‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 25 sur 86 · HAUTEURS ANNUELLES DES CHUTES DE PLUIE · texte numérisé non relu

HAUTEURS ANNUELLES DES CHUTES DE PLUIE

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FlG. 30. — CARTE GÉNÉRALE DES PLUIES (1 : 6000000).

CLIMAT ET COURS D'EAU

le relief joue un rôle de premier ordre dans la répartition totale des pluies sur notre sol français. Les couches atmosphériques qui sont obligées de franchir un relief même faible sont contraintes de s'élever ; en s'élevant elles se dilatent ; la détente suffit à déterminer un léger refroidissement qui entraîne la précipitation. Comparons une carte des pluies et une carte du reUef français, nous serons toujours frappés d'un double fait : les maxima de pluie correspondent aux principaux reliefs, et comme la principale direction originelle des pluies est l'Atlantique, le versant occidental de ces régions est très arrosé, tandis qu'au delà de ces reliefs, sur le versant oriental et dans les dépressions qui sont situées à l'Est, se placent des régions de minima (plaine de la Limagne, plaine d'Alsace avec le minimum si expressif de Colmar).

Les phénomènes de l'atmosphère sont gouvernés à tel point par les faits de relief que, dans des régions de reliefs faibles, les pluies se trouvent réparties par rapport au modelé même ténu ou presque insensible de la surface (i).

Gabriel Guilbert, qui a été le véritable initiateur des méthodes nouvelles de prévision du temps, constate, comme nous, cette prédominance des « précipitations » (pluies ou neiges) sur les reliefs, mais il a tenté de l'expliquer autrement. Car pour lui les seules pluies qui soient en réalité dues à l'humidité des couches inférieures de l'atmosphère et à leur saturation sont les pluies fines qu'on appelle les bruines, composées de gouttelettes et non de vraies gouttes d'eau. Toutes les autres pluies résultent de la fusion de la neige; ce sont les mêmes nuages qui donnent de la neige sur le sommet du Puy de Dôme et de la pluie à Clermont. En descendant à travers l'atmosphère, l'eau s'évapore de plus en plus et beaucoup plus que la neige. Si donc, avant de toucher le sol, une goutte d'eau n'a que 200 ou 300 mètres à parcourir, elle sera plus volumineuse que si elle doit traverser 2 000 ou 3 000 mètres de couches d'air plus ou moins éloignées de la saturation. C'est pourquoi les montagnes reçoivent beaucoup plus d'eau que les plaines.

Dans la gamme des pluies modérées de nos latitudes, tant abondent les pluies, tant vaut une région. Car la pluie est richesse non pas seulement par son action physique et chimique propre, mais encore par toutes les substances qu'elle apporte à la terre. Alphonse Berget, qui a écrit le si clair et remarquable

(1) Voir des exemples typiques dans la Plaine picarde de Demangeon, dans le Berry de Vacher, dans la Flandre de Blanchard, ainsi que dans l'article spécial de ce dernier, la Pluviosité de la plaine du Nord de la France (Annales de géographie, XI, 1902, p. 203-220, avec deux planches hors texte), ou dans celui de M. Sorre, Régime pluviométrique de la Vendée (même recueil, XIII, 1904, p. 56-63, avec deux planches hors texte)

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volume le Temps qu'il fait, le Temps qu'il fera, rappelle avec raison : « La moyenne de la pluie qui tombe annuellement en France apporte au sol 20 kilogrammes d'azote par an et par hectare, ce qui équivaut à y répandre 140 kilogrammes de salpêtre. L'eau de pluie est donc une eau indispensable à l'agriculture, et qu'un arrosage, fait à l'eau ordinaire, ne saurait remplacer. »

Observations populaires Dans ce beau pays de France où les pay-

sur la pluie et les nuages sans 0nt été et sont encore le grand nombre, ils ont enregistré depuis longtemps de fort justes remarques sur le beau et le mauvais temps : ils les ont consignées dans des proverbes. On aurait tort de prendre ces proverbes à la lettre et de leur donner une rigueur mathématique, mais ils reposent souvent sur de longues séries de constatations régionales et on aurait pareillement tort de les mépriser (1).

