranée.
Peu de pays sont dotés d'une position maritime aussi avantageuse que la France :
(1) Lire la très éloquente conférence de Pierre Termier, V Atlantide, dans le Bulletin de l'Institut océanographique, n° 256, 20 janvier 1913.
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elle possède une large façade sur toutes les mers ouvertes de l'Europe. A l'heure où tant d'États anciens ou nouveaux regardent comme indispensable à leur respiration politique et économique d'avoir une fenêtre sur la mer, on saisit toute la valeur de cette originelle situation si privilégiée. La mer du Nord est la plus fréquentée de l'Europe septentrionale : la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, le Danemark, la Norvège, l'Ecosse et l'Angleterre l'enveloppent en même temps que la France ; quant à la Manche avec son annexe le Pas de Calais, elle représente le département des nappes océaniques qui est soumis à la plus intense circulation et les Anglais la dénomment expressivement le « Canal » (Channeî). Par l'Atlantique la France fait vis-à-vis aux États-Unis et à toute l'Amérique. Par ses côtes méditerranéennes elle a part à la vie de cette mer intérieure où s'est déroulée toute l'histoire du monde jusqu'aux temps modernes ; elle appuie et étend son action sur l'une des plus belles îles de la Méditerranée, la Corse, l'antique Cyrnos, et sur toute la Berbérie ou Afrique mineure.
Dans la configuration générale de la France on ne saurait donner trop d'attention, ni accorder trop d'importance au dessin général des côtes. Tandis que les variations des frontières continentales ont souvent atteint jusqu'aux traits distinctifs de sa physionomie normale, les fronts de mer beaucoup plus stables que tous les fronts de terre ont fixé de tout temps sa silhouette la plus distinctive. Et ces rivages font de notre pays un pays harmonieux entre tous.
Une figuration classique, bien plus exacte depuis la recouvrance de l 'Alsace- Lorraine, enferme les contours de la France entre les six côtés d'un hexagone : des six faces les fronts de mer en occupent trois ; la côte de Dunkerque-pointe de Saint-Mathieu fait pendant à la frontière du Nord-est ; la côte océanique jusqu'à la Bidassoa fait pendant à notre frontière avec la Suisse et l'Italie : au rentrant de la Charente correspond le rentrant du Léman ; enfin le front de la Méditerranée correspond au front pyrénéen ; en tout, trois façades maritimes et trois fronts terrestres : une masse bien équilibrée.
Sur un développement de 5 500 kilomètres, 3 000 environ sont en bordure de la mer. L'essor d'un pays n'est pas en rapport absolu avec la longueur des côtes, mais bien avec celle des côtes « utiles », c'est-à-dire naturellement propices à la navigation et au cabotage (1). Les côtes d'érosion, très découpées, qui ont le caractère vraiment « maritime » s'opposent aux côtes d'alluvion, en général rectilignes ou régulièrement arrondies au long desquelles prédominent les phénomènes de
(1) Marcel Dubois, Râle des articulations littorales, Étude de géographie comparée (Annales de géographie, I, 1891-92, p. 131-142).
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comblement. La France est riche en côtes articulées et « utiles » ; ses foyers de vie maritime se trouvent répartis sur toutes ses façades océaniques : abris du Boulonnais, « valleuses » du pays de Caux, Cotentin et Bretagne, îles et golfes des Pertuis breton et charentais, extrémités pyrénéennes du pays Basque et du Roussillon, Languedoc et Provence.
La côte de la mer du Nord (72 kil. de Zuydcoote à Calais) est plate, basse, sablonneuse et rectiligne ; les courants côtiers ont édifié un cordon littoral qui fait légèrement saillie au-dessus des marécages de l'intérieur et qu'accidentent les dunes ; en avant de ce bourrelet de sable sont établis les villes et les ports : Dunkerque (Duyn-Kerque, l'église des dunes), Gravelines et Calais avec son vieux port des pêcheurs, le Gourgain. En arrière, marais et moëres, golfes et baies de la mer (l'ancien golfe de Saint-Omer, par exemple) ont été repris peu à peu aux flots par l'industrie humaine.
