‹ Histoire de la nation française (volume 4)Chapitre 39 sur 86 · FLEUVES, RELIEF ET VILLES, VUE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

FLEUVES, RELIEF ET VILLES, VUE GÉNÉRALE

i. BASSIN D'AQUITAINE LA GARONNE, SES AFFLUENTS ET SES VOISINS

u centre, le pays plantureux de l'Agenais est tout coupé d'arbres fruitiers, semé de maisons et de villages de briques roses et piqué çà et là de hauts pigeonniers. Vers l'Est, les riches plaines toulousaines étalent leurs champs de froment et de maïs. Vers le Sud et vers l'Ouest, les espaces caillouteux de l'Armagnac et du Bordelais forment une frange décorée des plus précieux vignobles. Toutes ces terres sont fécondées par un chaud soleil dont la lumière est déjà pareille en plein été à celle des plateaux hispaniques, mais dont l'ardeur est le plus souvent tempérée par les moiteurs atlantiques.

Au Sud, les longues Pyrénées offrent aux masses d'air apportées de l'Occident un versant septentrional raide que les pluies entretiennent verdoyant. Les pics majeurs ne dépassent 3 000 mètres que de 300 à 400 mètres. Mais l'ensemble est montagne-barrière, s'il en fut : sur 200 kilomètres, entre le col de Puymorens et le Somport, les Pyrénées dites centrales ne sont encore traversées par aucune route ; les « ports » ou cols sont à l'altitude de 2 200 mètres. Peu de lacs, peu de glaciers, mais de belles formes architecturales qui se font plus pénétrables et qui sont aussi

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plus arrosées à l'Ouest, en direction de la côte déchiquetée et toute verte du pays basque.

De la Montagne Noire jusqu'au Limousin, le Massif Central se développe comme un amphithéâtre dont les môles extrêmes sont distants de plus de 300 kilomètres. Les travées supérieures sont dominées par les systèmes déchiquetés des volcans d'Auvergne et d'Aubrac. Les gradins sont étages à différents niveaux et ils sont de différents aspects; ils sont çà et là interrompus et laissent place à des conques opulentes comme celle de Brive. En avant, les plaques calcaires des Causses, comme de grandes dalles sèches, faisant taches claires, s'opposent aux violentes taches rouges des « rougiers » du Rouergue ; elles enserrent des pays plus variés qui viennent accorder leur végétation vigoureuse aux zones centrales d'arbres fruitiers.

T» assin Chacun de nos fleuves a non seulement une physionomie

J J D'aquitaine propre, mais encore une expressive signification résumée qui en marque le caractère historique : la Seine est le fleuve parisien ; la Loire, le fleuve « français » par excellence, celui de la France moyenne, du franc parler tourangeau et de la douceur angevine ; le Rhône est le fleuve lyonnais et par lequel s'explique toute la part méditerranéenne de notre histoire ; le Rhin est le fossé-limite entre la Gaule- France et la Germanie; la Garonne est le fleuve de la France du Sudouest, de cette France de la « langue d'Oc », qui, sous des noms différents, a toujours gardé son individualité : pays de ceux qu'on a appelés, au temps de la croisade de Simon de Montfort, des « Albigeois », pays des « Cadets de Gascogne », des « Gascons », — « gens du Midi », — restés toujours très fiers de leur grand fleuve : les riverains prononcent le nom de « Garonne » avec un accent qui l'emplit de majesté !

Le fleuve de Toulouse a son bassin bien dessiné, à la fois géologique, topographique, hydrographique, vaste de 84 800 kilomètres carrés : le Bassin d'Aquitaine, cuvette circonscrite comme le Bassin de Paris, qui a deux points bas au lieu d'un seul, l'un correspondant à l'emplacement de Toulouse et l'autre à celui de Bordeaux. Il serait en tout cas puéril de dessiner autour de la Garonne un cercle de hauteurs continues, d'élever les collines de Montalembert au rang de lignes de faîte, de placer, entre les affluents de l'Adour, les étangs landais et le fleuve, des collines imaginaires, comme celles du Médoc et des Landes, dont on a abusé notre enfance crédule ! Au contraire, par le seuil du Poitou, le Bassin d'Aquitaine communique largement avec le bassin ligérien, et, vers le Sud-est, les Pierres de Nau-

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rouze, à 189 mètres seulement, commandent une « passe des deux Océans » qui un jour ouvrira, espérons-le, une voie maîtresse à un véritable Canal des deux mers. Comment, au long de ces deux seuils déprimés, les hommes n'ont-ils pas su ouvrir des communications par grands canaux, comme on l'a fait ailleurs, entre l'Escaut, l'Oise et la Somme ? Ce que réalisèrent, avec de petits moyens, Riquet et les États de Languedoc, comment les modernes excavateurs n'ont-ils pu en venir à bout ?