Il va de soi que ces dictons populaires devraient être examinés dans leur cadre spécial régional, mais comme la France est soumise à ce mécanisme d'ensemble que nous avons décrit et que, sauf le Midi proprement méditerranéen, les phénomènes s'y présentent non pas identiques, mais selon des rythmes analogues, on peut aisément rappeler ici quelques-unes de ces formules condensées qu'on se répète et qu'on se transmet de bouche en bouche en nos campagnes :

Il n'est si gentil mois d'avril Qui n'ait son grain de grésil.

A la Sainte-Catherine ^25 novembre] L'hiver s'aberline ; A la Saint-André [30 novembre1 Il est aberliné.

En général, les paysans se sont plu à observer des connexions qui les touchaient de près entre certaines éventualités atmosphériques et leurs conséquences agricoles, désastreuses ou heureuses.

Dans tout le Nord, l'Ouest, le Sud-ouest et le Centre de la France on a moins à redouter la sécheresse que les excès de pluie :

Année de rivière, Année de foin, Année d'herbe,

Année de misère. Année de rien. Jamais superbe.

(1) Au reste, dans des ouvrages scientifiques de premier ordre comme le Berry d'Antoine Vacher ou le Bas-Maine de René Musset, on leur a fait sagement une place.

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De même si les pluies de printemps se prolongent trop, la moisson est retardée :

Mai en boue, Pluie en août.

Vers la Sainte-Marguerite 20 juillet] Longue pluie maudite :

Le chou réussit

Et le foin pourrit.

De même, si l'hiver est très mouillé et si le froid n'arrive pas assez vite, l'année menace d'être mauvaise parce que la froidure se prolongera sans doute un peu trop au printemps :

Si l'hiver commence en mouton, A Noël le moucheron, Noël au perron,

Il finit en lion. A Pâques le glaçon. Pâques au tison.

Inversement :

Pluie de janvier remplit les cimetières.

Chaleur à la Saint-Laurent 10 août1, Froidure à la Saint- Vincent [22 janvier].

Pluie d'avril remplit les greniers.

Ou ce dicton bourguignon :

Chaque journée de mai Amène des raisins dans le panai panier]. On dit aussi :

Peu de fruits sur le groseillier, Peu de blé au grenier.

Toute une grande famille de dictons se rapportent enfin à la continuité des neiges ou des pluies lorsqu'elles sont amorcées à certaines périodes et même à certains jours de l'année.

Neige de Saint-André

Peut cent jours durer.

Et ce fut le cas, du 26 novembre au 21 janvier de l'hiver 1890-1891.

A ce même point de vue, le pluvieux saint Médard a une renommée quasi

universelle :

Quand il pleut à la Saint-Médard 8 juin Il pleut quarante jours plus tard.

Mais s'il fait beau à la Saint-Barnabe lu juin] Tout est réparé.

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Saint Médard n'est pas le seul saint de la pluie :

Pluie de la Saint-Gervais 19 juin] Il pleut quarante jours après.

S'il pleut à la Visitation [2 juillet] De pluie continuation.

Pluie de Saint-Jean [24 juin1 Dure longtemps.

Et c'est précisément aux approches de la Saint- Jean de l'année 1875 que se produisirent les pluies continues qui déterminèrent la grande inondation de la Garonne et de tous ses affluents.

Les paysans qui sont attachés d'un amour si âpre à la terre vivent les yeux fixés sur le ciel : ils cherchent à y découvrir le secret du lendemain et des semaines les plus proches.

Quelques-uns d'entre eux, par l'observation spéciale des nuages, devançant ainsi les idées les plus modernes sur les vraies méthodes de prévision du temps, sont arrivés à discerner d'une manière parfois extraordinairement juste la marche des événements atmosphériques.

En tous pays, ils suivent avec attention la succession des lunaisons : la nouvelle et la pleine lune sont pour eux riches de signification :

Brouillard dans le décours, Brouillard dans le croissant,

C'est de l'eau sous trois jours. C'est du beau temps.

Ce n'est pas à eux qu'il faudrait apprendre qu'il y a toujours de la lune à Pâques et de la lune encore à la Pentecôte. Pâques est célébré le premier dimanche après la pleine lune du 21 mars ou des jours suivants : par conséquent, Pâques a lieu au plus tôt un jour ou au plus tard huit jours après la pleine lune, soit toujours entre la pleine lune et le dernier quartier. Il y a lune à Pâques, et lune descendante : cinquante jours plus tard à la Pentecôte, la lune apparaît toujours au delà du premier quartier, toujours lune montante.

