Deuxième partie. — Géographie régionale. Maisons et villages
Troisième partie. — Géographie politique : Villes et routes ; capitales et frontières.
Quatrième partie. — Economie créatrice : Plantes cultivées et animaux domestiques.
Cinquième partie. — Economie de l'exploitation : Chasse et pêche. Industries extractives. Houille blanche.
Sixième partie. — Vie économique et sociale. Genres de vie. Démographie.
Puisque la direction de VHistoire de la Nation française nous a confié deux volimies pour cette description géographique de la France, le premier comprendra le chapitre liminaire, I9 prenûëre et la deuxième parties. Les quatre autres parties composeront le second volmne.
LES NOMS, LES FORMES Poui la France, déjà si connue, si exactement
ET LES uoNES étudiée par les géologues, les météorologistes, les
botanistes, ou par les archéologues et par les statisticiens, il ne s'agit pas de reproduire, une fois de plus, ni I9 liste de tous les sommets de ses montagnes, ni la liste alphabétique de toutes ses villes ou. de toutes ses mines, ni le tableau de toutes ses stations balnéaires ou estivales !... Des manuels et des guides (et il en est de remarquables) sont là pour répondre à ces fins diverses. Il importe de remplacer les énumérations fastidieuses, visant à être complètes, et qui né le sont jamais tout à fait, par des exemples inégalement développés mais représentatifs, qui soient comme des « échantillons ». Il n'est pas besoin d'emporter avec soi tous les matériaux d'une carrière ou d'une mine pour donner une idée des roches qui la constituent : un « échantillon » bien choisi et bien taillé ne vaut-il pas mieux que de gros blocs impossibles à manier?... Pour la géographie encore plus que pour l'histoire, les. dictionnaires sont des auxiliaires incomparables, dont l'utilité n'est pas niable, et nous voulons rendre, dès le seuil de cet ouvrage, l'hommage qui est dû à l'oeuvre méthodique et forte du Dictionnaire géographique et administratif de la France de Paul Joanne. Mais les livres qui veulent être œuvres de pensée et oeuvres d'art ne doivent pas viser à remplir l'office de dictionnaires.
Aussi bien la géographie n'existe pas que par les noms. Elle existe sans les noms. Les étiquettes ne sont que pour la commodité des relations entre les
GÉOGRAPHIB HUMAINE DE LA FRANCE
hommes. Tr<^ souvent les noms nous ont caché le sens des réalités terrestres et de leur beauté propre. Au maître-graveur, dont la mort a interron:^ la collaboration, de nous révéler d'abord lui-même cette beauté des formes : le void qui a exprimé, le plus haut de nos massifs européens, notre massif du Mcmt-
FlG. I. — l'ensemble du massif du MONT-BUkNC,
Blanc, dans toute sa grandeur et dans toute la ^taisie de ses dômes et de ses ïÛEuilles (Jig. I) j et c'est encore lui qui a placé au premia fimitispice de notre livre cette syndiétique e^nvssion de vie française : près de la rivière Maine, douce et ample, la ville d'Angers, antique dté même préromaine, devenue par excellence tête de pont avec la silhouette magnifiquement puissante de son château bâti par Saint Louis. Au cartographe-topographe de nous faire saisir à son tour la souplesse et même Téléganœ du dessin des reliefs et des couirs d'eau, des rivages et de leiirs articulations ; de loin en loin, au cours de ces pages, tme carte muette sera destinée à la contemplation ; contempler les formes et les lignes ne devrait pas être la moindre lep>n de la géographie ! Dès ces pages premières, avant que de conn^tte comment se nomment les côtes, les péninsules, les caps et les golfes, les rivières et les montï^es de France, considérons-les en leur belle et extraordinaire harmonie totale (J^. 2).
LE VISAGE DE hJL FRANCE
Oui, saduMJS voir et contempler. Que les détails tnèsœ les plus pittoresques ne voilent pas le dessin du tout. La France a comme un visage dcmt on voudrait id marquer quelques traits.
Des barbares ont tenté de le mutiler ; ils l'ont balafré et ensanglanté ; leurs dévas-
TD DU BDET, DU NOXD VERS LE SUD (A. Lcptre).
tations sauvées, d<nit les ravages sont chaque jour réparés et effocés, n*<mt &it qu'aviver notre désir et de le mieux voir et de le mieux conn^tre.
A ceux d'ailleurs qui ne savent pas encore ce que l'on doit entendre au vrai par « géographie humaine », ou qui se demandent Intimement omunent nous allons interpréter les rapports si délicats et subtils entre la géographie et l'histoire, ces pages liminaires révéleront d'un coup et beauœup mieux notre pensée et notre manière que les a£Brmations théoriques d'im programme.
On trouvera ca ces paragraphes un certain nombre des idées prévalentes qui seront développées au cours de l'ouvrage. C'est donc comme un sommaire ; mais à dessein ce somn^dre n'est pas rigoureusement dépendant de l'ordre précis qui sera celui des chapitres. Il ne s'agit pas d'une « table des matières », mais d'une « ouverture », ou mieux, comme l'on disait jadis, d'un « argument ».
Avant le portrait analytique, traçons les lignes révélatrices. Avant les tableaux
Hautsur-s
b Oa. 200milm\- I» ZOO a, 500 L
i» 500 0.1000 L ieiooodzooo iL
tu d^jujtU.ZOOOm I
■^^%5îjîô^;
FlG. 2. — CONTOWtS ET HBtlEFS DE LA FRANCE (i : 6000000).
LE VISAGE DE LA FRANGE
OU les miniatures, qu'on nous permette de brosser, à grands coups de pinceaux, ccmune un décor ou une £resque«
RE6ARBS VBBS Elle est largement ouverte sur les mers brumeuses
LES TROIS MSRS septentrionales, Manche et mer du Nord, antiques voies d'accès vers les rivages de l'ambre et de l'étain, sur la mer lumineuse du Sud sise « au milieu des terres » de la plus féconde civilisation, sémitique, grecque, romaine, chrétienne et firanque, et sur cet océan aux vastes tempêtes et aux fortes marées qui parut d'abord la mer sans limite, et qui est de plus en plus la principale « agora » commerciale de l'univers, le centre de la présente et future Fédération Âdantique des peuples celtes, latins et anglo-saxons luttant pour la liberté du monde. Ainsi, la Gaule-France aux trois r^ards, seule entre toutes les contrées de l'Europe et de rAnden Monde, a été, par sa position géographique, prédestinée et comme postée pour participer, au fur et à mesure que les horizons humains se sont élargis, à la préhistoire, aux longs siècles de la prédominante histoire méditerranéenne, et à l'intense « civilisation de circulation » qui est celle d'aujourd'hui, qui sera plus encore celle de demain.
LES ATTACHES Elle s'avaucc comme une péninsule à l'extrémité ocd-
coNTiNBNTALES dcutale de cette Europe qui, épanouie dans l'Est en immenses plaines monotones de toundras gelées, de forêts ou de steppes, va, vers rOuest, en s'amindssant, en se compliquant, en se faisant variée et bigarrée, en restreignant ses plaines et ses forets à des couloirs qui s'allongent ou à des îlots qui sont ^enés en chapelets au pied et même jusqu'au centre de violents reliefs très accusés. Les douces plaines françaises, entrecoupées de monts et de collines, étalent, à des altitudes diverses, leur si coquette marqueterie sur cette portion terminale du continent où le magnifique arc plissé des Alpes dresse son plus haut sonmiet aux 4 808 mètres (i) du Mont-Blanc (qui est de France), et où la rectiligne chaîne des Pyrénées, au delà d'un isthme de 370 kilomètres à peine, semble comme barrer l'Europe.
