FLEUVES DE LA MER DU NORD
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
ANS les estuaires de la Hollande et de la Zélande se donnent rendezvous trois fleuves importants, l*Escaut, la Meuse, le Rhin, rapprodaés par le destin commun de leurs embouchures. Avant d'être un carrefour de peuples, le plat pays et les « pays-bas » belge et hollandais ont été un carrefour de fleuves et restent le point de concours le plus important de voies navigables en Europe.
ESCAUT Escaut, ou Escault, en flamand « Schelde h, n'est autre que 'le
latin « Scaldis ». L'Escaut est le grand rassembleur des eaux de la plaine de Flandre ; la plupart de ses branches ou de ses afBuents nous intéressent en ce qu'ils (mt leur source en France ou tout près (Jig. 83). L'Escaut lui-même commence non loin de Saint-Quentin ; un des tunnels du canal dit de Saint-Quentin relie précisément la Somme supérieure à l'Escaut. Encore ses sources, «mt comme celles de la Somme, ont-elles reculé vers l'aval dans les derniers siècles, ainsi que Ta montré Demangeon : l'Escaut s'alimentait, il n'y a pas longtemps, aux petits bassins fermés de la craie proches de Bohain, là où commençait à se prononcer les collinçs
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de l'Artois. H airose une série de localités glorieuses : l'ancienne métropole ecclésiastique et civile du pays. Cambrai, où aboutissait déjà un faisceau de voies romaines et qui fut ville libre à Tinstar des Tiois-Ëvêchés de la Meuse et de la Moselle. Fuis viennent Denain (victoire française), Valendennes, capitale de la dentelle en ce pays du lin et « Athènes du Nord », aujourd'hui salie par les poussières du « Pays noir », dont Anzin, simple fàuboui^ de Valendennes à deux
Wajch.
^ M E\R du nord '^''■■■'■'^
FiG. 83. — L'ESCAUT El SES APFLDBNTS.
kilomètres, est un des centres les plus anciennement exploités ; Condé, c'est-à-dire le « confluent », où l'Escaut n'est qu'à 17 mètres, et où il reçoit, venant de l*Est, son premier grand affluent, la Haine, rivière du Borinage, qui a donné son nom au Hainaut. L'Escaut, qui a un parcours coudé, tourne dès lors à l'Ouest, et reçoit la Scarpe qui vient du Sud, rivière canalisée conune toutes ces rivières du Nord, abondantes et sans pente, où l'on a tant de peine à distinguer ce qui, dans l'or^ine, était cours d'eau naturel et ce qui est artificiel, canal, fossé ou fosse ; la Scarpe passe à l'illustre et vaillante cité mar^rrisée d*Arras, fière jadis de son befi&oi et de sa € Grand'Hace » à arcades d'architecture esps^ole, et à Douai, Tandenne capitale
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
judiciaire^ restée ville parlementaire^ tandis que la vie universitaire a émigré à Lille avec les Facultés. L'Escaut sort alors de France^ passe à Tournai^ et entre cette ville et Gand il côtoie la zone de ces collines — françaises à l'Ouest^ belges à l'Est — qui s'appeUent des « Monts ».
Que sont ces Monts de Flandre ? Un chapelet de simples buttes sablonneuses^ alignées et distinctes, qui s'échelonnent entre Poperinghe et Ypres au Nord, Hazebrouck, Bailleul et Ârmentières au Sud (voir le cul-de-lampe du présent chapitre) ; le plus occidental, le Mont Cassel, porte à son sommet une vieille ville, Cassel (c'est-à-dire Castellum)^ place forte qui a joué durant plus de dix siècles un rôle actif, et qu'allaient déjà rejoindre et traverser là-haut, sur son belvédère naturel, les voies romaines. Le Mont des Cats, au centre, atteint 175 mètres. Plus à l'Est, le Mont Remmel (150 m.) fut âprement disputé entre les armées ennemies au printemps de 191 8. Tous ces monticules ne dominent les plaines environnantes que d'im peu plus de 100 mètres, mais ils s'élèvent à allure vive, points forts et lieux de pèlerinage (Mont de la Trinité ou Saint-Âubert).
A Gand se rejoignent les deux courants, formés chacun d'un couple de rivières, le couple Escaut-Scarpe, que nous venons de parcourir, et le couple Lys-Deule, qui, par leur apport, constituent l'Escaut maritime ; celui-ci, à Anvers, fera figure de grand fleuve, car quoique si court c'est un grand fleuve par le voliune d'eau qu'il roule, par sa pente insensible et son accessibilité aux navires de haut bord.
La Lys, dont l'Aire est l'affluent, passe par Armentières et sert dès lors de frontière, jusqu'aux deux villes jimieUes dUalluin et de Menin, l'une française et l'autre belge ; par Courtrai, ptdssante commune au moyen âge, elle rejoint Gand, en décrivant quelques sinuosités. La Deule, dont les moindres branches, affluents et sous -affluents, sont converties en voies navigables, serait à peine connue des géographes, si en se divisant en plusieurs bras, vers 16 mètres d'altitude, elle n'embrassait entre ses canaux une « De » qui est devenue une île fortifiée, avec citadelle, dès le moyen âge, et qui a grossi jusqu'à devenir, Venise du Nord, la « Lille » actuelle, peuplée avant la guerre de près de 250 000 habitants, immense agglutination industrielle comptant même plus du double avec les agglomérations voisines, si puissantes, Roubaix, Tourcoing, Fives, Hellemmes, Wattrdos, Croix, et toute la banlieue manufacturière.
A partir de Gand, l'ancien Escaut continuait, en droite ligne, vers Temeuzen. Beaucoup de ses changements de cours datent du moyen âge ; ils ont été obtenus ou maintenus par la main de l'homme. La ligne d'eau de Gand à Temeuzen est suivie par un canal maritime, le canal du Sas de Gand, qui n'a pas moins
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de 7 mètres de profondeur. Les principales îles de la Zélande^ Walcheren^ Nord et Sud (Zuid) Bevdand^ sont entourées par les bras de TEscaut occidental et oriental, peu profonds en comparaison de leur, largeur et encombrés de bancs de sable. Le grand barrage de Bergen-Op-Zom permet au chemin de fer l'accès de Zuid Beve-
land.
Anvers, devenu le troisième port maritime de l'Europe après Londres et Hambourg, exprime la très volontaire énergie d'expansion de la Belgique nouvelle qui tend à se libérer des entraves résultant de la possession par la Hollande de toutes les bouches de l'Escaut.
On ne saurait quitter la très basse plaine flamande sans mentionner l'Yser, le fleuve de Dixmude et de Nieuport, français par ses sources, français surtout par tout le sang des enfants de France qui a grossi et rougi ses eaux mêlé au sang des Belges, quatre années durant. La grande bataille anglaise d'Ypres, jamais terminée, toujours renaissante, a été livrée derrière la ligne formée par l'Yser et l'Yperlé.