Les nuages ne sont pas des nuages français, mais certaines de leurs combinaisons et de leurs formes composent les ciels coutumiers de France.

En traversant la Beauce le 17 juillet 1914, on pouvait lever la tête et voici ce qu'on apercevait : deux étages de nuages : de tout fins, des voiles légers, de délicieuses draperies liberty au plus profond du ciel, puis, passant devant eux à vive allure, poussés vers le Nord et le Nord-est, de gros nuages bossues et montueux,

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gris et même presque noirs, mais dont les flancs et toutes les franges étaient d'un blanc lumineux étincelant.

Qui ne reconnaîtrait là une physionomie habituelle de nos ciels adantiques de Franc©! (Voir aussi la si belle Nuée de Lepère, planche V.) Et qui oserait prétendre que le ciel ne fait point partie de notre géographie ?

^xbservatoires de montagne A côté de toutes ces observations plus ou

\/ et tour eiffel moins sagaces, et toujours fragmentaires, il

importe de rappeler combien sont aujourd'hui nombreuses les observations coordonnées sous le contrôle des Commissions météorologiques départementales et sous la direction du Bureau central météorologique. C'est un savant français, Le Verrier, qui a été l'inaugurateur des méthodes et des représentations systématiques des faits atmosphériques pour tout l'ensemble de la terre. Il faut enfin signaler le rôle qui est dévolu, dans de tels ordres de recherches, aux établissements de notre pays que leur position géographique rend exceptionnels : l'observatoire de la Tour Eiffel et les observatoires météorologiques de montagne.

Le plus ancien de ceux-ci, le prototype, a été l'observatoire du Puy de Dôme. Fondé par Alluard en 1 873, à 1 465 mètres d'altitude, il est devenu un vrai centre d'observations de haute météorologie et de physique du globe, surtout sous la direction de Bernard Brunhes, de 1901 à 1910. On peut regretter vivement que, depuis la mort de ce directeur, la grande signification internationale scientifique de cet observatoire ait été négligée. L'observatoire du Puy de Dôme a un passé qui devrait le sauver des mécomptes administratifs.

Le Strasbourgeois Ramond, devenu plus tard « le plus illustre des pyrénéistes », a travaillé, comme on sait, au nivellement barométrique des Monts Dore et des Monts Dôme et, dans son mémoire sur la Formule barométrique de la mécanique céleste, il s'est écrié : « Heureux si j'ai pu ajouter quelque chose à la science dans le lieu même où elle est née, au pied de cette montagne justement célèbre, où le tube de Torricelli, interrogé par le génie de Pascal, a déposé pour la première fois du décroissement graduel des pressions atmosphériques. De là, l'ingénieux artifice qui place le point de départ de nos mesures, sur une limite inconnue dont le lieu se perd dans l'immensité de l'espace, qui saisit le plus indocile des éléments par la propriété la plus saillante de la matière, soumet son poids à la balance, transforme le poids en dimensions, et marque des sondes au fond de l'invisible océan où nous vivons. La science a ses lieux saints, elle a ses patriarches. Honneur au théâtre des expériences de Pascal ! Honneur à cette forte tête, qui, imprimant à ses conceptions

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et à ses écrits l'imposant caractère des idées nettes et vigoureuses, nous a laissé à la fois et des sujets inépuisables de méditation, et d'admirables modèles dans ce bel art d'écrire qui n'est si difficile que parce qu'il est inséparable du grand art de penser. »

L'observatoire du Mont Gros, près de Nice, fondé par Bischoffsheim, est surtout astronomique; mais on y fait aussi des mesures météorologiques : il n'y a que 340 mètres entre les observations de la montagne et celles qui sont faites au niveau de la mer, tandis qu'au Puy de Dôme plus de 1 000 mètres séparent la station du sommet (1 465 m.) de la station dite de la plaine (388 m. à Rabanesse, près Clermont-Ferrand).

Trois observatoires météorologiques de grande importance, le second surtout, ont été créés l'un au Mont Ventoux à 1 900 mètres d'altitude, l'autre à l'Aigoual à 1 500 mètres, et le troisième au Signal du Mont Mounier à 2 740 mètres.

