LA « VILLA.» MÉROVINGIENNE
elle considérée de bonne heure comme une puissance protectrice incomparable. Pendant les luttes de l’époque mérovingienne, le droit d’asile fut maintenu dans les basiliques et les maisons épiscopales. Les évêques prennent la défense des populations auprès des conquérants, obtiennent des grâces, des secours, et cherchent à adoucir les rigueurs de la guerre. Toute une clientèle se forme autour de l’Éghse : les veuves et les orphelins sont de droit sous la tutelle des évêques ; les esclaves et les
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affranchis, les prisonniers viennent grossir les rangs de ses protégés. Le christianisme est, ainsi, en conformité avec sa doctrine originelle, toute de bienveillance et de bonté pour les faibles et les humbles. Par là s’explique sa diffusion rapide, son succès social.
A l’autorité spirituelle, l’Église joignait des moyens matériels importants. A la fin du septième siècle, elle possédait, dit-on, le tiers du sol de la Gaule. Les évêques du Mans et de Cahors avaient de quinze à vingt mille sujets. Cet immense domaine ne faisait que s’accroître, étant donné son caractère inaliénable. Les donations faites aux étabhssements réguhers ou séculiers, par le roi, les particuliers, clercs ou laïques, étaient nombreuses et reposaient souvent sur le principe de la recommandation : on abandonnait à l’Église une partie de ses biens pour qu’elle accorde, en revanche, sa protection auprès des puissants du monde et son intervention auprès de Dieu et des Saints.
L’Église ne conserva pas la totahté des terres qu’elle avait sous sa protection ; elle en concéda une partie sous forme de précatrû. Dans ce cas, celui qui veut obtenir une terre adresse une prière (precaria) à l’Église, qui lui accorde ime concession, en général moyennant une légère redevance. Cette opération comportait des modalités variables ; la concession était faite souvent pour un temps limité, cinq ans, et renouvable ; parfois elle était faite à vie. Il semble qu’au début, tout au moins, elle ne fut pas héréditaire. La précaire fut utihsée par l’Église dans son intérêt comme dans celui des bénéficiaires. Elle lui servit à asstuer l’exploitation d’un certain nombre de terres qu’elle ne pouvait pas faire cultiver par la main-d’œuvre ordinaire ; d’autre part, ceux qui abandonnaient leur propriété préféraient souvent la remettre à l’Éghse, qui avait pour coutume de leur donner la jouissance d’un bien supplémentaire d’égale valeur, pris sur son patrimoine.
Les grands domaines ecclésiastiques abritent ainsi des groupements d’hommes importants : esclaves, serfs, colons, hommes libres, dont l’Église assure la subsistance et qui traversent paisiblement la période de bouleversements poUtiques et sociaux. L’administration des biens ecclésiastiques passait pour sage et la direction des abbés, qui étaient souvent de grands personnages, était en général paternelle.
La puissance de l’Église obtint de l’autorité royale des immunités semblables aux immunités laïques, les évêques et les abbés jouissaient même parfois de l’exercice des droits régaliens ; on leur attribuait le revenu d’un péage ou le produit des impôts d’une ville. A partir du sixième siècle, l’Église exigea des fidèles l’abandon du dixième du revenu des terres et des troupeaux au profit du clergé. — Si l’on joint à cela les dons volontaires d’argent, d’objets précieux qui étaient faits d’une manière
courante au profit des églises ou des couvents, on aura une idée de la puissance économique que représentait l’autorité religieuse. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir les évêques construire des aqueducs, restaurer des remparts, entreprendre des travaux de toutes sortes à la place du pouvoir royal défaillant.
La faiblesse de l’autorité laïque, l’insécurité sociale qui en résultait, grandissait le rôle de l’Église, qui trouva dans ses grands dignitaires des esprits politiques, avisés et constructeurs, prêts à jouer le rôle de protecteurs du peuple.
L’INDUSTRIE ET LE COMMERCE La régressiou de l’économie urbaine au
A L’ÉPOQUE MÉROVINGIENNE profit de l’économie rurale devait avoir pour conséquence une diminution notable de l’industrie. La cause en était double j d’ime part, les conditions de la production étaient devenues difficiles, parfois impossibles en raison de l’état de guerre, et d’autre part les besoins de la consommation étaient beaucoup moins importants et limités aux choses essentielles à l’existence. L’absence presque complète de documents sur l’activité industrielle, pendant près de sept siècles, est assez significative. Dans certaines viUes, comme Le Mans, on trouve bien la trace de l’exercice de professions telles que celles des taüleurs, cordonniers, etc. A Trêves, à Metz, à Rennes, il existait des fabriques de toile, mais il s’agit là de survivances isolées et qui s’expliquent sans doute par des causes locales. Il est certain qu’une industrie subsista dans les vüles, ne fût-ce que pour subvenir aux besoins des troupes, mais elle fut étroitement limitée à un objet.
L’autorité religieuse cherche à encourager par divers moyens la persistance de l’industrie. Elle favorise la formation de confréries rehgieuses qui, dans une faible mesure, il est vrai, jouèrent un rôle analogue à celui des collèges disparus. Elle exerça une influence protectrice sur les artisans qui demeuraient dans les villes et leurs boutiques se groupèrent autour des éghses. Mais elle eut encore une action plus directe, grâce à l’organisation du travail dans les monastères et à l’impulsion qu’elle donna aux industries de luxe.