Puis, à partir de Sangatte, la côte se dresse en falaises blanches — Blanc-Nez (134 m.) et Gris-Nez — qui correspondent à celles de la côte anglaise — « la blanche Albion » — et qui attestent l'ancienne continuité du continent et de l'antique « Bretagne ». La fosse du Boulonnais, ouverte par l'érosion, correspond au Weald anglais. Passé Boulogne, la côte redevient basse et sablonneuse avec des dunes; elle a été régularisée par les apports des petits fleuves côtiers, Canche, Authie, Somme : c'est le Marquenterre et ce sont les Bas-Champs.
Le littoral descend droit au Sud du cap Gris-Nez jusqu'à l'estuaire de la Somme. Elle présente ensuite, jusqu'à la baie de la Seine, une convexité qui correspond aux falaises de craie de la Haute-Normandie, hautes de 100 mètres au cap d'Antifer et de la Hève, partout rongées et minées par le flot, partout en recul, comme celles du Pas-de-Calais. Les ports, Dieppe, Fécamp, Yport, Ëtretat, trouvent abri dans l'ouverture des « valleuses ». De la Seine à l'embouchure de la Vire dans la baie d'Isigny ou des Veys, — côte du Calvados, — alternent les falaises (Villerville et Bessin), les bancs de rochers à fleur d'eau (Calvados et Grand-Camp), les plages de sable fin (Trouville et Deauville).
Les deux presqu'îles, l'effilée, celle du Cotentin, la massive, celle de la Bretagne, n'en faisaient qu'une jadis. C'est l'érosion marine, ce sont les violents courants de marée, dans le Raz Blanchard et le passage de la Déroute, qui ont isolé du continent les îles Anglo-Normandes, Jersey, Guernesey, Auregny, Sercq et Herm (1) et creusé le rentrant dont la pointe est à la baie du Mont Saint- Michel ; là, le flot de
(1) Voir Camille Vallaux, l'Archipel de la Manche, Paris, 1913. On prononce dans le pays même Auregny et non pas Aurigny
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marée s'élève parfois jusqu'à 13 et 14 mètres ! Les alignements du Cotentin, bandes granitiques ou gréseuses en saillie sur les schistes, sont orientés, non pas Nord-Sud, mais Est-Ouest, selon la direction générale de ce qui fut autrefois la plus grande presqu'île armoricaine. A l'extrémité du Cotentin, entre les deux pointes granitiques de Barfleur et de la Hague, se dessine la rade militaire de Cherbourg, coupée du large par sa digue longue de 3 720 mètres.
La sculpture littorale de la Bretagne correspond à sa structure géologique ; les roches dures donnent des saillants ; les roches tendres des rentrants et des baies. Les bandes de schistes moins résistants se creusent, à leur extrémité occidentale, en découpures profondes : rade de Brest, baie de Douarnenez, que sépare la presqu'île de Crozon dans le prolongement des quartzites des Montagnes-Noires. Le long de la côte Nord aux roches dures, des îles représentent une ancienne extension de terres brisées et envahies par la mer ; les baies de Saint-Michel, de Saint-Malo, de Saint-Brieuc, de Morlaix se suivent entre mille inden tarions, petites ou grandes. Les schistes cristallins de la pointe de Saint-Mathieu s'éparpillent en îlots jusqu'à Ouessant ; et de même au Sud, les granits de la pointe du Raz se continuent par l'essaim des îles de Sein. Le long de la côte méridionale, d'autres baies comme celle d'Audierne, des estuaires fermés comme ceux de l'Odet et de Lorient, des bassins intérieurs comme la « petite mer » du Morbihan sont flanqués vers le large de deux chaînes d'îles et d'îlots (Groix, Belle-Ile) témoins, selon Charles Barrois, d'une ancienne bande de territoires aujourd'hui ennoyée et dont les parties les plus élevées sont restées au-dessus des flots. D'innombrables petits fleuves cô tiers débouchent dans la mer par de profonds estuaires ou « rivières » que remonte la marée, et à la tête desquels s'est bâtie une ville, grande ou petite, pont et port tout à la fois. Entre la Vilaine et la Loire, s'avance en mer le pays de Guérande, ancienne île rattachée au Sillon de Bretagne (91 m.) par la Grande Brière, une tourbière et un marécage, qui est une sorte de Morbihan comblé.