Deux po:tes d'observation et de recherche méritent une vénération particulière, l'un dans les Pyrénées, celui du Pic du Midi, l'autre dans les Alpes au sommet même du Mont Blanc ; mais le premier est permanent, tandis qu'au second, étant donnée sa position au-dessus des limites réelles de la vie humaine, l'activité scientifique, quoique extraordinairement féconde, ne peut être qu'intermittente.

Sur l'initiative première de la Société Ramond de Bagnères-de-Bigorre, et grâce aux efforts continus du général de Nansouty et de Vaussenat, l'observatoire du Pic du Midi de Bigorre fut édifié de 1875 à 1880, à 2 859 mètres, vraie ruche de cellules diverses très bien adaptées à des travaux scientifiques d'ordres variés. Marchand a été le digne successeur des deux premiers directeurs.

Encore plus élevé de 2 500 mètres que le Pic du Midi est l'observatoire établi en 1890 sur un rocher des Bosses, au-dessous du sommet du Mont Blanc à 4 365 mètres d'altitude, par Joseph Vallot. Cette haute, noble et périlleuse entreprise suscita l'émulation de Janssen; en 1893 celui-ci fit transporter sur les masses mêmes de neige du sommet, à 4800 mètres, un observatoire construit de toutes pièces à Meudon ; cette installation devait grandement souffrir dans la suite d'avoir été fondée sur des bases aussi peu stables. Dans ces deux observatoires, et surtout dans celui de Joseph Vallot, des expériences et mesures importantes ont été poursuivies.

La Tour Eiffel, construite comme grande attraction de l'Exposition universelle de 1889 et qui était destinée, dans la pensée de ses constructeurs, à une vie assez brève, est devenue l'un des postes météorologiques les plus importants de l'univers, permettant de suivre des observations à 300 mètres au-dessus du sol et de les

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comparer à celles du niveau du sol en un même point de la terre. Elle a révélé des faits de premier ordre concernant les variations diurnes et nocturnes de la pression atmosphérique, de l'électricité atmosphérique, de la température, ainsi que la marche des vents. Elle préludait ainsi au rôle futur que devait lui conférer la télégraphie sans fil ; elle est devenue en temps de paix, par les ondes de son sommet, la grande distributrice de l'heure dans l'univers, et en temps de guerre l'un des points les plus efficaces de l'enregistrement et du rayonnement des pensées humaines.

Les fleuves et L'eau est donc pour un État et pour un peuple la

les rivières souveraine richesse. Elle est aliment. Elle est engrais. Elle est force. Elle est route.

La vapeur d'eau de l'atmosphère qui est précipitée sur le sol sous la forme de pluies, de neiges, de rosée, etc., fournit les eaux superficielles qui s'écoulent au moins en partie par les cours d'eau (i).

Tel climat, tels fleuves. Les fleuves sont comme des appareils enregistreurs qu'on serait tenté de nommer organiques, et qui expriment mieux que tous baromètres, thermomètres et pluviomètres, quelle est la somme des résultats de toutes les luttes entre facteurs de l'atmosphère pour une région déterminée. Mais un autre élément entre ici en jeu : la porosité du sol. Le sol est-il imperméable, c'est-à-dire composé d'argiles ou de débris argileux ou de roches dures imperméables? l'eau coule à la surface sans pénétrer dans le sol. Le sol est-il, au contraire, constitué de calcaires fissurés ou d'autres roches perméables? l'eau s'enfouit dans le sol, et va créer, à une profondeur plus ou moins grande, ces vraies rivières souterraines que E.-A. Martel a, parmi nous, plus que tout autre, explorées et révélées.

Les eaux qui coulent se rassemblent donc en filets d'eau qui travaillent à creuser leurs vallées et qui se rejoignent pour aboutir à des cours plus importants que nous appelons les rivières et les fleuves. Les grands fleuves de France, les grands fleuves de l'histoire de France sont au nombre de sept : la Garonne, la Loire, la Seine, l'Escaut, la Meuse, le Rhin et le Rhône.