(l) Altitude ptédae» d'apiis les nouvelles mesures de Joseph et Henri Vaixot.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
AU coMMBNCiMXNT, BUE Elle est ttès vieille. Toute l'histoire de la
coMBiENCAiT A ÊTRE formation géologique de notre planète peut être
suivie, d'ère en ère, sur ce sol d'un demi-millioa de kilomètres carrés, exigu mais privil^é, qui constitue notre France. Rien n'est plus vieux sur la terre que le vieux sodé de roches archéennes de notre Massif central. L'ère primaire, qui a été marquée, sur son dédin, par les très importants dépôts de houille, a vu Êiçonner les flanquements de ce massif, ainsi que l'Ârmorique, et les Vosges, et l'Ârdenne. À l'ère secondaire, se sont déposés les calcaires et les marnes qui envdoppent d'une couronne fragmentée l'antique sodé central ; les mêmes rodies ont gorgé toute la cuvette du Bassin de Paris ; elles apparaissent formant fançsdes terriennes vers l'Est aux Côtes de Meuse et aux Côtes de Moselle et donnant au pied et au-dessous de la haute rive de Moselle les prédeux minerais de fer phosphoreux de la minette. L'épaisse masse de craie apparaît à fleur de peau, pauvre et blanchâtre, aux plateaux de Champagne, sur toute l'étendue des andens Champs Catalauniques, comme au-dessous des limons riches de Picardie — à la Main-de-Massiges comme aux Ouvrages- Blancs de Carency ; — au-dessus d'elle s'entassent tous les dépôts plus jeunes, sables, calcaires et marnes de l'ère tertiaire, qui composent les variées individualités régionales des « pays » de l'Ile-de-France.
TÉMOIN MÊLÉ Aus PLUS Car elle est aussi très jeune dans son dessin défi-
BUBES tnsoDEs nitif et dans la topographie qui marque la plus grande
part de sa surface. À l'âge tertiaire, du fond d'une Méditerranée plus vaste et plus profonde que l'actuelle, se sont soulevées en tempêtes tectoniques successives, et ont déferlé les unes sur les autres les vagues de pierre dont l'accumulation a dressé la haute chaîne des Alpes et les chaînes qui sont approximativement ses contemporaines, Pyrénées et Jura. Ces efforts gigantesques ont ébranlé toute la masse d'antérieure consolidation. Le Massif central a été brusquement rdevé, opposant aux Alpes le talus frontal des Cévennes, et s'entr'ouvrant de fissures par où se sont échappées les cendres, les laves et toutes les roches éruptives de l'Auvergne, du Velay, de l'Aubrac, des Coirons ; jusqu'à nos jours, l'activité volcanique s'est prolongée dans la chaîne des Pays. Enfin, sur ces reliefs jeimes ou rajeimis, les neiges de l'époque dite glaciaire ont installé des gladers, dont les lits rabotés ou les dépôts morainiques attestent la récente extension : jusqu'aux abords du confluent de la Saône et du Rhône s'avançait le Glader du Rhône... Lors de l'adoucissement du di* mat et de la fusion des glaces, les cours d'eau quaternaires, enflés en torrents de débordement, déchaînés, jonchèrent les plaines de leurs cailloutis et de leurs alluvîons.
LE VISAGE DE Uk. FRANCE
PETITS VERSANTS Nombre des principales splendeurs terrestres sont lepié-
*r CÔTES D'oa sentées en France par de typioues « échantillons ». Les Gcîges du Tarn sont loin de valoir en grandeur et en couleur e canon du Colorado, mais par leurs parois à pic de 600 mètres elles en suscitent modestement Tim^e. Les gouffies comme celui de Padirac et les grones comme celle de Dargilan, les sables de nos dunes ou le Sahara de notre Crau, les rivages attaqués, morcelés, hachés par les vagues des mers à marées violentes, les droites alaises de craie, les odramades prismatiques de basaltes re&oidis telles que celles d'Espaly ou les dykes teàs que ceux du Puy, les lacs cratériformes comme ceux d*Auvei^e ou glaciaires comme ceux des Vosges ou des Pyrénées, et l'infinie beauté des hauts sommes, couronnés de neiges, aux arêtes acérées en aiguilles et aux blocs croulants, dont les creux sont occupés par ces fleuves de glaces appelés glaciers,... tout cela, nous le possédons...
Cependant Tidéal, pour les hommes, ce sont des plaines de dimensions restreintes, * bordées de versants aux pentes faibles ; ce sont des collines dont les talus harmonieux permettent, au laboureur conune au vigneron, la culture jusqu'à leur sommet ; or, notre France est d'une richesse exceptionnelle en ce qu'on pourrait nommer les s petits versants ». Les rivières, anciennes ou nouvelles, ont assez longuement sculpté et modelé les flancs des vallées pour leur procurer des formes douces,: de toutes parts s'élèvent œs versants dont les pentes modérées s'of&ent au travail de l'homme, et s'offirent d'autant mieux qu'elles écoulent elles-mêmes les eaux des pluies et qu'elles reçoivent plus directs les rayons du soleil, disant espaliers. Le long des rebords concentriques du Bassin parisien (J^. 3), sur les bords de la Somme, sur
(i) La toute qui passe au pied du versant si bien exposé au Sud, est la route de Paiîs à CMons, prts de Bergircs-Iez-Vertus.
Fie. 3. — UN TYPE DB HTIT VERSANT PLMTli DE VIGNES (l).
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
les bords de la Seine ou de ses affluents de TYonne à TOise^ tout au long de la vallée supérieure et moyenne et inférieure de la Loire, dans le Bassin entier d'Aquitaine, sur les. bords de la Charente aussi bien que sur les bords de TÂdour et des Gaves, sur le pourtour occidental du bassin de la Saône, sur la rive droite de tout le cours du Rhône, sur les pentes orientales des Vosges et de leurs pénétrantes vallées alsaciennes aussi bien que dans la vallée entière de la Moselle, se rencontrent ces versants heureux auxquels les paysans de chez nous ont, depuis tant de siècles, appliqué le nom de « coteaux » ou « côtes ». Si tous ne sont pas des « côtes rôties » ou des « côtes d'or », tous se sont admirablement prêtés à l'effort fécond et enrichissant de l'homme.
LA BATAILLE DES Mille kilomètres à peine séparent Zuydcoote des
TROIS CLIMATS Pyréuécs ; onze cents Brest de Menton. Des polders de
la Flandre tout baignés d'humidité ou du goulet de Brest trop souvent assailli par les brumes de la « Mer Occidentale », on peut atteindre par chemin de fer en moins d'une journée les pays du mistral qui sont aussi ceux de la splendide lumière d'atmosphère sèche de la Méditerranée. Toulouse est un peu plus au Sud que Florence. Lille est un peu plus au Nord que Coblentz et que Cracovie. Combien de variétés de dimats et de végétations en ce raccourci de « terre promise » ! Les vents d'Ouest, Nord-ouest et Sud-ouest, chargés d'humidité, que déclenchent les mouvements cydoniques de l'Atlantique en relation avec le fleuve de mer chaud du Gtdf Streamy viennent apporter sur la majeure partie de la France le triple bénéfice de pluies fréquentes, d'une température étrangement modérée pour de telles latitudes, et d'un faible écart entre les moyennes des températures hivernales et celle des estivales. Le régime continental de l'Europe orientale et centrale se révèle dans l'Est et jusque dans le Centre de notre pays, en contradiction ou mieux en lutte avec le régime atlantique, par de hautes pressions et de basses températures qui nous valent, par exemple, les « temps bouchés » par « bise noire » et aussi ces beaux jours froids d'hiver illuminés de soleil. Un troisième oisemble de faits et de causes est en rapport avec les cuvettes remplies de l'eau bleue de la Méditerranée ; pluies d'hiver, étés secs, luminosité qui confère im éclat saisissant quoique trop uniforme à tous les gris, blancs poussiéreux et ocres clairs, tout cela compose les puissances complexes de fertilité et de séduction de notre Midi méditerranéen.