L’Église avait en quelque sorte réhabüité le travail manuel, qui fut plus ou moins discrédité dans la société antique : pour cette dernière, le type du travailleur, c’est l’esclave ; la rehgion chrétienne, au contraire, rappelle aux fidèles que Jésus voulut être le fils d’un charpentier. Les disciplines monastiques s’inspirèrent de cette glorification du travail, la règle de saint Benoît, qui, au cinquième siècle, fut appliquée à tout l’empire franc, astreignait les religieux à l’obhgation du travail manuel, qui élève l’homme, quel qu’en soit l’objet. Aussi les moines conservèrent-ils intactes les pratiques traditionnelles des divers métiers ; ils furent d’habiles tailleurs, cordon-
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niers, tisserands, tanneurs ; les religieuses filaient, tissaient, cousaient les étoffes destinées à leur habillement et à celui des pauvres. Les divers travaux de construction et de réparations étaient confiés à la main-d’œuvre monastique. Les personnes qui s’étaient recommandées à l’Église : les oblats, les serfs, venaient grossir cette main-d’œuvre. Nous verrons sous les Carolingiens se développer le travail dans le monastère et au dehors, mais dès cette époque il y avait là un centre important d’activité économique.
L’Église ne se contenta pas de faire servir les règles ecclésiastiques à la pratique industrielle, elle encouragea directement certaines formes plus recherchées de la production manuelle, notamment pour l’ornementation des édifices religieux. A vrai dire, l’art religieux brille plus par la richesse des matières que par la finesse du travail ; l’or et l’argent étaient employés à profusion dans les châsses, dans les tombeaux, dans les reliquaires, dans les vases sacrés, et il fut même interdit d’incorporer d’autres matières à l’or et à l’argent. L’orfèvrerie fut, à l’époque mérovingienne, essentiellement religieuse ; la fortune de saint Éloi montre l’estime où elle était tenue. Les meilleurs ouvriers orfèvres se recrutaient dans les monastères et les compagnons de saint Éloi étaient des ecclésiastiques. L’émaillerie, imitée sans doute des Byzantins, fut fort en honneur, et nous avons divers exemples d’émaillerie cloisonnée. On employait également l’ivoire, et des matières métalliques, dans lesquelles étaient incrustés des cabochons de verre ou des grenats, pour faire des couvertures de missel.
Les industries de luxe n’étaient pas réservées uniquement à l’Église, les rois et les grands personnages aimaient à s’entourer d’objets précieux ; la cour des rois mérovingiens déployait un grand faste. On a retrouvé dansUe tombeau de Chilpéric des bijoux dans lesquels l’or se mêle à la verroterie : colliers, bagues, boucles, fibules. L’armement se prêta aussi à l’ornementation somptueuse et barbare, caractéristique de l’art à cette époque. Il existe au musée de Cluny divers vestiges, tels que des insignes en or, un fourreau d’épée montée en or, avec garde en bronze incrusté, qui sont, sans doute, les produits de l’industrie domestique. Certaines parties de l’armement, comme la camisole de mailles ou la camisole garnie de plaques de fer, étaient réservées aux chefs (Levasseur).
Malgré les difficultés de toutes sortes qui s’opposaient au développement des courants commerciaux, on note l’existence d’un trafic assez important entre la Gaule et les pays voisins.
Les Francs nouèrent des relations commerciales avec l’Orient qui leur livra des épices, des drogues médicinales, des vêtements de soie ; ils étaient aussi en rapport
•avec la Grande-Bretagne et la Germanie, la Lombardie, l’Espagne, mais le commerce était singulièrement dangereux et plus d’une caravane eut à livrer de véritables combats.
C’est Dagobert qui créa, en 629, sur la route de Paris à Saint-Denis, la foire qui porta plus tard le nom de Lendit, à cause de sa date : indictum ; elle durait quatre semaines et semble avoir été principalement agricole à ses origines.
Malgré cette création, on peut dire que l’existence des lieux de trafic réguliers et pacifiques fut exceptionnelle à l’époque mérovingienne. Le commerce gardait plus ou moins le caractère d’une entreprise hasardeuse et ressemblait par plus d’un trait aux expéditions guerrières. Aussi trouve-t-on plusieurs associations de marchands, à Marseille et à Paris notamment, formées pour faire face aux risques du négoce. Ce goût de l’aventure mettait une grande partie du commerce aux mains des Byzantins, qu’on appelait Siriens, et des Juifs qui profitaient de l’interdiction religieuse du prêt à intérêt, imposée aux seuls chrétiens, pour monopohser le commerce de banque et le prêt sur gages. Les rois utihsaient fréquemment leurs services et le roi Chilpéric avait comme agent commercial un juif de Paris. Les Juifs étaient nombreux à Lyon, à Narbonne, à Arles, à Marseille ; ils se hvraient à toutes sortes de négoce : trafic de pierres précieuses, bijoux, affrètement, et surtout commerce de l’argent.