Ce n'est pas toujours le sillon occupé par le cours d'eau auquel on a donné le nom principal qui est le plus important dans la réalité physique et qui s'est révélé le plus important dans la géographie humaine. Le sillon de l'Yonne-Seine est, à ce double point de vue, le vrai sillon central et non pas celui du tout petit cours d'eau qu'est la Seine supérieure. On a parfois un peu trop exclusivement insisté sur

(i) Voir dans notre Deuxième volume : Houille blanche et houille verte ; Fleuves et canaux ; etc.

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les fleuves sans parler assez de quelques-uns de leurs grands affluents. A côté des « premiers grands rôles », c'est justice de faire une place aux « seconds » dont l'histoire physique et humaine a donné parfois son vrai sens à celui du cours d'eau principal. L'Yonne, la Marne et l'Oise, à des titres différents, expliquent la si forte signification historique qu'a eue la Seine de Montereau à l'embouchure. Le Cher et l'Allier sont des organes essentiels de la Loire, et l'Allier ne serait-il même pas le fleuve principal? La Dordogne, avec son harmonieux faisceau d'affluents, et sa belle Vézère si anciennement humanisée, est un fleuve à l'égal de la Garonne. L'Alsace est le pays de l'Ill encore plus que celui du Rhin. La Moselle est un vrai fleuve. La Durance et l'Isère sont ou deviennent de plus en plus comparables à la Saône dont il semble qu'on ait de tout temps mieux saisi le rôle.

Tous ces cours d'eau ne se sont pas contentés d'égoutter les eaux tombées sur le sol français. Ils ont, grâce à leurs forces vives et grâce à la tactique des tourbillons, façonné leur lit et façonné leur vallée. Ils ont lutté pour leur vie et les réseaux que nous apercevons aujourd'hui ne doivent pas être considérés comme ayant été tels depuis l'origine.

Dans toutes les régions de la France, nous constatons des « captures » de cours d'eau faites par les uns aux dépens des autres. Les événements géologiques ont imposé une recrudescence d'activité à tels et tels tandis qu'ils barraient ou qu'ils endormaient tels et tels autres. L'histoire ancienne des vallées est d'autant plus captivante à reconstituer que le dessin actuel du relief français en porte la trace et que très souvent les canaux qui font communiquer une région hydrographique avec une autre se sont appliqués à suivre les anciennes voies modelées, quoique délaissées, par des rivières antérieures.

Lugeon a démontré comment le Rhône supérieur, au lieu de s'infléchir dans la cuvette du lac Léman, se dirigeait vers le Nord et le Nord-ouest avant l'époque des grands glaciers et, par le cours de la Broyé et de l'Aar, allait rejoindre le Rhin.

Robert Douvillé a démontré par ailleurs comment, aux Pliocènes moyen et supérieur, le Rhin rejoignait la Méditerranée en empruntant les vallées du Doubs, de la Saône et du Rhône.

Les glaciers et tous les grands épisodes de la glaciation quaternaire ont également imposé aux reliefs des formes qui ont un retentissement déterminatif sur le peuplement humain. Depéret a très nettement décrit les trois terrasses de gravier pliocène qui correspondent à des temps d'arrêt dans le creusement progressif de la vallée du Rhône et la terrasse d'alluvions quaternaires qui correspond à une période de remblaiement. L'invasion du glacier rhodanien dans la vallée du Rhône « a eu

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lieu, dit-il, non pas seulement à deux reprises comme on l'a cru jusqu'ici, mais à trois époques différentes correspondant chacune à un état de creusement déterminé de la vallée et à la formation de trois terrasses fluvio-glaciaires indépendantes ».

En petit comme en grand, les réseaux de modelé sculptural qui accompagnent les cours d'eau actuels sont comme enrichis de modelés antérieurs plus ou moins évolués.

Blayac et Vacher ont expliqué comment la haute Vienne avait été enlevée à la Charente et capturée par la basse Vienne à une époque déjà reculée. Demangeon s'est convaincu qu'à la hauteur d'Ëguzon, la Creuse supérieure a été détournée du bassin de l'Anglin par la basse Creuse. W. M. Davis a reconstitué les captures successives du Petit-Morin et du Grand-Morin ; il a révélé par-dessus tout le caractère de la Meuse. La Meuse, la haute Meuse, solitaire aujourd'hui, s'est vu voler ses affluents de part et d'autre par l'Aisne et par la Moselle.

