DES VICISSITUDES D'ANCIENNES DIVISIONS
ET DENOMINATIONS TERRITORIALES
aN ne peut pas ne pas 'entrer en qudques détails menus, si l'on veut 1 exposer avec justesse combien relatives sont toutes nos délimitations d'autrefois, et quelles connexions profondes expliquent la formation, le développement et la persistance de beaucoup d'entre elles. Nous I discernerons d'autant plus clairement ces faits que nous les étudierons en un d<»naine limité, aidés çà et là de la lumière qu'a sur eux projetée la guerre la plus récente — la guerre étant la brutale ennemie des artifices et l'implacable révélatrice de ce qui est vrai et de ce qui dure.
Aussi bien tputt la géc^raphie détaillée onnprise entre Oise, Aisne, Seine et Meuse, que l'histoire avait depuis si longtemps ccuisacxée, est devenue plus que jamais sacrée pour tous les hommes et poui toujours. C'est donc dans ces contrées où se sont livrées les deux batailles de la Marne, et où s'est décidé le salut de notre nation, dans ces territoires qui ont vu face à face de telles armées et qui ont été arrosées de tant de sang, que nous avons &it élection d'un petit nombre d'exemples Qrpiques destinés & démontrer en quel sens il faut entendre les vicissitudes de nos « provinces », de nos i pays > historiques, héritiers des pqgh omune de nos
GÉOOBAPBIE HVHAIHS D& LA FRANCS
«pays» purement géographiques correspondant à de petites «riions «naturelles.
FRANC», rRANCK Qu'est-cc que VIle-de-Frattce? D'après Longnon, le
BT iLR-DK-rBANCB savaut îénovateuT de la science des noms de lieux, cette expression d'Ile-de-France n'est pas très ancienne, elle ne date que du quinzième siède. Marc Blodi l'a découverte dans im texte de la fin du quatorzième, au second livre des Chroniques de Froissart (1387) (i).
FiG. 135. — LA BBLLB INSCRIPTION DB > PKANCB » SUR LA PLAINE AU NORD DE PARIS D'APRÈS UN fAC-SIMILÉ KâDUIT D'UNE PORTION DB LA CAKTB DE L'ÉVÉCHt DB HEAUZ LEVÉE PAR CREVALUERi PAX ORDRE DB BOSSUET, EN I698.
A l'origine. Fronda avait été de toute évidence le pays des Francs et s'étendait au territoire compris entre Ivoire et Rhin. « Chacun des fils de Qovis et plus tard diacun des fils de Qotaire I" a son siège royal dans le pays colonisé par les Francs
(i) Voir Aug. LoNGNON, riU-de-Franct, son origine, set Hmtes, ses gouoemews {Mémoires de la Société de PHistoire de France, l, 1875, p. 1-43 et carte) ; Luden Gallois, Riions maitrdles et noms de pays, Paris, 1908 ; Maïc Bloch, Plle-de-Prance {les pays autour de Paris), Paris, 1913 (dans la aiâe des Régions de la France dt]i Reçue de synthèse Uttoriqiu)i a L.GiiLLaiSt A propos [de FIle-dê-PranceàMoa let Annales de géogreflue du 15 septembre 1919^ p. 383 et 386.
VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS
entre le Rhin et la Loire ; c'est là seulement qu'existe en réalité leur gouvernement. » (Longnon.) C'est là seulement que se trouvait ce pays que Flach a appelé la Fronde. Âinsi^ peu à peu le mot qui était « hommes » se fit « terre » en s'incarnant en une parcelle de notre territoire ; et l'extension du mot alla en se déplaçant^ puis se précisant (i).
Nous découvrons plus tard cette appellation de France appliquée à une phdne agricole bien définie, celle qui est au Nord de Paris et que bornent les collines de la Goële ou Goelle : les collines de Dammartin (dit Danunartin-en-Goëlle), de Montgé, de Monthyon et de Penchard (2). On retrouve ce nom dans les textes anciens et sur les anciennes cartes. Nous reproduisons id par curiosité, à l'exemple de Gallois, une portion d'une carte de l'évêché de Meaux (de la fin du dixseptième siècle) qui non seulement est d'une exécution charmante et magnifique, mais qui a une histoire : elle fut levée et dressée par un nommé Chevallier, « maistre de mathématiques du roy », par ordre de l'évêque de Meaux d'alors, — qiii n'était autre que Jacques-Bénigne Bossuet. Regardons avec quelle él^ance, en belles majuscules cursives, s'étend, dans le firagment ici détaché, sur ime ligne horizontale le mot de France (fig. 135). Nous discemerons çà et là quelques noms qui
(i) Il ne nous appartient pas d'étudier ici les variations de la Pranda. « Le moine de Saint-Gall, au neuvième siède, appelle Fronda l'ensemble des r^ons situées au Nord et à TOuest des Alpes. Plus tard, lorsque fut divisé l'Empire de Charlemagne, il y eut deux Frances, celle de TEst et celle de rOuest« On cessa bientôt de dire Fronda orientalis, peut-6tre parce qu'une dynastie saxonne se substitua en Allemagne à la dynastie franque, et le nom n'est plus resté qu'à la France de l'Ouest II a servi dès lors à désigner tous les territoires qui successivement sont venus s'agréger au royaume des Francs. » (L. Gallois.) Antérieurement au texte souvent cité du moine de Saint-GaU (Prandam vero interdum cum nominavero omnes dsalpmas pravmdas significo), il y a d'autres textes de Grégoire de Toxnts, sur lesquels Imbart de la Tour (qui est l'auteur du premier volume de notre Histoire poUtique) a très justement attiré mon attention : Grégoire emploie le mot Fronda à quatre reprises ; le texte le plus important est celui de xi» 20, qui se rapporte à la fin du sixième siècle et qui concerne le pacte d'Andelot : De dvitabus vero, hoc en Burd^ola^ Lemovicasy Cadurcus, Benamo et Begorra qua Gailesvinda... in Fronda vemensy certum est adquisisse. Il ne peut pas être question de l'Ostrasie, puisque Chilpéric n'en était paa roi : le tenne de Fronda doit ici s'appliquer à la Gaule occupée par les Francs, par opposition à la partie encore tenue par les Visigoths et que Grégoire appelle Gotia. Franda se trouve ainsi avoir le sens général et indéterminé de « territoire des Francs ». Voilà bien le premier exemple du terme qin remplacera celui de Gaule.
(2) C'est au pied de ces buttes, vers le Sud, que commencèrent la bataille de l'Ourcq et la résistance victorieuse à l'invasion, le 5 septembre 1914. On peut dire que c'est à la lisière même de la France que les Allemands furent arrêtés ; et le lieutenant Péguy qui y fiât tué à la tête de ses troupes tomba héroïquement à la bordure même de la petite « France » de la grande France, r-^ Sur l'histoire et le développement de cette France plus restreinte, voir L. Gallois et M. Blogii,ouv. cités:» La France des premiers Capétiens s'étendait autour de Paris, sur les deux rives de la Seine. » (M. Blogh, p. 5, et voir la suite.)
OÊOGHAI^IE HUllAXirE DE I.A FRANGE
confirment TcxisKnce de ce ■ pays » dans les désignations courantes des «
Encore au cours du siècle dernier, Saint-Denis était dit Saint-Dems-en~Prance.
(jig. 136) (I). n
reste aujoiml'huî quelques villages qui s'enoipieillissent à bon droit de leur suffixe «n- France : Mitry-en- France, Roissy-en- France, Mareilen-Franc^ Chatenay-en-France...
Mais les ignorante de nos administrations, s*ét(Hmant qu'<Hi eût besc»n de préciser qu'un village situé à quelques kilomètres de Paris se trouyfit... « en France », se sont évertués À&ire tomber ces suffixes si savoureux.
Comment, longtemps Impliqué à cette petite France très audientique mais humble, le nom est-il parvenu à de si ^orieuses destinées? France a été compliquée d*IIe-de-France3 « nouvelle venue d'origine essentiellement
FiG. 136. — l'abbaye de SAINT'^HNIS-EN-FRANCS Oa SAIHT-DENIS- M-fitAHCE. (A. Lepète.)
(f ) Ou oicote Sam-Dmt-dt-Pranee (M. Bloch, oqv. dlé, p. 7 li 9).
VIGI88ITUDES DE PROVINGE8 ET DE PAY8
populaire » (Loognon). Aux sièdes où Ton aimait à £uie de la géographie sentimentale et où Ton dressait des cartes comme celle t du Tendre «^ on peut croire qu'on prit sans doute plaisir à considérer le pays de France comme entouré de rivières à la manière d'une île. Et les poètes ont de tout temps cédé à cette séduisante image.