Les MONNAIES, La persistance du commerce, et le caractère international
LA FISCALITÉ revêtait fréquemment à l’époque mérovingienne, exer¬
cèrent une influence décisive en matière monétaire. Il était nécessaire, pour les transactions avec l’étranger, d’avoir une monnaie connue, qui inspirât confiance. C’est ce qui poussa les rois mérovingiens à adopter le type des monnaies impériales ; dans la société franque, les amendes sont calculées en sous d’or et en deniers d’argent de modèle romain. Ce fut le roi Théodebert qui, au cinquième siècle, fit le premier graver son nom et son effigie sur les pièces de monnaie ; après lui Sigebert, Dagobert, Childéric l’imitèrent, mais la monnaie à effigie ne fut jamais d’un usage très répandu, et quand, au septième siècle, le type romain ne fut plus usité, on se
« PHALERÆ PECTORALES »
Bronze et verroterie.
(Musée de Cluny).
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contenta le plus souvent d’inscrire le nom d’un monastère sur une face et sur l’autre l’indication d’une localité.
La multiplicité des monnaies à l’époque mérovingienne s’explique quand on sait l’abandon par les rois du droit de battre monnaie en tant que droit régalien ; comme on reconnaissait à chaque personne la faculté de transformer un lingot de métal précieux en pièce de monnaie, on frappa ces dernières un peu partout ; on a relevé 814 localités dans lesquelles ont été frappées des monnaies. On a supposé que la frappe de la monnaie avait en partie pour objet de certifier le paiement de l’impôt payé par les ofiiciers royaux pour le compte du roi (Levasseur).
Les monnaies usitées étaient les monnaies d’or (sou et tiers de sou) et les monnaies d’argent (deniers), ce sont celles qu’on a retrouvées dans le tombeau de Chilpéric ; il existait peu de monnaie de bronze, on continuait seulement à utiliser les monnaies impériales.
La permanence de l’état de guerre et l’instabilité du pouvoir ne permettaient pas l’établissement d’un système régulier d’impôts. En réalité, la fiscalité de l’époque mérovingienne ne forme par un tout cohérent : c’est un mélange de survivances des deux traditions, germanique et romaine, adaptées aux circonstances.
Dans cette fiscalité, les ressources extraordinaires jouaient un rôle important. C’étaient les profits de justice, les amendes, la quote-part de composition, ou indemnité due en cas de délit, qui était un héritage des coutumes germaniques, la confiscation des biens des condamnés. C’étaient également les réquisitions dues pour l’entretien du roi et de sa famille et pour la subsistance de l’armée ; c’étaient enfin les dons faits au roi par les grands et les monastères et par tous ceux qui demandaient une place ou qui l’avaient obtenue. Aux assemblées générales de printemps et d’automne, tenues sous les derniers Mérovingiens, le roi recevait des dons, d’abord volontaires, et qui, par la suite, devinrent permanents.
En second lieu, le produit du domaine royal apportait une contribution régulière. Ce domaine se composait de terres nombreuses, ancienne propriété du fisc impérial, ou biens vacants, et les rois avaient l’habitude de se déplacer de terre en terre pour vivre successivement des produits de chacune d’elles.
Les impôts proprement dits ne viennent qu’ensuite. Les impôts directs établis par Rome subsistaient toujours, et l’on distinguait encore la capitation et l’impôt foncier, mais leur perception devint irrégulière et se heurta à des obstacles nombreux. Les hommes de race franque se refusèrent toujours à payer la capitation. Quant à l’impôt foncier, il supposait une mise à jour du cadastre, qui aurait exigé im travail considérable, étant donnés les bouleversements qu’avait subis l’état social. Les ten-
tatives faites pour l’appliquer régulièrement échouèrent devant l’exaspération des contribuables ; des émeutes eurent lieu, notamment sous Chilpéric ; elles furent durement réprimées et l’on augmenta le taux de l’imposition, mais finalement ce prélèvement perdit son caractère de généralité, il ne fut plus qu’un cens perçu sur certaines terres. D’ailleurs la pratique si fréquente de l’immunité contribua dans une large mesure à ruiner le principe de l’impôt.
Les impôts indirects se maintinrent ; ils revêtirent des formes diverses : droits de douane, droits sur les foires et marchés, péages multiples frappant le transport par terre ou par eau, le passage des routes et des rivières, le déchargement dans les ports.
Les impôts directs étaient recensés par des exactores, responsables comme les anciens curiales; les indirects étaient affermés à des traitants (telonearii) .
Si les impôts proprement dits sont d’un rendement médiocre, il y a lieu de se rappeler que les dépenses pubhques n’étaient pas considérables. Les fonctionnaires n’étaient pas rétribués, tout au plus le comte touchait-il une part des amendes. Le service militaire ne coûtait rien au roi ; les travaux pubhcs étaient exécutés à l’aide de corvées. L’instruction était tout entière aux mains du clergé.
Cet aperçu du système fiscal, de même que la description des changements apportés par les invasions, dans l’économie gallo-romaine, suffirait à faire entrevoir l’importance des transformations qui s’étaient opérées en quelques siècles ; la désagrégation du régime ancien était déjà si avancée que les efforts de la monarchie carolingienne ne pourront que la retarder.
Les influences reconstructives Le règne de Charlemagne apparaît sous LE RÈGNE DE CHARLEMAGNE mmme une tentative heureuse, mais
éphémère, pour mettre en échec les agents de dissociation que nous avons vus à l’œuvre depuis les invasions. Charlemagne a d’ailleurs moins cherché à supprimer ou à combattre ces éléments, qu’à en tirer parti pour rétablir dans le pays une organisation stable.
