A) LES GÉNÉRATIONS ET LES PARENTÉS
L en est de l'histoire comme des vastes paysages ; on ne les déœuvre que quand on a gravi les sommets. La guerre de 1914 est im de ces sommets d'où Ton voit toute l'histoire de Franœ en se retournant.
La perspective n'est pas à l'infini : vingt-cinq générations qui, en remontant des fils aux pères, se donnent la main, vont jusqu'à Clovis. Un hranme qui mât aujourd'hui a un contact direct avec l'homme né cinquante ans avant lui. Qiaque étape de la troupe en marche couvre, à peu près, un demi-siècle. Aussi les horizons chaînent peu; la masse des faits demeure. Nos vieux villï^es ne bougent pas. Paris lui-même habite encore dans les plâtras de Louis XI.
Donc, cette nation, la plus vieille de l'Europe, est une chï^e qui ne compte pas plus de vii^-dnq anneaux.
Quelle diversité, cependant, dans cette si courte unité et quel labeur poiu: ces promptes relèves!
Je voudrais exprimer, par une image, la tâche à laquelle la Franœ a été destinée et à laquelle elle s'est consacrée ; cette chaîne des vingt-cinq générations travailla à verser la Méditerranée dans les mers du Nord.
L'HisToiRB EST Âvant que César eût mis le pied en Gaule, TEurope
a DES MŒURS II septentrionale n'existait pas. La Gaule conquise a porté la civilisation méridionale en Angleterre, en ÂUemagne, et au delà. Ainsi s'est créée, par un effort persévérant du pays d'Entre les deux mers, la civilisation européenne qui, à son tour, a gagné le reste de l'univers.
La France fut l'ouvrière de cette oeuvre; elle a eu, elle-même, pour ouvriers, Charlemagne qui conquit l'ÂUemagne, Guillaume de Normandie qui conquit l'Angleterre, Champlain, Cavelier de Là Salle qui colonisèrent la région des Lacs américains et la grande artère du Mississipi, Napoléon qui changea la face de l'Europe, Lesseps qui modifia la figure de la planète.
Les conquêtes matérielles ne sont, bien entendu, que l'instrument, le moyen. Le résultat, c'est la pénétration des âmes.
Je veux être dair quand j'emploie ce mot de civilisation. Qu'est-ce donc que ce progrès dont on parle toujours ?...Voici : aussitôt que Rome eut conquis la Gaule, elle abolit les sacrifices humains. Non pas qu'elle ait persécuté les Druides, ni pris à tâche de supprimer leur religion, mais, selon les propres expressions de Strabon, <c elle a ùit disparaître ce qui, dans leurs horribles pratiques et leur magie,était en opposition avec les mœurs romaines(i)». Se peut-il rien de plus dair ? Les mœurs corrigent les mœurs ; ainsi s'accomplit le progrès. Ce n'est pas la conquête, c'est le contact qui obtient cette victoire. La France a répandu son esprit dans des pays qui ne sont pas ou ne sont plus de son empire. Un sagace enquêteur de la vie américaine, M. John Finlay,dans son livre d'un intérêt si passionnant, les Français au cœur de V Amérique^ explique que l'empreinte française subsiste et subsistera toujours le loc^ de l'inmiense vallée du Mississipi. Les Français ont été en Amérique du Nord a les picmniers d'une dvilisation forte et durable... Nous savons que l'Empire que les explorateurs et les aventuriers français avaient voulu fonder ne s'est pas réalisé dans le sens de leurs rêves. Mais, leur foi et leur bravoure se sont réincamées dans la démocratie américaine ; elles ont rendu possible l'établissement de la République actuelle et les promesses qu'elles nous donnent nous permettent d'envisager un avenir de plusieurs milliers d'années (2). »
Quand la France met le pied à Alger, la piraterie est supprimée; quand elle
(i) FusTEL DE CouLANGES, Problèmes (Phistairey p. 189. — Montesquieu a fait la même observation à propos de Carthage : « Le plus beau traité de paix dont lliistoire ait parlé est> je crois, celui que Gélon fit avec les Carthaginois. U voulut qu^ils abolissent la coutume d'immoler leurs enfants. Chose admirable, îl exigeait une condition qui n'était utile qu'à eux, ou ^utât il stipulait pour le genre humain. » — Que n'a-t-on, au traité de Versailles, pour empêcher le retoiu: d'abominables horreurs, « stipulé pour le genre humain »?
(2) John FiNLAT, les Français au cœur de FAmiriquey traduit par Mme Emile Boutroux, p. 480.
INTRODUCTION
met le pied à Madagascar, l'esclavage disparaît. Il est des moeurs que d'autres moeurs ne peuvent supporter, et qu'elles refoulent comme certaines espèces animales refoulent d'autres espèces de certaines contrées.
Je voudrais que l'on dise ce que l'humanité gagne ou perd par imitation, émulation, déférence, mode, propagation et communication des âmes aux âmes. Ce serait peut-être le plus intéressant graphique du progrès social imiversel.
