B) LES TRAVAUX ET LES JOURS
y 18 OKiaimB Voyons donc quelles furent, à rextrémîté du continent euio-
*^ péen, les tâches qui incombèrent à la France.
De « Tancêtre des cavernes », rien ne s'était révélé pendant des milliers de sîfecles. Mais, chose étrange, le voilà qui se lève de son tombeau et qui s'avance jusqu'à l'Histoire. A-t-il pressenti cette heure? Etait-ce pour que Ton sût, un
LES ALIGNEMENTS DE CAHKAC. (Detsia de J. Patiisoa.)
jour, qudque chose de lui qu'il a peint, gravé, sculpta sur les parois de ses demeures profondes, les représentations artistiques de l'existence qu'il menait au milieu des grands carnivores et des pachydermes? La région de la Dordc^ne, prolongée jusqu'au delà des Pyrénées, appanût, maintenant, comme « le plus ancien foyer de culture du monde, quelque chose comme la capitale de la dvilisatioD paléolithique » (i). C'est dire que la France et l'Europe ont vécu une vie, non point mythique, mais intelligible pour nous, avant le temps où nous reportaient les souvenirs les plus lointains de l'histoire ancienne.
n est fort possible que l'Europe boréale ait vu partir, beaucoup plus tard, les premiers essaims des Aryens et des « Northmans » qui, en naviguant et en loi^eant
(i) PrrrARD. Voii d-^essous Gét^grt^^ humaine, p. no.
les côtes, cdonisèrent, à leur ùiçoa, Tanden monde, s'y instaUèrent et y ont laissé, — témoins muets de leur occupation, — les monuments m^alitfaiques.
Il n'est pas inadmissible, qu'après l'âge de pierre, l'âge de bronze ait été, du moins par l'une de ses origines, Scandinave, boréal, par conséquent européen. Peut-être de nouvelles recherches finiront-elles par balayer de notre horizon le « mirage oriental » et les prétendues origines asiatiques.
De toutes fgiçons, la Gaule existe par elle-même conune une agglomération puissante de peuples d'origine sans doute autochtone : à une date très reculée, elle déborde sur l'Europe méridionale et même sur l'Asie. Elle apparaît avec sa civilisation propre, sa religion, ses arts, son caractère déjà formés, dès que l'humanité prend conscience de son passé.
Une école historique firançaise, celle des Amédée Thierry, des Henri Martin, des Jean Reynaud, avait porté très haut le souvenir de ces origines celtiques ; elle eût volontiers aàxms qu'il esdstait en Gaule une très vieille civilisation; elle ne mettait pas en doute l'opinion attribuée aux sages de l'antiquité, à Pythagore, à Aristote, que la philosophie, c'est-à-dire l'étude des abstractions et des choses invisibles, avait été inaugurée par ces proto-Celtes et que, sous ce rapport, ils avaient été les maîtres de la Grèce. On acceptait le texte d'Ammien Marcellin parlant des Druides (XV, ix) : « L'esprit toujours tendu vers les questions les plus abstraites et les plus ardues de la métaphysique, ils tenaioit en mépris les choses d'ici-bas et déclaraient l'âme immortelle. » On cherchait dans cette généalogie les principaux traits de caractère qui avaient survécu parmi les populations habitant ce même sol.
Combien ces « amis des Druides », ces « bardes » furent-ils raillés ! Une science nouvelle rattacha les origines de la civilisation firançaise, tantôt à la conquête romaine, tantôt aux invasions germaniques ; les origines celtiques fiirent considérées comme négligeables.
On ne peut nier, cependant, que le fond de la population soit de sang gaulois, que le chiffire de cette population des Gaules, au moment de la conquête romaine, é&dt de 10 ou 12 millions d'âmes et, comme on ne voit pas, qu'à aucune époque de l'histoire, la Gaule ait eu à subir des massacres qui l'aient considérablement réduite, il n'est pas si ridicule d'admettre qu'elle subsiste, par sa descendance, sur le sol qu'elle n'a pas cessé d'occuper. Les traits de Vhabitus gaulois, tels que les décrit César, se sont retrouvés sur la figure du peuple firançais. Au sujet des Druides, César nous apprend qu'ils fi>rmaient im clergé^ qu'ils avaient des corporations monastiques, qu'ils assumaient l'éducation de la jeunesse en commun, qu'ils exerçaient un certain
INTRODUCTION
pouvoir judiciaire, soit qu'il s'a^t des aflËdres publiques, soit qu'il s'agît des affidres privées, qu'ils recouraient contre les coupables à l'excommunication en leur interdisant les sacrifices ; qu'ils étaient exempts du service militaire et de l'impôt, qu'ils s'attachaient à l'émde sous toutes ses formes, histoire, poésie, astronomie, etc., enfin qu'ils entretenaient, avec un zèle passionné, la croyance en l'immortalité de l'âme, c croyance propre à exciter les courages en fidsant mépriser la mort ». Ce témoignage d'un contemporain attentif et perspicace décrit un état de choses qui se retrouve à des siècles beaucoup plus ré(»its de l'Histoire de France. En somme, les Druides formaient un « ordre » dans l'Etat. Us exerçaient une « juridiction » même civile ; cet ordre avait ses « franchises » et ses « privilèges ». On lui reconnaissait même un certain « pouvoir politique » dans les assemblées. Qr, rien de cela ne se remarque ailleurs, ni à Rome, ni en Germanie, avec des particularités aussi nettement tranchées. Cela est gaulois et deviendra, dans l'avenir, spécialement français. Ne serait-il pas pemiis de conclure que des survivances celtiques d'un grand poids se sont prolongées sur l'Histoire de France et que la Gaule a fourni le plasma dans lequel les germes se sont développés?
Cette vieille population gauloise est connue surtout par les récits des soldats qui l'ont combattue ou des marchands et des voyageurs qui l'ont visitée. Us ont signalé ce qui frappe de prime saut : le courage militaire, la fougue, l'intelligence, une éloquence naturelle, la curiosité, l'esprit de discorde et de querelle intestine. Des autres renseignements semés au hasard dans les livres des poètes, des géographes, se d^agent quelques autres données sur des fiicultés plus intimes et de survivance non moins précieuse : l'aimable hospitalité, l'intelligence, l'ingéniosité, le savoirfiedre, et, par-dessus tout, une extraordinaire &culté d'assimilation ; parmi les dé&uts : un sens atténué de la âmille, des mœurs rdâchées, le goût du vki et des libations en commun.
Dans la littérature celtique, que nous ne pouvons guère deviner qu'à travers ce qui a subsisté en Grande-Bretagne après la conquête romaine, on signale expressément « les qualités qui ont brillé depuis d'un édat suprême chez les peuples de la même race ; le sens de la forme et de la beauté, le don dramatique, la fertilité d'invention... Si les Français et les Anglais, ajoute l'auteur auquel nous empruntons ce témoignage, ont conservé dans leurs veines un ample mélange de sang celtique, ce ne sera pas merveille s'ils fournissent, un jour, la masse des drames qu'on représente et la masse des romans qu'on lit dans le monde civilisé » (i). À parcourir
(i) J«-J* JusSERAKDj Histoire littéraire du peuple at^laiSy 1. 1", p. 15-18.
quelques extraits des infinis récits que nous a laissés cette littérature celtique, on croirait à une première rédaction plus fruste et plus grossière des inventions merveilleuses de nos romans de chevalerie ou bien encore des imaginations de Jules Verne ' et de H.-G. Wells.
LA OAULS Cette £Eunilté d'assimilation que toute l'antiquité reconnaît aux
LATiMX Gaulois, les transforme du tout au tout aussitôt après la conquête romaine. Dès qu'ils aperçoivent la civilisation, ils se jettent sur elle. César, à peine a-t*il quitté la Gaule, que celle-ci est latine. Rome eut tout de suite des partisans partout. Elle n'avait qu'à choisir ses agents (magistrats, officiers, publicains) dans des ÊBunilles qui s'offi:aient et allaient au-devant d'elle, comme il nous arrive en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Ce peuple gaulois, vif et plastique, saisit par£ûtement ce qu'il gagnait à prendre, dans le monde, figure de personnage civilisé. Tout ce qui sait vivre s'habille à la romaine : frequens toga (i), dit Tacite. Les fiunilles gauloises prenaient des noms romains conmie aujourd'hui les familles d'émigrants, en Amérique, prennent des noms anglo-saxons. Les patriciens sont fiers d'entrer dans ime gens illustre. C'est une ruée, non vers la servitude, — tout au contraire^ vers la dignité d'homme libre.
La Gaule devient ainsi très rapidement l'héritière intellectuelle de la civilisation latine, c'est-à-dire de la civilisation méditerranéenne.
Et, — synchronisme d'une portée non moindre, — cela au moment même où Rome fléchit.
De cet avènement et de cette chute. César avait été l'ouvrier à la fois conscient et fatal. Comprenant que la Cité était devenue trop étroite, il l'avait portée hors d'ellemême et l'avait versée sur l'Europe : ainsi, il fécondait l'Europe en détruisant la Cité.
La conquête de la Gaule a ce sens exactement : elle fonde l'Empire, qui est, à la fois, l'aboutissant et le contraire de Rome.
L'Empire devient trop vaste, à son tour; il est emporté par son propre élan jusqu'à ces extrémités qui, selon le mot d'un écrivain du dix-septième siècle, « fatiguaient le vol des légions ». Le gouvernement d'une telle masse est au-dessus des forces humaines, en tout cas, au-dessus de la vertu des chefs.
Montesquieu découvre, en quelques lignes, l'issue et la sanction fatale de ces prodigieux balancements de l'histoire : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie, dans l'histoire de Rome, tant de guerres
(l) Agricctûy XXI.
ZLn
IHTRODUGTIOH
entiepiises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes acticms, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de coun^; ce projet d'envahir tout si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu'à assouvir le bonheur de dnq ou six monstres... Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le rar tomber, — contre eux-mêmes, — en de plus heureuses mains (i). »
Le pouvoir est tomb^ en eSex, d'abord entre les mains des plus vib parmi les hommes ; mais c'était pour leur éch^ per, se porter ailleurs et damier à des formes nouvelles l'occasion de mdtre.
Cela va très vite. Une génération suffît parfois pour anéantir le travaQ de losigues patiences, persevàancesj ambitions, — l'œuvre même des héros.
Guillaume n'a-t-il pas, en vingt années, ruiné rédifiœ élevé par le siède de Bismarck?
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LA MAISON CARRÉE. 0' F'tissoo.)
Rome succombe que la Gaule est à peine prête. Demandons à la Gaule ellemême ce qu'elle avait héiitt de sa double origine et ce qu'elle était, à l'heure où elle assumait le fardeau.
Elle nous apparaît, dès lors, comme par^tement consciente de son existence propre, de son nom, de sa vieille descendance, de sa tradition (2). Elle est la Gaule « aux vastes domaines », c'est-à-dire qu'une très ancienne aristocratie vit sur ses terres, véritables féodaux, habitant des « châteaux » qui occupent parfois jusqu'à
(1) ConsuUratiims sur Us causes de la grandeur et delà décadence des Romains, diap. zv.
(2) J'ai emprunté les principauz éléments de ce tableau rapide de la Gaule lomaine k l'Histoire de ta Gaule, de M. Jdllian, qui a consacré un si noble effort à l'étude de nos origines. (Voir t. IV, p. 450.) n dit, en propres termes : ■ A certains égards, l'uniié morale de la contrée gauloise semble plus forte •ODS les cnqwreurs qu'elle ne l'a été sons Cddl et Verdngétorix. >
xun
deux hectares de superfide bâtie. Les noms des propriétés rurales (qui sont devenus par la suite noms de villages), sont, dans une pic^portion énorme^ galloromains. Le sens de la campagne fait d^à, de cette dvilisatûni, une dvilisation de « terriens », ayant rameur passi(mné du sol natal.
Sur chacun de ces domaines, vit ime pc^nilation qui va jusqu'à compter plusieurs milliers d*âmes ; ^ nous reconnaiss(ms encore un trait du futur habitat de
la Gaule. Pas de ces cités haut perchées et dominant de loin les camp^nes.
Non, des a^omérations, petites ou grandes, apparues où la terre est cultivable ; la plupart de leurs habitants sont dans la clientèle du maître ; mais il y a aussi de petits propriétaires qui cultivent leur chanq> et leur jardin.
Autre trait non frappant et d*^m i avenir : la Gaule est déjà un des pays les moins
LE PONT DU GARD. (1. P»tissou.) , . . „ .
esclavagistes de 1 antw quîté. L'esclave y est surtout d'importation romaine. A peine entré dans le domaine, il s'attache à la &mille qui s'attache à lui ; il devient un homme de la maison, im « domestique >. Les a&ancfais fument aussi une Emilie autour de la famille du maître ; on les voit rester unis dans la mort et se &ire enterrer en commun.