Nous avons constaté les conséquences d’ordre économique qu’avait produites l’état d’insécurité qui était prédominant sur toute l’étendue du territoire, lors de la dynastie mérovingienne. Au premier abord, Charlemagne semble avoir continué la tradition guerrière de ses prédécesseurs, il n’a pas à son actif moins de cinquantetrois campagnes, mais il sut ne voir dans les opérations mÜitaires qu’un moyen et non une fin ; après avoir presque doublé la superficie du royaume, il réussit à en assurer l’unité par une administration sage et par la force de l’idée rehgieuse sur
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laquelle il assit sa domination. A cet immense empire, il donna une sécurité relative, grâce à la politique prudente qu’il fit avec les pays vaincus et aux précautions militaires qu’il prit sur terre et sur mer. Sur terre, il institua le long des frontières les marches, destinées à protéger le territoire contre les incursions ennemies ; sur mer, il construisit une flotte et installa des navires à l’embouchure des fleuves.
Ces mesures se complétèrent par les efforts de l’empereur pour réagir contre la décadence de la notion d’autorité. Charlemagne donna à l’étranger, comme à l’intérieur, l’impression d’un pouvoir fortement établi. Les États voisins recherchèrent son amitié protectrice ; la double qualité, impériale et chrétienne, que revêtit sa personne, étendit au loin l’influence de la monarchie carolingienne. Il réussit, grâce à ses procédés de gouvernement, à reconstituer l’idée d’un État, obéi de tous. Le serment de fidélité, exigé par les Capitulaires, était moins une formalité qu’un symbole. L’utilisation que fit Charlemagne de la double hiérarchie civile et religieuse, l’institution des grandes assemblées, des missi dominici^ l’œuvre législative, arrêtèrent pour un temps la désagrégation de la société poHtique et redonnèrent confiance à ceux qui ont besoin de stabilité pour produire.
La cour de Charlemagne, particulièrement celle qu’il tenait à Aix-la-Chapelle, exerça une influence indéniable, due à l’action personnelle que l’empereur faisait sentir autour de lui. Bien que le personnel de la monarchie mérovingienne ait subi peu de modifications, néanmoins on voit un effort d’organisation dans la répartition du travail. La cour, à la fois réunion de famille, conseil, tribunal, centre intellectuel et artistique, rendez-vous des notables laïques et ecclésiastiques, des ambassadeurs, des missi dominicii des marchands, était l’endroit où s’élaborait la décision royale, transmise, ensuite, à tous et exécutée par tous. Elle attirait les regards de chacun, et personnifiait l’unité et la permanence de cet Empire, fait de tant de parties disparates. On conçoit qu’elle ait eu, en tant que symbole de la puissance royale, un rayonnement considérable.
Malgré tout, l’édifice était plus brillant que solide, et surtout il ne se maintenait que par la présence de celui qui en était l’âme. C’est pourquoi, si l’on peut parler, en un certain sens, d’expansion économique, elle ne fut ni complète ni durable. Elle ne pouvait l’être étant donnée la persistance des facteurs de désagrégation qui furent utilisés par Charlemagne avec une très grande habileté, et marquèrent leur empreinte profonde dans l’organisation sociale ; elle ne pouvait l’être surtout parce que la sécurité nécessaire à la production des richesses était plus illusoire que réelle et que l’homme à cette époque, comme à l’époque précédente, est avide
d’une protection immédiate qui ne permet pas le développement des forces économiques.
La production et Le régime de la production ne fut pas modifié profon-
LE COMMERCE dément sous le règne de Charlemagne. Nous sommes encore en présence du système de l’économie rurale, basée sur le grand domaine. On constate même un renforcement de la grande propriété, provenant de l’abandon des petites cultures par leurs propriétaires, appauvris et décimés par la guerre, et du défrichement des forêts auquel se livraient les moines, dans l’Est et dans le Nord du territoire. Sur ces espaces considérables, on voit, à partir du neuvième siècle, s’édifier des éghses autour desquelles se concentrèrent les populations rurales ; de sorte que la villa fut le noyau de futurs villages et même de fortes agglomérations.
Les abbayes exercent un pouvoir d’attraction toujours très puissant ; ce sont les grands domaines ecclésiastiques et les villas royales qui constituent le type des exploitations agricoles.
Nous avons quelques renseignements précis sur l’étendue des territoires des abbayes à l’époque carolingienne. Les grands monastères du Nord de la France et de la Belgique avaient des terres considérables, celles de Saint-Waast d’Arras et de Saint-Riquier cultivaient un domaine très étendu. Dans d’autres régions il existait également des monastères importants ; Saint-Wandrille, près de Caudebec, a près de 5 000 manses (i) ; Luxeuil 15 000 et Saint-Martin de Tours avait 20 000 serfs sous sa dépendance. Nous possédons sur l’organisation des domaines ecclésiastiques des indications très détaillées par le Polyptique (état des biens) de l’abbaye de Saint- Germain-des-Prés, dressé par l’abbé Irminon, dont une partie nous a été conservée. On aura tme idée de la valeur de ces domaines, quand on saura qu’on a évalué les terres décrites par l’état à 36 000 hectares, et le revenu annuel de l’abbaye à 580 000 francs-or. Les biens sont répartis dans sept de nos départements actuels ; ils sont situés surtout autour de Paris, mais il y en a jusque dans la Nièvre et dans l’Orne. Ces biens sont groupés en fiscs. Chaque fisc comprend en premier heu un manse seigneurial, cultivé par l’abbaye et composé principalement de terres labourables et de bois, les prés et les vignes étaient sensiblement moins importants; viennent ensuite les manses tributaires, cultivés en majorité par des colons ; les redevances sont payées en argent et en nature, dans ce der-
(i) Tenures composant le domaine et de superficies diverses.