« Elle est, elle fut d'abord une île, — une île ayant pour limites la Beuvronne, la Mame, la Seine, l'Oise, la Thève, — des rivières, de l'eau transparente, de l'eau douce, de l'eau active. C'est là qu'à l'origine est contenu, entre de fluides frontières, son limpide génie » (i). Certains ont reculé les limites jusqu'à l'Aisne. Coulon, l'auteur des Rivières de France (dix-septième siècle), a déclaré : « On la nomme Isle, à cause qu'elle est entourée des rivières de Seine, Mame, Oise et Aisne » (2).
A partir de Louis XIV, llle-de-Franoe, devenue expression officielle, perd de I^us en plus sa signification de terroir. Elle désigne une drconscription militaire : on lui annexe le Valois, le Soissonnais, au Nord de l'Aisne, et toute la Brie au Sud de la Mame, et le Vexin fiançais sur la rive droite de l'Oise, et le Hurepoix au Sud de la Seine. Et comme Paris a un gouverneur militaire indépendant, le si2^ du gouvemeur militaire de lIle-de-France est Soissons, l'une des vieilles capitales des Francs aux^emps mérovingiens.
La vie administrative du mot est enfin couronnée, amplifiée, et aussi accaparée par sa vie politique : dans la pensée des hommes, la petite France de Gonesse et de Saint-Denis s'e&ce au point de disparaître presque. France dès lors c'est pour toujours la France.
Entre le minuscule terroir à blé, grenier de Paris, et l'Etat puissant qui sont désormais de la même appellation, lIle-de-France est un terme moyen qui a subsisté, assez imprécis et en tout cas variable.
Il nous est donc permis de l'usurper quelque peu à notre tour et de lui imposer, avec un excès de rigueur dont nous avons l'excuse d'avoir conscience, une signification géologique et géographique.
(i) Adrien Mithouard, la Terre (TOcddem.
(2) LONGNON a rappelé avec raison que jadis les notions et dénominations dettes n'avaient pas la même précision dogmatique que nous leur attribuons aujourd'hui : on appelait par exemple Oes soit le Cotentin qui n'était baigné par la mer que de trois côtés, soit» mieux encore, le comtat Venaissin limité à l'Ouest par le Rhône et au Sud par la Durance. — A propos de VlU-JUJhranu et de la France^ il faut rappeler que le Parisisy dont le nom survit dans CarmeilUs-en-Parisis et dans Vûleparisis, s'est souvent confondu avec la France^ pays dont il vient d'être question, mais semble avoir eu (avantage une signification administrative,
GÉOGRAPHIE HI7MAINE DE LA FRANGE
L'énorme nappe de craie^ qui^ découverte comme en Champagne ou couverte de limons riches comme en Picardie, s'étend d'une part jusqu'à l'Âigonne et oppose de l'autre la façade de ses blanches falaises normandes aux marées violentes de la Manche, est vers son centre comme une cuvette surbaissée ; en ce centre ont été conservés les argiles, les sables et les calcaires plus récents qu'ont déposés les mers, les lagunes et les lacs de l'ère tertiaire.
L'érosion a mis en saillie sur tout son pourtour au Nord de la Seine l'hémicyde dé ce paquet de matériaux plus jeunes, qui d<Hnine d'un rebord raide, parfois escarpé, la craie environnante (voir plus haut les cartes géologiques des fig. ii, p. 34, et i8, p. 51).
LIle-de-France, c'est donc avant tout l'île centrale des masses tertiaires superposées à la craie : la géologie et Thypsométrie nous la 'présentent bien comme une île. Elle n'est pas enveloppée d'une mer ; un cours d'eau unique n'en souligne pas non plus le biseau circulaire ; mais à bien considérer les rivières qui la longpnt ou qui la traversent, on recoimait dans leurs contradictions mêmes le véritable caractère de 111e. Deux hydrographies se contredisent en effet, la vigoureuse et la stagnante : celle des valeureuses rivières, Aisne et Mame, qui ont marché de l'Est à l'Ouest, à l'assaut de l'hétérogène bloc tertiaire, qui ont approfondi leurs vallées en découpant le territoire central en compartiments très nettement détachés, — et ceUe des eaux mortes qui se sont paresseusement étalées ou attardées au pied de la frange festonnée de corniches qui dominent les zones périphériques : partie marécageuse de la Seine entre Nogent-sur-Seine et Montereau, vastes marais de Saint-Gond à la naissance du Petit-Morin, marais de Laon, marais de La Fère...
Quant à l'Oise et à la Seine, tantôt elles s'attardent sur le bord ou près du bord de l^e en drainant mollement des marais, tantôt rassemblant toutes leurs forces vives, elles entaillent profondément les bastions de l'Ile-de-France : la Seine, forte de l'Yonne, a dessiné et créé, à la feveur de ses courbes et avec le concours des méandres et du flot actif de la Mame inférieure, cette large tranche centrale déblayée, qui est devenue par excellence la zone de confluence, de circulation et de peuplement où s'est logé Paris.
ILi-Di-rRANci ET CHAMPAGNE : Cependant, au Nord de la Seine, la
REIMS, PROVINS, CHATEAu-TfiiERRT Mame et l'Aisnc avec leurs affluents et
avec l'Âilette affluent de l'Oise, marquent dans la texture totale les lignes, ou mieux les réseaux de lignes qui sont en creux comme les nervures essentielles de pénétration et de vie.
VIGI8SITUDB8 DE PROVINCES ET DE PAYS
Entre TÂisne et la Mame^ sur le pourtour de rDe-de-France, se place la Vesle. Née en pleine Champagne^ elle s'étale, menue et lente, dans la cuvette de Reims, puis, tourbeuse, marécageuse, elle s'avance, passe à Fismes, où la rejoint l'Ardre, et va se jeter dans l'Aisne.
C'est sur le cours moyen de la Vesle que se mêlent le plus harmonieusement le paysage dlle-de-France et le paysage de Champagne. Car, en avant de la magnifique « côte » dlle-de-France qui se développe en s'incurvant vers le Sud pour donner la Montagne de Reims, sont comme projetés des morceaux de cette falaise, buttestémoins que l'érosion des eaux a sculptées mais respectées au-dessus du plateau crayeux de Champagne : l'îlot de Brimont au Nord qui porte le fort de Brimont, et à l'Est le vrai mont de Berru, avec Berru et Nogent-l'Abbesse, lequel se dresse, d'aspect saisissant, jusqu'à 267 mètres, couronné à son sommet de pierre meulière.
Au centre de la dépression ainsi délimitée s'élèvent les toiirs de la cathédrale meurtrie et s'aperçoit la tache mome des ruines de ce qui fut l'active dté de plus de 100 000 habitants.
Reims est donc en bordure de la Champagne et au pied de la fidaise de llle-de- France, — posée sur la craie champenoise, et entourée, au Sud et à l'Ouest, par les talus sinueux et nets des plateaux tertiaires.
La viUe du baptême de Qovis et du sacre des rois Capétiens appartient ainsi, par son site même, à la vie et à l'histoire de nie-de-France tout autant qu'à celle de la Champagne.
C'est une zone intermédiaire, prédestinée, à ce titre, à l'installation, à la concentration et aux disputes des hommes : le Rémois, l'ancien « pays » des Rendy — dont la face est comme tournée vers l'Est.
La vallée de la Vesle, en cette partie de son cours, s'avance comme un golfe de Champagne au pied des versants enguirlandés de vignobles ; puis eUe se rétrécit à partir de Fismes. Dans Fismes, on reconnaît le mot latin fines : Fines Suessioman; c'était la limite entre les Suessianes et les Rend. Limite qui a subsisté longtemps entre le Soissonnais et le Rémois, c'est-à-dire entre la vallée d'Ile-de-France de l'Aisne et cette splendide « coupe » à fond plat, « coupe à Champagne », très ébré-^ chée au Nord et à l'Est, où s'étale magnifiquement Reims.
«Champagne» et «Ile-de-France» sont donc encore, conmie tant de noms géographiques, des réalités immatérielles ayant recouvert des réalités matérielles mouvantes.
La Champagne, qui était avant tout jadis la terre maigre, le plateau pauvre et âpre des troupeaux de moutons> s'appuyait à lIle-de-France et même en englobait
une partie essentielle, la Brie; les marchés, les chefs-lieux, les capitales s'étaient logés tout naturellement aux lisières des r^ons naturelles : à l'extrémité orientale de la fertile plaine de la Bri^ Provins, par exemple, petite viUe qui a gardé un si grand air, était une capitale de Champagne où pour les foires affluaient les marchands et les pasteurs de moutons (voir plus haut fig. 75, p. 216).