LES DONS ET L'orge et le blé semblent bien avoir été apportés de
us TRAVAUX l'Asie par la voie de la Méditerranée. Le lin si fin est aussi
de ce domaine; et par-dessus tout ces délicates et patientes cultures d'arbustes
LE VISAGE DE LA FRANCE
qui nous ont donné le cerisier^ l'olivier et la vigne. Nous ne pouvons œncevoir le peuple que nous sommes de « mangeurs de pain » et de « buveurs de vin » sans la loi^e âaboration des « genres de vie )» des peuples de la Méditerranée. Si Ton note encore les troupeaux transhumants de nos moutons provençaux, cévenols, caussenards ou pyrénéens, et les antiques usages du cabotage employant et formant pêcheurs et marins pour la circulation difficile sur les capricieux chemins de nappes liquides semées d'îles, de golfes et de promontoires, voilà que nous incarnons autant que quiconque la civilisation matérielle qui a fait large bordure humaine à la mer de Tyr, de Carthage, de la Grèce et de Rome, Mais, par les voies de l'Europe Centrale, dès les temps préhistoriques, se sont avancés vers notre territoire et le plus vieux commerce continental et bien d'autres traditions agricoles. De nos jours, les riches plateaux à limons du Nord de la France étalent jusqu'aux portes de Paris des champs de fix>ment et de betteraves qui rivalisent en fécondité avec les plus beaux terroirs de la Belgique ou de l'Allemagne moyenne. Plus tard, beaucoup plus tard, les cultures du Nouveau Monde nous enrichirent du mais amoureux des climats humides, ainsi que de la pomme de terre et de la tomate qui trouvèrent tous trois chez nous des aires de prédilection. De savantes disciplines de croisement et de sélection, depuis un siècle et demi, ont fait de. l'élevage bovin et chevalin français non seulement un ordre de ressources très productives, mais im art qui a répandu dans toutes les parties du monde nos vieilles races renouvelées de chevaux percherons et bretons, normands ou tarbais, de nos laitières cotentines ou bretonnes, de nos grands boeufs manceaux, charolais ou salers, de nos fameux mérinos, les « Rambouillet ». Dans toute la France normande et armoricaine, les pommiers, donneurs de ddre, s'éparpiUent en vergers plantureux. La France de l'olive et la France de la pomme sont rapprochées et comme jointes par les nombreux districts de haute renommée de la France du vignoble : Bordeaux, Beaujolais, Bourgogne, Anjou, Qiampagne. Les ^orts multiples et variés de nos paysans besognants ont été si habiles et les soins de ces maîtres vinificateurs ont atteint une telle perfection qu'à la limite même de la vigne vers le Nord, ce nom de « Qiampagne » qui est celui d'une de nos régions les plus pauvres, au sol sec, âpre et pelé, est devenu, par l'opiniâtre vertu des générations humaines de France, pour l'univers entier, le compagnon et le signe de la vie la plus riche, et du luxe joyeux le plus dépensier.
Ls a BOCAGE » Malgré les forêts touffiies qui font jusqu'à nos jours à
FRANÇAIS la région de Paris ime auréole de décoration et de protection, forêts de Rambouillet et de Saint-Germain, de l'Isle-Âdam et de Montmo-
OÉOaRAPHIE HUMAINE DE IiA FRANCE
rency, de Chantilly et d'Ermenonville, d'Halatte, de Compiègne et de Retz, de Ctécy, de Sénart et de Fontainebleau, les forêts de la Gaule entière ne sont plus ce qu'elles étaient au œmps des Druides cueilleurs du gui sacré ; elles ont été souvent heureusement défrichées et souvent aussi trop sauvagement exploitées ou dévastées. Mais les chênes de Bretagne, les charmes des Vosges, les hêtres du Morvan, les &ênes ou les saules de Vendée ont une beauté qui n'est ^alée que par œlle d'aibres cultivés, aussi soaq)tueuz de ramure et de feuillage, aussi imposants par
Fie. 4. ~~ TRONCS DE VŒUX OLIVIERS PRÈS DE ROQUBBRUNE (A. Lepère).
l'ampleur de leur dessin : noyers de l'Isère de TAveyron ou du Lot, châta^niers des Cévennes ou du Limousin, vieux oliviers de nos versants méditerranéens (Jig. 4), grandioses platanes des villes provençales. Les « clochers naturels ^ des cyprès, leurs « flèches n noires souvent isolées ou espacées (i), sont comme des répliques de la France du Midi au fidèle accompagnement de flèches encore plus élevées, empanachées et bruissantes, que font partout ailleurs à nos routes et à nos rivières les doubles files de peupliers.
La civilisation, méticuleusement acbunée durant tant de siècles à tirer parti de tous les sob de chez nous, a fini par implanter en toutes parts im paysage plus clairsemé, mêlé d'arbres et de cultures, qui pourrait être désigné par l'e^ression
(l) Gabriel Hanotaux, la Fleur des histoires françaises, p. 46.
LE VISAGE DE LA FRANCE
américaiae dtpark ou par le vieux mot français de bocage. Ëvidemment^ il est beaucoup de milliers d'hectares qui ont un revêtement encore homogène; les forêts des Landes ont ime monotonie et une eictension qui suscitent le souvenir de la forêt russe ; les causses^ les garigues de l'Hérault ou les maquis de Corse portent leur végétation d'herbes courtes ou d'arbrisseaux brefs sur des dizaines de kilomètres carrés ; en d'autres Ueux, humides et gras^ des herbages sans fin. Chacune de ces petites riions naturelles dites « pays » a sa physionomie propre et le plus souvent deux « pays » voisins s'opposent par un contraste de paysage. Âinsi^ quand^ vers la mi-août) d'Orléans on gagne Paris^ on franchit une Beauce toute fauve de ses champs de blé ou d'avoine à perte de vue^ tandis qu'après la descente sur Ëtampes, après avoir dépassé la limite des plateaux beaucerons, l'œil est saisi par tout le verdoyant du Hurepoix.