Insister sur un cas particulièrement saisissant de ces captures sera en faire comprendre l'intérêt au double point de vue physique et humain.

Moselle La « Moselle » est, de par son nom, une « petite Meuse ».

et meuse Or, par derrière cette appellation historique, il y a une première vérité géographique, de beaucoup antérieure à toute installation humaine sur la terre. La Moselle a bien été jadis- un affluent de la Meuse, une « petite Meuse », s 'écoulant vers la grande ; peut-être même a-t-elle été la vraie Meuse, la plus puissante, celle qui, par excellence, a aidé la Meuse à creuser sa belle et large vallée de Lorraine. Voici pourquoi, et voici comment :

La Moselle s'échappe des Vosges. Dans la conque verdoyante de Bussang, des riviérettes rapides et claires se réunissent pour faire une vraie rivière qui va s'écouler vers le Nord-ouest. Ce sont ces eaux de Moselle qui passent à Remiremont, à Épinal, à Charmes, à Pont-Saint- Vincent, et qui, de là, s'orientant tout à fait vers l'Ouest, vont à Toul. A Toul se produit un fait étrange : la Moselle change de direction, brutalement, et marche vers le Nord-est. Elle va rejoindre la Meurthe (fig. 31).

Nous disons bien : elle va rejoindre le sillon et le lit de la Meurthe. La Meurthe et son affluent la Mortagne sont issus des Vosges comme la Moselle ; elles ont, dans toute la première partie de leur cours, une direction approximativement parallèle à celle de la haute Moselle ; les eaux de Mortagne et Meurthe, réunies sous le nom de Meurthe, bordent Nancy ; puis, pour leur plus grande surprise sans doute, elles sont envahies et absorbées par les eaux de cette Moselle étrange retour de Toul ; elles abdiquent leur nom ; c'est dans leur ample lit et à leur place que s'écoule, à partir

de Pompey, la Moselle. Mais le vrai sillon originel et capital est celui de Mortagne- Meurthe-Moselle.

Vers l'Ouest, un autre fleuve, tout à fait différent et par son origine et par sa direction, s'écoule du Sud vers le Nord : la Meuse.

I ' Equidistance des courbes est de 5o métrés

le grisé indique /es zones de 3oo m. et au dessus

10 15 20 26 30 kil.

FlG. 31. — MOSELLE ET MEUSE, CÔTES DE MOSELLE ET CÔTES DE MEUSE (Trinquier).

Arrivée à Pagny, à la latitude de Toul, la Meuse ne se trouve plus à voi d'oiseau qu'à moins de 15 kilomètres de la Moselle; et si la Moselle ne tournait court, les deux cours d'eau, destinés à se rencontrer, se rencontreraient évidemment.

Or il fut un temps où, en toute réalité, ils se rejoignaient.

Entre Toul et Pagny, une vallée abandonnée, aux contours et aux talus encore

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frais (fig. 32), est restée le témoin qui nous raconte cette vieille histoire. Vieille, si nous la comparons à l'histoire des hommes, puisqu'elle a précédé la présence des hommes sur notre planète ; mais toute jeune, toute récente si nous considérons l'incalculable succession des temps géologiques.

Le sillon à méandres du cours d'eau détourné dont une partie porte le nom de Val de l'Ane {fig. 33) reste si bien une voie ouverte par la nature à la circulation des hommes qu'il est parcouru très exactement et par la route nationale n 4 de Paris à Strasbourg, et par le canal de la Marne au Rhin, et par le chemin de fer de Paris à Nancy.

De la Moselle de Toul on passe ainsi à la Meuse de Pagny par le mieux façonné

FlG. 32. — LE DESSIN DE LA VALLÉE ABANDONNÉE ENTRE TOUL ET PAGNY.

des couloirs naturels. Or voici qu'en aval de Pagny, sur les deux rives de la Meuse, nous trouvons des dépôts de cailloux roulés qui ne peuvent provenir que des Vosges ; beaucoup plus loin, tout autour de Verdun, sur les deux versants de la creuse vallée où coule la Meuse, des masses de matériaux charriés sont aisément reconnaissables qui sont d'origine vosgienne. Ils ne peuvent pas avoir été transportés là par le flot de la Meuse qui n'en vient pas. C'est donc la Moselle qui passait autrefois par le couloir de Toul-Pagny et qui a jonché le lit et la vallée de la Meuse de cette mitraille mêlée de grès, de quartz et de granités.