A cette côte d'érosion succède, de la Loire à la Garonne, une côte en voie d'alluvionnement. Ce n'est d'ailleurs qu'à la Pointe de l'Aiguille, proche des Sablesd'Olonne, que finit la côte granitique de Vendée, appendice, comme le Cotentin, du massif ancien de l'Armorique. Les alluvions des deux grands fleuves et celles de la Charente, de la Sèvre Niortaise, du Lay, ont empiété sur la mer, réduit et presque supprimé d'anciens golfes : au Nord, celui du Marais Breton, situé en arrière de l'île privilégiée et fortunée de Noirmoutier et restreint aujourd'hui à la baie de Bourgneuf ; au Sud, celui du Marais Poitevin, l'ancien golfe du Poitou, réduit à l'Anse de l'Aiguillon. Pourtant, là aussi, les rivages primitifs ont été emportés ou
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démolis ; la côte dans l'ensemble a reculé ; on peut aisément en reconstituer les lignes, grâce à des îles qui subsistent comme des piles de ponts détruits : d'abord l'île d'Yeu faite comme l'Armorique de gneiss, de granits et de quartz (fig. 23) ; puis, fermant la mer des Permis, les îles de Ré et d'Oléron.
La côte des Landes, au Sud de l'estuaire de la Gironde, est tout entière rectiligne, comme tirée au cordeau. Des dunes hautes de 75 à 90 mètres étaient jadis en
FlG. 23. — COTES GRANITIQUES DE L'ILE D'YEU (A. Lepère).
marche vers l'intérieur, ensevelissant les villages, avant que Brémontier ne les eût fixées par des plantations de pins maritimes. Derrière la chaîne élevée de ces sables sont enfermées d'anciennes baies, réduites à la condition d'étangs ; seul l'étang du Bassin d'Arcachon a maintenu libre sa communication avec la mer.
Au Sud de l'ancien estuaire, aujourd'hui submergé, du Gouf de Cap-Breton et de l'estuaire présent de l'Adour, les Pyrénées viennent aboutir à la côte, et l'accidentent en pays Basque d'une série de baies : Biarritz, Saint- Jean-de-Luz, Bidassoa.
A leur extrémité orientale, les Pyrénées font aussi à la côte méditerranéenne un
gSogr. humaine, t. I. 65 5
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rivage d'abord tourmenté (baies de Banyuls et de Port-Vendres), tandis que les fleuves côtiers issus des Corbières, des Albères et même des Pyrénées intérieures (Tech et Têt) ont travaillé par leurs apports à régulariser la côte du Roussillon. Au Cap Leucate, au Sud de la montagne de la Clape, commence la côte du Languedoc, qui s'étend jusqu'à l'avancée prononcée du delta du Rhône ; elle se courbe en un quart de cercle presque régulier, correspondant au Golfe du Lion. La montagne d'Agde (115 m.), la montagne de Cette (180 m.) forment des saillies auxquelles s'accrochent des arcs et des cordons littoraux ; ces sables forment, eux aussi, un chapelet d'étangs, qui est à peu près continu entre Agde et Aiguës-Mortes (1). Le comblement des golfes et le progrès des alluvions ont isolé de la mer et fait péricliter un certain nombre de ports intérieurs, ports de lagunes comme Narbonne et Maguelonne, ports de rivières, comme Montpellier, sur le Lez, ports fluviaux comme Beaucaire et Saint- Gilles sur le Rhône ; quant à Aiguës-Mortes elle fut déjà fondée, par delà les sables, comme son nom l'indique, parmi les « eaux mortes ».
