‹ Histoire de la nation françaiseChapitre 13 sur 112 · DES INVASIONS GERMANIQUES AU SEUIL DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DES INVASIONS GERMANIQUES AU SEUIL DU MOYEN AGE

V apport des influences germaniques. — Le recul de la cité. — Le régime de protection, Vimmunité, la recommandation. — Uindustrie et le commerce à V époque mérovingienne. — Les monnaies, la flscalité. — Les influences reconstructives sous le règne de Charlemagne. — La production et le commerce. — La persistance de la faiblesse de Vindividu; son effet sur Vétat des personnes et des biens. — Les droits régaliens en matière fiscale et monétaire.

VANT d’examiner les transformations économiques que subit la société gallo-romaine à la suite des invasions germaniques, il convient de préciser quelle était la nature des apports des nouveaux éléments. Les populations qui occupaient le sol de la Germanie paraissent avoir traversé les stades ordinaires des peuples primitifs : vie exclusivement guerrière et nomade, apparition de l’agriculture qui rend les hommes plus sédentaires, attachement au sol qui se manifeste par la construction de demeures au miheu des terres cultivées et des pâturages, groupement des habitations en villages. Au premier siècle, l’organisation germanique est caractérisée par l’importance du groupe familial qui, sur une terre commune, réunit les parents, les

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esclaves, et les compagnons du chef, rattachés à lui par un lien essentiellement militaire. Le comitatus, institution fondamentale à cette époque, repose sur le dévouement absolu des guerriers au chef qui leur donne la subsistance et leur part de butin. Un roi, dont la puissance est faible, occupe le sommet de la hiérarchie.

Il faut faire une mention spéciale pour une institution qui n’est qu’un cas particulier de ce besoin de protection dans les organisations rudimentaires, qui pousse les hommes soit à se mettre sous la dépendance d’un homme plus puissant qu’eux, soit à chercher dans l’union une sécurité plus grande; nous voulons parler de la ghilde, association d’assistance mutuelle, formée entre un certain nombre d’individus qui se promettaient aide et secours en toutes circonstances. On a voulu voir, à tort semble-t-il, dans cette institution, l’origine des corporations.

Les populations germaniques s’initièrent assez tôt à la civilisation romaine, en particuher par l’intermédiaire des régions rhénanes. Nous avons vu qu’il y avait un certain courant commercial entre la Gaule et la Germanie. Les produits gaulois étaient très appréciés chez les Germains, bien qu’il existât une interdiction de vente pour certains articles. Les Romains, d’autre part, par une tendance fréquente chez les peuples civihsés, s’engouaient des usages et des modes barbares.

L’industrie de ces derniers était d’ailleurs rudimentaire; ils connaissaient l’art de tisser la toile et de rehausser de couleurs vives les étoffes et les boucliers.

Le contact entre les deux races ne tarda pas à devenir plus étroit. Après des incursions fréquentes en Gaule, les Germains vinrent en grand nombre se fixer dans le pays, où ils furent appelés par Rome, non seulement comme soldats incorporés dans l’armée réguhère, mais encore comme cultivateurs. Les colons furent en grande partie recrutés parmi eux.

La DÉSORGANISATION ÉCONOMIQUE A l’invasiou larvée succéda l’arrivée

CONSÉCUTIVE AUX INVASIONS masse des Wisigoths, des Burgondes

et des Francs, qui devait susciter des luttes intestines qui durèrent plusieurs siècles.

Les conséquences de cet état de choses se manifestèrent tout d’abord par une destruction inouïe des sources de la richesse. Non seulement un grand nombre de vies humaines disparurent dans la tourmente, soit par l’effet direct de la guerre, soit par ses suites : massacres, famines, maladies de toutes sortes, mais encore des biens de toute espèce furent sacrifiés : moissons brûlées, troupeaux emmenés, champs dévastés, maisons, villages incendiés.

De plus, la présence de nouveaux occupants entraîna des modifications profondes dans l’organisation existante. Une nouvelle répartition des biens dut être effectuée. Les Wisigoths et les Burgondes partagèrent les terres avec les habitants, recevant jusqu’aux deux tiers du sol cultivé, et un tiers des esclaves, selon les règles anciennes de Vhospitalitéy prévues pour l’établissement des Barbares dans l’Empire. Cette prise de possession fut faite principalement aux dépens des grands propriétaires j elle n’eut lieu que pour un nombre restreint de terres, étant donnée la faible proportion des envahisseurs. Il semble même que les lots distribués aient été parfois peu considérables, et se soient, à la longue, révélés insuffisants . Ce serait une des origmes des tenures qui devaient être plus tard la base du régime foncier. On ne trouve pas trace d’un partage des terres entre les Gallo-Romains et les Francs ; peut-être ces derniers se contentèrent-ils des biens appartenant au fisc impérial.