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nier cas elles consistent en bétail, céréales, étoffes, miel, cire, savon, outils, bois à brûler, etc.
Il est indéniable que l’administration des domaines s’était sensiblement améliorée sous le règne de Charlemagne, l’agriculture fit alors des progrès et les famines semblent avoir été plus rares qu’auparavant.
A côté de la production agricole, il y avait place pour une certaine activité industrielle ; dans le grand domaine et certains fiscs importants, on trouvait les artisans de la plupart des métiers. Le domaine de Charlemagne était très complet à ce point de vue ; on y comptait des forgerons, des tourneurs, des cordonniers, des
charpentiers, des armuriers, des savonniers, des tisseurs, des fabricants de filets, etc. Une mention particulière doit être faite pour les orfèvres qui, soit dans les domaines royaux, soit dans les monastères, continuèrent à travailler les matières précieuses, avec un goût artistique médiocre, mais ime grande habileté technique. La production était en principe entièrement réservée au maître du domaine. Afin de perfectionner l’artisan dans son métier, il était parfois envoyé en apprentissage chez un seigneur dis-
POTERIE GAULOISE J rr o o* ^
posant d’une main-d’œuvre particulièrement habile en ime technique déterminée.
Le travail des femmes était organisé méthodiquement; un intendant leur distribuait les matières premières et les instruments de travail et prenait livraison des produits à une date fixée.
Dans certaines abbayes, on peut constater les traces d’une production industrielle qui dépassait les besoins de la collectivité. On commence à trouver des artisans logés hors de l’enceinte du monastère ; d’abord isolés, comme à Saint-Pierre de Corbie, ils deviennent assez nombreux pour être groupés en quartiers distincts suivant les professions. C’est ainsi que Saint-Riquier vit se développer, en dehors de l’abbaye, une population qu’on évalue à 14 000 habitants, logés dans 2 500 maisons; cette population était répartie en quartiers, dont le nombre et l’importance indiquent une production élevée : quartier des marchands, des forgerons, des armuriers, des selliers, des boulangers, des cordonniers, des tisserands de laine, des foulons, des pelletiers, des vignerons, des cabaretiers : chacun payaient en nature une redevance à l’abbaye. L’exercice de la profession était sans doute considéré comme une concession analogue à celle de terres faite par le
seigneur et comportait de la part de l’autorité une protection efficace. On peut supposer que, dès cette époque, la concentration d’un grand nombre d’artisans avait eu pour effet de multiplier suffisamment la quantité de produits disponibles pour qu’elle devînt, dans certains cas, très supérieure à la consommation particulière de l’unité économique intéressée. L’économie fermée, par suite de son développement même, avait ime tendance à se rompre au profit d’une économie plus large. Il y là un symptôme dont l’importance dépasse celle du fait lui-même qui devait d’ailleurs être alors exceptionnel; il faut y voir une cause lointaine, mais certaine, du passage de l’économie rurale à l’économie urbaine.
Il semble que la production industrielle n’ait atteint un développement, en dehors des domaines ruraux, que dans les nouvelles agglomérations constituées en marge de ces domaines. Les villes proprement dites n’ont eu, sous la dynastie carolingienne, comme sous la dynastie précédente, qu’une production très limitée.
On signale l’existence de formes corporatives sans doute développées, qui prirent l’aspect d’associations de secours mutuels ou de confréries religieuses ; elles gardèrent un caractère occulte et le pouvoir se montra toujours très opposé à leur constitution. Mais les interdictions réitérées prononcées par les capitulaires prouvent que la tendance des artisans à s’associer restait vivace.
L’autorité exerçait un certain contrôle sur le travail ; il était interdit aux boutiques de rester ouvertes après le coucher du soleil, et le travail du dimanche, soit à la ville, soit à la campagne, était puni d’amende.
Ce développement de l’activité industrielle, bien timide d’ailleurs, n’est que la conséquence du fonctionnement du système économique existant. Mais il semble que l’on puisse attribuer, en partie du moins, à l’action personnelle de Charlemagne l’extension du trafic commercial. L’empereur chercha par tous les moyens à faciliter la circulation des marchandises; il accorde des sauf-conduits aux marchands et veille à leur sécurité ; d’autre part, il interdit de créer de nouveaux péages, car l’abus de ce procédé de taxation gênait considérablement le trafic; il n’y avait pas de traversée de route ou de fleuve qui ne fût prétexte au versement d’un droit. Entre Paris et Rouen il n’existait pas moins de sept péages. Le moindre travail de réparation d’une route ou d’rm pont entraînait le paiement d’une redevance et il n’était pas rare de voir des cordes tendues à travers les chemins pour extorquer ime contribution du voyageur. Les capitulaires de Charlemagne réprimèrent sévèrement ces abus.
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Enfin un efibrt fut fait pour assurer la sincérité des poids et mesures, un étalon étant déposé à cet effet dans le palais impérial.