Ces exemples établissent que l'histoire, et en particulier l'Histoire de France, est surtout des mœurs.
Les générations sont en travail pour former l'âme de l'avenir^ séparer l'ivraie du bon grain, et alimenta: de pur froment les enfants des hommes.
LES AOE8 ET LES S'il existait un historien, il condenserait en quelques
GÉNÉRATIONS lignes, comme on extrait un élixir, le caractère de chacune des époques qui, — les mains liées des pères aux enfants, — furent des anneaux de la grande diaîne.
Avant César, les or^ines se perdent dans la nuit des temps... Nous ne savons combien de siècles ! Ce sont les Ancêtres. Il reste, sans doute, beaucoup d'eux en nous. Ils furent les artistes des Eyzies et ils furent les Gaulois qui firent trembler Rome, épouvantèrent la Grèce et débordèrent sur l'Asie. Ce sont de très vieux Européens.
L'histoire de France mut avec César.
Le premier âge qui suit la conquête reçoit la leçon de l'antiquité gréco-latine : ce sont les Disciples.
Après viennent les Néophytes ou les Catéchumènes; ils lèvent les mains devant le Christ en priant.
Puis vient la génération des Evêques. Ils sauvent les mœurs, et esquissent l'alliance avec les peuples du Nord en choisissant et consacrant Qovis,
Voici les Initiateurs : Charlemagne étend les mœurs sur l'Europe qu'il fonde.
La féodalité attache les races au sol : ce sont les Terriens.
Leurs fils suivent déjà l'idée et partent pour les premières expansions. Ce sont les Croisés^ bientôt les Chevaliers,
Les générations suivantes, fières de leur solide emprise sur le sol, des mœurs et de l'idéal sauvés, s'exaltent dans les monuments sublimes de la pensée et de l'art : la Somme de saint Thomas est une cathédrale gothique ; ce sont les Bâtisseurs.
Sur une terre allotie, avec des mœurs formées, les patries s'ordonnent : ce sont les Unitaires.
HISTbiRE DE LA NATION FRANÇAISE
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Voici les Légistes. Robes loi^ves, sans armes, ils r^ent par la loi, codifiant les mœurs et les fondant sur la Coutume : car la Coutume n'est rien d'autre que les mœurs consolidées.
Viemient les Politiques : ils font circuler les mœurs dans des organismes vivants ; tout s'anime, c'est la vie moderne.
Les politiques deviennent les Royaux : un seul chef pour une seule unité.
Les royaux sont les Tolérants, parce que Tunité civile ne peut r^er que sur des consciences libres et apaisées.
La France est devenue « le plus beau royaume qui soit sous le del ». Les uns l'admirent et l'implorent, d'autres la jalousent et l'attaquent. C'est l'ère des Défensews. Henri IV chasse les Espagnols de Paris, et Richelieu impose, au dedans et au dehors, l'équilibre.
Après les grandes* crises du seizième siècle, l'ordre eun^iéen est maintenu. Une génération écoute la voix de la Raistm. Génération exemplaire : les Classiques.
Enorgueillis de leur maîtrise, ils deviennait les Magtàfiques.
Les magnifiques gaspillent et inquiètent : voici les Critiques.
Ils sapent l'ordre ancien et annonœnt xm ordre nouveau : les Philosophes.
Leur pensée est action : les Révolutionnaires. Ils accouchent l'Europe moderne dans le sang.
La nouvelle France est née : les Organisateurs.
Elle reprend son œuvre d'expansion et de propagande : les Conquérants.
Grands souvenirs ; ordre rétabli ; richesse aœrue : ce sont les Apaisés.
Les ambitions renaissent. Mais l'Europe, oi^anisée par les pères, se lève contre les fils. Ils sont en pleine illusion : les Chimériques. Ils succombent dans la défaite.
La défaite a réveillé la génération suivante; celle-ci sait comprendre et veut agir : les î^paratettrs.
IHTRODUCTIOH
I^ raison et le sang-froid sont revenus : la nouvelle génération est celle des Victûrieux.
Comment rendre avec des paroles ces alternatives, ces avancées, ces retours, ces hésitations, ces élans, ces disciplines, ces inquiétudes, ces contrastes, ces désaccords, ces harmonies, qui forment l'histoire du plus « long peuple » (comme on dit, en Ai^eterre, le « long parlemmt ») qui ait vécu dans l*Histoire?
A la fois longue et In-ève, — brève si <m la considère en elle-même, longue si on la compare, — la série des générations a a^ continuellement pour devenir, de ce qu'dle était, ce qu'elle est. H faudrait dire comment la France sculpta scm propre ai^e fadal, pour feire, du prognathe des cavemes, le soldat de Verdun.
PAKinrte iT Mais d'abord, pour bien connaître ce peuple si sociable,
ToniNAais a convient de le circonscrire, de le a situer » parmi les autres peuples ; car, commoit l'isoler de ses voisins, ses parents, les membres de la grande femille européenne, qui sont par lui ce qu'il est par eux ?
