LE RECUL DE LA CITÉ
J LES HABITANTS, POUR ASSURER LEUR SÉCURITÉ, REPRENNENT LE MODE DE VIE PRIMITIVE (G. Ripart).
protection. Il devient dangereux de sortir des remparts ; les vols à main armée, les guets-apens attendent les imprudents qui circulent isolément. La contagion de la rapine a gagné les hautes classes; les seigneurs eux-mêmes, les Gallo-Romains les plus raffinés se mettent à piller. Singulière illustration du mécanisme de la loi d’imitation dont M. de Tarde a su faire une étude pénétrante. Il devint bientôt I nécessaire de ménager, dans l’enceinte des cités, des terres cultivées, pour assurer
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la subsistance des habitants. La ville devient un tout complet, qui se suffit à luimême ; comme l’économie rurale, ainsi que nous le verrons plus loin, elle constitue une économie fermée.
Le RÉGIME DE Nous avous signalé l’existence, soit dans la Gaule indé- PROTECTION pendante, soit dans la société gallo-romaine, de la coutume par laquelle un homme abandonnait à un autre plus puissant que lui une partie de son activité, moyennant la protection qui était accordée à sa personne et à ses biens. Le comitatus germanique nous a fait voir quelque chose d’équivalent. Dans la période de trouble et d’insécurité que fut l’époque mérovingienne cette coutume devait prendre une grande extension et tous les éléments faibles de la société furent tentés d’y recourir.
Cette protection était en premier lieu assurée par le roi ; elle comprenait, d’abord, la protection générale due à tous les sujets, et qui resseinble à celle que l’Ëtat a pour but de garantir dans toute société organisée ; mais elle se doublait d’un appui particuher dû à ceux qui se plaçaient sous le mundium du roi : veuves, orphelins, jeunes filles ou serviteurs, prêtres, etc. Les compagnons d’armes directs du roi, ceux qui vivaient dans son étroite intimité, étaient également unis à lui par un hen spécial. L’effet de cette recommandation au roi se traduisait notamment par un triplement du wergeld (indemnité) en cas de meurtre.
La recommandation n’avait pas heu seulement à l’égard du roi, mais d’une manière générale de tous ceux qui détenaient une part suffisante de la puissance sociale pour exercer effectivement le devoir de protection ; on se recommandait d’abord à ceux qui se voyaient déléguer une parcelle plus ou moins grande de l’autorité royale, comme les ducs et les comtes ; on agissait de même envers l’autorité ecclésiastique, régulière ou sécuhère, dont la force morale et matérielle était une assurance contre les risques sociaux ; les débiteurs se recommandaient à leurs créanciers.
Au début, il n’existait entre la protecteur et le protégé qu’un hen personnel, mais bientôt le hen entre les personnes entraîne, dans un certain nombre de cas, la recommandation des terres. Tantôt il s’agissait d’une concession bénévole du protecteur qui abandonnait une terre au protégé, à condition qu’il en assume la culture I tantôt c’est ce dernier qui, pour échapper aux risques de toute nature qui menaçaient à cette époque les propriétaires indépendants, risque de guerre ou charges trop onéreuses de gestion, cédait son bien à un puissant, mieux armé que lui pour y faire face On voit apparaître, dès l’époque mérovingienne, les mots de
seniores, désignant les protecteurs, les leudes étant les protégés ; ceux-ci ne tardent pas à s’appeler vassi. Le système féodal est déjà dans les termes, avant d’être généralisé dans les choses.
L’EXERCICE DE LA PROTECTION PAR La propriété foncière fut l’instru- LES CHEFS LAÏQUES : L’IMMUNITÉ ment essentiel de cette protection à laquelle aspirait une partie notable de la population. Nous avons déjà indiqué le rôle joué par les « villa » de l’époque gallo-romaine ; les envahisseurs ne se contentèrent pas de prendre possession d’ime grande partie d’entre elles, ils en créèrent un grand nombre de nouvelles. La décadence des agglomérations urbaines eut, comme contre-partie, un accroissement du rôle des exploitations rurales; celles-ci d’ailleurs étaient le noyau de villages, parfois même de villes importantes. La villa, telle qu’on la trouve à l’époque carolingienne, rappelle la villa gallo-romaine. Elle comprenait, comme cette dernière, deux parties distinctes : la terra dorrdmca et les manses. La terre du maître était composée de la maison d’habitation que les besoins nouveaux avaient transformée. Ce n’est plus la demeure luxueuse du riche gallo-romain ; les nécessités de la défense, contre im ennemi toujours à portée, l’ont fait ceindre de murs ou de palissades, l’ont isolée par des fossés profonds. Grégoire de Tours appelle la villa une forteresse. Tout autour, des cabanes servant d’habitations aux colons hbres, affranchis ou esclaves, et des bâtiments où l’on se hvre à l’utüisation des produits de la culture et à la production de tout ce qui est utile à la villa : objets d’alimentation, d’habillement, instruments agricoles, etc.