Les monastères furent le point de départ d’un mouvement commercial d’une certaine activité j les rois carolingiens le favorisèrent en exemptant de toute taxe les marchandises provenant de certaines abbayes. Louis le Débonnaire exonéra de tout droit les produits de l’abbaye de Saint-Martin de Tours, qui pouvaient voyager librement vers l’Austrasie et la Neustrie, l’Aquitaine, la Provence et l’Italie. Des monastères obtinrent aussi de recevoir certains articles, exempts de tout droit comme les vins, et il semble bien que les moines en aient profité pour en faire commerce, malgré les prohibitions des règles monastiques, qui entendaient chasser les marchands du temple. Le commerce international tint à cette époque la première place.
Ainsi que nous l’avons signalé, Charlemagne eut une politique extérieure habile et prudente ; il sut nouer des rapports d’amitié non seulement avec les pays voisins, mais encore avec les contrées les plus lointaines. A Bagdad, à Jérusalem, à Alexandrie, comme en Grande-Bretagne, en Saxe, en Itahe, en Espagne, le nom de l’empereur est respecté, ses envoyés sont favorablement accueilhs et les rapports commerciaux suivent les relations politiques.
Le commerce est particulièrement développé avec la Germanie et la Grande- Bretagne. Les marchands qui se rendent en Germanie sont l’objet d’une protection, spéciale ; des abris sont ménagés pour eux et leurs marchandises, des comptoirs sont établis le long de la frontière. Mayence joue im rôle important comme centre du commerce gallo-germain, et l’empereur entreprit même la construction d’un ^ canal entre le Mein et le Danube. La conquête de la Germanie avait fait entrevoir la possibilité de relations par terre avec les pays slaves et l’Orient. La Grande-Bretagne fut également le point de départ d’un grand courant commercial, et on plaça les marchands anglo-saxons sous la sauvegarde de l’empereur. Quentovic (sans doute le port actuel d’Étaples) servait de bureau centralisateur des taxes doua- 0 nières.
Les rapports entre l’empereur et Haroun-Al-Raschid eurent pour effet d’accentuer encore le trafic entre l’Orient et la Gaule. Les céréales et les produits alimentaires d’Occident,, ainsi que les draps de Frise, étaient échangés contre les animaux rares et les pierres précieuses, les onguents, les épices, les étoffes et les cuirs, les papyrus et tous les produits de luxe dont la cotu et l’empereur lui-même étaient avides. Nîmes, Arles, Narbonne sont les entrepôts des marchandises du Levant. Les Juifs continuèrent à jouer un rôle prépondérant en matière commerciale, ils
étaient nombreux dans les ports méditerranéens et les navires des armateurs juifs étaient signalés jusqu’en Chine. Au cours de la période carolingienne, les Juifs jouirent d’une situation privilégiée, l’archevêque de Lyon obtint même de Charlemagne des privilèges en leur faveur.
Le caractère international du commerce se retrouve jusque dans les foires, celles qui étaient établies sur le littoral méditerranéen étaient particulièrement actives en raison des relations avec l’Orient. La foire de Saint-Denis rassemblait des marchands d’Espagne, de Lombardie et d’autres régions, et on lui assignait une durée assez longue pour que les marchands étrangers pussent s’y rendre.
Enfin, il est à remarquer que les voies fluviales les plus actives sont celles qui communiquent avec l’étranger, notamment les fleuves de l’Est et du Nord-Est, Rhin, Danube, Meuse, Escaut et la grande voie du Rhône qui met en relations l’Orient et l’Occident.
La persistance de la faiblesse de L’INDIVIDU; SON Malgré la mise en EFFET SUR L’ÉTAT DES PERSONNES ET DES BIENS œuvTO de Certains éléments favorables, nous avons constaté la persistance, sous la monarchie carolingienne, dans le domaine de la production industrielle et de l’expansion commerciale, de l’insécurité. S’appuyant sur ces faits, M. Halphen a pu contester le bien fondé de la théorie de certains historiens allemands, qui avaient prétendu qu’une véritable renaissance économique fut le résultat des efforts de coordination de l’empereur franc. Retenons cependant que l’activité individuelle se développe mais à l’abri des grands domaines laïques ou ecclésiastiques, et les commerçants eux-mêmes n’exercent leur profession que grâce à l’action personnelle du souverain, et encore en courant des risques nombreux.
Si nous examinons la condition des personnes et des biens à cette époque, nous allons retrouver les effets de cette faiblesse de l’individu, qui caractérise les temps que nous décrivons.
A l’égard des personnes, la recommandation est devenue une « pratique » d’une application générale. Tout le monde se recommande, non seulement les individus de condition servile ou demi-servile, mais même des hommes libres, parfois de hauts personnages. Les vassaux, — c’est le nom que les protégés prennent le plus communément, — sont attachés soit à la terre, soit à la demeure, soit à la personne du patron, du <( seigneur ». Après Charlemagne, et sous l’action des dangers de toutes sortes qui menaçaient hommes et biens, la vassafité s’étendit rapidement. Les désordres intérieurs, les luttes intestines et plus encore les invasions des Normands,
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aggravèrent rinsécurité du pays et généralisèrent le besoin pour l’individu de la protection d’un puissant.
Le protecteur le plus proche apparaissait comme le plus eflScace, aussi se recommandait-on indifféremment aux grands, aux monastères, aux évêques, à tous ceux qui avaient la force matérielle ou morale.