Malgré tout, lorsqu'on revient de pér^rinations lointaines hors de France et qu'on rentre sur notre territoire par un de ces express qui font défiler rapidement la succession de nos multiples « contrées », on est saisi d'un certain air commim qui met des paquets d'arbres enveloppés d'herbages ou de champs jusque dans ime
vallée comme celle de la Mame moyenne, en pleine Champagne. Ailleurs, c'est par la dépression charmante et si frsdche du Giers qu'on s'élève des rives du Rhône jusqu'à Saint-Chamond ; entre Saint-Chamond et Saint-Ëtienne et tout autour de ce haut « pays noir », l'œil se repose sur la verdure de terrains cultivés, de pacages et de bois. Les champs de denses et vigoureux épis de la fertile Limagne d'Auvergne sont tout piquetés d'arbres fiiiitiers. La petite région naturelle du Berry qui porte comme nom traditionnel la Forêt est devenue un splendide verger. Dans le même Berry, le Boischauty tout parsemé de haies et de boqueteaux, est ainsi désigné d'im mot que Vidal de la Blache £ait dériver de boschetum et Â. Vacher de huscaley le bosquet; ce Boischaut n'est autre que la Vallée noire décrite par George Sand : « Cette contrée est une prairie, coupée à l'infini par des buissons splendides et des bordures d'arbres ramassés, semée de bestiaux superbes et arrosée de ruisseaux qu'on voit çà et là courir sous l'épaisse végétation qui les ombrage. » Et combien de « pays » de France ont reçu la propre appellation populaire de Bocages : les Bocages Breton^ Normandy Champenois^ et le célèbre Bocage Vendéen qui a joué, comme on sait, im véritable rôle historique! Le Limousin tout entier n'a-t-il pas aujourd'hui la physionomie élégante' et somptueuse d'xm
Si bien qu'il est impossible de résister à cette impression d'ensemble que la France presque en tous lieux tend à prendre figure de bocage! (Planche III.)
aÉO GRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
LA TERRE DES ARTISTES Dès les premiers et très lointains millénaifes où
MAGDALÉNIENS sans conteste l'homme a révélé par des fidts matériels
sa présence sur la terre^ il a manifesté sa puissance créatrice sur le territoire de l'actuelle France. Ses traces ont été relevées si nombreuses^ et nos savants^ chercheurs des primitifs outils et des plus anciens squelettes^ ont été de telle autorité que toutes les subdivisions de la période de la pierre éclatée dite période paléolithique sont dénommées d'après des gisements ou des grottes du sol firançais : CheUéen (Chelles)) Acheuléen (Saint-Âcheul)^ Maustérien (Le Moustier)^ Aur^nacien (Âurignac)^ Solur tréen (Solutré), Magdalénien (La Madeleine). L'âge de la pierre éclatée s'achève sur les chefs-d'oeuvre de l'art magdalénien : gravures^ peintures^ sculptures des grottes à décoration pariétale. La contrée habitée par ces puissants artistes troglodytes, chasseurs de rennes^ s'étend sur la France du Sud-ouest et sur une grande part de l'Espagne (preuve que les Pyrénées elles-mêmes n'ont été jadis qu'une barrière relative). Il Êiut apercevoir les petits bisons d'argile^ si habilement modelés^ de la caverne du Tue d'Âudoubert ou les gravures de sa voisine^ la caveme des Trois-Frères (Âriè^ê) ; il faut se transporter dans l'admirable domaine de notre Vézère et de son petit affluent la Betme^ tout autour de cette capitale de la civilisation paléolithique que sont Les Eyzies-Cromagnon-Laugerie^ et y contempler les peintures à l'ocre et au noir des rennes^ des mammouths et des bisons de la grotte de Font-de-Gaimie^ ou les gravures des Combarelles, ou les par&its hauts-reliefs des chevaux de Laussel (i) ; on comprendra ce qu'étaient dès alors^ sans comparaison possible avec aucuns types d'animaux^ les hommes de ces groupes dolichocéphales (c'est-à-dire au crâne allongé)^ déjà si affinés, qui vivaient sur notre sol, il y a pour le moins 20 000 ou 30 000 ans ! Aussi bien l'éminent savant anglais, sir Arthur Evans, le génial fouilleur de Crète, a-t-il pu déclarer que très longtemps avant la merveilleuse civilisation artistique issue de Crète, im autre foyer Ivunineux apparaissait dans la des origines humâmes, celui du Périgord.
•:«<i[ijii •
LE FLOT DES RACES ET Vinrent les âges de transition tels que l'Azihen
LE POÈME DE L'UNITÉ (Mas d'Azil) avcc ses cailloux peints ; puis tout
le fécond néolithique de la pierre polie; puis les âges des métaux, celui du bronze, celui du fer qui mène de 1300-900 à 100 avant Jésus-Christ en pleine période historique. Aux vieilles populations dolichocéphales diverses du paléolithique s'étaient joints des flots successifs de hrachycéphales (au crâne court). Aux peuples des dolmens
(i) Voir plus loin les premières pages et les premières figures du chapitre m, p. X05 et suiv.
LE VISAGE DE LA FRANCE
et des mcmuments m^alithiques» bien antérieurs aux Celtes et différents d'eux^ s'étaient substitués ou juxtaposés les groupes humains que nous apercevons à Taurore de notre histoire de la Gaule : Ibères^ Ligures et les colonies des Méditerranéens orientaux (Phocéens^ fondateurs de Marseille).
Deux grandes invasions de Celtes-Gaulois vinrent du Nord, et inaugurèrent cette vaste domination celtique, laquelle correspondit au deuxième âge du fer, et s'étendit, à travers la moitié de l'Europe, jusque dans l'Asie Mineure (Galates). Flux du Sud avec les Carthaginois et surtout avec les Romains conquérants (Gallo-Romains), plus tard avec les Arabes qui s'avancèrent jusqu'à Poitiers et jusqu'en Bourgogne. Reflux multiples du Nord et de l'Est avec les Germains, avec les Francs (Bataves), avec les Goths, avec les Burgondes, avec les Vandales. Flux aussi de peuples venus à l'Ouest par la mer. Saxons, Bretons de la grande Ile, plus tard Normands... De toutes parts, par terre et par mer, on peut entrer sur cette péninsule de Êtdle accès, tantôt isthme d'incessant passage, tantôt sorte de terme où déferlent, refluent, s'entassent et se mêlent toutes les vagues des humanités civilisées et barbares, — ^ où, semble-t-il, jusqu'à nos jours mêmes, se sont donné rendez-vous toutes les himianités civilisées et barbares !
ELLE A PRIS AME Le prodige de l'histoire de France fut de faire de tous
ET coBPS ces fragments de populations accumulées un seul peuple, et
la nation la plus homogène de tout l'univers ; ce fut aussi de faire de cette terre une seule terre. Notre esprit, dominé par trop d'abstractions et de théories, ne cherche à voir souvent la réalité qu'au travers soit de déductions logiques, soit de contradictions naturelles par l'effort de l'homme contredites. La vie est plus souple ; elle a tout à la fois plus de suite et plus d'incohérence ; elle est en somme plus humaine que ne la conçoivent parfois nos cerveaux modernes de théologiens laïcs et de
géomètres.
A cause de sa position si ouverte à toutes influences, à cause de la multiplicité de ses terroirs diflTérendés, la France aurait pu ne pas être la France ; elle aurait pu rester Neustrie et Ostrasie ; une Lotharingie ou une Bourgogne ou une Provence, une Normandie, une Ârmorique et une Guyenne anglaise rattachées à l'archipel des grandes Iles, auraient pu être détachées d'elle... C'est l'histoire qui une fois de plus a eu le don d'assembler les terres, et, par les aflSnités acquises des êtres vivant sur ces territoires, de façonner ces territoires eux-mêmes en une synthèse harmonique et pour ainsi parler organique : la France géographique a été créée par l'histoire de France, composant un tout qui a paru prédestiné et qui est devenu indestructible.
OÉOOR. BUUAINB, T. I. 17
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
De la diversité qui est un charme et qui est une richesse^ mais qui aurait pu être un péril, est sortie Tunité qui est force souveraine, — l'incomparable unité.