MXI7SI Ce fleuve est une vivante contradiction. Si Ton ne consultait que
la longueur, la Meuse, avec ses 950 kilomètres, devrait être placée tout de suite après la Loire; si Ton considère d'autre part le volume d'eau à Verdun, on contemple, en dehors de la crue hivernale, pauvre crue de 20 mètres cubes environ, un fleuve indigent, roulant 3 mètres cubes au fort de l'été. Ce fleuve si long a un bassin de superficie réduite et n'a pas ou presque pas d'affluents ; si l'on dessinait en pointillé le pourtoiu: de son bassin, on le verrait resserré, étranglé entre ses deux puissants voisins, le Rhin et la Seine, comme un fleuve qu'on aurait dépouillé de ses tributaires ; et c'est bien ce qui lui est arrivé ; de cette aventure, nous avons plus haut conté et décrit le plus sensationnel épisode (chap. n). Il suffit de jeter les yeux sur une carte hydrographique pour constater que la Meuse, trait unilinéaire, rivière squelette, a même allure, même direction que ses voisins occidentaux, dépendant du Bassin de Paris (Jig. 84).
La Meuse a en effet subi pertes sur pertes ad cours des âges. Du côté de l'Ouest, la vallée de la Bar se trouve dans le prolongement de l'Aire inter-argonnaise, qui se coude à Grandpré, capturée par l'Aisne; la vallée de la Bar ouvre vers l'Aisne, proche d'Attigny, une dépression naturelle, dont profite le canal des Ardennes, au défilé de Le Chesne ou du Chêne-Populeux (anciennement Chesne-le-Populeux).
Mais le détournement le plus important est celui que signalent de toute évidence le coude de capture de Toul non moins que les altitudes, Toul n'étant qu'à 204 mètres tandis que la Meuse à Pagny est à 250 mètres environ, et Commercy, plus en aval,
ESCAUT, UEUSE ET BHIN
à 240 mènes. Si la Moselle, qui justifie de la sorte s(m nom de « petite Meuse », à abandomié le seuil de Foug, qui sert de vallée à lli^ressin, en revanche, redisons-le, toutes les voies de
communication d'Ouest en Est^ de la Champagne vers la Lorraine et vers l'Alsace, continuent à s*y donner rendez-vous et la soulignent :
route, chemin de fer, canal de la Marne au Rhin (voir diap. u, p. 95 et suiv.).
La vallée de la Meuse, qui a perdu sa sigmficati(m politique comme ftontièi^ du temps qu'elle limitait le « Royaume »
et la Lotharingie, qui n'a pas d'autre importance au point de vue hydrographique que de prêter sa vallée au Canal derEst,a gardé du moins son utilisation comme voie de circulation et de communication longitu-
FlG. 84. — LA MEUSE.
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dinale, c'est-à-dire du Nord au Sud. Elle était suivie dès le moyen âge par une très ancienne route, sorte de « strada dltalia » unissant Lorraine et Bourgogne, Pays-Bas et Franche-Comté, plaine septentrionale de l'Eurqpe et Pays méditerranéens. Les étapes principales en étaient et en sont encore, quoique déchues, ces villes échelonnées le long du fleuve, telles que Verdun, Commercy, Void, Vaucouleurs, Domrémy et Neufchâteau, au point de confluence de tous les ruisseaux supérieurs, à portée de Liffol-le-Grand, d'où partait le roulage vers Chaimiont et la Champagne ; la route, longeant toujours la Meuse dont la haute vallée a constitué le vrai Bassigny géographique (i), était jalonnée plus au Sud par Bourmpnt, Qefinont, Montigny-le-Roi, localités en « Mont » qui bordent la côte du calcaire coquillier ; touchant à la source de la rivière, à 409 mètres cette voie franchissait les £uneux « monts Faucilles » — désignation géographique artificielle qui est ignorée des paysans de la région, — atteignait Langres et se dirigeait vers la haute vallée de la Saône.
Toutes ou presque toutes les villes de la Meuse sont des villes militaires, elles l'ont été dans le passé, elles le sont devenues bien davantage depuis 1871 : têtes de pont gardant le passage du fleuve, camps retranchés, anciennes places à la Vauban, chacune gardant un passage sur le fleuve ou une trouée dans les Côtes ou l'Argonne ; seule Charleville, d'origine récente, est une place de commerce d'une certaine importance ; c'est une création de Charles-Quint, comme le fort de Charlemont à Givet« Beaucoup d'entre ces villes gardent dans la forme même de leur nom ce mot
de « Meuse » auquel elles doivent naissance : ainsi Mouzon et Dun-sur-Meuse,
comme en Hollande Maastricht, Maazeyck, Maasluis.
La Meuse de France arrose, — après avoir achevé la traversée du plateau corallien, — Stenay, Mouzon, Sedan, où un méandre de la rivière, celui de la presqu'île dlges, garda cent mille des nôtres prisonniers à la suite de la capitulation du 4 septembre 1870, Donchery, ancienne place, Mézières et Charleville, ville double, celle-là, place forte tenant l'isthme, dans la position de Besançon, celle-ci se dilatant à loisir sur les alluvions, Fumay, la dté des ardoisières, dont l'exploitation remonte aux abbayes (Lavaldieu par exemple), Givet, ville double aussi, petite place où la Moselle sort de France, à 100 mètres d'altitude. Rocroi, forteresse isolée, est perchée à 393 mètres, villette si exiguë en son corset de murailles que de la place centrale, comme dans les bastides du Midi, on aperçoit les portes à très petite distance. Quant à la signification historique du passage de la Meuse à l'Oise, la victoire de Condé sur les Espagnols en disait déjà toute l'importance.
(i) L( Bassigny historique s'est peu à peu étendu vers l'Est. Sur les vidssitudes des noms de 0 pays », voir plus loin le chapitre xn.
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
Plus bas^ la Meuse s'encaisse encore davantage^ dans sa traversée de l'Ârdenne ; le parcours dans les schistes commence à Charleville ; elle est dominée par des roches découpées^ qui n'ont pas moins de 270 mètres au-dessus de l'eau à Laifour; ce sont les « Dames de Meuse », roches qui ont reçu parfois des appellations tirées du cyde carolingien, comme les « Quatre fils Âymon ».