La côte de Provence est rocheuse et escarpée, découpée comme celle de Bretagne, abondante en criques, en calanques, en anses profondes, en rades closes ; elle est plus pittoresque même, puisque les rivages se dressent çà et là d'un seul jet à 500 mètres au-dessus de la mer (comme au cap Roux dans l'Estérel, 453 m., et à la Tête-de-Chien au-dessus de Monaco, 573 m.) ou tout au moins à 300 ou 500 mètres (chaîne de l'Estaque, 279 m., Marseilleveyre, 397 m., Bec-de-1'Aigle, à la Ciotat, 375 m., Cap Sicié, dans la presqu'île de la Seyne, 359 m.). L'Étang de Berre est même une sorte de mer intérieure ; le tunnel de Roves (7 200 m. de long), terminé pendant la guerre, le met en communication avec le port de Marseille, qui derrière ses îles aligne ses bassins sur un front de 6 et bientôt 10 kilomètres entre le Vieux-Port et l'Estaque. Toulon fournit à notre « grande flotte » un abri magnifique que complète et parfait pour les manœuvres navales la double rade d'Hyères, fermée par la presqu'île de Giens et par le groupe de ses îles. Le golfe de Saint-Tropez échancre le vieux massif des Maures que le golfe de Fréjus sépare de l'Estérel ; plus loin le golfe de Cannes s'ouvre derrière les îles de Lérins. Après l'embouchure du Var, les montagnes plus hautes et plus accidentées que sont les Alpes Maritimes tombent à pic dans la mer, et dans leurs anfractuosités protégées se nichent une série de stations d'hiver, entre Nice et Menton : côte merveilleuse-
(1) Il s'agit ici de 0 parties de la mer isolées par des cordons littoraux et transformées en lagunes » et non, comme en Gascogne, de « nappes d'eau douce provenant de l'arrêt par les dunes de petits cours d'eau » : après Delebecque, le commandant O. Barré a fortement et justement souligné cette différence dans le remarquable chap. vin, les Côtes, de son Architecture du sol de la France.
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ment articulée et pittoresque {fig. 24) que dentellent les saillants du mont Boron, du cap Ferrât, du cap Martin, et qui dessine le joli port d'Hercule au rocher de Monaco ainsi que la splendide rade dominatrice de Villefr anche.
La Corse, île allongée que prolonge au Nord la presqu'île effilée du cap Corse, est séparée de la Sardaigne par les Bouches de Bonifacio, que garde la position italienne de la Maddalena. Elle présente à la mer deux façades très différentes : la
Cj-
FlG. 24. — LITTORAL « ARTICULÉ » DES ALPES MARITIMES (A. Lepère) (i).
côte orientale, au Sud de Bastia, basse, marécageuse et insalubre, régularisée par le dépôt des alluvions littorales ; la côte occidentale, rocheuse et découpée, échancrée par une série de golfes profonds, ceux de Porto, de Sagone, d'Ajaccio, de Valinco.
Tels sont les nets délinéaments auxquels par excellence la France a dû le tracé extérieur de sa figure propre. Tout ce qui établit le contact de mer et terre s'est révélé d'une telle variété, et par la nature, la forme et la couleur des roches
(1) Vue prise au-dessus de Menton de l'Ouest vers l'Est ; au dernier plan la ligne de la côte italienne.
littorales, et par l'allure des fonds marins dans le voisinage des terres, et par la direction, par la puissance ou par l'absence des courants et des marées, et par la richesse de la faune marine, poissons et coquilles comestibles, que les côtes de France ont été, pour les hommes, facteurs d'utilité et de fécondité tout autant que de charme et de beauté (i).