« La France est ime personne », a dit Tentraînant poète-historien Michelet. Reprenant cette idée avec toute la critique nuancée de sa manière propre, Vidal de la Blache a remarqué qu' « une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat ». « Ce mot de personnalité, a-t-il ajouté, appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine », et non de la géographie naturelle ou physique. Car c'est l'homme qui « établit une connexion entre des traits épars : aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces ».
Aujourd'hui la France-hommes est bien une personne, et la France-terre est bien im tout.
LE STMBOLE DE Âu Vrai, la France a grandi au milieu des nations, de
LA LANGUE par sa situation même ; sa singulière puissance d'assimilation l'a garantie contre les dissociations résultant des invasions ou brusques ou sournoises; son encore plus singulière puissance d'apostolat a jeté ses hommes, ses croyances et ses idées jusqu'aux contrées les plus inaccessibles. Il en est de son histoire humaine comme de son histoire géologique. Depuis les origines du refroidissement de notre planète, l'histoire de sa formation porte témoignage presque pour la terre entière. L'histoire de ses peuples devenus son peuple, ayant été mêlée depuis plus de deux millénaires aux plus grands événements du monde et aux plus décisives libérations, porte témoignage pour l'histoire de tous les Ëtats modernes. Tout cela, encore un coup, en verm de sa place, de sa texture hospitalière et de la diversité comprise en son unité.
Sa langue est parfait symbole d'unité recouvrant diversité. La langue d'oil est devenue la langue de tous, mais, si l'on peut dire, par persuasion et sans persécution ; la langue d'oc vit encore ; les dialectes et les patois subsistent avec de pittoresques expressions de terroir. Les vieilles langues de minorités, le breton, le basque, le flamand, l'alsacien sont regardées comme langues secondes sous l'égide très bienveillante du français.
Bien mieux, lé régionalisme littéraire a redonné de la vitalité à ces langues comme à ces dialectes et, dans l'épanouissement paisible de la langue firançaise, on a tout naturellement célébré le renouveau du catalan et par-dessus tout, de la sonore langue provençale de VOde à la race latine et de Mireille.
Cela ne compromet ni la pureté de la langue-reine ni n'entrave sa difiusion dans
LE VISAGE DE LA FRANGE
le monde. Elle est celle de la Wallonie et de la Suisse romande et de cette Vallée d'Âoste qui complète l'enveloppement de français du massif entier du Mont-Blanc. Elle est parlée dans toute TAfrique du Nord et elle pénètre de plus en plus dans notre vaste Empire africain, comme dans la précieuse Indo-Chine. Elle résonne encore, correcte et forte, sur les terres aimées de vieille colonisation française : Canada, Antilles, Réunion, et dans ce qui nous reste de Tlnde de Dupleix, comme en Egypte et tout le long du canal de Suez créé par un Français aux si vastes desseins. Elle est d'ailleurs, en ces « Echelles du Levant », où huit siècles durant la France apparut comme le porte-parole de l'Europe, demeurée, depuis l'âge épique des Croisades, la langue commune des éléments cultivés les plus disparates d'origine ethnique, et ses livres, ses écoles, ses journaux conservent les préférences de toutes les élites, non seulement dans l'ancienne « Terre Sainte », à Beyrouth et au Liban, mais encore à Smyme, Salonique ou Constantinople. N'oublions pas enfin ces villes ou ces régions où la langue, — consacrée d'autre part langue internationale de la diplomatie, — a conquis et gardé le singulier privilège ou d'une sorte de préséance, ou de coquettes prédilections. Du treizième siècle où l'encyclopédiste Brunetto Ladni la choisissait comme langue imiverselle pour écrire Lx Livres dou Trésor y jusqu'au dix-huitième où l'Académie de Berlin mettait au concours un mémoire sur les causes de cette incontestable imiversalité, la tradition s'est si bien établie dans toute l'Europe de considérer le français comme langue de haute culture et de bonne compagnie, qu'elle se perpétue chez nos ennemis . eux-mêmes, presque autant que chez nos séculaires amis slaves : à Vienne, Budapest ou Sofia, on n'en use guère moins qu'à Moscou et Petrograd, dans toute la Pologne et en Bohême ; il en va de même, bien qu'à des degrés moindres, à Rome, à Madrid, à Lisbonne, ainsi que dans les brillantes capitales de la jeune Amérique latine.
L'ADHuuuiLE BIGARRURE Cependant chaque province française con-
DE G<OGRAPHiB HUMAINE serve, uou saus quelque orgueilleuse jalousie, sa manière de vivre et sa manière de bâtir. Jadis, des costumes, des coiffes, des bonnets, des dentelles, que le temps, par malheur, emporte, faisaient édater aux yeux cette bigarrure de la vie provinciale. Hélas ! Les vêtements flottent au vent ! Le vent, c'est la mode. Ils persistent donc bien moins que d'autres usages.
Sur notre terre de vieille civilisation, d'antique labeur agricole, d'ancestrales traditions de tous les arts de l'artisan, l'âpre goût de l'effort et de l'économie a su s'allier à une indulgence ingénieuse pour certaines satisfactions de la vie matérielle. Le sol était trop varié en sa fécondité : sous l'uniformité d'une passion générale
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
pour le pain de froment ou de seigle et pour les produits fermentes de la vigne ou du pommier, ou de Torge et du houblon, les si distinctes r^ons françaises se sont Ëiit une renommée méritée par des spécialités qui sont teujours à des degrés divers des préparations humaines et qui représentent en général de traditionnelles gourmandises des jours de fête : pâtés d'Amiens, rillettes de Tours, foies gras de Tou-
FiG. 5. — TYPE DB MAISON ALSACIENNE DES HAUTES VALLÉES VOSGIBNNES (A. Lepère.)
louse ou de Strasbourg, pruneaux d'Agm, pâtes de fruits de Qermom, noi^^t de Montélimar, pain d'éplces de Dijon... La cuisine de ces populations sobres, actives mais aisées, a su découvrir d'innombrables principes et recettes de caractère régional : confits du Sud-Ouest, bouillabaisse de Mu-seiUe, gratinés du Dauphiné et tant de plats succulents dont s'enorgueillissent ou nos capitales, Bordeaux, Lyon, Lille, Nancy, Caen, ou nos provinces rout entières.: Boxirgt^e, Normandie, Béam, I-anguedoc... avec une prédilection marquée pour des mets substantiels et pour une incroyable collection de soupes au pain qui, parfois même, sont assaisoimées de vin. Bien mieux, en ce pays du doux vivre se sont rapprochées quatre des plus magistrales cuisines de l'univers, qui chacune y a son domaine et chacune y atteint à la perfec-
LE VISAGE DE LA FRANGE
don : la cuisine à Thuile est la reine du Sud-est ; la cuisine à la graisse est celle du Sud-ouest ; la cuisine au beurre est maîtresse à Paris^ à l'Est et dans le Nord ; enfin la cuisine à la crème qui par ses soupes^ salades, légumes, viandes et poissons préparés à la crème représente l'alimentation humaine à base de laitage est celle de la Normandie, de Rouen jusqu'à Cherbourg. Comment, en matière de nourriture, ne pas rendre aussi l'hommage dû aux innombrables soins délicats et variés qui président à la savante élaboration de tous ces fromages régionaux dont quelques-uns
FiG. 6. — VUB DB ROUEN (A. Lepère.)
ont propagé dans les deux hémisphères jusqu'à une manière de gloire le modeste nom d'un pays ou d'im simple village firançais : Brie, Camembert, Roquefort !