« Garonne » et « Gironde ». Communauté de nom. — Garonne et Gironde ont ensemble 650 kilomètres, dont 72 pour le vaste estuaire où coulent, désormais confondus, les deux fleuves, Garonne et Dordogne; les géographes, qui aiment les dénominations nettes, ont réduit à ce seul estuaire marin, au delà du Bec d'Ambez, le sens du mot « Gironde »; or on trouve un Bourg-sur- Gironde, en amont du Bec, sur la Dordogne ; « Gironde » se disait également autrefois du fleuve de Bordeaux, et bien en amont jusque vers l'endroit où le flot de marée vient gonfler l'eau pyrénéenne ; là, un village de « Gironde », subsiste, témoin muet de l'ancien nom. Gironde et Garonne sont deux mots d'origine probablement ligure ; il y a une autre « Garonne » à Saint-Raphaël et une « Gyronde » en Vallouise.

Conditions Voici, d'après Georges Lemoine, la superficie qu'oc-

hydrologiques cupent les divers terrains du bassin propre de la Garonne, au point de vue de leur perméabilité :

Terrains très imperméables 4 800 kilomètres carrés.

A peu près imperméables 14 200 —

Médiocrement perméables 22 100 —

Perméables 3 700 —

Très perméables 11 000 —

Total 55 800 kilomètres carrés.

Les Causses représentent les terrains très perméables : E.-A. Martel, qui a subi les grandes pluies du 19 au 24 juin 1875 dans la région du Causse Méjan, nous a raconté : « Pendant trois nuits et trois jours une pluie diluvienne nous tint assiégés. Le soir où l'orage cessa, nous sortîmes pour aller voir du haut d'une colline l'aspect du pays. On se serait cru dans une région d'étangs. Tous les creux étaient remplis d'une couche d'eau variant de 2 à 9 mètres. Le lendemain, ces millions de mètres cubes avaient presque entièrement filtré dans l'intérieur du plateau rocheux pour ressortir par les grandes sources permanentes et par les milliers de crevasses des couronnes. Sur sa circonférence de 150 kilomètres, le causse Méjan était entouré d'une ceinture d'eaux jaillissantes. »

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La proportion des terrains parfaitement perméables serait presque nulle sans les surfaces du Jurassique : elle est du quart seulement du bassin, alors qu'elle est des trois quarts dans celui de la Seine.

La Garonne est l'émissaire des Pyrénées, et dans une grande mesure aussi du Massif Central ; et ces parties déclives du bassin sont précisément les plus imperméables.

Lors de la terrible inondation de juin 1875, voici les hauteurs des pluies enregistrées en soixante heures du 21 juin, à 8 heures du matin, au 23, à 8 heures du soir :

Bassin de l'Ariège Foix 190 millimètres .

Boussenac 208 —

Bassin de la Garonne . . .

Montrejeau 187

„ . ~ l laSalvetat 212

Bassin du Tarn „. . .,

I la Salesse-Murat .... 224 —

Bassin du Lot Figeac ni —

Les 'chutes d'eau recueillies du 15 au 19 février 1879, lors d'une inondation également néfaste, sont à peine moindres, au moins pour le faisceau des cours d'eau en amont de Toulouse :

Foix 194 millimètres

Boussenac 223 —

Saint-Girons 100 —

Il faut ajouter que sur la ligne de partage, le long des Cévennes, tombent les plus grosses averses que connaisse notre pays.