Cependant le plus grand des « golfes » de la Champagne historique dans llle-de- France correspond à la vallée de la Mame et à ce. qu'on pourrait appeler le «golfe d'Ëpemay » (Jromispice du chapitre vi). La Champagne allait en effet jusqu'à Château-Thierry et même un peu au delà, jusqu'à Meaux, annexant ainsi toute cette partie large, ouverte, riche et peuplée du siUon de la Mame qu'on appelle la a VaUée ».
Le château de Château-Thierry, bâti en 720 conune t château de Thierry » par Charles Martel pour le roi Thierry IV, était placé sur un monticule isolé du plateau calcaire qui borde la rive droite de la Mame. Le site domine et contrôle le passage de la rivière. La vallée actuelle de la Mame entre Château-Thierry et le confluent de rOurcq (tout près de Lizy-sur-Ourcq), a de la vigueur ; mais tout son versant Nord ne ramasse que les eaux de quelques ravins ; à peine, venant de la Marne, a-t-on dépassé la âdaise du plateau calcaire, à peine a-t-on atteint les parages de ce Bois Belleau (où en 1918 les Américains se sont si admirablement battus) qu'on rencontre des ruisselets dont les eaux vont, selon des pentes douces, jusqu'aux affluents de l'Ourcq. La Mame est ici une rivière robuste et active, mais sans clients. L'Ourcq, au contraire, entre Aisne et Marne, est comme une reine qui, depuis beaucoup plus longtemps, a discipliné tous ses sujets et assuré sa clientèle. L'Ourcq organise et collecte tout un réseau au chevelu harmonieux. Ce vaste compartiment intérieur échappe à la Mame, échappe à l'Aisne et constime un « jardin fermé » et presque « jardin secret » qui est une des parties de la France les plus anciennement peuplées ; c'est l'Ourcq qui en reste le seul maître. Par ce rôle et par sa direction oblique, il est par excellence une route vers Paris ; dans son Histoire illustrée de la guerre de 1914, G. Hanotaux l'appelle « la poterne de Paris ». Si nous méconnaissions ou ignorions la singulière valeur et le charme du bassin de l'Ourcq, les luttes décisives de septembre 1914 et de juin-juillet 1918 nous en auraient pour sûr révélé la primordiale importance stratégique.
Sur S9 rive gauche, l'Ourcq reçoit le Oignon, qui recueille les eaux ensanglantées par tous les durs combats de Bouresches, du Bois Bdleau, de Torcy, de Veuilly-la-Potaie, — à quelques kilomètres à peine de Château-Thierry.
La Ferté-Milon, la coquette viUette de l'Ourcq, où naquit Radne, est sitaée à
VICI88ITUDE8 DE PROVINCEB ET DE PAYS
vol d'oiseau à moins de 30 kilomètres de Château-Thierry, la viUe de Mame qui est celle de La Fontaine. Le jeune Jean de La Fontaine, qui jouait parmi les ruines empanachées d'arbustes et dans les tours rondes du vieux château, n'avait qu'à gravir la falaise de Mame et à s'éloigner d'une lieue au Nord de Château-Thierry pour se trouver dans ce délicieux pays du Oignon et de l'Ourcq, parmi ces bois qui décorent les plateaux proches parents de ceux du Valois, un peu plus onduleux et plus coupés mais aussi riches ; il parcourait et connaissait ces vallons semés de peupliers, alors plantés de chanvre, et bordés de baves ou grottes habitées, qui ont paiement servi de cadre aux promenades d'enfimt de l'autre Jean, son futur ami, Jean Racine...
Mais les hasards des capricieuses dépendances et délimitations politiques ont mis La Ferté-Milon en Ile-de-France et Château-Thierry en Champagne ! Dupes de ces divisions fectices, les critiques, qui ont la manie de vouloir rattacher le caractère, le talent et même le génie humain à je ne sais quelle géographie mal comprise, ont tenté d'expliquer le Champenois La Fontaine par la Champagne, et le « Français » Radne par l'Ile-de-France ! Comme ils eussent épargné leurs peines s'ils avaient substitué à une connaissance de la géographie convendonnelle la perception de ces ensembles réels, nuancés de transitions, qui composent l'harmonieuse terre de France!
GRAMDiuB ET D<CADBNCi DK n PATS » : Lc pays de l'Ourcq a porté jadis
0RZ018, Bn7i.TiiN, VALOIS, TARDBNois fe nom d'Qrccois ou Orxois. Chézy
est dit dans la région et sur la carte d'état-major Chésy-enrOrxab. L'Ourcq s'appelait Urcum ou Ulcunh dont la racine se retrouve dans Oulchy-le-Château, l'ancien chef-lieu de l'Qrxois, pagus Urcensis (i).
L'Ourcq supérieur, après être passé à Fère-en-Tardenois, recueille des ruisselets divers dont l'un sur la rive droite vient d'Oulchy-le-Château, et l'autre sur la rive gauche de Neuilly-Saint-Front (véritable centre du bassin de l'Ourcq, où était installée, avant la guerre, une grande gare stratégique d'embarquement).
Un peu plus loin, à Troesnes, la Savières rqoint l'Ourcq, à quelque 3 kilomètres en amont de La Ferté-Milon. Troesnes, qui a jalonné durant des semaines en 1918 le front de bataille, est un point important : car c'est aussi là, au Port-aux- Perches, que vient s'achever la navigation du canal de l'Ourcq qui est si active jusqu'à Paris.
. (i) DipIAme de Carloman, en 771, dans Caruer» Histoire du duché de Valais^ I3 p. 150.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
La Savières est dominée à l'Ouest par une vraie falaise que recouvre ou que borde, en la débordant çà et là, la forêt de Retz ou de Villers-Cotterêts. Longpont, FaveroUes, Silly-la-Poterie sont comme des clairières au milieu des bois. L'ennemi a été arrêté et contenu en 1918 le long de ce sillon creux de la Savières. Au delà de rOurcq, il n'a pu s'avancer malgré ses efforts répétés. L'Ourcq continue son cours en arrosant le pied d'anciennes positions fortes, la jolie Ferté-Milon, l'imposant Crouy-sur*Ourcq, pour aller finir tout près de Lizy-sur-Ourcq, un peu en aval de Mary-sur-Mame. La falaise de la rive droite est ouverte par deux ravins, celui de la Grivelle iet celui de la Gergogne, qui permettent aux routes d'accéder jusque sur les plateaux du Valois.
Mais voilà que ces plateaux et vallons de la rive droite de l'Ourcq, où l'on s'e$t si fortement battu en septembre 1914, aux premiers jours de la bataille de la Marne, tandis qu'ils sont restés en juin et juillet 1918 la base solide et intacte de notre résistBnœ sur l'Ourcq, ont conservé le vieux nom d'un ancien « pays », le Multien. Acy-en-Multien et Rosoy-en-Multien sont postés au milieu des arbres, sur le plus vieux chemin encaissé, lequd rmonte la Gergogne. Au contraire, May-en-Multien, avec le terre-plain qui porte son église, juché sur le dos et à la lisière du plateau découvert, domine de 100 mètres et surveiUe le fond riant où, bordées de peupliers, se dessinent les deux lignes d'eau de l'Ourcq et du canal de l'Ourcq.
Le Multien est un vrai nom de « pays », historique et géographique tout à la fois. Il s'applique à des plateaux limoneux d'une très féconde richesse agricole : il est comme le prolongement au Nord de la Mame et à l'Ouest de l'Ourcq de la fertile Briè. Il fournit un exemple exceptionnel des vicissitudes les plus étranges des noms de « pays ». « Rien dans le Multien actuel ne rappeUe Meaux qui n'en fait pas partie, et c'est pourtant du nom ancien de Meaux que dérive celui de cette petite région agricole (i). » La première partie de cette aflSrmation n'est exacte que pour notre temps ; elle est fausse pour le passé ; car une partie de Meaux et la plus grande a appartenu sans conteste au Multien (2). Mais la vérité est que le Multien s'est trouvé historiquement englobé dans le Valois.
Nous allons saisir, ime fois pour toutes, sur le vif, le jeu des enveloppements
(i) Lucien Gallois, Régions natureUes et Noms de pays, p. 162.
(2) D'après YAlmanach historique du diocèse de Meaux, année 1775, le Multien comprenait cette portion de la ville de Meaux qui est séparée du faubourg du Marché par la Mame et c'est bien Meaux et non May qui a été le chef-lieu du Multien. Tout cela est confirmé par L. Benoist qui est l'autorité la plus consciencieuse et la plus compétente pour tout ce qui concerne cette région ; voir notamment Tune de ses nombreuses études, intitulée. Notice historique et statistique sur May-en^MuItien, Meaux, 1884, p. 4 et 5.