La maison rurale est marquée d'un régionalisme savoureux comme la cuisine : ferme normande, toute rayée de ses montants bruns de bois, flanquée de son verger de pommiers, et entourée de ses fossés qui sont des levées; él^ante maison basque, également décorée du réseau de ses montants, étalant jusqu'au sol un des côtés de son toit bas asymétrique ; maison d'Alsace encapuchonnée de son grand toit à petites tuiles bien alignées (J^. 5) ; grande ferme de Brie dont les greniers et les écuries sont groupés autour de la cour du puits, de l'abreuvoir et du pigeonnier, semblables aux bâtiments d'un vaste monastère; maison trapue de granit de la Bretagne, recouverte de plaques grises et moussues de pierre; maison de pierre recouverte de plaquettes de bois du tnarccdre des Vosges, ou fruste cabane de pierre
GÉOGRAPHIE HUHAIHE DE Z.A FRANGE
recouverte de dtaumes qui est le bwon du fromager d'Auvergne, ou simple grotte de troglodyte du paysan du Sénonais ou de la Touraine, ou des bords de TOjircq
ou des rives du Loir. Sans parler ici ni de nos célèbres capitales régionales — un Rouen (Jig. 6), un Amiens, un Bourges, im Dijon, un Nancy, un Strasbourg, un Colmar, un Périgueux, un Albi, une Arles, une Carcassonne, une Toulouse, im Le
Puy, — ni de Paris 0^^. 7), — ni des chefs-d'œuvre de nos architectures nationales, qui appartiennent par excellence aux historiens et aux historiens de l'art, le village et la petite ville ofiFrent les échantillons d'une très ample collection; ces types vont, par exemple, du village de la Picardie occidentale, dont les habitations et les vergers dispersés font « de gros bosquets pleins de maisons » (A. Demangeon), aux villages du Midi dont les maisons accolées et resserrées sont à peine sépaiées par des ruelles étroites, ici, au Sud-ouest, maisons de briques, là, en Provence, maisons de pierres.
aa
FiG. 7. — PARIS : DANS l'ILE DE LA CITÉ (A. Lepère).
LE VISAGE DE LA FRANGE
Ce peuplement bariolé de nos campagnes par ces a^utinations dissemblables de demeures humaines est un des témoignages inscrits sur un sol vieillement humanisé qui frappent et charment le plus vivement l'étranger^ habitué à la monotonie régulière des constructions même rurales dans les riches et banals « pays neufs ». Chez nous presque autant qu'en Italie^ le village ou la petite ville oflEre ce pittoresque que l'esprit individualiste de la race et les tâtonnements d'un long passé donnent seuls ; la curiosité de l'artiste est satisfaite d'y découvrir comme facteur capital de la silhouette une de ces églises^ ou romanes ou gothiques, aux lignes pures, une de ces ruines de châteaux forts, dont les merveilles ont été semées comme à foison jusque dans les parties les plus pauvres de nos provinces reculées.
LES FAITS, LES VOIES, LES Aiusi la vie a pénétré jusqu'aux extrémités
ZONES DE PÉN<TRATioN intérieures, et même la vie la plus relevée : les grands courants créateurs d'art venus soit de Byzance par Ravenne, soit plus directement de la Syrie, soit encore de la Perse par les Arabes ont apporté des principes, qui, repensés, vivifiés, renouvelés, magnifiés, ont engendré en plein coeur de notre pays* ces vieilles écoles romanes, franques et françaises par excellence, variées et personnelles comme les aspirations de ces pays de France dont elles étaient l'expression plastique et comme ces dialectes d^oil ou d'oc qui en étaient alors la réalisation verbale : écoles du Midi plus proches des modèles antiques et gardant la technique et le goût des voûtes de pierre, la provençale aux nefs mystérieuses, l'auvergnate aux sombres murs de lave, la périgourdine aux dômes inspirés de l'Orient, la poitevine aux façades fouillées de sculptures ; — écoles du Nord, rejetant la pesante voûte latine par besoin de lumière et aussi par instinct de hardiesse et d'élan, la normande avec ses « lanternes » centrales, la rhénane aux doubles absides, la française qui sera la mère du gothique. Deux rivales luttent pour la prééminence artistique comme luttent alors dans la politique les fiefs où elles prospèrent : l'école bourguignonne qui nous a légué Toumus et l'école angevine qui, sous l'égide des Plantagenets, semble déjà présider à la découverte capétienne de la voûte d'ogive. Or, c'est au moment où Philippe-Auguste unifie le royaume et repousse les Allemands à Bouvines (1214), que cette invention géniale et anonyme réalisée au coeur de l'Ile-de- France va s'épanouir dans la magnifique floraison des cathédrales de Saint-Denis et de Laon, de Chartres, Paris, Soissons, Amiens, Bourges, Reims et tant d'autres ; de là, cet art « ogival » ou « gothique », mieux appelé jadis opus francigenumy après avoir paré l'Allemagne, l'Angleterre et toutes les chrétientés d'Europe, fera la conquête artistique du monde, de Batalha au Portugal jusqu'aux marches Scandinaves
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
d'Upsal^ — de Tolède ou.de Milan jusqu'aux cathédrales cypriotes de Nicosie et de Famagouste^ — de Vienne» de Cologne, de Westminster jusqu'aux églises modernes de l'Amérique du Nord. Plus tard, par un nouveau reflux d'influences italiennes et antiques, la Renaissance a semblablement pénétré la France tout entière et là encore là lente élaboration nationale des conceptions reçues de l'étranger a reconstitué une seconde fois à notre pays, plus profondément unifié que jamais sous la monarchie bourbonienne, une langue, un art, une éthique qu'à son tour, plus de deux siècles durant, l'étranger prendra pour modèles de forme classique et de noble inspiration.
Presque au terme de cette vision totale, la France, même dans ses contrastes, nous apparaît comme singulièrement liée en toutes ses parties ; les traits, déjà notés il y a deux mille ans par le perspicace géographe du Pont, Strabon, persistent traits distinctifs et vrais : « la correspondance qui s'y montre sous le rapport des fleuves et de la mer, de la mer intérieure et de TOcéan » (TV, i, i4),nous permet d'imaginer par opposition ce qu'eût été le même territoire si les mers avaient été bordées par les plus hautes montagnes comme le sont les mers du littoral anatolien, si les Alpes semblables à un Apennin Ligure avaient étroitement dominé et cerné tes rivages, si l'étagement si harmonieux des reliefs de l'Armorique aux Vosges, au Mon^an, au Massif Central, puis de ces montagnes moyennes aux Alpes et aux Pyrénées, n'avait déterminé la pénétration générale et mesurée des pluies, du commerce et des idées. Des fleuves modérés et faciles, aboutissant aux trois mers, ont été pour les marines primitives tous navigables; les ims à plusieurs branches embrassant des deltas, Rhin, Meuse ou Rhône, les autres, comme d'une même Êunille, aux larges estuaires remontés par la marée. Somme, Seine, Rance, Loire, Gironde, Garonne et Dordogne, Adour, tous ont fait aux routes de la mer d'admirables chemins de prolongement.