L'architecture La terre qui sera la France et qui est sortie peu à peu
du pays des eaux apparaît ainsi bordée et figurée par des rivages qui
demeurent proches les uns des autres. Il nous est maintenant loisible de la « survoler » tout entière, et de juger d'un seul coup d'œil synthétique l'architecture du pays.
Entre les cinq masses montagneuses de différents âges — celle du centre, celle de l'Ouest et du Nord-est et les deux chaînes méridionales beaucoup plus jeunes — se dessinent très vigoureusement trois dépressions : le Bassin de Paris, le Bassin d'Aquitaine et le Bassin de la Saône.
L'arc des Alpes avec son avant-chaîne du Jura sont venus serrer de si près les anciennes ossatures que de ce côté-là les formes n'ont plus la belle ampleur des deux premières grandes dépressions : le Bassin de la Saône n'est qu'un tout petit bassin à côté de l'harmonieux et magistral Bassin de Paris ou même à côté du Bassin de la Garonne-Gironde; mais c'est une dépression qui mérite encore le nom de Bassin, tandis que plus au Sud il n'existe point à vrai dire de « bassin du Rhône » ; entre le rebord des Cévennes et les avant-chaînes des Alpes, un couloir seul marque la limite entre les deux territoires, et c'est ce couloir que suit et qu'a partiellement façonné le Rhône.
Trois Bassins, et non point quatre. Quant au prétendu bassin du Rhin, il est encore moins une unité naturelle ; il y a une région supérieure du Rhin ; toutes les eaux du plateau suisse se trouvent drainées d'une manière si habile qu'elles viennent toutes passer sous les ponts de Bâle. Il y a ensuite la plaine de notre Alsace et un bassin de Mayence qui correspondent aux zones effondrées. Puis le Rhin entre dans une longue rigole à méandres, à travers le Massif schisteux rhénan, et seulement après cette traversée il rencontre un vrai bassin, celui qui va de Cologne à son embouchure.
C'est ce bassin inférieur qui communique aisément et directement avec le Bassin de Bruxelles, et, par là, plus au Sud, avec le Bassin de Paris.
(i) Notre Cinquième partie comprendra une étude des côtes et des pêcheries. Voir J. Welsch, les Ressources de la zone de balancement des marées (Ann. de Géogr., 15 septembre 1917).
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Les trois Bassins occidentaux français sont en rapport avec les trois bassins maritimes qui enveloppent la France. Le Bassin de Paris touche à la Manche, au Pas de Calais et à la Mer du Nord; sa limite terrienne septentrionale est comme une plaine continue ouverte à toutes les circulations, c'est-à-dire à toutes les invasions et à toutes les conquêtes. Le Bassin d'Aquitaine s'ouvre large vers l'Atlantique. Le Bassin de la Saône s'étend géographiquement jusqu'à Lyon; il est relié à la Provence et à la Méditerranée provençale par le sillon du Rhône.
La France, marqueterie de territoires si divers, a existé parce que ces territoires ont été « assemblés » ; de là le sens exceptionnel des zones de passage qui ont permis à ces trois Bassins d'être d'abord et progressivement unis deux à deux, puis de finir par être unis en une seule unité. Ces zones de passage et de rapprochement correspondent à trois régions historiques dont le nom seul évoque à un si haut degré le passé de la France parce que leur sens est issu de la géographie. Entre le Bassin de Paris et le Bassin de la Saône et la voie du Rhône : la Bourgogne. Entre le Bassin de Paris et le Bassin d'Aquitaine : le Poitou. Entre la Provence et le monde de la Méditerranée et le Bassin d'Aquitaine : le Languedoc.
Qu'on considère comme nous le ferons plus tard les plus antiques voies de circulation de la Gaule et de la France, elles passent par ces larges détroits terriens ; elles les soulignent et leur ont conféré leur valeur propre.