Charlemagne, comme nous l’avons indiqué, ne chercha pas à s’opposer à cette coutume déjà très répandue, mais plutôt à Tutiliser et à la réglementer. Il se servit du lien de vassahté comme d’un procédé politique pour s’attacher ceux qu’il voulait maintenir dans sa dépendance, notamment les chefs d’États étrangers. En outre, il tira parti des droits des seigneurs sur leurs vassaux, pour imposer à tous l’exécution de leurs obhgations, particulièrement militaires et judiciaires.
Les effets de la vassahté furent déterminés par les capitulaires, et l’institution du serment prêté au roi et au seigneur fixa les obligations de chacun. Le vassal est lié au seigneur par im hen perpétuel, qui ne peut se rompre que par des causes graves, prévues par la loi, et nul ne peut prendre im vassal, même libéré, qu’avec le consentement du prédécesseur.
A côté de la recommandation, le régime des bénéfices joua sous la monarchie carolingienne un rôle prépondérant. Nous avons vu que l’Église, par le système des précaires, avait l’habitude d’abandonner une terre, en usufruit, à des hommes hbres. Ce système se générahsa et il fut employé par le roi dans ses rapports avec ses vassaux. La concession d’un bénéfice^ mot qui prévalut, accompagna souvent la recommandation et dès Charles Martel il y eut des distributions importantes de terres d’Éghse données par lui à son entourage. L’octroi d’un bénéfice par le roi avait ce caractère particuher qu’il ne comportait pas de redevance en argent, mais seulement les devoirs qu’un vassal doit à son seigneur. Lors de la décadence carohngienne, la rétribution des services, en biens fonciers, fut une pratique courante et qui servit aux rois à s’attacher des vassaux dont la fidélité était de plus en plus difficile à maintenir. Le bénéfice fut d’abord viager, mais il ne tarda pas à devenir héréditaire, le roi cherchant ainsi à s’attacher non seulement le titulaire, mais ses descendants.
Les donations de terres par la Royauté prirent une telle extension que cette dernière finit par être dépouillée, et l’on connaît le paradoxe d’un roi sans terre, à une époque où la terre était tout.
Cette organisation se complétait par la pratique des immunités, La monarchie carolingienne maintint le système que nous avons décrit sous la dynastie précédente ; les grands domaines s’étant multiphés, il en résulta un renforcement des
privilèges qu’avaient leurs propriétaires. Charlemagne et ses successeurs accordèrent à l’Église de nombreux privilèges, et l’indépendance presque complète des immunistes fut consacrée.
Les droits régaliens en matière Le démembrement de l’autorité royale, FISCALE ET MONÉTAIRE qui était en contradiction avec l’affirma¬
tion simplement théorique de la puissance de l’État, eut sa répercussion sur le système fiscal en vigueur sous Charlemagne. Bien que ce dernier semble avoir établi le principe d’un impôt s’appliquant à tous les hommes et à toutes les terres, en fait la fiscahté ne constitue plus qu’une ressource d’appoint, d’ime importance secondaire. L’impôt personnel ne frappa plus que les serfs et l’impôt foncier se heurta aux exemptions et aux immunités de toutes sortes. Les difficultés de perception des impôts coïncidaient avec l’accroissement des autres sources de revenus. La bonne administration des domaines du roi assurait des ressources de plus en plus considérables, auxquelles se joignaient les dons volontaires, mais réguHers, apportés chaque année aux grandes assemblées et les divers produits de la guerre : biens pris sur l’ennemi, confiscations de terres, tributs imposés aux vaincus.
Seuls les impôts indirects se maintiennent. Si l’on en excepte les « tonlieux », taxes diverses de circulation, droits de douane, droits sur les marchés, etc., le prince obtient plutôt des services que des impôts véritables. Des corvées sont accomplies pour les travaux d’utifité publique; les déplacements du roi et des fonctionnaires donnent lieu au droit de gîte et à diverses réquisitions, l’armée lève le fodrum pour se nourrir et s’équiper.
Sous les successeurs de Charlemagne, la décadence de l’autorité royale entraîne celle de l’impôt. La plupart du temps celui-ci n’est pas perçu ou, perçu par le seigneur, est conservé par lui. La notion de contribution publique tend de plus en plus à être remplacée par celle de redevance privée. D’ailleurs une partie des sources de l’impôt se trouvait tarie : les dons volontaires apportés par les sujets aux grandes assemblées disparurent avec celles-ci, les tributs supposaient des guerres victorieuses. Parfois, dès Charlemagne, les impôts indirects étaient abandonnés à des particuliers; l’exception devint la règle, la dîme, rendue obfigatoire par Charlemagne, fut inféodée à des particuliers, en paiement d’un service ou pour obtenir la protection d’un grand.
Une évolution analogue s’observe en ce qui concerne la monnaie, bien que Charlemagne ait réussi à maintenir, sur ce point, le droit de l’État d’une manière
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plus réelle qu’en matière fiscale. Il réserva l’émission au pouvoir royal, et la fabrication ne put avoir lieu que dans un certain nombre de villes, sous le contrôle des fonctionnaires. Plus tard il fut même décidé que la frappe ne serait faite que dans le palais du roi ; en réalité on a relevé des frappes de monnaie dans quarantesept villes au temps de Charlemagne. La monnaie d’argent, adoptée par Pépin le Bref, fut conservée par son fils, qui décréta l’unité monétaire dans tout l’empire, et qui veilla à ce que les monnaies ne fussent pas altérées. Aucun texte ne mentionne une monnaie d’or officielle. Si l’on trouve quelques pièces de ce métal, elles furent probablement frappées pour faciliter le commerce international. L’Empire carolingien fut monométalliste argent.