Il faut considérer non seulement les fleuves, voies d'eau, mais les vallées façonnées par eux et ces bassins qui vont comme à la rencontre les uns des autres. Les marchands phocéens de l'antique Massilia comprirent que l'arrière-pays tout proche aboutissait à l'arrière-pays indéfini des mers occidentales et septentrionales. Du temps des Gaulois, des portages étaient organisés du Rhône à la Loire et à la Seine, qui permettaient aux marchandises d'être transportées en trente jours de la Méditerranée à la Manche. Beaucoup plus tard, Paris est devenu Paris grâce à l'intense et facile circulation sur toute la basse Seine, des îles primitives de Lûtèce jusqu'à la mer. Des cours d'eau, des ruisseaux et des riviérettes qui paraissent aujourd'hui négl^eables ont fait la fortune de tant de nos grandes villes et ont disséminé par toute la France l'influence attractive de nos capitales régionales !
LE VISAGB DE LA FRANGE
LBS rontss st L'une de ces capitales régionales, celle de PAlsace, jadis
LES BOUTES centre si actif de petite batellerie, ville de TIU, est devenue de plus en plus, par la création récente de son por^ puissante ville du Rhin : ^e est l'intermédiaire entre la navigation rhénane et la circulation par eau sur nos canaux français de la Marne au Rhin et du Rhône au Rhin ; placée en un très favorable point de convergence des chemins, elle a jadis échangé son nom primitif d'Argentorat contre celui de dté des routes construites (Strassen) : Strasbourg.
De même, une place tout à fait à part doit être ùite à Lyon, métropole commerciale tout autant que métropole politique et religieuse, parce que dté de confluent et de routes. Lorsque, au quinzième siède, les rois de France qui étaient les rois de Paris, organisaient ces quatre grandes foires annuelles de Lyon, d'une durée de quinze jours chacune, prototypes des foires d'échantillons et berceaux des Cleorùig Houses (J. Godart), ils prirent argument « que nostre bonne ville et Ûté de Lyon est assise et située sur et entre les rivières du Rhosne et de la Saosne, qui sont deux gros fleuves navigables et passant le long de nos pays de Bourgogne, Lyonnois, Dauphiné, Languedoc et Provence, et du pays de Savoye et autres hors nostre Royaume jusques à la mer du Levant. Et aussi est assize à une ioumée près de la rivière de Loire, laquelle traverse nostre Royaume iusques à la mer Océane. Par lesquelles rivières et semblablement par terre, ont afflué et affluent chacun iour en ladite ville plusieurs Marchands, tant de nostre royaume, pays et sdgneuries d'Allemagne, Italie, Ârragon, Espagne que autres pays étrangiers ». (Edit de 1487.)
Les foires de Brie et de Champagne étaient, avant celles de Lyon, les plus andennes et les plus fameuses de toute l'Europe ; et Philippe de Valois leur avait accordé de rares privil^es, notamment en 1349. Louis XI au contraire les supprima ainsi que les foires de Genève au profit de Lyon.
Foires et lendits, la foire de Beaucaire ou le lendit de Saint-Denis que supplanta le lendit de Paris, foires abolies ou persistantes, petites foires de France nombreuses et si adialandées, sont d'historiques manifestations de l'attraction exercée par notre pays et des témoignages de ce qu'était dès alors le facile accès à de multiples points de convergence.
Un réseau complet de routes solidement construites et très habilement dessinées, — comme nul pays n'en eut jamais, — figura et renforça, au début du dix-neuvième siède, ces singulières aptitudes à la pénétration et à la circulation. L'invention des chemins de fer et des transports à vapeur fit perdre momentanément à la France le bénéfice de ce privil^e routier. Les nouveaux moyens de locomotion, bicydettes et automobiles, ont par bonheur remis en lumière et en honneur nos
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
chaussées nationales et départementales^ et ontsoul^é Timportance de cette représentation géographique de la vraie civilisation. Nos routes^ en étant orientées et comme centrées par rapport à Paris^ ont été le décalque terrestre de notre croissante centralisation poUtique ; les réseaux ferrés ont encore exagéré ces logiques et peutêtre excessives tendances centralisatrices. La France, douée pour la circulation, reste quand même capable d'une forte vie r^onale et provinciale ; contrée de nombreuses capitales secondaires, elle peut leur permettre de survivre, parce qu'elle leur procurera toujours, si. on le veut, les moyens aisés d'être entre elles Uées et rdiées. Notre pays a d'heureuses et naturelles aptitudes à être oiganisé par r^on. En tout état de cause, la toile si bien tissée de nos grands chemins, — blancs, gris, bleutés, jaunes ou rouges, — est une des beautés les plus expressives de la France sociable.
PETITS MONDES D'AUTREFOIS ET Multitudc d'ag^omératious qui résul-
GRANDE INDUSTRIE SPÉCIALISÉE tcut d'uDC louguc, pénible. Opiniâtre prise
de possession ! La France est un pays d'anciens fiefs bornés, de modestes alleux, et aujourd'hui de petite et moyenne propriété, où les efforts de chacun et de tous, avant l'ère des intenses circulations contemporaines, tendaient à procurer en chaque région les plus urgentes catégories des produits naturels ou manufacturés.
Combien d'heureux coins de l'ancienne France où tout ce qui était bon et utile pour une vie simple était en surabondance ! En une lettre griffonnée un soir en hâte à une femme aimée, en pleine randonnée de guerre, Henri IV a délicieusement décrit un site de la Sèvre Niortaise, Marans, minuscule paradis terrestre dont le type n'est pas unique en notre France : « C'est une île renfermée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateaux. L'eau claire, peu courante ; les canaux de toutes largeurs ; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateaux. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée ; passe une rivière par le pied du château au milieu du bourg qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contremont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues ; infinis moulins et métairies insulées ; tant de sortes d'oiseaux qui chantent ; de toutes sortes de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix : une grande carpe, trois sols, et dnq un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et très beaux. L'on y peut
LE VISAGE DE LA FRANGE
être plaisamment en paix et sûrement en guerre. L'on s^ peut réjouir avec ce que Ton aime et plaindre une absence. Ah ! qu'il y fait bon chanter ! »
Tant de joies et de ressources rassemblées en tant de contrées favorisées devaient disperser les forces et contredire par avance cette dure et monotone spécialisation qui s'est imposée de plus en plus à la culture^ encore davantage à l'industrie. Notre pays tout entier a longtemps ressemblé à ces districts bénis ; il visait à s'assurer en tous lieux un peu de tout, et la guerre, sous la menace des blocus et des épuisements, a montré qu'il n'avait point tout à fait tort ! Mais il a fsdlu qu'il se disciplinât aussi pour les plus mdes et les plus larges tâches qui ne peuvent se contenter de l'horizon régional ni même national. Or, les vieilles tentatives industrielles avaient été, elles aussi, plutôt dispersées que concentrées. Et notre plus moderne industrie n'est pas sans se ressentir de ce procès modeste de son développement. Même nos plus vastes entreprises d'exploitation minière gardent des dimensions moyennes en rapport avec les dimensions du pays. On veut moins le colossal que l'utile et l'opportun ; et souvent nos travaux publics comme nos initiatives privées semblent redouter d'avoir dès l'origine des visées excessives. Toutefois, des établissements métallurgiques comme ceux du Creusot ou de Commentry, des houillères comme celles du Pas-de-Calais, de jeunes créations telles que les industries électro-chimiques et électro-métallurgiques du Dauphiné, de la Savoie et des Pyrénées, sont des types qui sont jugés des modèles par le monde entier. La France, à la superficie aussi exiguë que disparate, a d'abord réalisé le problème de s'assurer une parcelle de tous les dons essentiels, naturels ou fabriqués. Aujourd'hui que les ambitions des groupes humains sont tendues jusques aux r^ons polaires, et que la France est entrée en liaison ou en concurrence avec les plus vastes empires politiques et économiques, die doit à son passé d'étendre, comme elle l'a fait, son influence protectrice, sa clientèle morale, son « marché » ainsi que son « magasin » de ressources naturelles par la constitution d'un empire colonial. Elle doit y chercher et y trouver ces produits tropicaux qui lui manquent, coton, caoutchouc, café, thé, riz..., et aussi des phosphates, des minerais de nickel, etc., sûre de pouvoir ainsi continuer sa mission et répondre à sa vocation de productrice et de consommatrice multiforme.