La Garonne Pendant une cinquantaine de kilomètres, dans sa haute

pyrénéenne vallée, — le Val d'Aran, — la Garonne, quoique dévalant au Nord de la plus haute crête pyrénéenne, le massif de la Maladetta (3 404 m.), coule sur territoire espagnol. En réalité, les Pyrénées forment ici deux chaînes parallèles, au Nord celle du Mont Vallier, au Sud celle des Monts Maudits, et la Garonne chemine entre elles ; par un seuil peu marqué, le Pla de Béret (1 880 m.), on accède à une autre vallée, celle du Pallars, tributaire par la Noguera Pallaresa du bassin de l'Ëbre. Des linguistes ont même soutenu que Garonne et Noguera étaient un même mot, ce qui appuierait cette observation, vérifiable aussi dans les Alpes, que, des deux côtés d'une ligne de faîte, les cours d'eau coulant en sens opposé portent souvent le même nom, ainsi l'Arc et l'Orco, la Doire et la Durance. Le Pla de Béret fut une antique voie de circulation, à en juger par les tombes préhistoriques qui y ont été découvertes. Des deux Garonnes qui constituent le cours d'eau,

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l'une, l'Orientale, naît sur les prairies du Pla de Béret par deux petits « naissants », à i 872 mètres, sources dites, en vertu d'une métaphore courante, les « Yeux de la Garonne ». (Il y a d'autres « Yeux », « Ojos », en Espagne, tels que ceux du Guadiana.) Plus importants sont ses tributaires, qui se nourrissent à de petits lacs de montagne, le rio Ruda, grossi du rio Malo, et surtout de « l'Aiguamoch » que l'on traduirait, dans les Alpes, par « la grande Eau » {fig. 54).

Au pied des ruines de Castelléon, dans un site austère, conflue la Garonne Occidentale, plus courte, mais plus abondante, surtout en été, parce qu'elle s'alimente à des glaciers. C'est la Garonne de Jouéou, ainsi nommée de sources vauclusiennes qui surgissent, énormes, les « Joueil de Jouéou », les « Yeux de Jupiter »; en été elle s'échappe par une dizaine d'orifices, au printemps ce sont deux énormes poches se déversant en un double torrent par une double chute de 30 mètres. D'où viennent ces eaux pures qui apparaissent ainsi, à 1 430 mètres, sur le versant septentrional?

Elles sont la résurgence, comme cela se voit souvent en montagne, d'un torrent glaciaire issu d'un des plus grands parmi les glaciers minuscules des Pyrénées (396 hectares) et situé dans la Maladetta, sur le versant méridional du massif. Le torrent entraîne d'abord vers l'Ésera, donc vers l'Ëbre, ces eaux laiteuses, lorsque, au milieu des prairies, dans le « plan des Aygualles », par 2 025 mètres, il disparaît soudain dans un abîme au fond duquel les eaux mugissent en ébranlant les échos de la vallée et qui s'appelle le « Trou du Taureau » (del Toro). Par des conduits souterrains qui passent par-dessous la chaîne, sous la Tusse de Bargas (2 852 mètres), l'eau engouffrée revient sur le versant Nord et reparaît, en fontaines clarifiées, par les Yeux de Jupiter. Le cours supérieur de la Garonne est donc un défi à cette fameuse « ligne de partage des eaux » que l'on avait par ailleurs identifiée d'une manière tout à fait abusive avec la ligne des plus hauts sommets.

En dessous du château de Léon (Castel Léon), par 800 mètres d'altitude, la Garonne se trouve définitivement constituée : 800 mètres, c'est par ce niveau que

FlG. 54. — LA GARONNE SUPÉRIEURE ET SES AFFLUENTS PYRÉNÉENS.

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passe la ligne idéale qui en gros sépare la haute montagne de ce qui compose les avant-monts. On voit par là combien est rapide la descente du plus grand cours d'eau pyrénéen, plus rapide que celle de ses rivaux alpestres. Arc, Isère, Inn.

Peu après, le fleuve, encore torrent, entre en France à la gorge du Pont-du-Roi, à 590 mètres, gorge ouverte dans la chaîne du Mont Vallier (2 839 m.), assez étroite pour qu'à la franchir suffise l'arche unique d'un pont.

On peut étendre sensiblement plus bas le cours pyrénéen de la Garonne, jusqu'au pied de la haute colline de Montré) eau (mont Royal), à 400 mètres d'altitude et à 85 kilomètres de ses sources. Elle sort des roches cristallines pour couler dans l'oolithe, puis dans la craie, passe par Saint-Béat où les rochers bariolés sont sciés en marbres renommés; elle reçoit la Pique de Bagnères-de-Luchon, et frôle le rocher, sorte de barre due à l'érosion glaciaire, qui porte Lugdunum, l'ancien oppidum, du peuple des Convenœ, dont le nom subsiste dans le Comminges, comme celui des Consorani dans le Couserans. Lugdunum Convenarum, baptisé et mué en Samt-Bertrand-de-Comminges, reçut un évêché, comme Saint- Lizier, l'oppidum du Couserans.