Pourquoi la Meuse a-t-elle ainsi mordu sur l'Ardenne? Lorsqu'elle s'est engagée dans l'Ârdenne, ce Massif n'existait pas à l'état de région soulevét; il avait été réduit, depuis la un des temps primaires et durant les temps secondaires, à l'état de plaine ou de pénéplaine ; le fleuve n'avait aucune raison de ne pas s'écouler alors vers le Nord. Mais, aux temps tertiaires, l'Ardenne et tout le Massif schisteux rhénan se soulevèrent à nouveau, présentant vers le Sud leur bord redressé et leurs plus hautes altitudes. Ce soulèvement dut être assez lent pour que la Meuse pût y maintenir son cours dans le même sens, du Sud vers le Nord ; au fur et à mesure que le massif se « gauchissait », elle s'y encaissait, formant comme le Rhin une vallée étroite et profonde, où il n'y a place que pour de rares petites villes loôdisées dans la boucle ou l'isthme des méandres ; les sinuosités, les « méandres divagants » que la Meuse décrivait à la surface de l'Ardenne aplanie se sont maintenus, à l'état de méandres encaissés, au sein de l'Ardenne soulevée. Ainsi se sont imprimées en creux à la surface du plateau, en s'exagérant encore dans la région d'amont, ces boudes presque fermées, aux trois quarts circulaires, de 5 kilomètres environ de développement pour un kilomètre d'isthme, de Mézières-Charleville, de Monthermé, de Revin, de Fimiay. On rencontre ces mêmes boucles et sinuosités encore plus nombreuses sur le cours d'un tributaire de l'Ardenne qui appartient à trois pays, Luxembourg, Belgique, France : la Semoy. Telle est en raccourci l'histoire du cours de la Meuse dans l'Ardenne, tout à fait semblable à celle du Rhin à travers le Massif schisteux.
Lorsque l'Ardenne primaire émergeait encore de la mer sous forme d'île, les polypiers constructeurs élevaient alentour leurs récifs, comme ils continuent, à l'heure actuelle, d'édifier leurs atolls dans les mers chaudes ; ainsi se sont constitués, en amont et en aval de l'Ardenne, ces massifs de calcaires à cassure brillante, non plus d'âge secondaire, comme les calcaires du Barrois (Portlandien) qui forment l'ossature des Côtes-de-Meuse, mais d'âge primaire, comme ceux de Couvin et de Givet.
En aval de Givet, à 100 mètres d'altitude, la Meuse entre en Belgique où elle traverse d'autres villes que la résistance opposée en 1914 à l'envahisseur font plus que jamais glorieuses et chères à la France : Dinant, Namur, Liège. A Namur
atOGR BUMAINl, T. u SI4edL l6
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elle reçoit la Sambre dont le sillon marque la si importante voie naturelle qui vient d'une région complexe de passage^ d*où les eaux s'écoulent non seulement vers la Meuse, mais vers TOise et vers la Somme, et même vers TEscaut si proche. Zone-couloir, de fdble altitude, qu'on appelle généralement le seuil du Vermandois et qui, nous l'avons déjà noté, mériterait mieux encore le nom de seuil du Vermandois-Cambrésis (i). La Sambre, dans ses premiers 85 kilomètres, est firançaise; die arrose Landredes, Maubeuge, Jeumont ; puis en Belgique elle passe à Charleroi. A partir de Namur, la Meuse épouse la direction et le cours rectiligne de son grand afl9uent. Elle coule dès lors dans un profond synclinal, qui a fonctionné comme pli concave de l'écorce depuis l'ère primaire, et dans les replis duquel se sont accumulés les dépôts houillers, en France, en Belgique, en Allemagne. La Meuse est guidée id par un des traits tectoniques les plus andens et les plus permanents de l'Europe, qui a toujours « rejoué » à la même place. Enfin elle va mêler ses bouches, nombreuses et mal définies, à celles du Rhin, formant avçc lui et l'Escaut, l'ardiipel de la Zélande, dont le complexe d'îles est protégé par de fortes digues contre un retour offensif de la mer qui réclame parfois son anden domaine. Bouches du Rhîn et de la Meuse s'entremêlent si étroitement que des bras authentiques du Rhin portent le nom de Meuse ou « vieille Meuse » et que, pour les Hollandais, c'est la Meuse aussi qui est réputée passer à Rotterdam, le grand port
Le Rhin est le plus grand fleuve de l'Ocddent.
Si nous jetons les yeux sur une carte hydrographique où figurent le Rhin et tous ses affluents {fig. 85), les premiers caractères qui nous firappent c'est la dissymétrie, et c'est la succession de tronçons disparates : aux élargissements du bassin, où les limites et les lignes de partage s'écartent du cours du fleuve, succèdent des rétrécissements, voire des étranglements, que la Seine ou la Garonne ne connaissent pas.
Le Rhin est un « traverseur » un « pourfendeur » de systèmes montagneux; il relie des ensembles hydrographiques, des bassins dévdoppés et unifiés; il ressemble en cela aiuc autres grands fleuves de l'Europe centrale, le Danube, ou encore
(i) Ce sont les vrais chemins naturds vers Pans pour toutes armées emiemies qui viemient du Nord (Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Angleterre). Le sort de la France, dans les grandes affaires de guerre, est là toujoiirs en péril, et souvent c'est aussi là qu'il se décide : il y a toujours une bataille de Bapaume, un siège ou ime attaque de Péronne et une bataille de Saint-Quentin...
ESCAOT, MEUSE ET BHIN
l'Elbe qui après avoir drainé la B(diême s'en échappe par le défilé de Tetschen (i). Issu du Saint-Gothard, le Rhin dessine une grande courba traverse le lac de
FiG, 85. — LE RHIN ET TOUS SES AFFLUENTS.
Constance ou Bodan et reçoit à un pretoier Koblentz l'ample Aar, qui a non seule-
(i) Ne pas confondie ce Tetscben de l'Elbe avec le Teschen (en polonais : Cieszj'o) du duché siléaieo, disputé entre Tcbéco-Slovaques et Polonais et situé ecire le haut Oder et la baute Vistule.
GÉOGRAPHIE HUHAINE DE LA FRANGE
ment un plus fort voliune que lui-même, mais qui est le chenal rassembleur de tout le système hamionieux des cours et des lacs du plateau suisse.
La plus grande part des eaux provenant des glaciers, des montagnes et des plaines helvétiques est ainsi entraînée en un lit unique : flot violent et pressé qu'enjambent aisément les ponts de Bâle. A la hauteur de Bâle, entre les affluents du Danube et ceux du Doubs, il n'y a pas loo kilomètres de distance.