VIGISSITUDES DE PBOTUf CES ET DE PATS
et des compénétradons de ces vieilles léalités ttiriennes, mêlées à la fois de géographie et d1iisn}ii&, que s(nit les « pays » (voir fig. 137).
Le Valois (ancien pagm Vadensisy du nom de smi chef-lieu Vadum^ aujourd'hui Vezj caatoa de Crépy) a pour centre essentiel le plateau agricole qui est entoiué par les forêts de Retz ou de Villers-Cotterêts au Nord-est et à TEst, par la forêt de Compiè^e au Nord, et par la forêt d'Halatte à TOuest. Au Valois peuvent être
FlO. 137. — EtnitE MAKNE, MEUSE ET OISE : CARTE SddMATIQUB MONTRANT LES AURiOLES TOPOGRAFHIQtlES DD BASSIN PARISIEN. (Croquii d'apiit W. M. Darâ. par Y. B.)
rattachées les villes de la Nonette, Senlis et Chantilly, qui sont séparées de la région de Paris vers le Sud par d'autres ftn^ts, celles de Chantilly et d'Ermenonville. Mais ce n'est plus, certes, le Valois proprement dit. Qu'est-îl donc atgourd'htâ? Seulement la région de ces très riches limons, terres à blé ou terres à betteraves, qui se dévdoppent autour de Crépy-en-Vdois {fig. 138) ; dans la pensée même des paysans, ce n'est plus guère aujourd'hui que le canton de Crépy-en-Valois.
Et pourtant le Valois paraît s'être jacUs étendu plus loin. Il y a un Avàmùlm-VaJois et im Thury-en-Valois au Sud de la forêt de Retz, à l'extrémité d'tme bande de beaux limons culdvés, qui ra de Cr^y-en-Valois jusqu'à l'Ourcq ; il y a
OÉOORAPHIE HOUAINE DE LA FRANCE
même par delà TOurcq, à 6 kilomètres à l'Est de la Ferté-Mil(»i, doue en plein Oixois, un Passy'm'Valms (i) ! L'Orxois ctnnme le Mulden (mt été en partie absorbés par le Valois, plus puissant ; la mais<m royale de Valois semble avoir donné persistance au nom et force au « pays » !
UOrxois, qui a aiqourd'hui compl^ement disparu onmne réalité géographique dans l'esprit de ses habitants, a été « mangé », si l'on peut s'eaprimer ainsi, par saa
FiG. 138. — LES BELLES PLAINES AGRICOLES DU VALOIS. (A. Lepère.)
voisin occidental le Valois, et par son voisin oriental le Tardenois. Le Tardenois était issu d'im vieux pagm de l'époque &anque, pagus Tardonensis dont le nom était dû à un oppidum dit Tardumtm (identifié avec Mont-Notre-Dame). Des quinze ou vingt villes qui portaient le sufi&xe en-Tardenois, deux seules le conservent : ViUe-en-Tardetwis et Fère-m-Tardenois.
Le Tardenois est la r^ion de plateaux mi-boisés, mi-cultivés, qui, comprise
(i) Rappelons d'une manière expresse ce qui a été défi dit au chapitre ne : de tt^tes désinences tia-VtdoiSy Ka-Vermtmdoiit etc., n'impliquent pas nécessajretnent que les villages ou villes ainsi désignés faisaient paiùe intégrante d'un « pays » donné ; au contraire, en bien des cas, ces désinences ont exprimé une dépendance administrative ou ecclésiastique de localités situées en dehon et au deli d'un ■ pajrs » et qu'il convenait d'autant plus d'y rattadter par une dénomination significative.
VIGI88ITUD£8 DE PROYINGES ET DE PAYS
<Hli:i r^i
entre la Marne et la Vesle, enveloppe les sources de TOurcq et de la ainsi que la plus grande partie du cours de TÂrdre.
Le Tardenois ne s'étend pas jusqu'à la Marne, car de teUes dénominations désignent le plus souvent un type de territoire transformé par les hommes ; et ce serait naiveté que de les r^arder conune ayant un périmètre précis et fixe, bomé par un accident géographique aussi net qu'une rivière. La géographie humaine est comme la vie : plus complexe et moins géométrique.
n en est pareillement du Valois : plaines ou plateaux de limons superposés au beau calcaire de Paris (qu'on appelle calcaire lutétien) ont autrefois groupé, si l'on peut dire, sous le manteau de leur nom, tout autour des riches territoires depuis longtemps défrichés, les forêts qui les circonscrivent et qui les défendent; c'est ainsi que sur tout le pourtour du Valois, et précisément sur le pourtour pour en surveiller les abords, aux lisières intérieures ou extérieures des forêts, ont été bâds les châteaux et bastions de protection : à l'Es^ sur l'Ourcq, une Ferté : la Ferté- Milon, où Louis d'Orléans avait édifié une très solide forteresse, chftteau inachevé dont les ruines sont imposantes; — à l'Est encore Villers-G>tterêt5, résidence aimée des rois de la maison de Valois ; — plus au Nord, le superbe chftteau de Pierrefonds qui date du quatorzième siède, et le château de G>mpi^e, tous deux bordant la forêt de G>mpi^e; — au Sud-ouest enfin, Senlis et Qiantilly, qui étaient hors du Valois proprement dit, mais à sa frange. Le Valois, porté tout entier sur un sodé de tendre et résistante pierre calcaire, est devenu, par ses églises et par ses très nombreux monuments dvils, un vrai musée d'ardiitecture (i);
UNS ANcœnra ZONE NATUBiux roBisTiÈBS: Eucore un coup, puisque
viLLXBS-coTTSftfTs XT roRÊT Dx CUI8S aussi bien ce chapitre n'est écrit
que pour le démontrer, les noms géographiques, petits ou grands, sont assujettis aux acddents variés d'une destinée tourmentée. Nous en demanderons un exemplaire témoignage à cette forêt de Villers-G>tterêt5, au front de laqudle lEut contenu et brisé en juillet 1918 l'un des plus violents elBforts des armées allemandes.
(i) n en est de mfime du Soissonnais dont nous parlerons plus loin et qui est ooostitué à It partie supérieure de ses pkteaux des couches du même calcaire. Dans le Valois, comme dans le Soissonnais, les moindres maisons des moindres villages ou mfime les murs de dAture sont le plus fréquemment construits en blocs taillés de pierre blanche; et parmi toutes ks ruines que la guerre y a aonimnlfrat les pans de murailles subsistantes paraissent, grtœ à cet ^>pareil de construction incomparable» avoir appartenu à de vrais palais : des Anglais ou des Américains fiûsant le pèlerinage de Villera-Gotterêts, de Soissons, d'Anizy-le-Chftteau et de Couqr ont souvent posé des questions qui procédaient de pareilles observations.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
OÙ s'arrête la forêt de Retz et où commence la forêt de Villers-G>tterêt5 ? Cest une même forêt; elle paraît avoir deux noms, mais Tun n'est que la déformation de l'autre.
La carte du Dépôt de la guerre au 80 000' porte : Forêt domaniale de Retz. Or le plus vieux nom était Cot de Resty ce qui signifie tout simplement forêt de Rest ; et le sufSxe de la ville de Villers-Çotterêts est un « fossile » authentique. En principe on ne devrait jamais dire : forêt de Villers-G>tterêts ; toutefois, l'usage est le maître ; c'est lui qui crée les noms et qui les déforme. Cet ou Caat est un ancien mot, sans doute d'origine celtique, qui a été traduit en latin par Cotia ou Coatia^ tous ces mots exprimant forêt. Couda Sylva est donc un pléonasme. De cette racine est issu le nom propre de Ctdse qui a été longtemps le nom principal de la forêt de Compile et qui en désigne encore aujourd'hui une partie.
Sur le territoire de la Gaule mérovingienne, les forêts, et l'on devrait dire plutôt la forêt qui prot^ au Nord la région de Paris, était encore bien plus étendue et d'un seul tenant. Elle allait jusqu'au delà de l'Aisne, jusque dans le Laonnois et jusque dans la Thiérache, jusqu'à la grande « Forêt Charbonnière », à la forêt des Ardennes {fig.'ii9)(i).
Beaucoup de noms divers procèdent des mots Cotia et Couda ou de leurs dérivés Caudacusy Cosiacusy Chodasusy Cuissiacus; citons : Coucyy dont les Allemands ont réduit en blocs croulants le fameux et formidable château, Choisy^ Qtdncyy Cmssyy Ctdsy et bien entendu Cuise-la-MotUy à la lisière de cette forêt de G>mpi^e, dénraomée sur les anciens actes du dix-septième siècle forêt de Crnse-leg-- Compiègne (2).