Les successeurs de Charlemagne ne maintinrent pas le droit régahen de monnayage. Les concessions du droit de frappe faites aux monastères, déjà constatées sous Charlemagne, se multiplièrent par la suite, et avec la décadence de l’autorité royale, le caractère régalien de la frappe se perdit peu à peu, si bien que les manses épiscopales et abbatiales émirent, comme elles l’avaient déjà fait à l’époque mérovingienne, des pièces qui portaient des marques particulières à côté des marques royales. Celles-ci disparurent ensuite et le droit de monnayage devint l’apanage des particuliers. Ce ne furent pas seulement des ecclésiastiques, mais des fonctionnaires royaux qui usurpèrent ce droit; les comtes qui avaient la surveillance des ateliers de monnayage se mirent à frapper des pièces qui, après avoir conservé le nom du roi, devinrent anonymes, en attendant qu’au dixième siècle apparût seul le nom du seigneur.
L’économie de la frange a la fin La longue période de troubles qui DE LA PÉRIODE cARouNGiENNE suivit le règne de Charlemagne eut pour conséquence d’accentuer les traits de l’organisation économique dont nous avons indiqué les éléments, depuis l’époque des invasions.
La désorganisation de la puissance pubhque, représentée par le monarque, a pour effet d’augmenter l’importance et l’indépendance du grand propriétaire foncier. Elle prépare la féodahté, elle en est la cause ; elle en fait naître tous les éléments fondamentaux. Les ducs, les comtes et les évêques devinrent maîtres dans l’étendue de leurs domaines et, à l’intérieur de ces terres se formèrent des seigneuries qui cherchèrent à acquérir une autonomie aux dépens des unités dont elles faisaient partie.
La nécessité de la défense contre les invasions normandes et les luttes intestines amena la concentration des populations autour d’un point fortifié créé dans
la villa ou au dehors, selon les besoins stratégiques j les monastères se munirent également de remparts et devinrent le centre d’agglomérations. De véritables vüles furent établies autour d’un donjon. L’asile qu’il offrait, la sécurité qu’il promettait, attiraient des groupes d’individus qui venaient de diverses seigneuries se mettre sous la protection des remparts du protecteur. Les villes de Bruges, d’Ardres et bien d’autres furent formées de la sorte. En présence de l’impuissance de l’État à assurer la sécurité des populations, l’organisation sociale s’émiette, et devient purement locale.
A la fin de la période carolingienne, l’économie de la France apparaît avec des traits bien définis. Tout d’abord, c’est une économie rurale, le domaine, la villa plus ou moins transformée selon les besoins militaires, reste l’unité, la cellule. La propriété foncière n’existe que sous la forme de grande propriété, la petite exploitation a disparu dans la tourmente, écrasée par les dangers et les charges de toutes sortes, les charges militaires surtout. Le vaste domaine organisé fait vivre le seigneur et ceux qui se groupent autour de lui, l’agglomération urbaine proprement dite n’a qu’exceptionnellement une importance économique. Les produits industriels n’existent que par le domaine et à son profit.
Car, et c’est là le second caractère, l’économie est une économie fermée. Consommateurs et producteurs se confondent ; dans l’exploitation on travaille pour le maître et son entourage. L’échange des produits d’une seigneurie à l’autre serait d’ailleurs bien difficile à réaliser sur un territoire où la guerre sévit sans cesse. Si le développement même de la production à l’intérieur de ces économies fermées entraîne un certain besoin de débouchés nouveaux, ce besoin demeure la plupart du temps insatisfait.
Enfin l’économie de la France repose sur la dépendance sociale. Devant les dangers quotidiens, l’idée de sécurité remplace celle de liberté. Dans les villes, il y a encore des hommes fibres, mais leur nombre est peu important et leur sort bien incertain. En dehors des cités, on trouve tous les degrés et toutes les nuances de l’assujettissement, depuis les esclaves attachés à la maison ou à la culture, et les affranchis, jusqu’aux tributaires de toutes sortes : gens des terres royales, gens des terres d’Égfise, gens des seigneuries privées, tous ceux qui se sont recommandés à im puissant et qui sont fiés soit par des obligations personnelles, soit par des obligations réelles, jusqu’aux bénéficiaires du roi et aux grands vassaux dont le lien de dépendance va en s’affaiblissant.
Le poids du service militaire, qui tout d’abord ne pesait que sur les hommes fibres, multiplia le nombre des individus qui en échange d’une liberté sans avan-
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tages trouvaient la subsistance et la sécurité, à Tabri d’une seigneurie ou d’un monastère.
Prédominance de la propriété foncière, confusion du cercle de la production avec celui de la consommation, généralisation des liens de dépendance économique, telle apparaît l’économie de notre pays, après la chute de la monarchie carolingienne. Mais, au-dessus des débris d’une organisation laïque qui s’effondre, la force morale de l’Église n’avait point cessé de jouer un rôle de protection et d’organisation. Nous en verrons les résultats constructeurs au cours du moyen âge.