La plaine qui suit s'est formée par l'effondrement du dôme, un instant surélevé, qui constituait le massif alors unique des Vosges et de la Forêt Noire. Puis se produisit, venant du Nord, par le détroit de la Hesse qui reste un couloir déprimé, l'invasion de la mer oligocène, et ensuite, par un processus de lente exondation, le comblement à l'aide des sédiments d'abord marins, et lacustres, enfin fluviatiles. Le Rhin a cohnaté cette plaine. Son lit, ses faux bras et ses Iles, avant les grands travaux de correction, s'étalaient sur 7 à 8 kilomètres de large, constituant alors une vraie frontière naturelle, difficilement franchissable ; les forêts se succèdent, à moitié noyées : elles ont poussé sur les cailloutis, telles la « Hardt » de Mulhouse et celle de Haguenau, la « Forêt Sainte » ; les villes sur le fleuve n'ont joué d'autre rôle que d'être des têtes de ponts là où le lit était guéable, Huningue, Vieux-Brisach et Neuf-Brisach, Rehl.
Pourquoi le Rhin éloigne-t-il de lui villes et villages, et en général toute installation humaine? C'est que son cours moyen e;st instable, représentant un élément sauvage encore, dans un cadre de nature primitive où se cachent et nichent les oiseaux migrateurs, qui se dirigent en se guidant sur le ruban dair du fleuve, où s'abrite une flore et même une &une originales ; il n'y a pas longtemps que le castor y vivait. Le cours du Rhin n'était pas fixé, avant la correction, commencée sous la domination française, parce qu'il est très rapide : le Rhin, en aval de Bâle, est, avec sa pente de plus de i pour 1000 par endroits, un torrent alpestre à peine assagi. A Bâle, le Rhin est à 243 mètres ; à Lauterbourg, au confluent de la Lauter, à 160 kilomètres de là, en ligne droite, lorsqu'il va sortir d'Alsace, il n'est plus qu'à 100 mètres ; il a subi déplacements et perpétuelles divagations, — qui ont fait passer par exemple Brisach sur la rive droite, qui ont détruit l'ancienne ville d'Eltz, qui ont fait que Strasbourg s'est garé à quelque distance, sur 1111, plus hospitalière.
A Lauterbourg, à 100 mètres juste d'altitude, le fleuve se calme ; cette limite actuelle de l'Alsace n'en est pas la limite traditionnelle ; la vraie limite de l'Alsace^ c'est la Queich, et sa vraie défense, c'est la forteresse de Landau. L'Alsace fut victime, en 1815, du fait de la Prusse, d'un premier démembrement, et lorsque
ESGAX7T, MEUSE ET RHIN
cette puissance fut installée sur le Rhin, sans y avoir aucun droit, par les traités de Vienne, grâce à la faiblesse de la diplomatie européenne, elle s'adjugea un morceau de la province, dont elle avait réclamé la totalité, c'est-à-dire le bassin houiller de la Sarre et Landau, avec la Lauter comme limite.
La caractéristique du Rhin, entre Strasbourg, qui n'est pas sur le fleuve, et Mayence, c'est que les villes ne craignent plus de s'établir sur le Rhin : Germersheim. Spire, Mannheim — Ludwigshaven, Worms, Oppenheim, toutes places fortes gardant un pont ou un passage, déchues de leur importance sauf Mannheim, car celle-ci est devenue grande place de Commerce, assise là où la pente s'amortit tout à fait (85 m.)^ où commence par suite la grande navigation. Le Rhin change de physionomie, il se fixe entre des rives plus stables, et c'est cela que nous devons expliquer.
Dans cette r^on, dénonmiée avec raison le Bassin de Mayence, les sondages ont révélé une profondeur d'une centaine de mètres, au moins, d'alluvions d'eau douce, témoignant de l'existence d'un ancien lac. Donc le fleuve a remblayé, et il continue de remblayer une région en voie d'afiaissement. Tandis que le Massif schisteux rhénan, en aval, s'élevait peu à peu, le Bassin de Mayence s'enfonçait^ par contre-partie. Le Rhin a été attiré par la dépression. Il fut même un temps, antérieurement, où il s'échappait, non pas vers les Pays-Bas, comme aujourd'hui, mais en suivant la dépression hessoise et le cours de la Weser, vers le golfe actuel de la Weser.
A mesure que le Bassin de Mayence se dessinait et s'enfonçait, il s'est formé là un lac, dont on retrouve les traces, sous forme de terrasses, en aval de Mayence ; elles atteignent, à Bingen, 80 mètres au-dessus du fleuve. Ce lac fut comblé par des masses énormes de sédiments de toute sorte, alpestres et volcaniques, et c'est l'attraction exercée sur son coiurs par cette dépression qui explique la forte pente du fleuve en amont. Avec les progrès du comblement, en ce point le profil du fleuve subit une brisure, la pente s'amortit rapidement. Alors le Rhin décrivait des méandres, qu'on a coupés, tandis qu'en Alsace, il y a de faux bras, mais non des méandres. Entre Mannheim, à 85 mètres, et Mayence, à 83 mètres, le Rhin, avec ses circonflexions, est encore tout voisin de l'état lacustre. La pente redevient plus forte de Mayence à Bingen (78 m.).
Le Rhin a forcé jusque-là bien des obstacles ; il a mordu sur la Forêt-Noire avant Bâle; il a parcouru le plateau du Jura tabulaire; en aval de Mayence, il vient buter contre le plus important de tous, le plus continu sinon le plus élevé, haut en moyenne de 500 mètres, mais dont la façade toumée vers le Sud atteint
GÉOGRAPHIE HUHAINE DE ZJi FRANCE
800 et même presque 900 mètres (Fdd Berg, 8S0 m.).- Ce bord redressé s'appelle le
Taunus, entre le Main et la Lahn,
auqud fait suite, sur la rive gauche du fleuT^ le Hunsru(±, entre la Nahe et la Moselle ; c'est ensuite le Westerwald (rive droite) et l'Eifel (rive gaudie), par lequel on rejoint l'Ardenne. Le Rhin est d'abord dévié vers l'Ouest, comme la Seine en amont de Montereau, et il s'encaisse enfin entre Bingen et Bonn (^. 86).
Ce cours, que Michelet appelle le « COUTS héroïque », et qu'a <^ébré Victor Hugo (rappelons que Michelet, Hugo, E. Quinet écrivaient du temps où la rive gauche du Rhin aspirait à redevenir française pour échapper à la Prusse), cours étranglé, semé d'écueils et de rapides, touchant à d'innombrables châteaux, buigs, abbayes, est un des problèmes troublants de la géographie physique. Pourquoi le Rhin n'a-t-îl pas contourné l'obstacle, pourquoi ne s'est-il pas détourné vers le Sud et l'Ouest, vers la porte du Sundgau par exemple? L'explication pour le Rhin est la même que pour la Meuse.
I^ pénéplaine du Massif sdiisteux rhénan se trouvait nivelée dès la fin de l'époque primaire ; dans la suite, clic se souleva lentement, et le relief fut rajeuni; un nouveau n cycle H d'érosion commença, tandis que des roches plus dures, des quartzites.