A plus forte raison, les forêts de Compile, d'Halatte, d'Ermenonville et de Chantilly ont formé primitivement une sylve continue avec la forêt de Retz. La plus grande partie de ces très belles futaies de chênes^ de charmes et surtout de hêtres, reposent sur des sables, les sables de Beauchamp, qui sont superposés au calcaire de Paris (3).
Dans cette forêt, en sa région la plus élevée, on rencontre les têtes d'un ravin très creux où coule un ruisseau qui s'appelle le Rest et qui descend à l'Aisne en direction Sud-Nord. L'une de ces têtes passe à Montgobert et à Soucy; l'autre
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(x) D'après A. Dbmangeon, la Picardie, p. 430, la Cauda, la Crnse, était le cœur de toute cette foidt dite SiMaeum (d'où La Chapelie-cn-ServaiB, près de Louvtes, et Servais, prèsdeLaon).
(2) Voir aussi im Cmsy sur le fiu>siiiiilé de la carte de Chevallier 0^. X3s).
(3) Au sommet de la butte de l'Arc de l'Étoile, à Paris, on trouve ces mêmes sables sur une épaisseur d'une vingtaine de mètres au-<Iessus de ce calcaire.
VICISSITUDES DE PROVIHCES ET DE PATS
à Saint-Pierre-Aigle. Ces noms seuls disent combien et comment Ton s*y est battu en 1918 ! Le ravin, en s'éloignant de la forêt qui de nos jours n'en borde plus les tertres riverains, s'élargit, tandis que le ruisseau garde à peine 3 mètres de largeur; dans ce fond verdoyant, s'échdonnent jusqu'à l'Aisne : Oeuvres, puis Laversine et Ambleny. C'est au long de ce fossé que nos troupes ont d^endu l'accès par
SiBl^^-'.'^—'^^^^^^^^^^^^BjB^fe
FiG. 139. — LES AIBRES MCWIS DE LA FORÊT. (A. Lepère.)
l*Est de la foiêt de Compiègne ; et c'est de là qu'est partie la décisive offensive du 18 juillet 1918 qui ne devait plus s'arrêter qu'au jour de l'armistice du II novembre.
Nul doute que ce petit ruisseau, aujourd'hui presque tout entier hors forêt, ait conféré son nom à la forêt tout entière : Cot <k Rest. ÏÀhn à nous de supposer que, soit par l'assimilation irrationnelle avec le nom d'une plus célèbre r^on armoricaine, le pays de Retz^ soit par analogie avec le nom d'un chef-lieu de canton tout proche, Betz (situé sur la Grivelle, affluent de l'Ourcq), Rest s'est
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
transformé en Retz. Et le suffixe de Villers-G>tterêtS9 avec son caractéristique accent circonflexe, peut le rattacher à Tune des deux formes aussi bien qu'à l'autre (i)
SOISSONNAI8, iLS-DS- Lcs couchcs dcs terrains du « Bassin de Paris » se
rKANCs «T PiCARDiB rdèvcnt vers le Nord en suivant le relèvement de la craie sous-jacente. C'est ainsi que dans la région septentrionale de llle-de- France, dans le Soissonnais, les plateaux dentelés qui forment les reliefs saillants sont constitués par les couches de ce même calcaire « taillable à merd » qui est celui des carrières et des « catacombes » de Paris, puis que nous avons déjà rencontré à des niveaux intermédiaires dans le Valois et dans l'Orxois. La structure du Soissonnais en a fidt une des plus belles architectures des zones très peuplées du sol français. Le calcaire, c'est le dermcy et Vépiderme est constitué par de riches limons qui avaient conféré, avant la guerre, à ces plates-formes supérieures une fécondité de terres à blé et de terres à betteraves comparables aux meilleurs territoires agricoles de la France du Nord et de la Belgique.
La puissante table calcaire repose sur de plus épaisses couches de sable, qui reposent elles-mêmes sur un lit d'argile compacte.
Or cette superbe annexe septentrionale de lIle-de-France qu'est le Soissonnais est coupée transversalement d'Est à Ouest par la très ample vallée principale de l'Aisne ainsi que par une très ample vallée secondaire, celle de la Lette ou Ailette située plus au Nord.
Les eaux ont entaillé d'environ 120 mètres les calcaires et les sables; mais elles ont été retenues à la base de l'échafiBiudage par les argiles. L'Aisne s'étale ainsi en longs détours et en méandres gracieux sur cette couche imperméable ; ses eaux et celles de ses multiples ruissdets affluents ont facilement affouillé les sables des ver^ sants, et, les sables une fois emportés, la plaque supérieure du calcaire a été ellemême brisée et morcelée. De là ces dentelures si fines, si contoumées, si déliées du plateau calcaire aminci qui subsiste au Nord de l'Aisne, entre l'Aisne et l'Ailette ;
(i) Il fiiut rejeter, en tout cas, rinterprétation admise par oertaios, et qui tend i eqiliquer Cotteiêts par Col-'de^Retz ; « A l'époque, a-t-on dit, où les grands bois s'étendaient sur les espaces aujourd'hui gagnés par la culture, la ville, alors village, devait être déjà (!), conune aujourd'hui, le principal lieu de passage. » Nous savons bien qu'on pourrait même invoquer, en fieiveur de cette fimtaisiste étymologic (ce que l'on n'a point fai^ d'ailleurs), un texte extrait des Acus du Parlement de Paris et qui date du treizième siècle (de 1273) : VUlers^otterits y est traduit par Vinare^n-coBo-Resti; mais c'était l'époque bénie des étymologies par i peu près (voir diap. ix), et, dans leur traduction latine des vieux noms de Ueux, nos ancêtres ne dédaignaient même pas les calembours I
TicissrruDES de protinces et de pats
la route tradidonneUe passe sur le plat de la terrasse supérieure : c'est le Chemin des Darnes (Jîg. 140) (i).
En haut, la corniche sculpturale de 30 mètres î au-dessous, les bosselures et les pentes, douces, variées et très étendues, des versants sablonneux; au fond, les larges lits des deux vallées. Avant Vêptc guerre, les versants étaient tout couverts d'arbres fruitiers ou de vignobles ou de légumes : la r^utation des u Soissons » est mondiale. C'est au pied des calcaires et sur les versants cultivés et riches que sont installées les agglomérations de la rive droite dont les noms
FiG. 140. — ENTRE AISNE ET AILETTE LES PLATEAUX ET LE CHEMIN DES DAMES. (Croquis daprte W. M. Davis, par Y. B.)
déjà si connus sont devenus célèbres : Craonne, Beaurieux, Soupir, Vailly, Crouy... Jusqu'à cette ligne transversale de l'Aisne, nos troupes victorieuses avaient refoulé les Allemands après la première bataille de la Marne. Nous avions jQranchi à leur suite et à leiu poiirsuite le ^on large de la vallée et le lit de là rivière ; mais ils avaient réussi à s'accrocher trop longtçmps sur la rive droite au haut plateau calcaire entre Aisne et Ailette dont la nature a fait un formidable bastion (c'est vers l'Est, à « l'isthme » de Heurtebise, que Napoléon, en 1814, avait déjà livré et gagné la première bataille de Craonne) (2). Le bastion-forteresse fut
(i) Ce chemin, tncé d'Est à Ouest suivant le grand axe du plateau supérieur, avait été construit pour Mesdames, filles de Louis XV, lorsqu'elles se rendaient au chfiteau de la Bove. De li son nom.
(2) On trouvera un rappel interprétatif de tous ces faits historiques dans Gabriel HanotauX, VAistu pendant la grande guerre (collection de la France dévastée, Paris, Alcan, 1919), notamment k la p. 21 et suiv. et à la p. 49 et suiv.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
de 1870-7I9 rétat-ma)or français s'était opposé à ce qu'on y construisit le chemin de fer qui aurait dû tout naturellement la parcourir. On la voulait délaissée. Paradoxe : elle est demeurée très longtemps Tun des secteurs de l'immense front de bataille.
Pareillement la ligne ferrée de Reims à Laon^ qui est du même coup la ligne de Brindisi à Calais, s'éloigne de l'entrée champenoise de la vallée de l'Aisne, c'est-àdire de Berry-au-Bac, et va croiser l'Aisne plus à l'Est, à cette station de Guignicourt fréquemment bombardée. Mais les armées adverses sont restées fid^es à la profonde réalité géographique ; elles sont venues s'afiEronter aux points vitaux : près de Soissons d'une part et à Berry-au-Bac de l'autre, là où le canal de l'Aisne à la Marne rejoint le canal latéral \ l'Aisne, et là aussi où le vieux chemin devenu route nationale traverse la rivière (i).