Bien que la juxtaposition des éléments barbares et gallo-romains n’ait pas été étabhe systématiquement par la violence, et que la position des anciens propriétaires ait été parfois garantie par les rois barbares, dans l’intérêt même des occupants, il n’en est pas moins vrai que la répartition des terres fut la cause de troubles sociaux profonds.

Ce n’est pas seulement le fait de la dépossession d’une partie des habitants, par les éléments nouveaux, qui fut une source de division et d’instabihté. La seule coexistence, dans un pays autrefois homogène, de peuples appartenant à des races différentes, ayant des mœurs partieufières, introduisit en Gaule des ferments persistants de dissociation. De plus, la germanisation ne s’effectua pas partout avec la même rapidité et la même force de pénétration. La province d’Aquitaine fut moins touchée que les provinces rhénanes, et même dans le Nord, l’Austrasie, plus voisine de la Germanie, fut ouverte plus complètement à l’influence des conquérants que la Neustrie.

Le système de la personnafité des lois, en vertu duquel chaque individu relevait du statut établi par le peuple auquel il appartenait, avait pour effet de maintenir sur un même territoire des règles différentes ; il est la transposition, dans l’ordre juridique, de la complexité des éléments en présence. La loi sahque imposait une pénalité plus forte pour le meurtre d’un Barbare que pour celui d’un Romain. Bien qu’il ne faille pas voir dans ce fait la volonté de traiter les anciens occupants en race inférieure, l’inégafité n’en était pas moins étabhe.

On comprend que l’ensemble de ces conditions ait profondément désorganisé la production des richesses et ait provoqué dans l’esprit des individus un sentiment

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d’insécurité, dont nous allons constater les manifestations dans les divers domaines où s’exerce l’activité économique.

Transformation de la structure économique Si l’on compare ce qu’é-

GÉNÉRALE. LE RECUL DE LA CITÉ gallo-romauie,

au temps des Antonins, avec ce qu’elle est devenue sous le règne de Clovis, on se rend compte du changement survenu dans l’économie urbaine. Les monuments publics, œuvres d’art exécutées à grands frais, avec l’aide des représentants du pouvoir et des dignitaires, sont détruits et n’ont pas été remplacés. Les demeures luxueuses des particuliers sont en ruines ou inhabitées. Les nouveaux occupants, tout entiers tournés vers les émotions violentes de la lutte ou de la chasse, négligent la vie domestique et méprisent l’embellissement du foyer. Le rôle militaire des villes passe, à nouveau, au premier plan. Grégoire de Tours, dans la description qu’il donne de la ville de Dijon au sixième siècle, insiste au moins autant sur l’élévation et l’épaisseur des murailles, le nombre des tours, la qualité des matériaux que sur la fertilité des terres environnantes. Quand Théodoric veut venir en aide à Arles qui vient de subir un siège terrible, il croit nécessaire de partager le secours entre la réfection des murailles et l’approvisionnement des habitants.

La population totale, et en particulier celle des villes, diminue notablement ; la crainte trop justifiée des pillages et des massacres, qui hante l’esprit des habitants, les pousse à déserter les agglomérations urbaines, à chercher un abri dans les grands domaines ou à se réfugier dans les forêts, pour reprendre le mode de vie primitive qui procurera au moins la sécurité cherchée. Tout ce qui faisait l’attrait des villes n’est plus qu’un objet de butin. Lorsque Thierry, fils de Clovis, en 532, veut décider ses guerriers à envahir l’Auvergne, il leur déclare : « Je vais vous conduire en Auvergne, où vous trouverez de l’or, de l’argent, des troupeaux, des étoffes, des esclaves à emporter », et Grégoire de Tours ajoute : « Contents de cette promesse, ils firent sa volonté. » Et l’Auvergne ne fut plus qu’un désert. Certaines villes connurent un sort lamentable. En soixante-cinq ans. Trêves fut saccagée cinq fois ; en cinq ans, Orléans fut huit fois menacée par l’ennemi. Nîmes fut tour à tour possédée par les Francs, les Wisigoths, ses ducs en révolte et les Sarrasins, pour être enfin conquise par Charles Martel.

Parfois les habitants s’obstinent à demeurer sur place, malgré tout. Après le pillage de Chartres par les Normands, la population construit des cabanes en bois, à l’abri d’ime partie des fortifications réparées tant bien que mah Cinq fois l’incendie

détruit une partie de ces cabanes, les habitants les rétablissent et trouvent le courage de reconstruire plusieurs fois leur église (Flach).

A l’intérieur des villes désertées, et parmi les ruines accumulées par la continuité de la lutte, il ne reste plus guère que les guerriers et ceux qui vivent sous leux

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