FiG. 86. — LE RHIN DE LAUTERBOURG A WESEL.
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
restées en saillie^ dessinaient h la surface du plateau soulevé des rides alignées^ telles que le Soon-Wald, Tldar-Wald.
Ces soulèvements ea niasse (les géographes les qualifient d' « épeirogéniques »), sont très lents, assez lents poiv que les rivières aient le temps de maintenir leur cours à la même place et leur courant dans le même sens, de sder le massif en même temps qu'il se surélève. C'est ainsi que le Colorado s'est enfoncé de 2 000 mètres dans le désert de l'Ouest américain. Le Rhin resta lui-même et garda ses affluents tds que la Moselle.
Après le trou de Bingen, le « Bingen-Loch », violent remous entourant un écueil, défilent d'amont en aval les sites fiuneux de l'histoire et de la légende, vieux c burgs » élevés à l'origine contre les pirates Scandinaves, habités ensuite par des barons pillards, burgraves et « Rhingraves » qui rançonnaient les mariniers et détroussaient les voyageurs ; îlots rocheux, qui ne sont autres, à travers les schistes, que des pointements de basalte non encore rabotés par l'eau courante, et qui ont été pendant des siècles la terreur des matelots ; célèbres versants couverts de vignes, rappelant les <c Côtes » du Rhône ; tours qui se répondent d'une rive à l'autre, chacune portant son cyde de légendes, exploitées par Victor Hugo et par Richard Wagner, la Lorelei, le Chat et la Souris. Cependant 1' « or du Rhin », ce ne sont plus les sables roulant des pépites du précieux métal jaune, ce sont les chalands de 2 000 tonnes et même 2 600 qui remontent de Cologne jusqu'à Mannheim, jusqu'à Strasbourg. Le pittoresque défilé s'étend de Bingen à Bonn, interrompu en son milieu par un petit bassin où débouche la MoseUe, en face de la Lahn : la ville tire son nom du confluant, Coblentz, à 58 mètres. Il s'est produit aussi des cassures par lesquelles se sont épanchées les roches volcaniques de la profondeur, tels par exemple : les sept pitons qui se succèdent sur la rive droite, les « Sieben Gebirge » qui sont autant de cratères, tandis que sur la rive gauche dorment dans leurs coupes circulaires les fameuses « Maare » de l'Eifel, petits cratères d'explosion. C'est au pied des « Sept montagnes » que le Rhin pénètre, non loin de Bonn, à 44 mètres, dans la plaine de Westphalie, ancien golfe de la mer tertiaire.
Le Rhin chemine désormais à travers ses propres dépôts, dans une plaine alluviale qui fait partie des pays-bas de l'Europe septentrionale : il l'a donc édifiée luimême. Il est d'abord moitié allemand et moitié hollandais ; il entre en Hollande au-dessous d'Emmerich, en aniont d'Âmhem; c'est près de là que le franchit Louis XIV. En Westphalie, il arrose Cologne, métropole romaine, l'ancienne Colonia Âgrippina, ou colonie des Ubiens, devenue aujourd'hui dté demi-millionnaire, et Dûsseldorf, si florissant, où se coupent routes et voies ferrées ; il traverse le bassin
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
houiller^ métallurgique et textile de la Westphalie (dit Bassin de la Ruhr quand on veut surtout parler des mines de charbon)^ un des pays les plus riches, les plus peuplés du monde, dté œntinue du fer et de Tader, de la soie et du coton, des produits chimiques et des couleurs. Le confluent de la Ruhr et du Rhin marque le centre de cette ruche, où l'agglomération de Duisbourg-Ruhrort, non loin d'Essen, atteint et dépasse un million d'habitants. A Wesel débouche la Lippe, au nom cdtique ; nous sommes encore id, du moins sur la rive gauche, en un pajrs cdtique, qui resta par la suite romanisé, car toutes les villes ne sont autres que des camps romains, de ces camps permanents dits « castra stativa d (Xanten a succédé à « Castra vetera ») et pour la plupart elles gardent fidèlement le nom anden, attestant pardessous la couche récente de germanisme leur originelle latinité.
Peu après son entrée en Hollande, le Rhin se divise en plusieurs branches* (les andens, par esprit de symétrie, en comptaient jusqu'à sept), mêlant ses eaux les plus méridionales avec celles de la Meuse, et à défaut de ses bouches prindpales, envoyant des bras dans un golfe de la mer du Nord, le Zuiderzée (i). Cette division des eaux est l'œuvre, non seulement de la nature, comme pour le Rhône et le Nil, mais de l'homme, qui l'a soigneusemnet maintenue et fixée à travers les âges. Le Rhin est à la fois l'ami qui porte les bateaux et l'ennemi qui inonde : il a des crues redoutables, et il risque d'ouvrir aux eaux marines, par les brèches qu'il fait dans les digues, tout le pays situé au-dessous du niveau de l'Océan. Aussi les habitants ont-ils tout mis eioi oeuvre pour le diviser, en bras de plus en plus menus, plus fedles à endiguer et à contenir qu'im fleuve unique. C'est ainsi que le « vieux père Rhin » finit sans gjioire et parfois même sans nom, mêlant ses bras dans la « Zélande » ou pays des iles et de la mer, à ceux de la Meuse et de l'Escaut ; nous l'avons déjà dit, on appelle « Nouvelle Meuse » le bras, mêlé au Lech, qui passe à Rotterdam, et « Vieille Meuse » (Oude Maas), la branche, conjointe avec le Waal, qui passe à Dordrecht. L'un même de ses lits est une branche artifidelle, en ce territoire où cours d'eau et canaux se confondent, c'est l'Ijsd qui aboutit dans le Zuiderzée et qui n'est autre que la « Fossa Drusiana » ou canal de Drusus, anden Issala (dont les Francs « Saliens » ont peut-être tiré leur nom).
Le maigre cours d'eau qui continue à porter le titre glorieux de Rhin passe à Utrecht (« ad Rheni trajectum ») sous le nom de « Kromme Rijn », et là se dédouble lui-même en deux, le Vecht, canalicule qui finit dans le Zuiderzée comme l'Ijsd, et
(x) On vieat de décider officiellement le dessèchement de la plus grande partie du Zuiderzée ; les travaux à exécuter seront achevés en neuf années ; ainsi le royaume des Pays-Bas se sera annexé une douzième province de grande valeur agricole.