Tout le Soissonnais est à coup sûr, géographiquement et organiquement, partie int^ante die l'Ile-de-France (2). Qr il ne faudrait point croire que vers l'Ouest ce fiit l'Oise qui eût jamais marqué l'exacte limite des pays dont l'architecture est celle de llle-de-France, et il ne faudrait pas croire non plus que l'Oise eût été une limite politique.
L'Oise au contraire (chap. v) a, dans tout son cours moyen, une signification majeure de voie de circulation, précisément parce qu'elle s'insinue en pleine Ile-de-France, laissant sur sa rive droite non seulement tout le Vexin français, mais encore ce massif montagneux situé entre Lassigny et Ribécourt et qui la sépare de la Plaine picarde proprement dite, c'est-à-dire du Santerre et de Montdidier. Route naturelle suivie par tant d'envahisseurs, elle a encore marqué de son ruban continu et si visible la route de l'air suivie durant la dernière guerre par les dirigeables et par les avions.
Où commençait la Picardie? Où finissait l'Ile-de-France? Picardie et Ile-de- France sont réalités qui ont varié. En tant que gouvernements militaires, elles ont l'une et l'autre, et l'une après l'autre, firanchi le fossé de l'Oise. La Picardie a compris durant un long temps le Laonnois, le Soissonnais, voire même le Valois aussi
(i) Depuis combien de siècles ce point a été celui de la traversée de la rivière ! Les anciennes cartes portaient « Bac-à-Berry » ; par une déformation coutumière, le « Bac-à-Berry » est devenu « Berry-au-Bac ».
(2) Le Laonnais ou Laonnois, en sa qualité de division d'origine purement ecclésiastique, a disparu ; il s'était étendu à la fois sur des régions arrosées par l'Ailette (c'est-à-dire du Soissonnais et donc qui sont géographiquement de llle-de-France) et sur des régions arrosées par la Serre (c'est-à-dire de la plaine de craie et qui, situées au Nord et à l'Est de Laon, font partie de la Champagne). — Inversement la Thiéracfae, qui correspond à une région argileuse forestière,a survécu conuner^on naturelle; mais les districts administratif qui ont été plus ou moins recouverts par ce nom ont beaucoup varié.
VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS
bien que le Comté de Qermont et le Beauvaisis. Quant à la plaine de la craie^ qui est la « Plaine picarde », « elle est un type de r^on géographique, issu de l'action commune de l'élément naturel et de l'élément humain.. • L'unité physique de la Plaine picarde n'a pas engendré d'union politique ou administrative ; entre Péronne et Cambrai, au coeur même de la région, se donnent rendez- vous les confins de quatre départements : le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme et l'Aisne (i) ». Là se rencontraient aussi dès auparavant, les domaines autrichiens de l'Artois et du Cambrésis et les domaines de la Picardie. Le mot Picardie, qui avait correspondu primitivement au peuple gaulois des Ambianemesy puis au diocèse d'Amiens, a subi en tous sens des extensions soit historiques, soit administratives, soit géographiques (cbap. xi). Mais l'histoire et la guerre nous invitent à examiner d'encore plus près le terrain de l'Oise moyrane.
Ds NOTON A De 1914 à 1918, la lutte s'est poursuivie sans trêve sur
coBiPikGNs roise moyome autour et au Sud de Noyon ainsi qu'au Nord de Compile.
Du Mont Renaud, qui est comme fiché sur la rive droite à 3 kilomètres de Noyon, jusqu'à Compiègne, l'Oise longe et limite le massif Lassigny-Ribécourt : ce sont hauteurs isolées comme ce Piémont au Sud de Lassigny, où nos cuirassiers à pied ont fait ime résistance si héroïque — jusqu'à la mort ! — et cette belle montagne de Porquéricourt, plus voisine de Noyon, qui culmine à 160 mètres. Ensemble qui est comme un bloc fragmenté continuant et terminant, sur la rive droite de l'Oise, les plateaux tertiaires de lIle-de-France. De là procèdent les silhouettes âancées, les versants rapides, la physionomie humide et accidentée de tous ces monticules ou monts qui, couronnés par place de quelque Icunbeau calcaire, sont de la même fiaunille géologique et topographique que les reliefs du Soissonnais.
Il faut les apercevoir de la r^on de Montdidier et des plateaux si plats du Santerre pour se convaincre qu'ils sont bien comme un archipel « d'îles de France » fermant vers le Sud-est l'horizon de la plaine picarde. Les paysans du Santerre les appellent « les Montagnes » (voir j^. 142 et 143).
C'est à ces a Montagnes », au Sud de Lassigny, que nous étions restés accrochés depuis la victorieuse bataille de la Marne de 1914 jusqu'en mars 191 8 ; elles avaient constitué le coude du grand front occidental (2).
(i) Albert Demangeon, la Picardie et les régions voisines, Artois, Canérésis, Beauoaisis, p. 455- Voir d-dessus, diap. xi.
(2) Voir le livre d'Henry Bordeaux, le Plessis-de-Roye^ Paris, 1919.
OÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANCE
Beaucoi^ phis au Sud, et toujours sur la rive dioitt, l'Oise contourne un dernier « mont » qui se rattache aux « monti^nes », le mont Ganelon, ancien op^dum gaulois, auquel a*ont cessé de s'appuyer nos troupes résistantes. La rivière Arondc enveloppe ce mont Ganelon, qui, constitué de sables, et tout couvert de bois, dresse les versants très raides de ses 146 mètres, dominant de plus de 100 mètres
AUX ENVIRONS DE MONTDIDIEK. (A. Lepère.)
le confluent. Et ce n'est pas seulement le point de jonction de l'Oise et de l'Aronde ; mais à quelque 100 mètres de là, débouchant sur la rive gauche de sa grande vallée perpendiculaire, l'Aisne, elle aussi, rejoint l'Oise. Le sillon modeste de l'Aronde est continué sur l'autre rive par le très vigoureux sillon de l'Aisne. Dans l'angle Nord-est, entre Oise et Aisne, s'élève la butte du Chfttelet qui &it pendant au mont Ganelon, et s'étend la fotêt de Laiguc. Dans l'angle Sud-est, se développent et s'étalent les 14 400 hectares des splendides futaies de la forêt de Compiègne : la forêt de Laigue, où l'ennemi n'a jamais pu s'installer, est, au Nord de l'Aisne, omune la suite de la forêt de Compile ; elle marque
TIQISSITDDES DE PROVINCES ET DE PATS
le bloc forestier auquel notre résistance s'est, durant fôuK la guerre, appuyée. Nos efforts n'ont pas toujours été aussi heureux sur la rive droite de l'Oise. Après sa violente attaque du 9 juin 1918, l'année allemande de von Huder était parvenue jusqu'au Matz bien au delà de Ribécourt ; elle occupait tout le val si large d'Oise, et, dès le 11 juin, menaçait Cqmpiègne. La contre-attaque du général
Fie. 143. — AU DELA DES RICHES PLAINES AGRICOLSS DU SAKISKRE APPARAISSENT LIS PREHIEES ILOTS BOISfis DES MONTAGNES. (A. Lepin.)
Mangin sur cette apoph^ du plateau de Santerre qu'est le petit plateau de Méry, fixa d'une manière définitive l'arrêt de l'envahisseur, et, à la lettre, déclencha toutes les heureuses reprises et victoires qui devaient suivre.
Les armées françaises reconquirent tout d'abord le massif de la rive droite de rOise, récocupèrent Lassigny et le Piémont et repassèrent la Divette, marchant sur Noyon. Toute cette glorieuse part de la bataille de 1918 pourrait s'intituler « de Compiègne à Noyon », de même que toute une grande part des attaques allemandes de septembre 1914 i juin 1918 aurait pu s'appeler « de Noyon à Compiègne ». Aussi bien Compile et Noyon sont les deux bornes urbaines d'une même
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
petite région naturelle, de cette portion de la large vallée de TOise qui va du confluent de la Verse jusqu'à l'entrée du couloir plus étroit où se loge la rivière au delà de Compile : or cette région correspond avec prédâon à V arrondissement de Cotnpiègne.