La géologie met au premier plan les massifs montagneux que les événements de l'écorce terrestre ont fait surgir les uns après les autres. La géographie physique fait ressortir le travail d'élaboration progressive exécuté par les agents du modelé terrestre et surtout par les cours d'eau. La géographie humaine et l'histoire placent au contraire en vedette ces grands ensembles harmonieux qui sont les Bassins naturels et leurs naturelles zones de traits d'union. C'est parce que ces véritables centres et bandes de concentration, de cristallisation et de rayonnement ont fini par créer une sorte de texture continue, parce que, tout autour des montagnes et les joignant les unes aux autres, la civilisation a dessiné un grand cercle d'enveloppement humain que les massifs montagneux ayant acquis au point de vue historique leur vrai sens, leur vraie valeur par rapport à l'ensemble, sont devenus des morceaux essentiels du tout.
L'antithèse, partiellement juste et partiellement erronée, dont nous avons rappelé le texte original, a fait trop souvent et trop fortement opposer le « Plateau central » « centre de répulsion » et le « Bassin parisien » « centre d'attraction ».
Le Massif central n'a jamais été et est moins que jamais tel qu'on puisse d'un
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seul mot le qualifier de centre de répulsion ; de tout temps la bordure de la Limagne par exemple a constitué une de ces régions heureuses où s'alignent les centres urbains. Aujourd'hui, en plein centre du « Plateau central » un groupe minier et industriel tel que celui de Saint-Ëtienne ou même vers le Sud ceux de Carmaux et d'Aubin-Decazeville se manifestent comme points d'élection, ayant une si attractive valeur humaine qu'ils sont figurés par des maxima sur une carte de la densité de population. Le Limousin, transformé, est devenu une très riche province, et même de petites contrées anciennement pauvres comme le Segala du Rouergue ne sont plus, malgré le nom qui subsiste, maigres pays à seigle, mais, grâce aux marnages, féconds pays à froment. Par ailleurs, à l'inverse, toutes les régions du Bassin parisien sont loin d'être des zones d'attraction.
La vérité est plus délicate et nuancée. La géologie et la géographie physique aident certes à expliquer la géographie humaine et l'histoire, mais elles ne les déterminent point fatalement. L'on serait presque tenté de dire, en rappelant une expression pascalienne : par rapport à celles-là, celles-ci sont d'un autre « ordre ».
D'abord entre l'ordre de la géologie et l'ordre de l'histoire, c'est-à-dire entre l'ordre de la terre et l'ordre de l'homme, il y a des différences d'âge qui créent, en somme, deux types de chronologie
Avant l'apparition de l'homme sur la terre, les périodes dont nous avons parlé se mesurent par des dizaines et des centaines de mille ans, tandis que, depuis les trente mille ou cinquante mille ans que l'homme nous paraît être sur la terre, les millénaires constituent des unités formidables comme fractions de l'ensemble.
Cela devait être dit en ce premier chapitre, car lorsque nous parlons, en géologues et en géographes, d'âges anciens, de formes vieilles ou de formes jeunes, cette vieillesse et cette jeunesse se rapportent à une série de faits qui n'ont presque aucune commune mesure avec ce que nous appelons l'histoire ancienne ou l'histoire moderne. Un volcan jeune, un territoire jeune, un système de montagnes rajeuni sont des expressions qui peuvent représenter une ancienneté très lointaine par rapport à tout ce que l'humanité compte de plus vieux ; nous nous servons des mêmes mots, mais ils ne correspondent pas à la même échelle.
En outre, et surtout au point de vue des hommes et en faveur de leur activité, les faits naturels se présentent tout autrement qu'ils ne sont en eux-mêmes ; leur étendue matérielle et leur caractère propre ne fournissent pas la mesure directe de leur valeur humaine.