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
le vieux Rhin » (Oude Rijn)^ canal et presque fossé qui baigne Leyde et force la diaine des dunes au Nord de La Haye. Les deux branches maîtresses, qui se sont dédoublées sitôt après rentrée en Hollande, à 14 mètres d'altitude, sont le Lek, d'Âmhem, et le Waal, de Niin^e, encore une cité des Celtes (Noviomagus), dont le nom rappelle un traité glorieux pom: nous (1678). Le Waal et la Meuse se rapprochent au fort Saint-André à 2 ou 3 kilomètres seulement l'un de l'autre. Les bouches méridionales de la Meuse, issues du Hollandsch-Diep, sont envahies par les sables après s'être attardées dans le Biesbosch, entourant avec les bras du Rhin l'ancienne Ile des Bataves (dont le nom subsiste dans « Betaw »), et dessinent, mêlées, aux eaux de l'Escaut, les gigantesques estuaires de la Zélande, où l'eau de mer a plus de part que l'eau de rivière ; au contraire les eaux propres du Rhin, même sous le nom de Meuse, restent fluviales jusqu'au bout, et servent à la grande navigation de Rotterdam ; elles sont isolées de la mer par les fortes éduses de Brielle et de Maas* luis, qui tiennent entre leurs saas le sort de tous ces « Pays-Bas », et ceux-ci sont situés en contre-bas des eaux du Rhin comme du flot marin, assez généralement à 5 mètres et 5 m. 60 au-dessous du niveau de la mer du Nord.
AiTLUENTS rBANÇAis L'Ill cst l'axc vital de la plaine d'Alsace ; car
DU RHIN l'Alsace est bien plus le pays de l'Ill que le pays du
(fig. 87). Depuis la Birse, à Bâle, jusqu'à la Zom, le Rhin ne reçoit pas sur sa gauche d'affluents notables, parce que 1111 les intercepte. La rivière, qui, à Mulhouse, n'est plus qu'à une douzaine de kilomètres du Rhin, se trouve entraînée vers le Nord, parallèlement au fleuve qu'elle ne rejoint qu'en aval de Strasbomrg. LIU est séparé du Rhin par un dos d'âne d'alluvions caillouteuses, infertiles, sm: lesquelles ne poussent que des bois (forêt de la Hardt).
LUI, qui vient du Jura, passe à Âltkirch, et reçoit, non loin de là, la Largue, qu'accompagne le canal du Rhône au Rhin, lequel gagne le Doubs par la trouée de Belfort (col de Valdieu, 345 m.).
Dès lors se succèdent, à gauche, une série d'affluents, émissaires des vallées vosgiennes, assujettis dès longtemps à faire tourner des scieries, des moulins et des roues d'usines, filatures, tissages, teintureries : la Doller, de Massevaux ; — la Thur, de Wesserling, Saint-Âmarin, Thann, qui, avec la Lauch, de Guebwiller (fig. 88 et 89), entoure le Ballon de Guebwiller (i 424 m.), contrefort avancé et point culminant des Vosges (planche VIII); — la Fecht, de Munster et de Turkheim, au pied de Notre-Dame-des-Trois-Épis (800 m.) ; — la Liepvrette, de Sainte-Marie-aux-Mines (vieilles eiqploitations de plomb argentifère).
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE I.A FRANGE
La Brach^ qui naît au col de Saales (565 m.)} passe à Schiimeck, entre le Donoi (i 0x3 m.) au Nord et le Champ du Feu (i 065 m.) au Sud, et tombe à Stiasbourg. Au Massif du Qiamp du Feu se rattache l'éperon qui, dominant la plaine fiéconde, porte le couvent de la patronne de l'Alsace, sainte Odile.
L111 est, à l'inverse du Rhin qui écarte de lui les cités, le lien qui unit
entre elles toutes les villes in^Kurtantes d'Alsace, dont la plupart disaient partie de l'ancienne Décapole :
Mulhouse, Colmar {fg. 90), Schlestadt, Ersteinet Grafenstaden, l'annexe industrielle de Strasbourg, enfin Strasbourg même, métropole civile et ecclésiastique, héritière de l'antique Argentoratum, restée à travers les âges la ville de la route et du passée du Rhin, que signale au loin la flèche audacieuse de sa cathédrale.
La Moselle est, par elle-même et par ses affluents, la rivière vosgienne par excellence, traversant toute la gamme des roches anciennes et des roches rouges (du grès b^arré). Née au col de Bussang (734 m,), elle passe au pied du ballon d'Alsace (i 250 m.) et du ballon de Servance (i 189 m.), l'ancien «ballon de Comté», et elle est séparée de la série des affluents de gauche de la Sa&ie (Oignon, etc.) par la chï^ diK des Ballons, dont une série de forts d'arrêt commandent les passées. De chute en chute, équipée pour mouvoir d^innombrables usines, elle arrive à Remiremont (3S5 m.)» puis à Epinal (340 m.), une de ces villes qui ont grandi, après 1871, par l'immigration des habitants et des industries d'outre-Vosges. A partir de là, elle est suivie par le canal de l'Est, qui a remonté la Saône et le Coney, et qui fut creusé, après la guerre de 1870, pour suppléer au réseau navigable d'Alsace-Lorraine. Elle arrose Châtel, Charmes, Bayon, localités qui jalonnent la Ëuneuse « trouée de Charmes »,
FiG. 87. — L'nX ET LE RHIN
ESCAUT, HEUSE ET RHIN
entre te système défensif de Toul et celui d'Epiaal, Pont-Saint-Viocent, où elle s'engage à travers des côtes boisées, contournant la forêt de Haye. Ce « Pont n est un ancien « Conflans », le confluent du Madon. A Toul, nous le savons déjà (chap. ii), elle se coude au pied de la butte Saint-Michel, prenant s<m cours vers TEst. Par une vallée étroite, pittoresque près de Liverdim, elle débouche à Frouard dans la vallée de la Meurthe, qui est son affluent de par la
?il
FIG. 88. — GUEBWILLER. (A. Lepère.)
nomenclature, mais dont la direction prolonge celle de la basse Moselle, et qui fut jadis le coius d'eau originel. Dès lors s'ouvre un val où la Moselle doublée décrit des méandres. A Frouard elle n'est plus qu'à 190 mètres. Elle passe par Dieulouard, puis laisse à droite la Côte Sainte-Geneviève (394 m.) d'où Ton domine et {y>erçoit si nettement tout le pays jusqu'à Metz et qu'a illustrée la défense du Grand-Couronné par Castelnau ; elle arrose Pont-à-Mousson, Pagny et Novéant, et arrive à Metz, au pied du Mont Saint-Quentin (361 m.). Les Côtes de Moselte sont ici sur la rive gauche ; dans le Grand-Couronné de Nancy, elles étaient sur la rive droite de la Meurthe; c'est vers Pont-Ji-Mousson qu'elles passent d'une rive à l'autre.