L'ordre de l'aristocratie est en ccmtact étroit, comme nous l'avons dit, avec un ordre du clergé qui possède aussi de vastes domaines comparables aux futurs domaines ecclésiastiques. Les grandes abbayes, Lérins, Alaimoutier, etc., seront riches d'une richesse omtinuée depuis des temps très anciens jusqu'à la Révolution.
N'est-il pas sensible, à tous ces traits, que k manière de vivre et d'être qui sera cdle de l'ancienne France s'ébauche? Une élite prend en main la formation politique, sociale, morale, religieuse du pays. Cette élite n'est pas isolée. La masse de la nation la suit d'un pas plus lent, mais la rejoindra plus tard : c'est la bourgeoisie des villes avec les professions Ubérales, très inâueutes (avocats, médecins, profes-
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seurs, philosophes^ marchands^ chefs des grandes corporations, nautes, entrepreneurs de transports), tous hommes d'action et d'initiative, créateurs de richesse, aptes à la parole, entraînés à la politique par les fonctions mimidpales et provinciales. On les retrouverait, exactement pareils à eux-mêmes, dans des pays où, sous une autre domination, ils savent se rendre indispensables, par exemple au Canada.
Au-dessous encore, ce sont les métiers, futurs agents des transformations sociales et dont le rôle est déjà si différent dans la Gaule romaine de ce qu'il était dans ^antiquité classique : artisans, tisserands, ouvriers en métaux, en im mot cette population de petites gens pour laquelle on construit, jusque dans les simples bourgades, ces théâtres et monuments publics dont les proportions nous étonnent et nous renseignent sur leur nombre et leur importance. Mais le trait dominant, celui qui se répand partout et qui, celui-là, indique la double origine et annonce les prochaines transformations et survivances, c'est, parmi ces foules, l'habitude de se réunir et de se grouper à la fois par le travail et par le sentiment ; une espèce de parenté, de cousinage professionnel et urbain, s'appuyant sur h sympathie et l'amitié. Partout, dans ce peuple éminemment sociable, se répand l'usage de l'association, ou, pour employer la véritable expression, — l'expression antique et cordiale, — de la Confrérie, la « Fraternité ». Tout en bas de l'édielle, présents devant l'Histoire par leurs tombeaux, qui parlent aussi haut que les somptueux mausolées des Âlyscamps, il y a même des collegia tenuiarum ou collèges des « tout petits », les affranchis, les esclaves ; c'est le rang de ceux qui n'en ont pas ! Â d^aut d'autre considération, ils ont celle-là : à ce dtre, ils défilent dans les cortèges ; leurs « confrères » les accompagnent quand ils meurent. Et ils n'ont pas besoin d'être nombreux : trois qui se réunissent font un « collée », très fadunt coUegitun.
Telle est cette Gaule qui va recevoir l'héritage romain : telle elle est par sa nature propre, par son développement particulier, par son éducation, par son intérêt, par sa volonté.
Nous sommes donc en présence d'un fond d'histoire parfaitement déterminé : la constatation de ces faits est beaucoup plus simple que les thèses bâties sur les plus ingénieuses abstractions.
LA mANCE NAIT PARBU Le moudc romain s'écroule ; la nationalité moderne
LES RUINES surgit. Mais elle s'avance parmi les ruines.
Telle est l'empreinte qui marque à jamais nos origines : la civilisation française Êdt ses premiers pas sur un sol encombré des monuments du passé. Non pas a née dans les bois », selon le mot de Moûtesquieu qui ^ara l'histoire, non
ZLV
pas arrivée par les voies de l'Océan, portant toute sa pacotille avec elle. Non, elle a sucé le lait au sein d'une loi^ue vie antérieure. Une loi providentielle suscite la France juste à temps pour qu'elle relève la tradition antique, pour que les choses humaines se œntinuent et pour que l'acquis ne périsse pas.
Et c'est la raison pour laqudle, dans la perpétuelle él^x»ration des mœurs, qui est le travail constant de la dvilisatûm française, cm en t^l^f^tSoL. reviendra toujours à l'antiquité et, en particulier, aux
Romains.
L'antiquité classique reste dans nos moelles j
elle vit en nous. Nos enfants la reçoivent
avec le sang et mordent en elle dès
AUTUK. (Croquis de A. Lepite.)
leurs premières dents. Tradition qui remonte sans discontinuer jusqu'à Homère. Eh bien 1 c'est cela notre civilisation.
Outre la descendance intellectuelle, il nous vient, de cette origine, la pierre du foyer, la borne du domaine, l'organisation de la Cité, l'ordre des mœurs civiles, je ne sais quelle aspiration vers une humanité totale, — « le genre humain », — en un mot, cet ensemble de rapports sociaux, les devoirs et les droits. Tout l'univers sait, après vingt siècles, ce que ces mots veulent dire et y adhère sous peine de périr : c'est l'h^tage de Rome.
LE DBorr rx, kn plus du Mais, quand la Gaule reçut cet héritage, il
DaoïT, LA cHABiTÉ était vicié par des erreurs et des tares affreuses : l'esclavage le mépris de travail, la dureté de l'exaction impériale, — rançon de ce qu'avait coûté la conquête du monde, — la rapacité d'un organisme politique et social qui, n'ayant pas d'attache avec le peuple, l'écrasait sans pitié. L'habitant de l'Empire lésé, pressuré, n'a d'autre recours que cdui qui appartient en propre à la
INTRODUCTION
société romaine : U Droit. Mais le Droit n'a pas de cœur. La grande réfonne du Christianisme fiit d'ofi&ir au malheur universel poiu réconfort : la Charité.
La Charité naît du besoin que les hommes ont finalement de tous les hommes, non de quelques-uns seulement, et du besoin qu'ils ont tous ensemble de l'espérance, c^est-à-dne de l'au-delà. Dans les grands malheurs et qui n'ont plus d'asile que la niOTt, les cœurs s'ouvrent. Chi dit : « Nous sommes &ères... Notre père qui êtes auxcieux...»
« Ces propos se murmurons d'abord dans les retraites des bois et des
««.»..,»^ «.. <,.»« J» SARCOPHAGE CHRÉTIEN DD V SIÈCLE. Q. P»tis»ou.>
montagnes, au secret des
foyers, sur les routes, puis dans les écoles des philosophes, sur les places publiques, enfin dans les « églises » des chrétiens. Le mot se répandit : « Nous sommes frères. Citoyens de Roms et de César, nous ne le sommes plxis. Nous sommes sujets d'un roi plus puissant, celui qui r^ne dans les cœurs et qui règne dans les deux. » A Rome et à l^npire se substituent la « Jérusalem nouvelle », la « Cité de Dieu (i) ».
LK8 yBATHtiTiTte NATio- Douc, Tandenne Cité de fer et de sang,
NAUs. LA NATIONALITE l'Empire du droit r^de a donné mijMflnryj par une sorte de réactitm, — ou de prc^rès, — à cet élaif;issement du sentiment sodal, K la fraternité ». Mais « ces fraternités en Dieu » reposent sur la terre. Pour se grouper, il n'y a que d'être v(»sins, de parler la même langue, de se savoir du même sang. Entre Alpes et Manche, on se souvint qu'il y avait une « Gaule » et peu à peu les traditions ef&cées, les aspirations œmmunes remontèrent à la sur&ce.
Jamais elles n'avaient disparu. Dès Tan 69, on avait vu à Lyon un prophète des Gaules, Maricc; ce « prophète du passé » susdtait l'avenir. Sous Sq>time Sévère, après les grandes commotions intestines de l*£mpire (début du troisième
(i) U est &appant que ca formules se soicnf élaborées d'abord sous les portiques des philosophes : « ...I,a Qté : Mais l'homme est d'abord le membre de cette Cité qui embrasse ks dieux et les humâtes... Lorsque tu vas trouver un de tes chefs, souviens-toi qu'il en est un autre qui, d'en haut, considère ce qui se passe et à qui il &ut plaire d'abord. A quoi bon la paix romaine que les princes promettent à la terre? Il y a une paix supérieure qu'ils ne sauraient promulguer et que Dieu soil peut doimer à l'âme do sage. ■ Arrien, Entretiens d'Epiaite, dans JULUAN, t. IV, p. 411.
siècle), les traditions celtiques relevèrent franchement la tête. U ne s'agit plus d'une révolte, mais d'ime séparation.
La Gaule, qui avait gardé son nom et son individualité, cherche, sous l'unité aj^arente de l'Empire, sa propre forme d'existence. Elle entend a vivre sa vie ». L'évolution qui s'était accomplie dans les âmes se transportait dans les £ûts. Les provinces se trouvaient des patries. L'Empire devenant trop grand, chaque fix)ntière était un centre qui se détachait du centre et s'opposait à lui. Telles forent les raisons morales, économiques, politiques de la chute de l'Empire romain.
Il est divisé en même temps que christianisé. Constantin fonde Constantinople comme un refoge de l'antiquité grecque et latine quand la Gaule, — la première nation moderne qui ait pris un nom, — est déjà, en Occident, une personnalité distincte et nettement caractérisée.
L'INVASION DK8 BARBARES. Void les BarbaTCS. La Gaule ayant, par elle-
L'APPORT GERMANIQUE même, la grandeur du passé et la puissance du nombre, Rome lui ayant donné la culture antique, le Droit, l'Organisation, et, coDune un labarum^ la religion du Qiris^ quel est, en bien et en mal, l'apport de ces survenants?
C'est id le lieu des grandes discussions historiques. Pt^xmdérance germanique ou prépondérance romaine? N'essayons pas de résoudre le problème : les drconstances acmelles ne s'y prêtent pas
Tout le monde est d'accord pour reconnaître que le mot Germain n'a pas un sens plein et absolu. Les invasions ne forent pas, à proprement parler, « germaniques ». Elles apportent, comme une marée bourbeuse, le « chaos ethnique » de l'Europe centrale et orientale. On y trouve de tout : des hommes du Danube et des hommes de la Sprée, des Goths et des Saxons, des Hims et des Slaves, des Scandinaves et aussi des Celtes. Germains veut dire, en somme, tout ce qui vient de l'Est et qui n'est pas romain.
Les invasions des Barbares, malgré la grandeur du cataclysme et peut-être à cause de cela, n'ont pas, d'abord, l'aspect d'ime conquête en r^e et consciente d'elle-même; elles ne tendent à le devenir que quand, installées dans le pays, elles ont reçu la leçon des vaincus. Un type d'invasion, frappant à ce point de vue, est celui de ces Burgondes qui s'introduisent dans une région voisine de l'Allemagne où l'on manque d'ouvriers et de soldats et qui s'installent au milieu des populations locales pour travailler auprès d'elles et les défendre, tout en obtenant ou en exigeant le partage des terres, d'ailleurs, pour la plus grande part, incultes et abandonnées.
XLvm
INTRODUCTION
Ces Barbares n'^cHmt pas Rome. Tout au contraire : beaiicoup Tout servie pendant des sièdes; Us ont été à sa solde, se sont accoutumés à sa discipline, à ses mœurs, ont commandé ses aimées, ont défendu ses Écontières, réclamé ses distinctions, ses honneurs, son consulat son patridat. Quelques-uns de leurs chefe sont devenus empereurs. Aussi, nous les voyons s'assimiler avec une promptitude extraordinaire. Goths, Bui^ondes, Lombards et tant d'autres, se fondent, pour ainsi dir^ dans le vaste océan romain. Leur saveur n'est guère que de la rusticité. Dès qu'ils (mt passé le Urnes, ils se mettent au ton et au pas de la grande majorité des habitants et entrent, plus ou moins rudement, dans un ordre social dont ils mt respecté les cadres.
On pourrait appliquer à raus ceux qui soox venus en Gaule, ce qu'Agathias, historien grec qiii écrivait au sixième siècle, dit des Francs, par opposition aux Alamans. « Les Francs ont adopté la plus grande partie du gouvernement rtHnain ; ils smt régis par les mêmes lois ; ils contractent et se marient à la manière des Romains, dont ils ont aussi adopté la religion ; car tous les Francs sont chrétiens et catholiques ; ils ont dans leurs villes des magistrats, des évêques... Us ne difi^rent en rien des Romains que par leurs habits et le son de la langue maternelle... » (i).
LES BARBAItES (J. Pkdwau.)