LBS BORisoNS nnXnms Les peuples ne valent pas seulement par ce qu'ils
i^inf QRAxn PEUPLE fQjjt^ par ce qu'ils produisent, par ce qu'ils consomment, mais par ce qu'ils pensent... Un groupe humain est d'autant plus élevé en civilisation que l'horizon de ses connaissances et de ses pensées est plus étendu ;les grands peuples de l'histoire ont été ceux dont les conceptions collectives et les idées courantes
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
:s'échappaient pour ainsi dire avec aisance jusqu'aux extrémités du monde connu. Une très antique tradition au moins contemporaine des Celtes-Gaulois^ et donc antérieure de plusieurs siècles à l'ère chrétienne, a conduit les esprits des habitants de la Gaule- France à porter leurs rêves et leurs ambitions jusque par delà les mers les plus vastes ^t les plus lointaines. Que les rétrécissements passagers de l'esprit de certaines générations humiliées ne fassent pas méconndtre l'extension presque constante de l'horizon géographique de notre peuple. La « croisade » est vieille de tant de siècles, çt elle dure encore ! Nos vagabonds et hardis Normands ont fourni des rois aux contrées méditerranéennes, des négociants aux côtes équatoriales de l'Afrique, des explorateurs audacieux aux mers les plus septentrionales. Boulogne, Saint-Malo, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne et Marseille se sont illustrés comme Saint- Jean-de-Luz, Dieppe et Fécamp. Certaines de nos régions montagneuses centrales, comme l'Auvergne, le Rouergue, le Velay — sans pouvoir rivaliser avec la Bretagne — engendrent de <nmeuse$ et même de nombreuses vocations de marins ou de missionnaires. De nos Alpes partent des théories organisées d'émigrants dont l'un des types les plus heureux ^st celui des « Barcelonnettes ». Qui remonte le Saint-Laurent, dans la province de <^ébec, rencontre 'des villages dont les noms sont comme des cachets de vieille France apposés sur le sol lointain : Montmorency, Richelieu, Chambly... Et l'énorme Mississipi roule ses eaux de Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans. Un Jean de Béthen- «court, devenu seigneur des Canaries sous le règne de Charles VI, un Paulmier deGonneville, découvreur du Brésil en 1503, im Nicolas Denis, un Jean Parmentier, et surtout un Jacques Cartier ou les admirables Champlain et Cavélier de h Salle, plus tard enfin le génial Dupleix, le vaillant Montcalm, le généreux La Fayette ont été comme les hérauts de la marche conquérante vers les Eldorados nouveaux et les annonciateurs de la pléiade de ces découvreurs, de ces libérateurs et de ces colonisateurs dont s'enorgueillit à juste titre la France de la fin du dix-neuvième et du commencement du vingtième siècle : un Faidherbe, un Brazza, un Lavigerie, un Galliéni, un Marchand, un Lyautey, et l'illustre briseur d'isthmes : Ferdinand de Lesseps. Ce sont ces « Africains » et les « Asiatiques », les « Arctiques » ou <c Antarctiques », ce sont tous les misr sionnaires de l'évangile, de la science et de la France qui ont maintenu à notre nation ce goût de l'au-delà des frontières, qui permet à un peuple de juger ce qu'il est en vraie grandeur et en vraies dimensions par rapport à tous les autres peuples de la planète, et qui le force, dans les bons comme dans les mauvais jours, à vérifier ce qu'il vaut. Par un vaste reflux d'idées, de tous les points du globe, des hommes et non des moindres, tournent leurs pensées et leurs espoirs vers la France. Une place de choix <ioit être réservée à ceux qui vivent, loin de la métropole, de sa vie même ; de ces
LE VISAGE DE LA FRANCE
teites lointaines, situées presque aux antipodes, — telle la Réunion, — nous viennent,. de génération en génération, des hommes de piemier rang : morts ou encore vivants.
Fie. 8. — TYPES DE MAXAICHINS DE LA VENDÉE (Étude d'A. Ltpèie).
GÉOGRAPHIE HUUAIHE DE LA FRANCE
ils ont marqué ou marquent à un tel de^é parmi nous et sont à un tel point de chez nous ! Ils figurent par excellence la Fnmce qui rayonne.
LE cARACTïBi OutTC ct par delà les caractères distincti& de nos types pro-
rsANÇAis vicinaux ^cards. Normands, Auvergnats, Bretons, Vendéens, fig. 8-9, Bourguignons, Lorrains, Francs-Comtois, Savoyards, Provençaux, Gascons,
FlG. 9. — TÏ7ES Dg MARAICHINES (A. Leptre).
Béarnais, etc.), se sont élaborés des traiis communs qui, sous l'inœssante pression des conditions naturelles, sous Tinâuenc^ de Thistoire et de la géographie humaine, ont marqué le type moyen du Français. Tel il fiit, tel il apparaît plus et mieux que jamais. Enthousiaste et apostolique comme d'un peuple heureux et fier de sa gloire, doué d'un solide bon sens qui se tourne souvent en sens critique comme d'im peuple qui besogne et qui peine. Expansif et raisonneur ; tout à la fois croyant comme pas un et sceptique comme pas un ; traditioimaliste comme im paysan retournant patiemment la glèbe dure, et révolutioimaire comme im prophète qui se croirait appelé à conduire
LE VISAGE DE LA FRANCE
toutes les nations. Gentil, — tout Français est gentilhomme, —- serviable, dévoué, mais par occasion susceptible, discuteui et grognon : « Frondeur » ou « Grc^nard », que rien pourtant n'abat, que rien poiutant n'arrête. Franc, généreux, brave, mais ingénieux, voire astucieux. Plutôt résistant que très robuste, plutôt habile que souple.
Ayant par-dessus tout surajouté à l'idéal humain issu des civilisations classiques et de la civilisation chrétienne cet instinctif et très haut sentiment de VkottmuTy qu'ont glorifié les chevaliers au cœur loyal de ses plus vieilles chansons de geste, et qu'ont exalté tous ces exemplaires très firançais d'himianité vers lesquels s'élance d'un seul bond l'admiration de tous : Jeanne d'Arc, Bayard, Marceau....
Se trouvant ainsi prêt sans y avoir été ni préparé ni discipliné à supporter les violents chocs, les efficaces douleurs jusqu'aux sacrifices suprêmes. Aimant la vie, aimant le travail, aimant l'argent, parfois avec excès ; mais sachant vivre, sachant aimer. Sachant aimer, ne sachant pas haïr. Goûtant assez sainement la vie pour aller toujours à la mort sereinement ; n'ayant jamais besoin de s'élever jusqu'à l'héroïsme, car l'héroïsme pour le Français, soldat, missioimaire, savant, et aussi certes pour la femme française, est comme un compagnon familier qu'on a de tout temps fréquenté. . .