Le sol français est un carrefour vers lequel tous les passages de l'histoire convergent. Mais il est aussi une place d'armes que nul n'a forcée. Quand les grandes errances européennes frappent à cxtte porte, quand un de ces aventuriers de l'Histoire demande asile, on entr'ouvre et on accueille ; mais hospitalité n'est pas promiscuité. Le défenseur est sur ses gardes. Le type se préserve des attouchements bas : il entend rester lui-même. Apparenté à tant de races diverses, le Gaulois reste reconnaissable après deux mille ans et Kl que le décrivit César. La physionomie si caractérisée et, pourtant, si plastique, si animée du peuple français, tient sans doute à cela : une stabilité intime sous l'afflux des autres sangs. Blondes ou brunes, tomes les races et toutes les histoires se rapprochent, se heurtent, se querellent et, finalement, s'acœrdent id.
TTAin Lltalic avait Rome, la Rome des sept collines et des dix siides,
•1 la Rome paidme baptisée par saint Pierre. Elle parlait la seule
langue universelle, elle avait recueilli les plus nobles traditions humaines. Ses monuments étaient hantés par le spectte de la grandeur tomaine ; une étrange
hallucination *de magni-
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ficence agitait toujours son rêve ; la Cité devenue empire dierchait, par la catholicité l'humanité. Les arts, les sciences, les tediniques, les pédag(^es avaient tinijours leurs racines là ; elles rampaient sous terre, prêtes à refleurir.
Et, dans ce sol, se trouvaient aussi les trésors cachés sous l'éboulement du monde antique^ le bronze et Tor. Rome ne se déshabitue pas du sceptre; couchée dans son tombeau, elle règne ; sa ruine est ai^uste...
Mais, pourquoi cette ruine, et si complète?
Pourquoi, sur un passé si grand, un présent si mince ? Pourquoi, de , ces nains? La « mère des moisscms » est-elle devenue stérile et la semence ne lèvera-t-elle que jetée ailleurs?... Sam doute, par réaction contre l'unité, ce pays a conçu la haine de l'ordre et du repos. U s'est concassé et mis luimême au pilon. Villes contre villes, rues contre rues, maisons contre maisons, Montaigus contre Capulets : ils se sont acharnés à se détruire et ce magnifique tombeau n'abritait plus que poussière... La France vénéra toujours l'Italie ; elle Taima et la connut à fond ; elle ne sépara jamais les deux destinées : F^in et Charlemagne
CHAKUMAGNE ET LÉON lU d'après la mosûque do Utnn, cootemporaine de Charlenugne, telle qu'elle eiîstaît en 1600. (J. Padssou.)
IHTBODUCTXON ■
soutiament Rome. Les chemins qui mènent à la Ville sont ardemment désirés par nos populations pieuses ; les pèlerins s'enorgueillissent d'être appelés Rotmeus. Ainsi, pendant des siècles, lUistoire de France a la face tournée vers Rome. Quand la piq)auté doit fuir, la France k reçoit. Les échanges sont perpétuels d'en deçà et d'au delà des monts. A la Renaissance de l'Italie, la France « reverdit » et si lltalie I resui^t », k France est auprès d'elle ; enfin, quand l'Italie reconstituée reproid sa pkce au pronier rang des peuples civilisés, k France comprend et f^>pkudit.
Chateaubriand avait lu cet avenir dans le passé : a On peut découvrir, parmi ce peuple trop sévèrement jugé, disait-il, un grand sens, du courage, de k patience, du génie, des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air de souverain et quek nobles usages qui sentent encore k royauté. »
Les bonnes luttes européennes sont soutenues ensenfble. Combien d'empereurs romains sont des « germaniques » ! La dernière escorte de Jeanne d'Arc à Compiègne était des Itahens... Car les deux soeurs sont des héritières directes et jumelles ; dles sont resp<msables solidairement du grand legs. Pas de del écktant sur l'Europe sans ces Dioscures. Qui oserait dire que ta lumière soit fausse, Méditerranée?... Qms soient dicere faisum audeat?
ESPAOHS L'Histoire de k France est liée non moins étroitemoit à l'Histoire de l'Espagne. C'est un autre domaine : il ne s'agit plus de religion ou d'art, mais de guerre et de politique. La barrière des Pyrénées est plus âpre que celle des Alpes. Selon qu'dle s'orienfê pour ou contre k France, l'Espagne est un appui ou un péril redoutable. Si l'Espagne est envahie par l' Afrique, elle envahit k France, et si l'Espagne s'allie aux envahisseurs du Rhin, elle encercle k France. Mais, quand k France et l'Espagne s'entendent, leurs vies ind^>endantes et leurs expansions naturdles sont assurées. Les grandes luttes et les grands accords eurq>éens sont k. La France panût sur les Pyrénées avec Roland, et l'Esp^ne triomphe à Paris avec le Cid; Cervantes humanise Charles-Quint et Corneille Richelieu. Notre saint Louis est fik de Blanche de Castille et notre Louis XIV d'Anne d'Autriche : ces fils ont l'esprit „