Y sanuircs Les Francs eux-mêmes,— puisque ce sont les seuls qui laisseront
^^ une enqjreinte durable sur ce sol, — d*où venaient-ils ? De la grande
Germanie? N(m pas, mais des bords de la mer du Nord, de la Hollande, de la Frise. Leurs aUiés naturels et, sans doute, leurs parents les plxis proches, sont les Normands, les Angles du Danemark et du Judand. En quelle proportion ces autochtones des rivages septentrionaux ont-ils reçu le sang Scandinave si actif
(i) ACàTHUS, De Bêtlo Gotfaco, lib. I, cb^>. iv. Cité par Raynouabd, Droit tmmdpal, i. I, p. 286.
et répandu depuis la plus haute antiquité ? En quelle proportion se sont-ils mêlés à la population celte qui n'a pas cessé d'habiter et de cultiver les plaines belgiques? Jusqu'à quel point leur association d'hommes libres (francs, frei) s'est-élle recrutée parmi les divers peuples hostiles aux Germains des hautes terres ?... Ce qui est certain, c'est qu'ils apparaissent à l'histoire en état d'hostilité perpétuelle avec les Âlamans du Haut-Rhin, qu'ils ont été les défenseurs de l'Empire pendant plusieurs siècles et que la royauté mérovingienne s'ouvre les portes de l'avenir par la bataille de Tolbiac qui a pour objet de refouler les Âlamans au delà du Rhin et par le sacre de Reims qui imit cette dynastie, pour ]:oujours, à la tradition romaine et chrétienne.
Dans tout cela, nul mystère : c'est l'aventure la plus simple du monde. Seule l'abstraction historique, aiguillonnée par les passions soit politiques soit ethniques, a pu chercher et découvrir autre chose. Les Francs continuent à leur manière im peu fruste et gauche l'œuvre des empereurs gaulois et des empereurs romains; ils protègent la Gaule romaine contre l'invasion de la grande Allemagne jusqu'au jour où ils l'auront conquise et civilisée.
En tant qu'élément adventice, leur apport est proportionnel à leur propre valeur de civilisation et à leur nombre. Leur nombre est restreint ; l'occupation franque n'est assez importante que dans les provinces du Nord et ne dépasse guère la Loire. La valeur de civilisation est presque nulle : on ne peut tenir compte que du tempérament et des dons naturels dans leur firsdcheur native. S'il plaît de reconnaîtra à ces tribus conquérantes, avec une pureté de sang relative, ime réelle expérience militaire acquise dans leur rôle de défenseurs de la frontière, du courage, de la ténacité, de la « franchise », l'habitude de la délibération et des conseils ou palabres militaires et civils, la soiunission à des lois ou plutôt à des coutumes extrêmement rudimentaires, une intelligence éveillée, im goût prompt pour les jouissances de la vie civilisée, on aura tout dit ; et encore aura-t-on jeté le voile sur les terribles vices qui atèrent ou annulent ces forces naturelles de belle harde en liberté. En face de la puissante élaboration méditerranéenne, grecque, romaine, sémite, galloromaine, chrétienne, ces conquérants d'une aube ne pouvaient s'assurer de lendemains qu'en faisant comme avaient fait les Gaulois et en s'attelant à cet ordre social où ils avaient pénétré d'im temps de galop : c'est ce qu'ils firqit. En se convertissant de toute la force de leur âme neuve, ils transfusèrent un sang firais dans les vieilles artères gallo-romaines, et c'est tout.
Voilà donc la Gaule romaine, fortement ébranlée par une longue fièvre et une crise violente, se rétablissant peu à peu, reprenant vie et, en somme, régénérée sous son nouveau nom : France.
INTRODUCTION
LIS GBANDKS ApoQUKB DX Ce que je voudrais rechncher et relever,
L-BiSTOiBX os FRANCi maintenant, ce sont les larges évolutions des mœurs qui, à travers les siècles, ont continué l'histoire de cette France aux tnns aïeules, parmi ces cousinages plus tard venus en Europe. Je voudrais dire comment ce peuple, en se cherchant lui-même, s'est trouvé i conmient il a créé, par de perpémelles retouches et perfectionnements, son type propre, un type nouveau, un Qtpe humain, qui fait honneur à l'humanité.
LE HOTXN AGB Les tTois souTces, celtique, romaine et nordique, ont Mt
le fleuve aux ondes souples et fortes ; elles ont mêlé très rapidement leurs eaux ; on ne les distingue plus dans le flot unique qui coule parmi les ruines du monde antique. Quatre siècles s'empkùent à un travail obscur où le mâange s'achève et où le lit se creuse...
' Et l'histoire se trouve, soudain, en présence d'im extraordinaire apogée. Une France aiq)arait, sans exen^le et sans précédent, qui se dresse splendide au milieu des ^es et qui apporte à l'Europe les premières leçons d'une civilisatioa transformée.
Que s'est-il passé?
En rélevant la suite des événements, il est possible de retracer la genèse de cette France adolescente au visage vermeil et aux œuvres fortes.
La dynastie de la ocmquête s'est a^ée avec les derniers rois mérovingiens ; ils n'ont pu résister aux séductions de leur âcile vicKiire et se s<mt enlisés dans le crime et la voliq>té. Mais, de la même origine et des mêmes r^oos, à savoir de la lisière nord de la Forêt Charbonnière, une nouvdle &mille est descendue qui représente précisément les trois origines : franque et nordique par ses pères, pieuse et romaine par ses aspirations et ses sentiments, celte et belge par son entourée et son habitat : c'est la race des Pépin et des Charles. Elle se fait connaître par ses exploits. Cette Ëmiill^ où tes hommes supérieurs se succèdent pendant plus d'un siècle, emprunte S8 grandeur à la grandeur de ses tâches.
n se trouve qu'il fiiut sauver le monde et la civilisation, tme fois encore, de trois périls instants : le péril musulman qui se ruait sur l'Europe du fond de l'Orient, lâchant devant lui, comme une meute, la terreur, l'incendie, la dévastation; le péril germanique qui apparaissait de nouveau sur la frontière du Rhin avec une
LES BATISSEURS DE CATHÉ- DRALES. (DeuindeJ.PatiMou.)
force d'autant plus ledout^le qu'elle était mieux (»ganisée; et enfin le mal intàieur, mal qui avait causé la mort du régime antique par la désagi^tion des oiganes, cette gangrène sénile qui était peut-être le plus grave de tous les fiéauz. Or, ces trois périls, les Carlovingiens les ont refoulés ou coiqurés par la force des armes, par la réforme des lois, par la restauration des mœurs.
Et ce fut, dans le monde, un cri de joie, une efiusion de salut, une explosion de gradtude quand on se rendit compte que l'on avait, décidément, échappé aux orages qui avaient chargé l'horizon i et ce fut une respiration profonde avec une
reprise de la vie et de l'espoir ; les récits se propagèrent sur ce qiù s'était acconq)li, les souvenirs grandirent ; la l^ende naquit.
Les générations nouvelles, élevées sur les genoux de cet âge héroïque, apprirent le respect de la force et le respect de l'autorité ; elles reçurent et transmirent à leurs fils une foi renouvelée dans les œuvres des hommes, une
mâmmMm
LES ARTISTES PRÉSUMÉS DU MOKT-SAINT-MICHBL. {J- P>ti*»u).
confiance immense dans l'avenir et dans la protection divine, en un mot, cet optimisme et cet élan vers l'idéal qui vient du succès et des grandes tâches accomplies.
Et, ce prodigieux hériti^, eUes l'accrurent encore par leur application et leur labeur : il s'épanouit du onzième au quatorzième siècle dans les réalisations et les œuvres.
n est constant que Tan mil vit le sol de la France se parer de la blanche v€ture des églises neuves, signe manifeste de Tall^resse et du mouvement des âmes. A partir de cette heure, « l'œuvre fiançaise » se développe, pendant des siècles, avec une suite, une amtinuîté, une ferveur, une hauteur d'inspiration, une richesse d'invention, une prodigalité de ressources et d'art telles que jamais assurément rien de pareil ne s'était vu sur la terre. Une cathédrale gothique est comme xme arche de Noé de toutes les émotions humaines. Elle embarque et sauve le passé et le présent, assure l'avenir. Combien de cathédrales sont lancées et frétées par la piété des foules, au péril de la mer, sur l'océan de la foi ! La France travaille phis que nulle autre sur ce diantier. Flottes innombrables qui vont à la découverte des terres nouvelles !
Cest l'beture où les papes français prêclient les Croisades ; ces aventures inouïes
INTRODUCTION
emportent les foules, depuis les seigneurs jusqu'au simple manant, depuis les rois jusqu'aux petits oifants, à la conquête du sépulcre du Christ et de cette Jérusalem toujours désirée, jamais obtenue, — celle qui est dans les cieux ! C'est l'heure où l'Université de Paris distribue à toutes les nations l'enseignement de la théolt^ie.
... LES LONGS PÈLERINAGES ÏE RENDANT AUX SANCTUAIRES- J. Patissou.)
de la philosophie» de la sdiolastique. La fm cherche PintelUgence et rimeltigence trouve la foi : formule admirable et qui contient le tout de l'hcnnme. Les grands ordres religieux qui, gardant la tradition antique, sauvent, dans l'^^ise et dans le siicle, la science, la doctrine, la hiérarchie, les mœurs, le travail, scmt de ce ten^. Les Chansons de geste, qui rendent à l'âme des foules les acxents qui viennent d'elle, planent sur les longs pèlerinages se rendant aux sanctuaires ; toute la vieille
âme gallo-romaine respire en leurs strophes cadencées comme un pas de marche. Elles disent les pliis grandes choses humaines, la patrie, la foi, la fidélité, le courage, la pudeur, le respea, l'honneur (i).
L*esclaT^, le servage commencent à disparaître du pays qui se proclame : a terre de âranchise ». Les hbertés civiles — autres M firanchises » — s'esquissent dans les premières luttes conununales et ces hommes, qm se groupent âutoiu' du beffix>i quand le nxsin sonne, ont retrouvé la fierté de l'âme Iaû)ue que le monde avait perdue depuis la mort de Caton.
Tant d'oeuvres admirables ne sont rien si on les compare à ce qui fut le moteur et le ressort, à ce qui fit, de cet âge fiançais, une époque vraiment unique et merveilleuse — je veux dire Vâme.
Quand donc l'âme hiunaine s'est-elle proposée im sommet plus abrupt que celui où elle essayait de s'âever alors? Si noiis considér<ms les mœurs civiles, quel est leur idéal? — la Chevalerie ; et si nous considérons les moeurs religieuses, c'est le renoncement. En quel temps l'homme s'imposa-t-il des tâches plus nobles et plus rudes? Acceptons, exagérons la
distance qui sépare le rêve de la réalité, le désir de l'exécution ;
comment ne pas s'étonner de voir les hommes tendre
.pendant des siècles leurs volontés et leurs actes vers un tel
but, gravir cette monti^e sourcilleuse, souffiîr dans leur
corps et dans leur âme pour atteindre une crête qu'ils n'at-
temdront pas? La Chevalerie met le courage et le dévouement au service du fiiible, du pauvre et de l'orphelia
Toujours le chevalier se doit à l'honneur, à la miséricorde,
à la pitié, à la charité, à l'amour. En quel temps eût-on
dressé la jeune humanité comme la dame des Belles
Cousines dresse le Petit Jehan de Saintré? Et dans quel
temps les mères ont-elles appris à leurs oiiËmts, comme
simple catéchisme et règle de vie, les préceptes dont il nous
reste, — parmi des milliers d'autres livres pieux, — Vlnter-
neUe Consolation^ l'Imitation de Jésus-Christ : « Ne te réputé
(i) Voir, dans le piemiei volume de l'Histoire littéraire^ l'étude de M. Joseph BéoiEit sur les Chausoni de Geste.