OËOORAPHZE HUMAINE DE LA FRANCE
La Moselle arrose les localités du bassin métallurgique de Lorraine, entre autres ThionviUe, franchit la frontière en aval de Sierck, et forme qudque temps la limite du Luxembourg, jusqu'à Wasserbill^, où la rejoint la Sure, d'Echtemach (vieille abbaye), grossie de l'Alzene qui enveloppe la ville de Luxembouig. Elle arrive à
l'antique dté des Trévires (Augusta Trevirorurn)^ aujourd'hui Trêves, où les
- UN CENTKB INDUSTKIEL D'UNE PEnTE VALLÉE VOSGŒNNB d'aLSACB : WILLERj SUR U TKUR. (A. Upire.)
Romains avaient placé, en arrière de la ligne du Rhin, sur la principale voie d'invasion de la Germanie vers les pays de la Meuse, le réduit fortifié de la Gaule^ et où leurs monuments (Porte Nture) sont encore debout. La situation de Trêves en îsxt de m>s jours le principal nœud de chemins de fer de la région, La Moselle dessine en aval ime série de méandres encaissés, profondément entaillés dans la masse du plateau schisteux, que coupe parfois la voie ferrée, ligne stra^jque achevée seulement en 1881 (par exemple près de Rochem, le tunnel « Empereur-
ESCAUT, HEUSE ET RHIN
Guillaume », long de 4 200 mètres), et atteint le confluent par excellence, Coblentz (ou Coblence).
Ses afBucnts supérieurs sont abondants, sortant d'une régi(m riche en eaux de pluie et en neige, en « gouttes » ou sources, en « mers » ou lacs ; tous ont le caractère de rivières industrielles, le loi^ desquelles s'égrènent moulins et scieries, féculeries et papeteries, filatures et tissées. La Moselotte, qui sort du Grand-Ventron
FiG. 90. — UN COIN DU VŒUX COLAIAK. (A. Lep*re.)
(x 209 m.) par Comimont, Saulxures, est ainsi une seconde Moselle ; la Vol(^e aussi (jadis la Volange), qui se coude subitement à angle droit près de Bruyères et se jette à Arches, tandis que la haute vallée qui se continue indique qu'elle ser- •vait jadis de cours supérieur à la Mortagne. La Volc^e, qui sort du second sommet des Vosges par l'altitude, le Hohneck ou Haut de Chaumes (i 366 m.) et qui ouvre le col de la Schlucht (i 148 m.), ^utte une série de lacs d'origine glaciaire : Rewumemer et Longemer, Gérardmer, qu'une moraine &cmtale a détourné de la Moselotte, lacs et dépôts morainiques qui révèlent, sur le versant occidental des Vosges, une ancienne et intense glaciation quaternaire. De nomt»:eux
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
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petits lacs sur versant alsacien (lac Blanc, lac Noir, etc.) sont aussi legs des glaciers.
Le Madon qui vient du Ménamont (472 m.), dans la forêt de Damey, dans œ qu'on appelait jadis « les Faucilles », naît tout près des sources de la Saône, passe à Mirecourt, et laisse sur sa gauche la célèbre colline de Vaudemont.
Comme la Moselle, la Meurthe passe des roches anciennes des Vosges aux roches rouges des grès permiens et triasiques. La Meurthe est richement alimentée en eau, parce qu'elle écoule tout le massif du Hohneck au Donon, et c'est cette supériorité d'alimentation par rapport à la Meuse qui lui a permis jadis de la spolier et de détourner à son profit la haute Moselle. Elle se forme, à Saint-Dié, de toute une série de Meurthes et de la Fave, qui vient du col de Saales (565 m.), lequel, par la vallée de la Bruche, ouvre la route directe vers Strasbourg. A Raon-l'Ëtape, la Plaine, qui vient du Donon, lui apporte un gros tribut, ainsi que le Rabodeau, qui débouche un peu en amont, visitant des bourgades qui furent des abbayes d'où partirent le défrichement et la colonisation : Senones, Moyenmoutier.
La Meurthe passe par Baccarat, tout près de Lunéville, par Blainville, Rosièresaux-Salines, Saint-Nicolas-du-Port (c'est-à-dire du marché), où elle se double du canal de la Marne au Rhin qui la quitte à Frouard pour suivre la Moselle, — enfin par Nancy, la résidence chère à Stanislas, qui a gardé plus peut-être qu'aucune autre ville en France l'aspect d'une capitale provinciale. La Moselle rencontre la Meurthe en aval de Frouard qui est sur sa rive droite. En 1914, un grand fort d'arrêt, à proximité de l'ancienne frontière, défendait le nœud des voies ferrées, lesquelles suivent les rivières. En face, sur la rive gauche, est Pompey, dont les hauts foumeaux prolongent la banlieue indiistrielle de Nancy. Enfin, Custine, à droite de la Moselle, rappelle par son ancien nom, G)ndé, la mêlée des eaux.
La Meurthe compte aussi une série d'affluents de plaine : la Vezouse, de Qrey et de Blamont, où se livrèrent des combats, prélude de l'offensive française vers Sarrebourg, les 18, 19 et 20 août 1914. Puis, à droite aussi, le Sanon, que remonte le canal vers le Rhin, et, à gauche, la Mortagne, c'est-à-dire la <x petite Meurthe », dont la vallée fat âprement défendue après l'échec des opérations de Morhange. Celle-ci passe par une série de petites villes terminées en Villers (de Villarcy le hameau, allemand, Weiler), Rambervillers et Gerbéviller, si odieusement mise à
sac par les Allemands (au Nord de^ la Meurthe est Badonviller).
De la Lorraine jadis annexée^ la Moselle reçoit des affluents plus notables :
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
la Sdlle^ qui draine les étangs de cette région marécageuse et salifère (sur les marnes du trias)^ Saulnois^ ou « pays du sel » ; elle absorbe plusieurs Seilles : Seille de Morhange et de Château-Salins^ Seille de Moyenvic, Seille de Dieuze, de Marsal et de ViC) que remonte le canal des Salines^ lequel Tunit à la Sarre, et qui est en connexion avec le canal des Houillères, ouvert en 1866, pour mettre en relations la région de la houille et la région du sel.
Le rupt de Mad, qui égoutte force étangs de la boueuse Woëvre, passe à Thiaucoiut; il servit de chemin à ToiSensive sur Saint-Mihiel en 1914. L'Orne égoutte aussi bon nombre d'étangs entre Ëtain et G)nflans; c'est la rivière du bassin métallurgique de Briey (elle passe près d'Homécourt, de Jœuf, de Moyeuvre, de Rombas, d'Hagondange). Hayange, qui est, avec Moyeuvre, le fief des Wendd, est situé en peu plus au Nord dans une autre vallée encaissée.