De grandes étendues planes comme celle de l'immense plate-forme russe, de longs chapelets de tourbières et de lacs perdus au milieu des landes et des forêts
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d'une grande surface sans aucun relief saillant comme le Norddeutsches Flachland, la plaine de l'Allemagne du Nord sont plutôt rebelles à l'installation des hommes. Par ailleurs, de grandes régions plissées, de forts reliefs montagneux de 3 000 à 4 000 mètres, avec des versants très raides, se dressant de toutes parts pour notre admiration, ne peuvent être qu'hostiles à notre établissement. Ces domaines qui offrent aux recherches géologiques un intérêt si passionnant et qui couvrent, sur la surface de la terre, des superficies qui les font d'une telle importance, sont le plus souvent moins pour les hommes que de petits reliefs brisés et variés, aux formes douces et ténues.
Or la France est riche en « petits versants » : dès le chapitre liminaire, nous avons signalé ce trait, l'un des plus caractéristiques (1).
La « côte » ou le « coteau » n'est pas la colline, et le peuple de France ne s'y est pas trompé. Côtes et coteaux, formes charmantes que souligne l'activité industrieuse du laboureur et du vigneron. Ce sont des modelés modestes en comparaison des essentiels et massifs compartiments de l'écorce terrestre ou de ses bosselures les plus grandioses ; mais ils sont devenus l'un des faits de relief les plus utiles et les plus féconds au point de vue de la géographie humaine : tantôt espaliers continus parsemés du haut jusques en bas des rubans de cultures qui les rayent comme de lanières ; tantôt longs glacis festonnés ; tantôt simples facettes éparses et multiples ; tantôt enfin versants un peu plus raides, mais décomposés en gradins cultivés, en « terrasses méditerranéennes », qu'étagent et soutiennent les murs de pierres sèches.
De même, ce n'est pas au centre d'un territoire regardé par les géologues comme homogène que les combinaisons de l'activité humaine et de la terre se présentent sous les aspects ni les plus importants, ni les plus typiques.
L'extrémité d'une coulée de lave ou d'un plateau fait de petites coulées basaltiques est plus attractive pour les hommes que tout l'ensemble géologique ; la Planèze cantalienne, peu riche et peu peuplée, se termine vers l'Est par un médiocre promontoire qui domine de 100 mètres la vallée de l'Ander ; mais à la faveur des à-pics et sur les « orgues » verticales des noirs basaltes a été bâtie la très vieille cité forte de Saint-Flour, une des rares cités de notre sol qui n'ait jamais pu être ni prise d'assaut, ni prise d'astuce.
En avant d'un des saillants rebords concentriques qui enveloppent vers le Nord et vers l'Est l'Ile-de-France, un croissant de calcaire grossier a maintenu une île au-dessus des marécages d'alentour, et là-haut, sur le terre-plein de la butte
(1) Voir p. 11 tlflg. 3.
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dure, se dressent les toits de la ville et les six tours massives de la cathédrale de Laon.
Au Sud et tout près de Paris vient finir la traînée des grès et des sables de Fontainebleau; dans la région verdoyante et douce de la Bièvre, de l'Yvette et de l'Orge, presque toutes ces roches ont été emportées par les eaux... Dans la zone ainsi déblayée a subsisté pourtant un modeste bloc de grès qui. n'a pas ioo mètres de diamètre ; cela suffit ; il a fixé en un îlot dominateur la rigidité de ce relief minuscule ; et tandis que toutes les pittoresques corniches et les « monts » et les « chaos » multiples et étendus de la forêt de Fontainebleau ont été de tous temps des déserts pour les hommes, le socle gris qui est à 20 kilomètres de Paris a jadis porté les enceintes, les terrasses et les tours du formidable château des sires de Montlhéry.
A quel point ce poste naturel était prédestiné à surveiller et garder l'antique route capitale Nord-Sud qui passe à son pied (la route de Paris à Ëtampes- Orléans-Toulouse), les voyageurs des grands express qui des gares d'Orsay et d'Austerlitz s'élancent tous les soirs vers les contrées du Midi en ont la saisissante intuition, lorsque, dans l 'illumination du couchant, ils aperçoivent, presque menaçante encore, la silhouette grandiose de la seule tour délabrée qui subsiste...
LA TOUR DE MONTLHERY (A. Lepèi