INTI^OOUGTIOH
pas meilleur que les autres, car par adventure es tu pire devant Dieu... Ne fenoEgueillis pas de tes bonnes œuvres, car autres sont les jugements de Dieu. — Vouloir Knijours ensuivre son propre sens et ne croire point à autruy, c'est signe de très grans Qi^;udl et présomption. — Bonnes simples gens qm ne pensent à nul mal sont bien heureux, car ils ont K>u)ours paix du cœur. — Le feu éprouve Tor et la Citation l'homme juste. — Dieu a ordonné qu'il y aie des hommes de divers états et conditions, afin que nous apprenions à porter les maux et de&uts Tun de l'autre et il n'y a persoime qui n'ait métier ou besoin d'autrui ou en conseil, ou en aide, ou en biens. — O Vérité-Dieu, &tes-moy estre un et uny en vous en charité perpétuelle. Je m'ennuie de ouïr et lire tant d'écritures : en vous seul est »nit ce que je désire. Taisent soy tous clercs et toutes créatures devant vous, et soit seulement votre parole, c'est-à-dire votre inspirati(m et consolation en moy. »
Cherdiez en Grèce, cherchez à R(nn^ et, depuis, cherchez parmi les siècles qui se disent supérieurs et nobles, vous ne trouverez rien de meilleur. Et si l'on dit que cet idéal est trop haut pour avoir jamais été atteint, si l'on pense que les témoignages nous trQnq)ent et que l'homme ne fut jamais ni un « chevalier » ni un « saint », si les livres d'édification mentent, si les Vies des saints, si les Chansons de Geste et les mar^rrologes sont des fables, si saint Louis, samt Bernard, saint François s<mt de fiiux témoins, du moins accepterons-nous, du roi saint Louis lui-même, la définition de l'homme excellent tel que scu siècle le conçoit. C'est le preuâhomme : vaillance, bonhcnnie : < Maître Robert de Sorbonne, — nous dit Joinville, en son — pour la giant renommée qu'il avoit d'estre preudhomme, le saint roy le &isoit manger à sa table... Et quand le roy estoit en joie, si me disoit : « Seneschal, or me dites les raisons poiu* quoy preudhomme vaut mieux que béguin (bigot). » Lors si encommençoit la tençon (la dispute) de moy et de maistre
ni
LA RRÉTORIQDE (Tapiucrie du x
(j. Patissou.)
HISTOIRE DE X<A NATION FHANÇAiaB
Robert. Quand nous avions grant piesce desputé (beaucoiq> dispurë), le loy rendoît sa sentence et disoit ainsi : t Maistre Robert, je voudrois avoir le nom de preudhomme, mes (à condition) que je le fusse, et tout le remenant vous demourast (et voiis laisser tout le reste), car preudhomme est si grant chose et si bonne chose que neis au nommer (rien que le nom) em|dist-il la boiiche. >
Le « preudhomme » n'est ni un dévot, ni un saint, c'est im htnnme de bonne conscience et de bon jugement. Et il suffit que le type ait été conçu et qu'il ait existé pour que cette époque du moyen âge, grande par ses œuvres, ait été grande aussi par ses hommes; car l'histoire est des nueurs, et le preudh(Mmne, c'est l'homme moral du moyen âge.
GBAHDiuB BT Ccanmcnt cet apogée — qui trouve vxm pdnt culmi-
oCcADiNCx nant au douzième siècle — et que l'éruditicai moderne découvre et proclame de jour en jour après qu'on l'a si kmgten^ méconnu — comment et pourquoi cet apogée a-t-il trouvé son déclin?
J'ai dit le pomt de départ de la courbe dans les services de la âmille carkmngienne. D'abord les succès militaires, la gloire et le prestige des armes. La lutte honore, la victoire dé«>re! Avec l'enthousiasme va&t ce pouooir de Vmagmawm qui, dans les grandes circonstances, saisit la France, l'exalt^ la transporte. En état de guerre, les plus hautes vertus se développent et l'entraînement demeure quand la paix est revenue. Une guerre victorieuse crée l'expansion et le rayonnement, La discipline des moeurs n'ot pas corrompue; brutale peut-être^ mais saine. Le pouvoir sait qu'il est devoir ; il vdlle. Charlemagne ni saint Louis ne s'endorment. Les peuples qui reçoivent le bienËut le rendent en amour et en confiance. Napoléon dit : ils aiment parce qu'ils estiment.
Les moeurs s'étant démontré fmrces, on veille sur dles. Jamais on ne soigna avec plus d'amour les « eniànces b de l'humanité. L'antiquité est là présente; n'est-elle pas la nourriœ des lettres, de k foi, de la morale? Qu'attendrait-on des pays d'outre-Rhin, toujours plongés dans la barbarie? Cette renaissance carlovin- L'ANTiQuni NOURRICE DES BEixEs-uTTREs gienne est incontestablement autochtone
MuiuKiit du iili*iitcle. Bibliothèque de l'Arscn*!. < • . i- »
(j. p^uou.) et latme; les cœurs accomplissent deux-
INTRODUCTION
mêmes la converskm qui les tourne du passé vers l'avenii ; mais, pour cek, ils n'écoutent d'autre leçon que celle de ces moines, de ces professeurs, de ces saints qui Tont recueillie des trois antiquités. Tout œ qui s'apprend, se répète, se collige, se traduit, se prêche, se pratique, se répand, vioit de là. Charles Martel prot^ Wil&ith (saint Boni&ce) qui, partant de Rome, évangélîse l'Allem^ne. Les Anglais, tel Alcuio d'York, sont f^^>dés à la cour de Charlemagne où les vétérans âaonnent le plain-chant gr^orien. H n'y a plus d'autres souvenirs dans l'âme de l'humanité et tous les espoirs partent de là. Bède le Vénérable raconte qu'un paysan anglo-saxon ne savait plus ces anciens airs qu'on chante dans les banquets ; il se levait quand on passait les harpes ; si on le pressait, il disait qu'il avait oubUé. Mais, un jour, l'in^iration lui vint et il chanta : et c'étaient des versets de la Bible. On fit de lut un moine... (i). Même potu: ce barbare, il n'y avait de poésie, de miel au cœur et sur les lèvres que oe qui était venu de l'autre rivï^. De même, plus tard, François d'Assise disait qu'il ne pouvût bien prier Dieu qu'en français.
Action et I^ende carlovingiemies, lettres antiques, prière duédenne, autori^ v^ilanoe des meilleurs, abandcm, docilité des masses, telles apparaissent les causes de la grandeur.
■ DCCLIir DU
^uonir AGK
Mais, d'où la décadence? — De la discipline elle-même, de son exigence, de
sa rigueur. Car tel est l'envers des choses humaines : du succès vient l'orgueil, de la richesse la corruption, de la verm le pharisaïsme. Les élites ne sont jamais plus hautaines que quand elles baissent. Parmi ces chevaliers, combien sont fidèles atOE kùs de Chevalerie? Parmi ces clercs et ces moines, combien ont suivi les voies da Christ? Parmi ces dianteurs de Chansons de Geste, combien en est-il qui ne se gaudissent aux finirfoeries de Maître Renaît?
En véri^ la plate-forme de cette dvilisatim était trop étroite, sa pente
LA LâGEMDB FRANÇAISE DU GRAAL. — LE CHE- VALIER AU CYGNE, d'^irès RcMut de Boulagrne (6n
du x[i* siècle.) (J. PatiHou.)
(l) J.JvsSEUilD, Histoire liaératre Al peuple a^laù, t.!', p. 72.
trop raide et trop brusque. Toute société qui n'est pas appuyée sur la largç base du peuple s'écroule.
Le moyen âge avait tout reçu, tout sauvé. Mais, attardé dans l'automatisme féodal, entravé par l'exigence d'un cléricalisme ombragoix, ankylosé dans sa maturité précoce, il ne peut se sauver lui-même.
La Chevalerie, les grands ordres chrétiens, les saints, l'élite de l'élite portait trop haut le Graal. Les bras se lassent. L'Idéal tombe à terre et se brise. %
Et cependant, pour maintenir ce vase d'élection, que de peines, de misères physiques et morales, de brutalités, de survivances barbares !
Le trait décisif et qui gâte à jamais une époque, d'ailleurs si belle, c'est le néant du peuple. Où est-il? Nulle part. On ne le voit pas. Ulndtationy elle-même, est, pour lui, de glace, sans charité ; égoîsme pieux qui s'en tient au « remède de l'âme ». Chateaubriand dit de la France du moyen âge : « Monarchie sans peuple... » Pourtant, il y a un peuple, puisqu'il travaille ; mais combien anonyme et n^jdgé ! Il élève les cathédrales comme les Hébreux élevaient les Pyramides, nourri d'un oignon.
Au temps de la Gaule romaine, ces petites gens, ce commun peuple, ces artisans, ces affiranchis, ces esclaves, nous les avons rencontrés. Ils se survivent, du moins dans les inscriptions funéraires, car ils disposaient de ce superjQu, de ce luxe suprême du néant, im tombeau. Cherchez au moyen âge : même cela, vous ne le trouvez plus. Vivant ou mort, le peuple est poussière.
La société, disaient-ils, se divise en « nobles » et « ignobles », « seigneurs » et « serfs ». Une telle séparation n'est pas dans la nature ; une telle ligne de démarcation, l'htunanité ne la supporte pas. Les « ignobles » dénombrent les « nobles », et les mesurent du r^ard :
Nus sumes homes cum il sunt Tex membres avum cum il unt
Ne nus &ut fois cuers sulement (i),
murmurent les paysans de Normandie ; et si la Chanson de Geste cède la place au Roman du Renarty c'est que le Roman du Renart entame le procès des élites : la Chevalerie, les croisades, la religion, la royauté passent sous le fouet de la plaisanterie gauloise. L'esprit naît. Trop de respect, irrespect. Grandeur et décadence !
(i) « Nous sommes hoimnes comme ils sont. — Nous avons membres comme eux... — Il ne nous manque que le cœur ». Fameux vers du Roman de RûUy par Wacb (douzième siède).
LVUI
INTRODUCTION
DiuziianB Par une loi de notre histoire, cet apogée et ce déclin vont
ÉPOQUX 3e renouveler trois fois à travers les siècles.
Le moyen âge s 'achève, en France, par un siècle de désastre et de ruines, de guerre étrangère et de guerre intestine. C'est le siècle de la « Guerre de Cent ans ».
Mais la France se relève du fond de son abaissemoit et dès que ses épaules ont touché la terre.
Une heure vioit où la misère et la honte sont vraiment insupportables. Alors, les hommes braves, les hommes se résolvent à périr pour le salut commim. Ce que la bravoure fit alors pour la civilisation, on ne le saura jamais : car ces dévouements sont, la plupart, anonymes. Heureusemoit, la daire figure de Jeanne d'Arc illumine le siècle. Quand elle assiste au sacre du roi, à Reims, sous les voûtes de la cathédrale, l'étendard au poing, c'est la nation, debout près de ses chefs, qui aflSrme sa propre existence, sur ces « marches de l'Est ». Us furent des milliers qui firent, comme l'héroïne, le sacrifice à la mort (i). Les armes restaurerait l'âme et rendirent, avec la foi, l'enthousiasme. Duguesdin vaut Roland :
Bois ton sang, Beaunianoir> la soif te passera.
Les héros de la suite de Jeanne sont des « paladins ». Froissart achève la Chanson de Geste interrompue.
Le pays s'était écroulé dans la ruine ou dissipé dans les « fumières » : or, ces gens qui l'ont sauvé le réparent. Quelle fleur de richesse et de beauté orne soudain cette France restaurée ! Le gothique flamboyant s'épanouit, s'exalte ; il s'amuse. Sourire charmant des choses quand les larmes sèchent à peine. Voilà la France !
Le temps du roi Louis XII donne une première idée de ce que pouvait être un pays reconquis, reconstitué, apaisé, imi et s'aimant lui-même. Les grands labeurs de ce temps trouvèrent, au sein de la terre de France, ce trésor dont parle La Fontaine : « ... Un trésor est caché dedans. »
La dynastie capétienne ajrant lutté et vaincu, comme les grands carlovingiens, a, comme ils l'avaient eu, son apogée.