Ainsi la topographie nous oblige à concevoir Toul comme étant à la tête de deux vallées : l'une qui « s'écoule » vers le Nord-est et conduit à Metz (Moselle), et l'autre qui « s'écoule » vers le Nord-ouest et conduit à Verdun (Meuse). L'hydrographie actuelle n'exprime plus la topographie encore présente ; les eaux, qui gagnent toujours les points les plus bas, sont devenues divergentes ; mais leur œuvre passée demeure, et les « Trois-Ëvêchés » forment un triangle dont les deux sommets septentrionaux se relient aussi aisément l'un que l'autre au sommet de Toul.

GEOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE

Tout le monde sait aujourd'hui ce que sont les Hauts de Meuse que les gens du pays appellent et que nous appellerons avec eux les Côtes de Meuse. C'est parce que les Allemands ont pu franchir les Côtes de Meuse qu'ils sont venus assiéger — mais

FlG. 33. — LES MÉANDRES D'UNE PARTIE DE LA VALLÉE ABANDONNÉE ENTRE TOUL ET PAGNY, ENTRE MOSELLE ET MEUSE (i)

vainement — le fort de Troyon, dégagé le 14 septembre par des troupes de Toul ; c'est parce qu'ils les ont franchies qu'ils sont parvenus jusqu'à Saint-Mihiel et qu'ils ont pu établir leur tête de pont sur la Meuse à Saint-Mihiel et Chauvoncourt (24 et 25 septembre 19 14).

Le grand fait orographique à retenir, c'est que les Côtes de Meuse ne bordent pas la Meuse, mais au contraire sont une sorte de talus unilatéral dominant la plaine marécageuse de la Woëvre bien au delà de la Meuse vers l'Est (Voir chap. xm).

(1) Échelle : 1 : 50000 (réduction de la carte à 1 : 20000 du Service géographique de l'Armée).

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De même si les lignes de hauteur qu'on appelle les Côtes de Moselle dominent par place la Moselle, elles ne s'arrêtent point à la Moselle ; elles se continuent sur la rive droite et font face et talus vers l'Est : c'est à ces hauteurs dites Côtes de Moselle que se rattachent et le Grand Couronné et le Petit Couronné de Nancy, tous deux situés au delà de la Moselle, voire même sur la rive droite de la Meurthe.

La Meuse puissante d'autrefois, forte de toutes ses eaux et de toutes celles de la Moselle, a eu l'audacieuse ténacité de s'acharner à s'enfoncer dans le plateau corallien lui-même et d'y creuser cette somptueuse vallée, large, — de part et d'autre crénelée, — qu'elle occupe maigrement aujourd'hui.

C'est dans ce superbe couloir antérieur, vraie ligne de circulation et petite région naturelle autonome, que se sont installés Commercy, Saint-Mihiel et surtout Verdun (i).

La Moselle a pareillement pénétré dans son plateau à elle; elle a creusé un lit et une vallée larges et vigoureux; aidée de la Meurthe, et profitant d'une faille, elle a tracé le sillon Frouard-Dieulouard- Pont- à- Mousson -Arnaville-Ars, qui est bordé de hauteurs « éminentes », si l'on peut ainsi parler, sur les deux rives.

C'est vers Toul que les deux topographies se rapprochent le plus : le mont Saint-Michel qui domine Toul n'est que l'extrémité méridionale des Côtes de Meuse, et en suivant de là le cours rapide de la Moselle vers le Nord-est, on atteint les hauteurs de sa rive droite dont la face Nord et la face Est sont les Côtes mêmes de Moselle (Voir de nouveau p. 96, fig. 31).

Par delà ces Côtes, un affluent important de la Moselle, la Seille, s'est étalée sur les argiles liasiques, les a déblayées, et va rejoindre la Moselle au point où celle-ci semble s'évader en toute vérité du plateau jurassique et s'étaler, se diviser en plusieurs bras, former des îles, et faire à la Seille un ample accueil : nous avons par là même désigné et dessiné ce point superbe de concentration humaine qui est devenu

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