En ces mois de crise violente, on a senti mieux que jamais par quels rapports d'interdépendance sont unis à la vallée de l'Oise comprise entre les deux ports du canal de l'Oise (ceux de Noyon et de Compile), le massif occidental des « montagnes » ainsi que l'extrémité des plateaux du Soissonnais, à l'Est de l'Oise et au Nord de l'Aisne (c'est-à-dire la forêt de Laigue, Carlepont et les deux Tracy-le- Mont et Tracy-le-Val), Toute avancée victorieuse à l'Est de l'Oise a permis une avancée correspondante à l'Ouest et réciproquement. Or, cet arrondissement de Compile, héritier d'une tradition vraie et le successeur du pagus Navionensis et de l'ancien Nqyannaisy aux limites imprécises faites de forêts, groupe toutes ces contrées dans une même unité administrative, aussi bien le canton d'Âttichy à l'Est que les cantons de Lassigny et de Ressons-sur-Matz à l'Ouest et le canton de Noyon au Nord.
Noyon est dté découronnée, tandis que Compii^e est devenue sous-préfecture ! Noyon sur la Verse, à 2 kilomètres de l'Oise, avait d'abord été la toute-puissante : Charlemagne s'y était fait couronner roi de Neustrie en 768, et Hugues Capet, le fondateur de la nouvelle dynastie, y avait été élu roi en 987. Elle avait eu de grands évêques, le populaire saint Médard et le non moins populaire saint Eloi. De son antique siège épiscopal, transféré de Saint-Quentin en 531 et seulement supprimé en 1790, elle garde du moins la splendeur de son andome cathédrale, Notre-Dame, l'ime des toutes premières églises gothiques de lIle-de-France, mais elle n'est plus aujourd'hui qu'im chef-lieu de canton ; par bonheur, personne ne le sait, et tous, la jugeant d'après son passé, lui font en pensée l'aumône d'un évêque et d'un sous-préfet !
Compile est la ville coquette et neuve, c'est-à-dire dont l'importance n'a commencé à apparaître qu'au quinzième siède. Fière de son hôtd de ville « Renaissance » et de son château « dix-huitième » de Gabriel, elle a dû son renom et ses succès aux favorites de Louis XV et aux célèbres « séries mondaines » de Napoléon m.
Qncque ne sort de Compiengne Qui volontiers n'y leviengne. *
Cependant la situation de Compile (17 000 habitants en 191 1) tire sa principale valeur de l'admirable forêt à laquelle elle est adossée, et surtout des rapports
VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PAYS
entre le chemin de TQise et Paris ; elle a été jadis le racœurd entre Soissons et Beauvais, raccourci ou voie de traverse^ l'ancien Compendium des Romains d'où lui est venu son nom. Nulle part les rivières ne font la croix comme en fkce de Compile. Carrefour de vallées prédestiné à devenir un grand carrefour de routes.
Nôyon était plus au Nord^ sur la route beaucoup plus importante qui conduisait de Soissons à Amiens ; malgré sa très modeste population (7 000 habitants en 191 1)> elle est encore un point essentiel pour toutes les communications entre rOise^ la Somme et l'Escaut ; les deux dtés ont un peu le même sens^ et^ se complétant^ donnent à la région une très grande signification géographique.
Tandis que les départements sont et restent, en plus d'im cas, des composés hétéroclites (exemples : l'Isère, l'Aisne), les arrondissements correspondent parfois à des réalités de moindre format qui sont issues de la plus vieille géographie humaine de notre France. L'arrondissement complet de Compile apparsdt comme un bon témoin de cette vérité, car, dans la vie quotidienne des temps de paix, et encore davantage durant les années de la guerre, il s'est révélé comme formant bien un tout ; les parcelles qui le constituent au Nord comme au Sud, à l'Ouest à l'Est, sont certes hétérogènes, mais elles n'en sont pas moins solidaires.
• IIMIM
UNS DIVISION HISTORIQUE La ^01^^ humide de l'Ai^onne fidt suite à la
DISPARUS : LE vsRDUNOis craie de Champagne. Bois maigres coupés de
profonds ravins, l'Argonne est aussi le vrai feston de bordure des plateaux de Lorraine.
On connaît la disposition des auréoles concentriques du Bassin parisien (chap. i), on a dit aussi quelle fut l'histoire et quelle est l'allure actuelle de la Meuse et de la Moselle (chap. ii). Il convient de placer dans ce cadre quelques-uns des fidts humains anciens et récents, qui en ont le mieux interprété la topographie et la nature.
Voici donc comment alternent, de l'Ouest à l'Est, les trois lignes directrices de ces territoires lorrains :
V Une vallée profonde et large, celle de la Meuse, sillon bordé de hauteurs et d'éperons des deux câtésy et se prêtant admirablement à l'organisation d'un grand système défensif : Verdun avec ses forts est au Nord ; puis les forts s'échelonnent sur l'une et l'autre rive ;
2' Un beau talus admirablement festonné et umiatéral : les Côtes de Meuse. Ces Côtes dominent un plateau plus oriental auquel les marnes oxfordiennes ont fidt une surface imperméable et qui est dans sa partie centrale la triste et boueuse Woëvre, toute parsemée de grands étangs et d'une multitude de flaques d'eau;
y Une autre vallée bordée de hauteurs star les deux tivesy la vallée de la Moselle
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
qui représente en son dessin^ à l'angle de Toul, une anomalie singulière (laquelle a. été décrite et expliquée à la fin du chap. ii, voir p. 95-10I9 et fig. 31-34).
Le fiEuneux « rideau de fer » de la Meuse : Verdun-Saint-Mihiel-G)nunercy9 a conune suite naturelle, à partir de Toul, la Moselle, et va s'achever à Spinal sur la Moselle. L'antéhistorique continuité topographique du sillon Moselle-Meuse est de nos jours encore soulignée par une continuité stratégique de camps retranchés.
Le premier de ces camps vers le Notd est Verdun. Là s'assemblent, en se rapprochant les uns des autres, trois des traits topographiques qui viennent d'être décrit^ :
Au centre, la large vallée de la Meuse avec les nombreux méandres du fleuve ; sur la Meuse, divisée en plusieurs bras, se trouve Verdun, à l'altitude de 200 mètres.
A l'Ouest, le plateau calcaire, à l'altitude maximum de 300 à 320 mètres, entaillé par les ravins qui conduisent les eaux à la Meuse.
A l'Est et au Nord de Verdun, sur la rive droite du fleuve, le plateau continue à se relever jusqu'à son rebord oriental qui domine la Woevre, et qui porte des altitudes plus élevées : cote 344 entre Samogneux et Beaumont, cote 342 près de la côte du Poivre, et plus à l'Est, au fort de Souviile et au fort de Douaumont, cote 388.
La proximité de la Woevre fait que cette partie du plateau jurassique comprise entre la Meuse et la Woevre a été violemment attaquée par l'érosion des eaux qui s'écoulent de part et d'autre, et elle est morcelée en vrais bastions isolés, séparés par des ravins profonds : tels ces ravins boisés qui sont compris entre la côte du Poivre, Louvemont et Douaumont, et qui constituaient conune une sorte de défilé continu aboutissant jusqu'à la Meuse, à Bras.
Le coup de massue que les Allemands avaient voulu asséner sur Verdun, en 1916, ayant manqué son but, nos ennemis ont tenté de menacer la place rénitente en secouant notre fixant dans celles de ses parties qui paraissaient solidaires de la position de Verdun, — c'est-à-dire de l'Argonne orientale jusqu'aux extrémités de la Woevre, de l'Aire jusqu'à Ëtain et Thiaucourt.
Or Verdun, de tout temps, et surtout aux époques de sa prospérité politique et économique, a rayonné sur toute la zone qui a été si longtiemps le théâtre de la « bataille gigantesque ». Le Verdunois ou « pays de Verdun » était une de ces unités historiques nées jadis* des connexions naturelles entre territoires hétérogènes tout proches. Le Verdunois s'étendait de Verdun jusqu'à Dun-sur-Meuse, à l'extrémité septentrionale du grand couloir de Meuse ; puis il s'étalait sur la droite de la Meuse jusqu'au pied des Côtes de Meuse et beaucoup au delà ; il comprenait l'Qmois, c'est-à-dire le pays d'Qmes, et englobait même Ëtain en pleine Woevre. Sur la rive gauche de la Meuse il avançait pareillement en pleine Argonne orientale, enve-
VICISSITUDES DE PROYINGES ET DE PAYS
loppant une partie du Dormois^ de la butte de Montfaucon au Nord jusqu'au promontoire plus mâidional qui porte, sur la lisière de l'Argonne, la petite ville de aermont-cn-Argonne (I).