Li TTPK MOBAL Di Le uouveau type moral se d^age; il est encore guer-
LA RENAISSANCE rier. C'est Bayard. Celui-là, nous ne nous lasserons pas de l'aimer : chevalier ^ mais combien éloigné du héros de roman, amibien vivant,
(i) Voir les énides de M. Lefèvrb-Pontalis sur les révoltes contre la domination anglaise en Nomiandie, en Picardie, dans Bibliothèque de FÉcole des Chartes, 1893-1896, etc.
sain, abordable et gentil, — tout près de nous ! Ce n'est pas un chef, c'est un soldat, un simple soldat : > Il n'avait jamais été ambitieux de grandes charges, dit Brantôme, et, de scm naturel, il aimait mieux être capitaine et soldat d'aventure que d'être gêné en sa Uberté de combattre et mener les mains quand il vcmlait. > Ce n'est pas un saint non plus, c'est un laïque ; ni un chercheur d'aventure, ni im croisé qui va se perdre au loin ; non, c'est un htnnme qui vit et qui se bat sur la proche frontière, pour scm pays : t Totqours disoit, raconte le Loyal serviteur ^ qu'il mourroit pour soustenir le bien pubUc de son pays > ; et, combien raisonnable ! « N'eust.... voulu soustenir le plus grant amy qu'il eust eu au monde contre la raison > ; aimant le juste : « Disoit que royaulmes et provinces sans justice sont forestz pleines de brigans * ; désintéressé ! « n estimait en son cueur un gentilhomme paifkit qui n'avoît que cent &ancs de tente... et avoit oda en sea entendement que les biens n'anoblissent point le cueur » ; e^ ce qui est sans prix, de si plaisante humeur : « L'homme du monde qui disoit et renoHitroit le mieux ; toujours joyeux à la guerre, ajoute Brantôme, causoit avec les compagnons de si bonne grâce qu'ils en oublioîent toute âtigue, tout mal et tout danger. » Voilà ce que le soldat français aime par-dessus tout : avec ces paroles d'or, on le conduirait au bout du monde. Car ce qu'il goûte, c'est le naturel, la candeur ; il ne s'y trompe pas, et sent la pureté de l'âme : ■ Le J^ / cceur net comme la perle », dit le féal secrétaire, qui
(Jy^^X" ** résume les vertus militaires de son maître en une image ' de chasse où teute l'odeur du temps respire : « Es
guerres a eu toujours trois choses de parfait che^n-
lier : assaut de lévrier, défense de sanglier et fiiite de loup » (c'est-à-dire en se retournant et en mordant). Autour de ce type, la France de la Renaissance s'est crééej historiée, enluminée comme on voit aux Heteres du maréchal de Boudcaut. Nulle oeuvre de ce temps qui ne soit exquise. On s'est demandé si la Renaissance classique n'a pas gârë la Renaissance française : peut-être. Cependant, c'est encore la vieille tradition, les enseignements de l'antiquité qui remontent au cœur et sur les
AltMDU ET SIGNATURH Dl BATAKD.
mmoDUCTioH
lèrres. Car la Gaule a besoin de Rome : je veux dire que la France ne travaille ni toute seule ni pour elle seule. Tout ce qui a rehiî dans le numde se leflète en die.
LH Lteima ET LE Cette fins, rqragée est atteint? Non, encore.
povvoiB KOTAL La oourbe, après s'&re idevée, retombe. La nation est debout, elle n'est pas formée.
De grandes dioses, pourtant, se sont accomplies : la royauté a rayé définitivement la servitude de la tene de France : a ... Nous, considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au ncnn... » (Ordonnance de Louis le Hutin du 3 juillet X31.5. — Ordcmnance de Philippe le Long, 23 janvier 13x8.) Le peuple a envoyé ses rq)résentan^ aux premiers Ëtate généraux convoqués par Philippe le Bel. Je ne dis pas seulement les bourgeois des villes, mais les manants des villages, de simples laboureurs. Cda 'Signifie que cette révolution inouïe, l'aboUtion de l'esdav^^ s'est doublée d'une autre : l'homme de la tene, le vilmn, qui entassait son pécule depuis des sièdes, a ga^ la propriété héréditaire; fl &ut, désormais, même quand il s'agit des graïules a&ires publiques, compter avec hii, puisqu'il paye. Le jurisconsulte Beaumanoir explique clairement comment le travail libre finit par avoir le dernier mot : « Les seigneurs ne font que gagner puisque leurs ser& deviennent plus riches ; de stxtt qu*à l'occasion, les mortes-mains et les formariages (c'est-à-dire les droits seigneuriaux) sont plus élevés et, conmie dit le proverbe : cdui qui a une fois écorché, deux fois ni trois ne umd ; et Texpérience apprend que, dans les pays où on leur prend jour par jour ce qu'ils gagnent, ils ne travaillent juste que pour gagner ce qu'il &ut pour vivre, eux et leur maison, au jour la journée.»
Voilà la liberté civile, le travail et l'épargne consacrés d'un seul coup. En cela, la France est en avancx sur tous les peuples ; et cet avantage, cet honneur rendus
LOUIS ZI ET LB OUPnU B l'oRDKE de SAINT-li
au paysan français, elle les retrouvera au centuple par la suite des siècles.
Sous ce même Philippe le Bel, le pouvoir laïc s'est afl&rmé : il conndt ses droits et les impose auprès et au loin. La bourgeoisie des l^istes s'approche de lui et ne quittera plus la royauté. Louis XI, qu'Hotman appelle « le premier tyran », aimera ces bourgeois dociles et leur ouvrira les portes toutes grandes. Des fils du peuple s'assoiront sur les lis.
Mais, par une loi non moins £Eitale de nos révolutions, ces premiers arrivés de la vague populaire qui monte se retournent contre ceux dont ils sortent. Us s'installent dans les « seigneuries bourgeoises », dans les fonctions municipales ou judiciaires, s'accordent des lettres d'anoblissement. De connivçnce avec la royauté qu'ils conseillent, ils ouvrent la deuxième période féodale, — que l'histoire n'a pas clairement expliquée jusqu'ici, — celle du privilège. On ne dit plus au roi : « Nous sommes souverains comme vous » ; on lui dit : « Nous sommes vos sujets, mais avec nos privilèges. » Ce qui se traduit ainsi : les classes de la nation qui partagent l'exerdce du pouvoir se dispensent elles-mêmes des charges. Cela est arrivé dans tous les temps. Peut-être verra-t-on, un jour, le « peuple souverain » se dédarer luimême prwU^; car des aristocraties sortent sans cesse des démocraties.
Les légistes bourgeois arrivés travaillent donc pour eux tout en travaillant pour la royauté. Ils veulent une France « une et indivisible » parce que les Grands la veulent démembrée ou localisée. Ils cherchent et ils trouvent dans le droit romain et dans la Bible les formules qui consacrent cette oeuvre de centralisation, mais aussi de domination. « Tout pouvoir vient de Dieu. — La volonté du prince est la suprême loi. — La couronne est ronde (dans ce sens qu'elle ne peut être fragmentée). »
Doctrines de puissant effet, soit au dedans, soit au dehors. Elles s'opposent aux revendications du pouvoir spirimd, aux prétentions de l'Empire germanique. Ce parti l^iste façonne à l'absolutisme politique le patriotisme français lui-même.
Un pas de plus et l'on pourrait croire que la royauté et le peuple vont s'associer dans une oeuvre commune. Quand, aux Ëtats généraux de 1484, un gentilhomme bourguignon, le sire de La Roche, dit : « C'est le peuple souverain qui, dans l'origine, créa les rois. L'Etat est la chose du peuple ; la souveraineté n'appartient pas au prince qui n'existe que par le peuple. — Le peuple, c'est l'universalité des habitants du royaume. — Les Ëtats généraux sont les dépositaires de la volonté a»nmune », quand cette extraordinaire intuition de la vérité des choses et de leur réalisation friture se produit au grand jour^ il semble que la frision est fiEute et que toutes les forces de la France vont s'unir. Pas encore. Ces maximes ne frirent ni soutenues, ni comprises. H ne fEiut pas avoir raison trop tôt.
INTRODUCTIOM
NouTiÂU Un trouble [profond agite ce peuple qui avait, dès lots, comme
OÉCLV un premier sentimoit de ses droits, mais sans la force matérielle et morale nécessaire pour les faire valoir. La petite noblesse qui se ruine, les artisans des villes qui commencent à se grouper cherchent, à Texemple des pays voisins, un appui dans la réforme protestante. Mais, par ce mouvement, l'unité nationale semble menacée : le sentiment public se dérobe.
Les Valois sont inférieurs à leur tâche, comme jadis les derniers Mérovii^ens et les derniers Carlovingiens. Le pays ne se sent plus gouverné. H n'aime plus parce qu*U n*esùme plus. Ah ! si, au Ueu de ces rois feméants, on avait un Charlemagne, un saint Louis : car, il &ut à une Craque des h(»nmes, comme il &ut aux hommes une époque.
C'est le temps des guerres de religion. Vrad donc jusqu'où tombe cette nation française quand les guides lui manquent et que le but s'obscurcit ! « Le peuple du n^aume et prindpalement cehii des villes aband<ninèrent les rames du debvoir », dit énei^quement Hurault Tout se disloque. Les pouvoirs locaux se disputent de nouveau le sol et la puissance pubUque ; les prédicateurs de la Ligue r^)andeat l'anarchie ; les ministres protestants conseillent un « cantonnement » à la Suisse ou une fédération pareille à celle des Provinces-Unies. La Rochelle capitale !... Les lansquenets allemands mettent le pays à sac. Les Espagnols sont à Pari^.
Du fond de la ctmscience nationale, tm cri s'élève, un appel. Il Ëiut un homme ! La destinée le présente. Il est toujours là, si l'obstacle des passions ne lui barre la route. Cette fois, c'est Henri IV. Protestant, il se convertit ; chef d'un parti, il se déclare roi de France ; soldat, il sait vaincre ; Béarnais, il se montre Français de race et d'esprit. U entre dans Paris et la France est sauvée ! C'est la troisième époque.
LA TRonitMi ^e s'ouvre comme d'ordinaire, par les grantks besognes
AoQux militaires ; car ce pays, si exposé au miheu de l'Europe, ne
reconnaît de che& que ceux qui savent le défendre. Cette fois encore, le danger vient d'Allemagne. Henri IV et Richelieu sont les adversaires illustres de la maison d'Autriche. La guerre de libération et d'équihbre dure plus d'un demi-siècle. Avec des périodes de trfive, elle ne s'achève qu'en 1648, aux traités de Westphalie qui créent l'Europe. Cette longue entreprise met les courtes et la discipline nationale à
répreuve, L'indigoatioa patriotique réprime les démises velléités particularistes et seigneuriales. On admet qu'im Biron soit décapité, qu'un Montmorenqr monte sur TéchaÊiud i l'ennemi est à Amiens, à 0)rbie... Nous avons connu des heures où l'anxiété publique se serre contre la poitrine des honmies forts qui maintiennent le dedans en combattant le dehors.
Cinquante ans de guerre étrangère après cinquante ans de guerre dvite, la France supporte cela et ne meurt pas. Elle a la vie dure. Et qu'on ne dise pas qu'il s'agit de souffrances moins insupportables que celles que nous avons connues ; elles étaient pires sans doute. Les régions frontières, ruinées, dépeuplées à chaque rq)rise des hostilités, sont accoutumées à fidre aux autres provinces un rempart de leur corps. Au cours de ce splendide dix-septième siècle, elles ont enduré des maux affreux. On conserve, aux archives de Laon, un rôle des villes et bourgs de Picardie sollicitant du roi des d^èvements d'impôts en raison des pertes et des malheurs causés par les «guerres des Espagnols 9. Martyrologe effirayant ! Un seul bourg, Buircmfbsse, motive ainsi sa demande : « Quinze cents âmes ont péri dans l'incendie de l'église où elles s'étaient réfugiées. » Quinze cents âmes ! Et Buironfosse subsiste 1 Au temps de la Fronde, Saint-Quentin mangea du pain fût de l'écorce des arbres. Famine, épidémie, mortalité sans remèdes, ravages, destruction des églises, des maisons, des champs cultivables. Au cours des guerres de la Ligue, « non loin des villes et des lieux fortifiés, dit un contemporain, les paysans qui parvenaient à se procurer quelques mesures de seigle, s'assemblaient comme des hiboux au nombre de quatre ou dnq, s'attelaient à la charrue, et, dans le silence et l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de grains ». Et cela dure, avec des alternatives et des attentes, des accalmies et des rq)rises, près d'un siède.
GRAND 8IÈCLI
L'issue est la victoire : tout est oublié. Tant il y a de ressort
dans cette race !
Lalutte et la victoire ont préparé le grand siède. Ne croyez pas que ce soit là une hypothèse historique, un rapprodiement rdcvé après coup. Les contemporains savaient qu'il en était ainsi ; La Fare dit dans ses Mémoiresy parlant de la première partie du dix-septième siède : « Comme il y avait beaucoup de chemins différents pour la fi>rtune, et des moyens de se faire valoir, l'esprit et la hardiesse personnelle furent d'un grand usage, et il fut permis d'avoir le cœur haut et de le sentir. Ce fut le siède des grandes vertus et des grands vices, des grandes actions et des grands crimes. » Quelle est cette force souveraine qui anime toute une époque ? — L'habimde du danger, la résolution en face de la mort. Pour savoir vivre, il faut savoir mourir.
-MAUKICE DENIS
/^^pggjflé af(lfumf<uti%tiim atJtxm»... i
^- ■ITTOM mAKÇAIU:. — CÊOGR, i
INTRODUCTION
Les belles énergies et les belles détentes de la race ont eu^ le plus souvent, cette origine. Les chefs-d'oeuvre de la littérature et des arts, les nobles créations politiques, sociales, économiques, Texhaussement de la vie publique et la plénitude des existences particulières, tout cela naît des grands périls conjurés par les grands
courages.
Corneille est de ce temps-là. C'est Tâme d'une époque qui souffle dans ses
vers ; il dit dans son Éfître à Louis XIV :
Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi du sang dans les combats. J'en pleure encore un fils...