Les manses, qui formaient la seconde partie de la villa, étaient occupés par tous ceux à qui le maître abandonnait une terre moyennant ime redevance. C’étaient les serfs proprement dits, les colons, et tous ceux qui s’étaient recommandés au seigneur pour en obtenir protection. Ces personnes habitaient des chaumières soit isolées, soit le plus souvent groupées, afin d’être plus aisément défendues. La redevance était très variable, elle consistait dans l’abandon d’une part des fruits et aussi dans un certain nombre de corvées qui devinrent bientôt régulières. En outre, dès cette époque, la coutume s’étabUt d’exiger ime redevance spéciale des tenanciers pour la jouissance de certaines installations, telles qu’un pressoir, un moulin, une forge, une brasserie. De même l’usage des forêts et des pâturages, commun au maître et au colon, entraînait pour ce dernier le paiement d’une redevance.
Les « villa » étaient parfois morcelées ; parfois, au contraire, elles formaient un seul domaine, sans solution de continuité, et leur étendue était considérable. « Ce qui répond au domaine mérovingien, dit Fustel de Coulanges, comparant ce do-
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maine au domaine seigneurial, c’est à la fois le château, le village et tout le territoire de la commime. » Aussi le nombre des agglomérations proprement dites va-t-il en diminuant. Au septième siècle, le même auteur n’a compté qu’ime cinquantaiue de villages contre douze cents « villas ». Il existait encore à l’époque mérovingienne un nombre important de petits domaines, mais ils ne tardèrent pas à être absorbés par les grandes exploitations.
On voit que la villa mérovingienne, comme la villa gallo-romaine, repose sur le système de l’économie fermée, le cercle des producteurs étant le même que celui des consommateurs. C’est un organisme complet qui a ses ouvriers agricoles, ses artisans, grâce auxquels il possède de quoi satisfaire ses besoins essentiels. Mais il existe une différence profonde entre la villa gallo-romaine et la villa mérovingienne ; la décomposition du domaine en petits foyers agricoles et commerciaux, constitués par les manses, repose sur un tout autre principe que les groupements anonymes du domaine rural gallo-romain. L’unité de la villa était telle qu’elle subsistait en cas de partage, et que les tenanciers conservaient la même dépendance à son égard.
Cette autonomie économique devait être complétée par une sorte d’autonomie administrative, qui deviendra plus tard une autonomie politique. Ce fut l’effet de la pratique de Vimmunité. Le grand propriétaire possédait sur toute l’étendue du domaine tm droit de coercition, et même de juridiction ; l’exercice de ce droit était contrarié par la possibilité qu’avaient les fonctionnaires royaux de pénétrer sur toutes les terres du seigneur, pour y prélever des amendes ou pour toute autre cause. Le roi consent à se dessaisir en faveur du seigneur de tout ou partie des droits régaliens ; non seulement il renonce à rendre la justice, mais il cesse de percevoir l’impôt I le fonctionnaire royal ne poura plus venir recruter des soldats, lever des amendes ; le bien immobilier jouit alors de l’immunité. Sans doute, c’est au nom du roi que ces pouvoirs seront exercés par le seigneur, mais ce domaine éminent finira par devenir plus théorique que réel, et à part le droit de guerre, les seigneurs connaîtront la plénitude de l’autorité. Tous ceux qui se sont recommandés ne tarderont pas à oubher que c’est par suite d’une délégation de la puissance royale que le seigneur peut exiger d’eux les devoirs, auxquels les sujets sont assujettis, et le seigneur ne manquera pas de l’oublier lui-même.
T A PROTECTION PAR LES CHEFS A côté des seigueurs, ü faut mentiou- RELIGIEUX : LA RECOMMANDATION j^ei les évêques qui, pour des raisons analogues jouèrent auprès des fidèles un rôle de protection considérable. L’Église avait eu, pendant la période des invasions, une influence profonde sur les populations, qui
L’évolution économique (405-714)
voyaient en elle le seul élément stable au milieu de la désorganisation générale. Les évêques disposaient d’xm prestige d’autant plus grand qu’ils étaient moins, aux yeux des humbles, les représentants de l’autorité supérieure que cette autorité ellemême. D’ailleurs n’étaient-ils pas élus par le peuple lui-même? Aussi l’Église fut-