A Montré) eau elle reçoit la Neste, rivière de la vallée d'Aure, qui la double, et elle se coude à angle droit (1).

La grande courbe Pourquoi ce coude? De Montréjeau à Port-Sainte-

de la Garonne Marie il n'y a, en ligne droite, que 110 kilomètres ; or la Garonne en emploie 250 au moins à parcourir cet intervalle parce qu'elle décrit une courbe immense, un quasi demi-cercle dont les saillants sont Toulouse et, tout près de Moissac, le confluent du Tarn. Ce demi-cercle, d'allure presque géométrique, doit trouver son explication dans un phénomène d'ordre général ; et si l'on remarque que c'est en aval de Port-Sainte-Marie que débouche la dernière rivière du Lannemezan, la Baïse, on constate que la Garonne contourne exactement le vaste plateau caillouteux du Lannemezan, lequel s'abaisse, depuis les environs de Capvern, de 680-600 mètres, par une pente régulière, et dans tous les

(1) Disons, dès les débuts de ces chapitres consacrés aux cours d'eau de France, que la description la meilleure, la plus précise et la plus vivante qui ait été jusqu'ici donnée de nos fleuves et rivières (à l'exception du Rhin) est celle d'Onésime Reclus dans Le plus beau Royaume sous le Ciel, Paris, 1899. Par malheur on doit regretter que ce volume ne soit accompagné d'aucune illustration ni d'aucune carte. Le même auteur, Onésime Reclus, a écrit pour chacun des fascicules de la belle œuvre illustrée du Touring Club de France, Sites et monuments, un préambule dans lequel une part exceptionnelle est faite aux cours d'eau. On consultera toujours avec intérêt le volume plus ancien d'Elisée Reclus, La France de la Nouvelle Géographie Universelle.

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sens, jusqu'aux altitudes de 300 à 200 mètres dans les basses collines de Lomagne et d'Armagnac (fig. 55).

Cet ample tracé, souligné par une dizaine de vallées en éventail, résulte de l'étalement épanoui d'un vaste cône de déjections, produit de la démolition des Pyrénées aux ères tertiaire et quaternaire (l'émissaire principal se trouvait par conséquent sur l'emplacement de la Neste, tandis qu'à l'Ouest un second jalonnait l'actuel Gave de Pau). C'est lui qui, lentement et irrésistiblement, a repoussé la Garonne vers le Nord, tandis que celle-ci était d'autre part ramenée vers les Pyrénées par la pente générale du sol ; par là s'explique cette direction d'abord Sud-ouest-Nord-est, de Montréjeau à Toulouse, puis Sud -est -Nord -ouest, de Toulouse au confluent du Tarn, enfin Est- Ouest, avec déviation vers le Nord, de Moissac à Port-Sainte-Marie.

En aval comme en amont de Montréjeau, la Garonne traverse une série de petites plaines qui ne sont autres que d'anciens bassins, marécageux ou lacustres, comblés par l'alluvion : plaine de Saint-Gaudens, plaine en amont de Saint-Martory, d'où elle s'échappe par une série de défilés ou « d'étroits ». A Saint-Martory, là où la pente s'amortit, se détache un cours d'eau artificiel, le canal de Saint-Martory, qui, venant après le canal de la Neste et descendant plus lentement que le fleuve, le long des -collines de la rive gauche, distribue en été l'eau et la vie à cette plaine assoiffée, où la poussière tourbillonne en formant des nuages.

Dans cette plaine, dont le centre est à Muret, les affluents se serrent contre le fleuve avant de l'atteindre (comme ils se couchent le long du Rhin en Alsace, le long de la Loire en Touraine), tantôt séparés de lui, comme la Louge et le Touch, par une « hauteur des terres » faite de cailloux roulés, tantôt circulant dans la même plaine alluviale. Cette plaine, on l'appelle la Plaine de Rivière, le mot désignant dans les pays de la Garonne, comme dans le Roussillon, non un cours d'eau mais la plaine d'alluvions et d'inondation (« the Flood Plain » ou ce qui est dit « Val » le long de la

FlG. 55. — LA GRANDE COURBE

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