C'est à ces épreuves que s'affermit
... la main qui crayonna L'flme du grand Pompée et Tesprit de Cinna.
LtHosmE Le philosophe de la raison. Descartes, a nommé et défini le
OÉNÉBST7Z type moral du siède : c'est « l'homme généreux ». Celui-ci est dévoué; dévoué aux siens, à sa famille, à sa patrie, au genre humain, car telle est la nuance nouvelle : « Il est persuadé que l'homme ne saurait subsister seul et que l'on est, en effet, l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet Ëtat, de cette société, de cette famille à laquelle on est joint par sa naissance, sa demeure et son serment. » Il sait que « chaque honmie est obligé de procurer, autant qu'il est en lui, le bien de tous les autresy et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être à personne ». H y a, dans ces paroles admirables, une saveur française, et du temps. Dans son humilité chrétienne, le sublime de Pascal est aussi du temps; les deux faces se complètent : « J'aime la pauvreté parce qu'il l'a aimée. J'aime les biens parce qu'ils donnent le moyen d'en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde; je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des honmies ; j'essaye d'être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes ; et j'ai une tendresse de coeur pour ceux à qui Dieu m'a uni plus étroitement ; et, soit que je sois seul ou à la vue des honmies, j'ai, en toutes mes actions, la vue de Dieu qui les doit juger et à qui je les ai toutes consaaées. Voilà quels sont mes sentiments,' et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d'un honmie plein de fiûblesses, de misères, de concupiscence, d'orgueil
OÉOOIt. miAIN»» T. I. UL'V ^
et d'ambidcHi, a Ëiit un homme exempt de tous <xs maux par la force de sa grâce, à laquelle touK la gloire en est due, n*ayant de moi que la misère et Terreur. ■ Pourquoi nommer ces deux en particulier ? Tous travaillent à rendre le type plus par&it. C'est Turenne, la raison ; c'est saint Vincent de Paul, la charité ; c'est Bcssuet, l'ordre ; c'est Molière, l'humanité ; c'est "Là Fmitaine, la bonhomie ; c'est Catinat, la modérati<m ; c'est Fénelon, l'attendrissement
Alors se manifeste ce zèle extraordinaire du Fran*
çais, cherchant à s'améliorer sans cesse en se critiqiiant
toi^ours. Ke pouvant supporter le mal ni le laid, il le
traque en lui-même en se fouaillant jusqu'au sang.
L'école incon^ïarable des nusalistes fiançais exige de
l'h<nnme une perfection qu'elle le déclare incapable
d'atteindre jamais j d'o& le sophisme inquiet d'un
La Rochefoucauld, le dilemme anxieux d'un Pascal,
PASCAL 0 p««iMou.) i»amertume contenue d'un La Bruyère, la violence
irritée d'un Saint-Simtm. Ils n'admettent pas que l*h<»nme soit bcm parce qu'ils le
veulent toujours meilleur ; et c'est pourquoi ils l'accablent de leurs traits.
LMB cLASSiquis Aussi figeants et raffinés dans les choses de l'esprit que dans celles du cœur. La lettre de Saint-Ëvremont sur l'Alexandre de Radne, les préËices de Corneille, les satires de Boileau, les discus* siens des Précieuses, la Querelle des anciens et des modernes, une perpétuelle polémique et révision des pensées et des mots^ tout atteste l'effort vers le par&it qui est le génie même de ce siècle incomparable.
Id encore, le souvenir de l'imtiquité agit et stimule : la France n'oublie jamais, — et surtout quand elle est grande, — qu'elle l'est, selon le mot de Pascal, « parce que mcmtée sur les épaules des autres ». Amyot, Balzac, Saint-Ëvremcmt, Corneille, Racine, Bcssuet, Boileau, La Ftmtaine, c'est Plutarque, Cicéron, Sénëque, Titt- Live, Euripide, Tertullien, Horace, Térence.
Balzac, dans son admirable Lettre sur les Humains adressée à la marquise de Rambouillet, dit cette émuladon du siècle disputant la palme aux siècles révolus j il vante cette recherche épique « de la volupté qui monte plus haut que les sens » ; il aspire, avec tout son âge, « aux voluptés de la raison et aux délices de l'intelligence ».
Les procès-verbaux des séances de l'Académie d'architecture sous Louis XIV, où se réimissaient les Mansard, les Gabriel,les Blondel,nous apprennent de quel labeur
INTRODUCTION
et de quelle critique soutenue se forma le goût français. Rien d'improvisé, aucune fantaisie individuelle ; tout est pesé, étudié, mûri, d'après les règles de l'antiquité développées dans leur propre sens; qu'il s'agisse du dessin d'un édifice ou du détail d'un ornement, les problèmes sont débattus et résolus selon les lois de la raison: Versailles, les Invalides, les jardins de Le Nôtre sont les fruits de ces lentes élaborations. Jamais l'imagination ne fut mieux tenue en bride, ni le sentiment plus fortement dominé» Et, pourtant, ce grain de folie, ce je ne sais quoi de hardi et de risqué nécessaire aux grandes choses, est accueilli par ces intelligences souveraines ; car l'homme sage sait que le sang bout à la jeunesse et que la vieillesse n'est stérile que parce qu'elle est refroidie.
LA sociiTf Ainsi la France montre ce que peut un pays mesuré, équilibré,
POLB maître de lui-même et de sa force. Et cette image est incomplète
encore si elle ne comprend le tableau de la société. Car le chef-d'œuvre du Grand Siècle fut précisément cette société qui a pour caractère, dans l'histoire, de réserver une place si éminente à la femme. En France, les femmes n'ont jamais connu le gynécée. Les filles héritent comme les garçons et la femme mariée obtient, dans la fiunille, la considération due à sa dot ou à son douaire réservé. Parmi les brutalités des premiers siècles, la femme, qui apparaît à peine, agit pourtant. Les Qotilde et les Geneviève, les Blanche de Castille et les Anne de Bretagne veillent, un doigt sur les lèvres. Il y a aussi celles que l'on devine dans une ombre plus obscure : la mère de Duguesdin, la mère de Jeanne d'Arc, la mère de Bayard, la mère de François Villon, « povrette et ancienne ». Dès le moyen-âge, les moeurs se sont transformées sous l'influence des femmes quand elles ont imposé aux lettres l'idéal de « l'amour courtois ». Mais il fallait les temps nouveaux et je ne sais quel souffle tiède venu d'Italie, pour que la femme fût à son rang dans la société; la femme française n'est ni Béatrice, ni Laure, ni Oorinde, ni Bradamante. D'une substance plus réelle, plus fine et plus achevée, elle a, en propre, le goût, le tact, la délicatesse, la nuance, je ne sais quelle tendresse dans la confidence et quel dévouement dans la passion qui tempèrent même les feux de l'amour. Stendhal appelle « amour-goût » ce qui est peut-être « l'amour-choix ». Un rien, une poudre impalpable de raison illustre ces beaux visages et ces belles âmes. La femme élève l'enfant et achève l'honmie : elle sait que ce sont ses principaux devoirs ; en les remplissant, elle r^ne sur les moeurs. Etendant son empire sur la mode, sur la fantaisie, sur le caprice, elle a pour esclaves l'ingéniosité, l'invention, et parfois le génie lui-même. Tout le monde travaille pour elle, et son sourire est une récompense.
Lxvn
La société du dîz-septiënie siècle reçoit le poli, le brillant qui l'achève dans le sakm de la marquise de Rambouillet. Ce qui a*y serait pas reçu n'est pas et ne sera jamais civilisé. Les honnêtes gens s'entendent à demi-mot sur « ce qui convient > et ils excluent ceux qui ne l'entendent pas d'im sourire. Les rë^es de l'élégance sont dictées à jamais entre les quatre murs de la chambre bleue; le siècle s'y plie d'un mouvement gracieux et naturel. Fensez-vous que Jean Racine, de la Ferté-Milon, eût trouvé les accents de Bérénice et de Mmiime
s'il n'eût entendu ceux de Madame et ceux de Mlle de la ValUère? La grâce et la bonne hiuneur française eussent- elles si gaiement animé la pompe du grand sièck si Mme de Sévigné n'eût pris le ton de ses belles amitiés? Quelles violences du sang et quelles ficretés che2 un Condé ou chez \m La Rochefoucauld ont été adoucies ou apaisées par le r^ard attristé d'une La&yette ou d'ime Longueville !
S'il s'agit des convenances, de la mesure, du tact, de la sensibilité, de l'urbanité, de la décence, — même dans ces abandons doulotu%ux qui sont de l'homme, — où trouver leur expression su[»^m^ sinon dans le chef-d'œuvre sans pair : la Princesse de Clèves? Au temps de Pascal et de Racine, Mme de La&yette disait, en ces paroles divines, l'aveu de la princesse à M. de Nemours : « Elle céda pour la premi^ fcàs au penchant qu'elle avait pour M. de Nemours et, le r^ardant avec des yeux pleins de douceur et de charme... » Cet idéal, la Chevalerie elle-même ne l'amt pas atteint. Car,void que l'héroïsme s'ignore, que la souffrance se cache, que la vertu sourit. La sévérité de P<nt-Royal n'ef&aye pas ce monde déhcat : elle y est acceptée ; mais elle a la pudeur dé son zèle et soumet la religion elle-même à la convenance des moeurs.
LA COLONNADE DU LOUVRE. (J- PsHmou.)
L'BMVBRS ov Est-ce dtmc rap<^ée, cette fois ?
OBAHD 8|tcu Cette âite est infiniment supérieure à toutes les autres :
entendant, c'est encore une éliu. Certes, il n'est plus question de ces féodaux bardés
INTRODUCTION
de fer^ ni de ces soldats bottés et ceints de l'épée^ ni même de ces gentilshommes tout empanachés de leur gloriole généalogique, « L'honnête homme » est un homme, sans plus. Même, aux araiées, un Fabert et un Cadnat prennent rang près d'un Turenne ou d'un Luxembourg. La société de Paris s'oppose à la cour de Versailles et de Marly. Mme Comuel a son mot à dire quand triomphe Mme de Montespan.
Dans les couches populaires, un progrès s'est accompli : elles ont monté. Colbert, grand ministre du Grand Roi, honore ceux dont les parents aunaient le drap.
Malgré tout, l'abîme qui sépare le peuple des autres dasses de la nation n'est pas comblé. Sous le poids de l'édifice social, la dernière assise est toujours écrasée. La royauté triomphante s'est écartée de ce qui, pendant des siècles, avait Eût sa force : son union avec les masses populaires. Le pouvoir absolu, après avoir brisé les pouvoirs intermédiaires, s'appuie sur leufs débris qui ne sont plus à craindre, et il es^ maintenant, avec l'aristocratie qui l'entoure contre le peuple qu'il ne connaît plus. Le jour où Henri IV prononça ces mots : « Je suis le premier gentilhonmie de mon royaume », il prit à rebours la politique de ses prédécesseurs (i). Ses conseillers bourgeois qui, comme les nobles, profitent du privi^gCy ne l'avertirent pas.
Louis Xm, Richelieu, absorbés par leurs grandes tâches, ne regardent pas le peuple; Mazarin le raille : « Qu'il chante !... » Les Etats généraux n'étant jamais rassemblés, la plainte du « bonhomme » n'a pas d'écho. Il se tait, se dérobe, se réfugie dans des retraites où il tâche d'échapper à l'impôt et d'où il voit, de loin, étincder le luxe et le brillant de la Cour. Ce n'est pas Louis XIV, ce n'est pas Louis XV qui, de leur Empyrée, descendraient vers lui.
Ls PBiviLtGS Seul, Vauban, avec la profonde clairvoyance de l'homme
« qui remue de la terre » et qui sait l'eflfort des bras, a reconnu et signalé la cause du mal, leprwilège. H écrit, dans sa Dtme royale : C'est a une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions de contribuer à proportion de leur revenu ou de leur industrie sans qu'aucun d'eux s'en puisse raisonnablement dispenser. ...Tout privilège (voilà le doigt sur la plaie) qui tend à l'exemption de cette contribution est injuste et abusif et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public. » La source du mal est découverte ; mais de peindre le mal lui-même il y finit
(i) Pour les preuves, et notamment en œ qui oonceme la question de la chasse et des essarta^ voir : la Pratia en 1614, dans Histoire de Rschdieu, 1. 1", p. 488.
raumcer ; les paroles manquent. On a cité cent fois le passage de La Bruyère : « On voit certains animaux farouches... s Mais a-t-on remarqué l'iionie terrible contre les hommes de loi qui, sortis du peuple, le trahissent : «... U faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose Knijours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. »
L'historien de Colbert, Pierre Oément, écrit : « Jamais, il est triste de le dir^ la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que sous le règne de Louis XIV, même pendant Tadministraticm de Colbert, c'est-à-dire dans la plus belle période du r^ne et au commencement de ces grandes et fetales guerres qui en assombrirent la demiire partie. ■ Ce qui se passait dans les provinces reculées, le mémoire de Flédiier sur les Grands Jours ^Awxrgae en témoigue. Une fiscaht^ pareille à celle des derniers temps de l'Empire romain, saccage et dépeuple le royaume pour entretenir les guerres Êistueuses et l'éclat de la Cour. Des lois absurdes sur le commerce des blés, dictées au fond par les accapareurs, affimient méthodiquement le peuple. Aux plus belles heures du règne, les souffiances stmt telles que de La Mar^ dans son TtcdU de la police^ — ouvrage en quelque sorte oflâdet, — écrit : « Ce rédt serait trop triste et nous devons en épargner la mémoire à la postérité. »
ÉCLAnteUR DB CATALBUB, d'apris Parmcel. (G. Hanotaui lîli.]