Jusqu'à Verdun le couloir ne compte guère que les villes ou villages établis non pas à côté du fleuve, mais sur les terrasses proches du fleuve, à Tabri de ses caprices et de ses inondations ; de part et d'autre, en haut, sur le plat des couches calcaires du plateau corallien, c'est la forêt presque continue, double bande forestière qui a précisément isolé le cours meusien. Mais void qu'au Nord de Verdun, sur les calcaires pauvres du corallien, ont subsisté des taches d'argile astartienne ; l'eau est ainsi retenue et le plateau désert se peuple i des villages occupent le dos même des couches, grâce à l'argile et grâce à l'eau : ce sont Beaumont, Louvemont, Douaumont, etc. A côté de ces villages dominants, d'autres sont logés dans les ravins et tout au long des sinuosités des Côtes dç Meuse : ce sont les villages dits « sous les Côtes » : Damloup, Eix, Moulainville, Châtillon-sous*les-Côtes, Haudiomont, et plus au Nord la petite ville d'Omes.
Vers l'Ouest, sur la rive gauche de la Meuse, des villages sont « nichés » en de vrais trous du plateau calcaire, au contact avec les argiles kiméridgiennés qui constiment également un niveau de sources : Béthincourt, Malancourt, Avecourt ; Bétholainville, Montzéville, etc., et par cet essaim de petits villages, le peuplement humain rejoint, en s'y joignant, les agglomérations humides de la vallée de l'Aire : Varennes, Boureuilles et Aubréville sur lesquelles r^ent les oppida*)udié8 au sommet des chapeaux de gaize : Montfaucon, Vauquois et Qermont.
Qr, tout cela appartenait à l'ancien Verdunois ; la bataille de Verdun, en s'élargissant de plus en plus, était devenue très exactement la « bataille du Verdunois ».
<c Pauvre fille ruinée qui traîne chichement sa vie dans un palais », pourrions-nous dire en parlant de la Meuse, ou du moins de la partie de la Meuse qui s'est taillé jadis une grande et profonde vallée en pleine masse du plateau de calcaire corallien, de Neufchâteau. jusqu'en aval de Verdun, à Dun-sur-Meusè (Jig. 144).
Le fleuve est appauvri, mais le palais subsiste, c'est-à-dire ce beau, ce somptueux couloir qui a souvent un kilomètre de largeur (2). Couloir onduleux, trait singu-
(i) Le Verdunois occupait une partie du territoire de Tanden diocèse de Verdim, dont le reste appartenait au Barrois et au Luxembourg français. « Ce pays, ayant titre de comté, et qudquefins de marquisat,... fut, comme les évêcbés de Metz et de Toul, d'abord placé sous la protection du Roi en 1552, puis réuni définitivement au domaine de la Couronne en 1648. » (Vicomte de Romanbt, les ProfÂices de la Prance, p. 227.)
(2) Pour prendre im exemple dans la région même où nos soldats se sont tant battus, la majestueuse boude qui va de Bras et de Vadierauville jusqu'à Régnéville et Samogneux et dont la courbe vers
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE LA FRANGE
lier de l'Est de notre France, qui a été longtemps zone frontière entre la France et l'Empire germanique. Depuis le rattachement des « Trois-Ëvêchés » à la France en 1552, nous sommes les maîtres du sillon de la Meuse solitaire, et depuis lors, seulement, nous avons vers l'Est une vraie « marche » qui nous procure appui et barrière solides du côté des pays de la Moselle et du Rhin.
Ce fut précisément à Verdun, en 843, que, pour le bénéfice de la Germanie et pour le plus grand dam du futur royaume de France, l'Empire de Charlemagne avait été démembré entre ses petits-fils.
Durant les siècles qui suivirent, le lit de la Meuse, bordé de deux forêts pauvres et continues, ne fut le lieu d'aucune forte concentration politique. De petites unités se rattachant soit aux influences de l'Ouest, soit à cdles de l'Est, s'^enaient disparates et indépendantes, au long du couloir étrange ; vers les deux extrémités, vivaient assez prospères les deux républiques marchandes de Neufchâteau et de Verdun.
Jeanne, « la bonne Lorraine », fut une fille de la Meuse ; son enfance s'est ainsi écoulée à la limite même des territoires alors rattachés à la France, et c'est de cette limite, de cette marche lointaine qu'elle a perçu, avec une si puissante et si courageuse intuition, le drame national qui se jouait à l'intérieur du pays.
A l'extrémité septentrionale du couloir, la puissance territoriale et féodale de l'évêché de Verdun fut la seule vraie cristallisation politique un peu rayonnante qui ait jamais appartenu en propre à cette Meuse lorraine.
Encore cela ne dura-t-il que jusqu'à l'incorporation à la France sous Henri n. A la lisière entre Champagne et Lorraine, entre Bourgogne et Hainaut, la Meuse avait, durant tout le moyen âge, une signification : car on se la disputait. Devenue partie d'un grand tout, cette Meuse, physiquement solitaire, devint aussi politiquement solitaire, et Verdun déclina.
Les destinées économiques ne furent pas plus favorables à la Meuse et à Verdun. « La vallée de la Meuse n'offre nulle part la large assiette nécessaire à un développement politique propre. Elle n'en a pas eu parce qu'elle est trop étriquée. Mais elle ouvre à travers la forêt des voies naturelles. La circulation peut l'utiliser en lon-
rOuest va passer à la station de Chattancouit et au village de Cumières — noms désoimais inoubliables — est partout large d*au moins quinze cents mètres : ruban de prairies plates, parfiûs inondées, qui marquent l'ancien méandre vigoureux, à l'intérieur duquel la petite Meuse d'aujourd'hui forme ellemême des méandres inégaux et étriqués tandis que sur la rive droite le canal de l'Est (brandie Nord) et sur la rive gauche la voie ferrée ponctuent de deux traits horizontaux, au pied des croupes et des plateaux, le robuste et ample dessin curviligne de la topographie.
VICISSITUDES DE PROVINCES ET DE PATS
gueuT OU la recouper aux points désignés. D'autre part» la rivière a une valeur propre. Au moins jusqu'à Verdun et même jusqu'à Commercy, il a toujoius existé une batellerie meusienne (i) ».
C'est encore là de l'histoire économique, sinon finie, du moins endormie. Oui, le sillon de la Meuse a été Icmgtemps un couloir de drculaticHi Nord-Sud de la Bourgogne jusqu'aux Flandres et il était coupé par de très importantes routes trans-
FlG. 144. — LE COULOIK DE MEUSE ET SES RIVES AUSlisES. (A. Up«n.)
versales qui étaient comme calquées siu le réseau antique des routes gallo-romaines. Les plus importantes de ces routes multiséculaires franchissaient la Meuse à Neufchâteau (centre urbain successeur de la dté gallo-romaine de Grand)» et au Nord à Verdun (ville d'origine et de nom certainement celtiques, groupée autour d'ime très vieille citadelle et d'une cathédrale remtmtant au onzième siècle). La route Ouest-Est qui conduit de Reims à Metz est passée de tout temps par Verdun,
(i) JoMph Vidal de la Blachb, Ende sur la vallée lorramê de la Meute, p. 168.
GÉOGRAPHIE HUMAINE DE UL FRANGE
et on la suit par les rues de la ville. Des lignes fenées N(Htl-âud et Est-Ouest se croisent encore à Verdun... Tout «la, qui peut être gage d'espoirs lointains, ne saurait faire méconnaître la présente solitude économique, accrue par l'effroyable dévastation destructive. Entre la r^ion de la Seine et celle de la Moselle industrielle, qu'est aujourd'hui le a>uloir de la Meuse? Victime de cette double et irrésistible attraction, il a subi, suivant l'exacte expression de Joseph Vidal de la Blache, une « capture économique ».
^ Pourtant la guerre de 1914-191S a eu cette puissance et cette signification efficiente de remettre en lumière, en valeur et en force, des réalités terrestres que l'évolution historique et économique avait pour un temps obnubilées. Nous avons vu ren^tte, d'une manièro éphémère, une sorte de Verdimoîs.
Voilà des vérités géographiques et histcniques qui ne sont pas que des mots. Alors même que les noms ont disparu, les coimexions naturelles reparaissent ou persistent. Nous avons analysé un certain nombre de cas, choisis sur le théâtre de la plus violente et de la plus multitudinaire crise de lliisteire; à ceux-là, qui sont comme des ^pes, la plupart des autres pourraient être rattachés ou comparés. On doit conclure : les anciennes « provinces » et les « pays » ne sont pas toujours des compartiments ^taisistes. Maintes fois ils ^glomèrent des rapports plus ou moins imprécis, plus ou moins variables, mais ils sont, en somme, plus réels et plus durables que la figure extérieure des choses ne pouvait d'abord le fiiiie supposer.
EN BORDURE DB LA PICARDIE. (A, leptn.)