La Sarre (Saar) porte un nom celtique (ou ptéceMqùe) qu'on retrouve dans d'autres cours d'eau, tels que Sarine et Valserine. Comme la Moselle, elle est richement alimentée en eau par un faisceau d'affluents ; comme elle, elle vient des Vosges ; elle puise au Donon ; une « Sarre rouge », par contraste avec une « Sarre blanche », trahit la couleur des eaux du grès. A Sarrebourg elle croise la grande route historique de Paris vers Strasbourg et la moyenne Allemagne, par Saveme, que suivent chemin de fer et canal. C'est la Zom, affluent alsacien du Rhin, mais née sur Je versant lorrain, qui ouvre le passage, que domine Phalsbourg, la vaillante forteresse. La Sarre forme ensuite un val bien individualisé, où nombre de villes portent son nom : Sarrebourg, Sarre-Union, où la rejoint le canal des Houillères, Sarralbe, Sarreguemines, où elle reçoit la Blies, grand affluent de droite qui traverse le Palatinat et le Westrich, et elle parcoiut le bassin houiller dont l'exploitation a été concédée à la France en dédommagement de la destruction des charbonnages du Pas-de-Calais et du Nord. Le centre en est Sarrebrûck, ville industrielle de 100 000 habitants ; elle est entoiu:ée de puits d'extraction à Saint-Avold, à Forbach, etc. (voir le chapitre sur les mines. Deuxième Volumcy F* partie).
La série des villes de la Sarre continue par Sarrelouis, d'origine toute française celle-là, puisqu'elle fut fondée par Vauban en 1680 comme place forte pour combler un trou de la frontière, par un autre Sarrebourg, par Conz, où elle finit dans la MosdUe (voir l'étude des frontières. Deuxième Volume^ IIP partie).
La Sarre reçoit, sur sa rive gauche, la Nied, formée elle-même de deux Nîed, la Nied française et la Nied allemande, opposition de deux noms qui consacre la persistance de la limite des deux parlers en cette partie de la Lorraine.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
SiONincATioN Pour rhistorien» la vérité, c'est que le Rhin a plutôt séparé
DU RHIN qu'il n'a uni. Il n'a joué le rôle d'un axe médian, comme l'est
aujourd'hui le Danube, comme l'est depuis longtemps le Rhône, que lors de la première domination des Francs et au temps de Charlemagne, qui maintint pour cette unité politique le nom d'Ostrasie. Plus tard la région rhénane fut toute morcelée comme au temps des Cercles, ou lorsque se forma la Confédération des princes du Rhin, réalisée une première fois sous Mazarin, et dont Napoléon devait se déclarer le protecteur. Depuis que la Prusse a été ' introduite dans la région rhénane par les traités de 1815, l'unité politique a été maintenue par la coercition sur la plus grande étendue des territoires du Rhin. Mais le Rhin, qui a été limite de races, de langues, d'empires, doit devenir de plus en plus un lieu de connexions. Car, aux yeux des géographes, le Rhin ne sépare pas, il unit. Le Rhin a toujours été une route, comme le Danube, comme la voie fluviale du Rhône et de la Saône ; il est de plus en plus non seulement une route, mais une rue, ou pour le moins comme une avenue très achalandée de grande ville. De Strasbourg à la mer il constitue la première voie de circulation fluviale de notre planète.
En lui-même, c'est une voie navigable toute faite, parce que c'est un fleuve large et profond : il a 250 mètres de large sous les ponts de Bâle, 500 mètres sous les deux ponts de Mayence, 1000 mètres à son entrée en Hollande; il roule I 000 mètres cubes d'eau en moyenne à sa sortie de Suisse, l'Âar ayant plus que doublé son volume. Les grandes étapes de son utilisation comme voie de transport sont : la création de Ludwigshafen, en face de Mannheim, par le roi Louis de Bavière en 1831, celle d'un grand port à Mayence en 1887, celle du port de Strasbourg en 1892 et 1901, dont le mouvement atteignait presque 2 000 000 de tonnes avant la guerre, en attendant l'aménagement définitif du port de Bâle par la Suisse, dont on connaît les vastes espoirs en fait de navigation fluviale. Le groupe des ports de Duisbomrg et Ruhrort, au confluent de la Ruhr, au débouché du bassin houiller de Westphalie, est le groupe de ports sur rivière le plus important de l'Europe : bien mieux, avec ses 33 millions 900 000 tonnes de 1913, il était devenu avant la guerre le premier port du monde.
La liaison avec le Rhône et la Seine est assurée par les canaux français, construits du temps que l'Alsace était française : le canal du Rhône au Rhin, achevé en 1832, va être incessamment approfondi et agrandi sm: 144 kilomètres de son parcours entre Mulhouse et Besançon ; il demeure une des expressions les plus symboliques de l'histoire et de la géographie des régions que nous considérons ; il suit et souligne cette ancienne porte de Valdieu (trouée de Belfort) par laquelle, depuis la préhis-
ESCAUT, MEUSE ET RHIN
toire, les relations se sont établies entre notre monde 0(xîdental et le Rhin. Quant au canal de la Marne au Rhin, il a été adievé en 1853 ; il feinchit le col de Saveme ; par ses prolongements il se relie aux canaux du Nord et de la Belgique, il va jusqu'à Metz par le canal de la Moselle et dessert les houillères de la Sarre par le canal de la Sarre. L'un et l'autre partent de Strasbourg, capitale économique aussi bien que capitale politique. Par ailleurs la liaison avec le Danube conférera une signification magnifiée au vieux « Père Rhin » (Vater Rhein). Il deviendra le grand Ëtit physique et économique sur lequet s'appuiera une construction pacifique de l'Europe occidentale. Le Rhin doit exercer comme un magistère international. Entièrement suisse à son origine, et entièrement hollandais dans sa zone terminale, il pose les problèmes internationaux dès la traversée de son lac de Constant», placé sous le condommwn de cinq puissances ! De tout temps il a été celtique puis français sur une longue étendue de sa rive gauche; et maintenant que l'armistice du ïi novembre 1918 et le traité de Versailles de 1919 ont réinstallé la France victorieuse jusque siu- ses bords, c'est à elle d'en faire un puissant facteur d'activité productrice et pacificatrice.
Pourquoi ce grand rôle national et international? La raison en est, en fin de compte, d'ordre géographique : le Rhin est comme le Rhône, comme le Danube, il a de l'eau et de l'eau en tout temps j il ne connaît que dans une faible mesure la gelée, les maigres ou la sécheresse. Il est fils des glaciers et des neiges étemelles, comme notre Rhône. A partir du confluent de 1111 et jusqu'à la mer, il a une pente modérée, un débit puissant et un régime constant qui expliquent son incomparable destinée.