LIS DEBmiBS Revenons à la questitm : Est-ce donc l'apogée? — >
Eois BOUBBONS Non. L'étofic retournée a montré son afl&euse trame. On souffi^ de cette splendeur, de ce charme inexprimable, de cette élégance raffiné^ puisqu'elles cachent cette indiâérence, cette cruauté froide qui s'effrace d'ignorer. Racine mourut, dit-on, d'avoir, — comme si un voile se déchirait, — aperçu un jour la misère du peuple.
La royauté n'est plus heureuse dans aucune de ses entreprises. Quand Louis XIV mourut, teut ce qui survivait en France, au dire de Saint-Simon, « rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont les plus ardents désirs ne doutaient plus ».
LXZ
INTRODUCTION
On espérait donc une délivrance. Mais ce fiit autre -chose. Philippe d'Orléan^ le cardinal Dubois, le cardinal Fleury, Louis XV ravalent le pouvoir royal et la dynastie au plus bas. Au dehors, les choses vont aussi mal qu'au dedans : la France n'aime plus parce qu'elle n'estime plus.
La satire de Voltaire, c'est le Roman du Remtrt. La veine qui a passé de François Villon à Rabelais et de Rabelais à Molière s'amasse, grossit son flot irrité et bat les ffmdements du vieil édifice. L'esprit français sape les antiques murailles. La critique, l'éloquence, l'invective élargissent la brèche. Montesquieu, sentencieux et sprCy révèle les dessous des codes que ses ancêtres, les l^istes, ont dictés. Jean -Jacques Rousseau a hérité de la véhémence d'un lit Roche et de l'irresponsabilité mentale des prédicateurs de la Ligue. Figaro vaut Pathelin. Le pays est avec ceux qui raillent, avec ceux qui invectivent, avec ceux qui insultent. n voudrait fouler aux pieds ce &ste impitoyable. Puisqu'on lui refuse à la fois h paix et la gloire, il rédame la liberté ! Le peuple n*est rien : il sera tout.
QUATBikBiE tPoqoE. Vingt-dnq années de révoIuti<m, de guerre intestine,
LA HtvOLDTioN ^ guctrc étrangère. Le sang coule par tous les pores. Iji Révolution laissera-t-elle quelque chose debout sur ce sol bouleversé? Paris n'est plus la capitale que d'un tiers de la France ; le gouvernement révolutionnaire représente une infime minorité de Français ; la révolte et l'ennemi sont à Lyon, à Bordeaux, en Bretagne, en Normandie, en Vendée, à Toulon, à Verdtm. Est-ce la dislocation, le partage, le démembrement?...
Mais voici, qu'une fois encore, les hommes se lèvent et se portent sur la firontière. Le drame des grandes guerres défensives recommence. Et toujours les mêmes courages! La France se bat pour son compte et se jette dans la lutte, tête baissée. Le sergent Fricasse dit la parole qui anime ces volontaires : « Qnnbien de fois, j'avais entendu par les papiers que notre armée française avait été repoiissée et battue partout ! Je brûlais d'impatience de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous direz que c'était l'innocence qm me feisait penser ainsi, mais je me disais souvent en moi-même : « Est-il
donc possible que je n'entende dire que des malheurs ? » Oui> il me semblait que, si j'avais étéprésmty le mal ne serait pas si grande je ne me serais pas dit meilleur soldat que mes compatrioœs, mais je me semais du courage et je pensais, qu'avec du courage, on vient à bout de bien des choses. » Ces répubUcains retrouvent les accents des pairs de Charlemagne et des compagnons de Jeanne d'Arc : « Douce France 1 » Et, cette fois encore, la lutte héroïque est couronnée par la victoire.
Mais voici que les choses prennent une &ce nouvelle : le peuple qui a défendu son sol et porté les limites de la France jusqu^où la nature les a destinées, omduit par le plus grand et le plus téméraire de tous les cbeEs, tente ce qu'il n'a jamais essayé de Êiire au cours de son histoire : il se rue sur l'Eun^K;, comme s'il voulait à lui seul dompter et réformer le genre humain. La révolution serait donc une Croisade ? Ces temps sont passés. Les cadres du monde scmt étabUs. Il âiut tenir ccn:q>te désormais de la voltmté des peuples. Effort inom, chute profonde. La France fraisée, diminuée, meurtrie, retombe sur elle-même et le plus déçu, le plus mélancolique des siècles commence. Génération ambiguë, qui a manqué d'être grande et qui ne veut pas être petite ; ni victorieuse, ni vaincue, désenchantée, elle s'attendrit sur elle-même, s'exdte et s'énerve ; elle rit, die pleure. Grandeurs et servitudes. C'est le siècle d'ai^isse. Cette France si sage, si mesurée, si « prosaû^ue », disait-on, se réveille lyrique, romantique, effîrénée. Comment disposera-t-elle d'elle-même? Va-t-elle glisser dans l'^cnsme parcimonieux d'une époque bourgeoise, ou bien reprendra-t-elle l'essor des grandes aventures militaires au milieu d'une E\ux>pe qui s'est (^anisée contre elle? C'est le temps des ép^ones ; ils battent monnaie de la gloire et ftmt litière de la libère Tout est en suspens, La Confession d'un errant du siècle s^arrête sans conclusion.
Hélas, la conclusion se présente et elle est pire que tout ce que l'on pouvait prévoir : la défaite confirme les Icmgues mélancolies et les lancinantes appréhensions. Pour la première fins depms des siècles, la frontière recule : la France est démembrée.
L'HOKMK Cq>endant, parmi ces douloureuses alternatives, la plus grande
^^^BBX des révolutions s'est accomplie : le peuple français est maître de la terre et maitre de lui-même. Il est « l'homme libre ».
INTRODUCTION
L'avènement de la démocratie s'est accompli en deux étapes : la Grande Révolution a tué le prwilège et a donné la terre au paysan; la révolution de 1848 a écarté les classes dirigeantes et a donné au peuple le sufErage universel. La nation est arrivée. Les dix-huit siècles de cette longue histoire ont obtenu leur couronnement.
Si Ton veut porter un jugement sur cet accomplissement^ parmi les obscurités, les douleurs et les cruautés de Tenfantement, il suffit de comparer le sort du plus grand nombre avant et le sort du plus grand nombre après. Le verdict est dans le développement du bien-être général et dans l'amélioration des mœurs publiques et privées. Trouverait-on, parmi les Français d'aujourd'hui, un Canillac ou un Sén^spour qui l'on devrait mobiliser la juridiction des « Grands Jours »? Et trouverait-on, dans la France d'aujourd^ui, un coin, si reculé soit-il, qui motiverait la plainte formulée en plein dix-huitième siècle au nom de la plus riche de nos provinces par le Parlement de Normandie : « Les paysans, pour ne pas mourir trop vite de faim,, en sont réduits à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité. » On dit : « C'est le progrès économique »; je dis : «Et c'est aussi le progrès des mœurs ». Constatons, dans la sincérité de l'histoire, qu'aucune comparaison n'est possible d'un r^ime à l'autre et que le peuple de France n'est plus aujourd'hui, selon la triste eiq)ression du roi François I", « le peuple des bêtes ».
C'est seulement après 1870 que la génération des « hommes libres » commence à gagner virilité. Les élites ont disparu. Tous se sentent un même devoir et une même responsabilité sociale; tous se donnent aux taches communes. La nation entière prend fidt et cause pour elle-même ; ces paysans travaillent le sol qui leur appartient : ils l'aiment ; ces citoyens qui votent veulent savoir ce qu'ils font : ils s'instruisent. Ainsi, sans bruit, et progressivement, l'âme de la nation s'est préparée.
Les moeurs de la paix se sont exhaussées ; mais qui eût pu croire qu'il en était de même des mœurs de la guerre? Là aussi, pourtant, on était prêt. En quel temps, la nation tout entière s'est-elle présentée d'une masse plus compacte et plus terrible sur la frontière? Le chevalier, le croisé, le « preudhonune » de saint Louis, les compagnons de Jeanne d'Arc et de Bayard, « l'honmie généreux » de Descartes, I^umble chrétien de Pascal, le « républicain » de 1792, le grognard de Napoléon, tous sont présents sous la capote bleue du soldat de 1914.
Quelle fut, aux premiers jours, l'émotion religieuse de la France sentant monter en elle la vague de tous ses devoirs ! Chefs et soldats ne £dsant qu'une seule âme, respirant d'un même souffle, ivres de l'Idée, allaient, comme leurs pères et les pères de leurs pères, au-devant de « l'invasion germanique ». Ëtaient-ils assez sûrs de la victoire ! Croyaient-ils assez aux destinées de la France !
LB Boij>AT Di LA GBANDi CheTchoiis à rctracer les traits, qui s'efiËtcent
GDKRU. u . BONHOMBU » déjà, de ccttc génération de la Grande Guerre. L'Histoire gardera-t-elle au soldat ce nom rustique et fauve, le PoUu? Croirat-elle ce que la vérité et la l^;ende d^à entrelacées racontent de lui? RecueiUerat-elle le nombre infini d'actes héroïques, de mots sublimes, de sacrifices innommés? Comment fera-t-elle pour se souvenir ? Nous-mêmes, qui avons vu, ocnument pourrions-nous rassembler tant de traits épars? L'Histoire impuissante, les yeux fixes, le crayon aux lèvres, avouera-t-elle : « Je ne peux pas ! »
Le soldat de la Grande Guerre, — képi, pantalon rouge et capote bleue, — eut tout de suite, dès U coup sur la mupie des premières batailles, le sentiment profond que, puisque ces assaillants en voulaient à son acquis séculaire, à sa vie, à sa liberté, à sco âme, quoi! c'était a&ire à lui, maintenant, de souffiir et de mourir. Sortant de son village ou de sa ville aux douces heures, laissant derrière lui père et mèr^ femme et enfants, paroits et amis, tout, il se dit dès lors qu'il en était ainsi et que, pour la France, « il le allait t. Car, tel fiit le mot d'ordre de cette guerre mot de la résignadon et du devoir : « Puisqu'il âut, il finit ! »
Quelle profonde docilité sociale s'était îii^)lantée en cette âme pour qu'un tel abandon de soi fût possible ! Plus fort que la mort, l'instinct imposait le sacrifice absolu. Telles sont les mœurs de « l'hranme libre ». Ni entrée, ni rompu par une préparation spéciale ni par le devoir professionnel, sans même l'appât de la gloire, le simple soldat agit pour &ire bien. Et ils sont huit millions sur ce modèle ! La tradition historique pèse donc tellement sur eux que rien ne peut les arrêter et qu'ils marchent d'un même pas, jeunes gens et hommes Ëiits, comme dans le m<mument de Rude. La longue suite des expériences emm^asinées dans llnconsdent les pousse : « Je ferai comme mes pères ont fiiit. >
LE SOLDAT OT 1914. [}. P.tisEou.)
INTRODUCTION
Les critiques, les sophismes, les notions fondent comme neige au soleil ; tous offrent leur vie.
Us l'oflErent librement, et voilà pourquoi, 8 millions étant partis, i 500 000 ne sont pas revenus. Qui les eût contraints? Les ennemis, soulevés par la convoitise, fouaillés par la crainte d'un maître casqué de fer, étaient entraînés à ce sport terrible. Race gloutonne et d'instincts brutaux, elle avait pour totem l'aigle rapace... Mais les nôtres ! Us ne convoitaient pas le bien d'autrui. Ils n'étaient pas exaltés par une « Kultur » sophistiquée de longue main; ils n'étaient ni ^arés, ni affolés, ni enivrés. Us s'offraient donc pour l'Idée, pour la patrie et pour la liberté.
L'histoire verra ces hommes, soit marchant au combat, en bataillons serrés, sur les rangées de mitrailleuses dissimulées, soit subissant les rafales de l'artillerie lourde de si longue portée qu'on les croit tirées de derrière, soit reculant dans les dures retraites sous un soleil torride, soit redressant leurs genoux brisés pour ressaisir la viaoire, soit plongés dans la boue des tranchées, plus terreux que des vers de terre, — toujours pareils à eux-mêmes et soutenant, sans baisser les yeux, l'affreux r^ard de la mort.
Aux plus mauvais jours de la guerre, j'ai vu dans l'aube encore noire, sous la pluie gjacée, les hommes prendre d'eux-mêmes les rangs pour monter à la ligne de feu ; les officiers étaient attardés aux derniers détails ; mais les hommes se rapprochaient docilement; les casques moutonnaient sur les dos arrondis, et la colonne s'ébranlait comme un serpent métallique sans qu'un seul se fît attendre. Us savaient que plus d'un ne reviendrait pas, le soir même ; mais ils s'acheminaient par le chemin creux jusqu'à leur tombe.
Ainsi pendant quatre années. Jamais on n'a demandé rien de tel à l'humanité. Les obus, les balles, les mines, les baïonnettes, les gaz asphyxiants, l'assaut des avions, l'attaque des sous-marins, ils ont supporté tout cela, et, le pire des maux peut-être, la pourriture lente de l'hôpital, l'horreur de la blessure infeaée, la mort qui rôde et qu'un geste voudrait, comme une mouche obsédante, écarter.
On dit : toutes les armées ont enduré ces maux. Oui ! mais, notre soldat, pauvre eoÊmt sans orgueil, avec tant de résolution et de simplicité !
La guerre de 1914 a révélé à notre histoire ce type nouveau, infiniment savoureux par l'extraordinaire mélange de résolution farouche et d'acceptation résignée, de hardiesse entreprenante et de patience souveraine, de sentimentalité candide et de scepticisme éveillé. Car, s'ils ne s'en font pas accroire, ils ne s'en laissent pas '. La belle humeur de la race résiste à tout ; mais elle ne se livre qu'à bon
*l)Mt'H
esdent. Le soldat se méfie de la déclamadon son<ne, des eflEets fedles et des 9{)plaudissemcQts captieux.
Tout cela, il l'a exprimé dans le nom qu'il s*e5t donné à lui-même, le « bonhomme ■.
Le « bonhomme »> c'est le preudhomme, le brave homme, l'hcnmête homme, le galant homme, mais, subordonné à un sentiment fortement ^alitaire et populaire. Quels que soient l'origine, le sang, l'éducation, la fortune, il fout passer sous ce niveau j « Bonhomme » ou rien. Disons en deux mot que le c bonhomme », c'est l'homme libre en bleu horizon.
LA PAU Que va faire cet « homme litnx », une fois rentré au foyer? hc
EivKHDi « victorimx » n'est plus qu'un paysan en blouse, un ouvrier ou un amunis en veston ; le casque au clou, il va, par son vote et son opinion, — non plus par son bras, — décider encore du sort de la France. Car, la leçon de l'histoire nous apprend que, finalement, c'est le sentiment des masses qui TenqMrte et qui, au lendemain des grandes crises, oriente les événements.
La vîcKiiie est suivie, d'ordinaire, d'une période de vigueur, d'énergie et de hardiesse dans les entreprises j mais il est bien rare que cette période ne se trouve pas scindée soit par des retours de l'ennemi, soit par des ressauts de l'énei^e ellemême, mal r^ée. D'ordinaire, la paix ne s'établit pas du premier coup, les hommes la tiennent rarement d'une main assez ferme : souvent elle leur édiappe.
Le désoeuvrement irriK nombre de natures ardentes que la guerre avait arrachées à l'ornière de la vie courante ; les instincts violents, une fois réveillés, ne se rendorment pas aisément; les « demi-soldes » se débattent dans le coik traste entre leur actuelle existence si plate et le souvenir des heiurs animées et dramatiques qu'ils ont vécues. Ainsi un ferment puissant remue, dans les couches profondes, à la fois le bien et k mal. L'imagination s'exalte ; les cœurs se gonfient ; la l^ende naît
Ëlevés au bruit du tambour, les
enfants veulent connaître ce qui fit la
LA PAIX REVENUE. (Dctun de j. Patissou.) fierté de leurs pères. Une fièvre les
INTRODUCTION
dévore. Leur adolescence hâtive, leur jeunesse précoce sur laquelle la femme s'est penchée trop tôt, exige les jouissances immédiates. L'ordre familial est compromis. Ils s'élancent et se saisissent de la vie. Mais les tâches étant moins daires et moins hautes, parce que moins nécessaires, leur élan est coupé, leur force entravée; ils gaspillent une vigueur énervée, un souf9e un peu court, dans les entreprises des épigones. Ils sont les successeurs. L'agitation des tempêtes se prolonge ; elle fouette, de ses sautes de vent, les vagues inapaisées.
Cq)endant, les vertus de ceux qui ont supporté, l'expérience de ceux qui ont souffert, l'autorité vivante des morts, et, en somme, xm travail latent d'équilibre et de rémt^;ration qui est le véritable fruit de la victoire, contiennent les passions violentes, les portent vers les œuvres de la paix, les jettent aux expansions lointaines, leur proposent la gloire des nobles créations de l'industrie, du commerce, des sciences, des lettres et des arts. Les grands siècles suivent les grandes guerres.
Il arrive même que les pertes sanglantes, les douleurs inguérissables, le trouble jeté dans les rapports universels, l'habitude du sacrifice, préparent, après la tourmente, des époques de privation, d'ascétisme et de charité. L'homme est plus cher à l'homme quand les meilleurs- ont succombé. Les femmes, auxquelles la guerre a imposé des tâches imprévues, y ont trouvé xm exhaussement et un élargissement de l'amour et de leur devoir social.
Le luxe étalé par les enrichis, l'insolence des fortunes récentes, la dépravation des moeurs, la violence des passions portent, vers ces continences et ces abstinences, les âmes fortes. Les puissants arrachements qui ont accumulé les richesses en quelques mains, comme une mine d'or s'exploite au pan d'une montagne écroulée, l'injustice des choses qui jette la douleur aux ims et la joie aux autres, « l'inégalité entre les honmies » si sensible quand l'ordre est rompu, tout pousse à la recherche d'une organisation nouvelle, à ces vastes transformations qui, à la suite des guerres, ont presque toujours offert le progrès social comme rançon du sang versé.
LA PAIX Si les peuples rentrent dans leur évolution normale, si la
sowEBAiifs fatalité ne les poursuit pas et si la paix tant désirée s'installe définitivement, alors la société prend un puissant essor. On s'est aperçu soudain que l'homme ne possède, par la vie, que l'expansion de la vie : la joie d'être n'est que la joie d'agir ; les seuls qui jouissent vraiment des grandes oeuvres sont ceux qui les entreprennent : une fois achevées, elles n'étonnent ni ne contentent ; il faut recommencer toujours ; car l'âme vit d'espérance ; aujourd'hui dévore demain. Tout porte à croire que la génération qui a fiût la guerre de 1914-1918
verra s'ouvxîi ces
horizons. Bsi die, les qualités remportent : vaillante, modeste, raisonnable, elle a recueilli une victoire sans ostentation et une paix modérée : les deux provinces séparées sont rentrées au foyer : singulier < impérialisme » ! Le niveau moral est bon ; même, aux grandes heures, il a paru excellent. Des troubles profonds ont remué le fond des âmes. Le culte du bien, le culte de l'Idée, le culte de la France ont si profondément pénétré les consciences que, tant que cette génération durera. Us ne sauraient en être arrachés. Jamais, peut-être, on n'a vu une victeire plus douloureuse : i 500 000 morts ! De telles épreuves sont des leçons que les peuples n'oublient pas.
LA PAIX DEVANT Maîs l'ordre intérieur dépendra surtout de Tordre
L'aisToiEi extérieur. Nous avons considéré l'évolution de la nation française en elle-même et sur elle-même. Que fenmt les autres peuples? La paix ni le bonheur ne sont assurés à personne. Comment les précédents de l'Histoire générale déterniînent-ils les pronostics de notre histoire particulière après la guerre qui vient de finir?
La France est, avant tout, puissance d'équiUbre : si cet équilibre se rompt, c'est toujours contre elle. Or, il y a un principe de désordre dans la situation actudle : c'est la création d'un grand nombre de petits Ëtats faibles et le développement de quelques grands Etats très puissants. La France est avec lltalie, et aussi l'Espagne, entre les deux : assez fortes pour aider les feibles, pas assez bibles pour être n^;ligées par les puissants.
Mais la France a im autre devoir qui complique et surcharge celui-d : elle a la mission historique de contenir et de refouler « les invasions germaiûques » et les invasions que les invasitms germaniques amènent derrière elles. L'Allemagne a subi, au cours des événements r^xnts, le choc en retour de ses ambitions immodérées, dis<ms de ses passions anti-européennes. Si l'Allemagne rentre dans le rang, si elle s'articule à l'Eiuope, si elle associe sa fi:»ce aux forces diverses qui travaillent à l'équilibre, l'oiganisation de notre tout petit continent résistera. L'Eiurc^e reprendra dans la paix son œuvre séculaire d'agent de civilisation et de salut. La France, restaurée et honorée, y travaillera de concert avec tous , car die n'a ni haine, ni rancune
INTRODUCTION
n est teo^. Car Toid que s'élèvent, du fond de ce continent, les miasmes du « marécage slave ». Us obscurcissent l'aurore des jours nouveaux et l'on ne peut dire s'ils se résoudront en pluk bienfaisante ou en wage destructeur.
Peut-être un Attila aux milliers de tôtes cadie-t-il scm berceau parmi les steppes verdoyants. Peut-être déch^era-t-il sur l'Europe ce terrible débordement asiatique que l'histoire a déjà connu. Frappant aux pentes du monde civilisé comme il frappait aux portes de l'Empire romain, il menacera l'Allemagne d'abord. Celle-ci a>t-elle l'espoir de l'arrêter ou de le dompter, de l'enrôler à son service?... Les puissants empires de la mer, moins directement menacés,— troublés peut-être en leur (aopre sein, — hésiteront, qui sait? avant de s'engager. La France, à l'arrière-plan, se ramassera sur ellemême. Alors, rassemblant toutes les forces de son intelligence, de son génie, de son courage, de sa propagande, de son exemple, elle sera peut-être, xme fois encore, Tagent du salut universel comme elle le fut aux Champs Catalauniques, à Poitiers et sur la Marne. H faudrait donc compter encore une fois sur les armes de la France.
Car, le commerce, les arts, Tindustrie, la prospérité, le confortable, la joie de vivre, les vertus civiles, la liberté elle-même seront toujours en péril si la valeur des hommes n'est pas toujours prête. Les profondes améliorations sociales, filles des grandes crises, ne s'enracinent qu*à son abri. L'agresseur ne renonce à ses armes que s'il connaît que la d^ense n'est pas désarmée.
Jamais le monde n'a eu davantage besoin de l'Europe et jamais l'Eiurope n'a eu davantage besom de la France. Deux mille ans d'histoire expliquent 1918, et 1918 va créer la nouvelle histoire.
BN VEDETTB. (Desùn de J. Pat
COMOLUSiOH Une race née sur l'un des plus beaux domaines de la planète,
s'y développant dans l'harmonie de ses dons et de la nature, recevant les influences du plus haut passé et des plus précieux voisinages, luttant pour vivre d'abord, puis pour se défendre, puis pour s'améliorer et, enfin, pour
lépandre dans l'Univers les biens que la Providence et l'histoire lui ont prodigués ; vivant à l'extrémité de la péninsule européenne, prête à s'embarquer pour les loi^ voyages, mais enracinée au fort des continents et y puisant le suc qui alimentt «s vieilles attaches à la civilisation commtme ; race au génie brillant, au oœur généreux, à laquelle nul n'a résisté au cours de l'histoire, ennemie loyale, amie de ceux qui furent ses ennemis, apparent avec toutes les familles himiaines, — humaine s'il en fut, créatrice du beau, passionnée pour le juste, soumise à la Raison, vaillante, laborieuse et courageuse, cette race prend à témoin ces deux mille ans d'histoire que, dans la guore ou dans la paix, (m la trouve toujours pour les hautes causes. Même si les grands périls sui^;issent, elle ne désespérera pas ; car elle a foi dans le triomphe du bien et elle sait que, par l'effort des hommes et des peuples unis, la planète tsxtt deviendra progressivement le séjour d'une meillein% et plus heureuse Humanité.
Gabriel HANOTAUX