LE PONT AU CHANGE AU XIII^ SIÈCLE
et le Midi, grâce à ses relations par mer avec les contrées méditerranéennes, plus spécialement prédisposé au commerce. Des villes comme Gand, Bruges, Ypres, avaient une production industrielle considérable. Rouen et les grands centres commerçants du Midi, Marseille, Avignon, Nîmes, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, étaient en pleine prospérité.
L’émancipation Le développement de la vie urbaine devait avoir pour
DES VILLES conséquence une libération progressive de l’habitant des villes par rapport à l’organisation féodale. Les facteurs économiques qui ont coopéré à l’établissement de cette formation essentiellement rurale vont agir en sens contraire
HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE
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dans le domaine urbain, La féodalité, nous l’avons vu, repose sur le besoin de protection des populations et la prédominance de la propriété foncière. Ces deux éléments n’ont plus la même valeur dans les agglomérations urbaines. La sécurité, à l’abri des remparts des villes fortifiées, était mieux assurée que dans les campagnes plus exposées aux risques de guerre. D’autre part, l’importance de la terre était moins grande, et bien que les maisons fussent soumises au système des tenures féodales, la richesse terrienne ne devait bientôt jouer qu’un rôle secondaire, dès que des formes nouvelles d’activité reposant sur la production industrielle et plus encore sur le trafic commercial eurent acquis une certaine force. Le facteur économique intervint puissamment, à n’en pas douter, en faveur de l’émancipation urbaine et la preuve en est fournie par les régions où cette émancipation chercha tout d’abord à se manifester. Les premières franchises communales furent revendiquées par les villes industrielles du Nord et les centres commerciaux du Midi. La Bretagne, par contre, moins avancée au point de vue économique, fut longtemps réfractaire au principe communal. Une autre preuve est fournie par les clauses relatives au négoce qui figuraient dans les chartes. Celles-ci reconnaissaient, par exemple, aux habitants le droit de navigation exclusive sur telle partie d’un fleuve, ou le monopole du trafic avec certains pays ou certaines régions. Des auteurs croient même voir dans la commune ime institution d’origine nettement économique, issue d’associations corporatives, d’artisans ou de commerçants, revêtant souvent la forme religieuse. La filiation apparaît nettement établie pour certaines d’entre elles. La commune de Mantes provient de la transformation d’une société de marchands, celle de Poitiers a pour origine une confrérie religieuse; à Marseille la confrérie du Saint-Esprit, association de commerçants, est à la source des institutions communales. On sait d’autre part le rôle qu’a joué dans le développement des hbertés municipales de Paris la hanse des marchands de l’eau. Un prévôt et quatre échevins, puis un conseil de prudhommes formaient le bureau de la corporation, qui était chargé de l’administration des intérêts communs, et ce prévôt devint, par la suite, le magistrat municipal de la collectivité parisienne.
En somme, l’origine des communes peut être rattachée à des causes multiples. Les groupements constitués dans un but de protection contre l’ennemi extérieur ou intérieur se trouvent naturellement à la base de ces organismes, mais il n’en est pas moins certain qu’il existe une corrélation étroite entre le développement économique et l’émancipation communale.
Quoi qu’il en soit, aux douzième et treizième siècles, on assiste à l’épanouissement de ce mouvement. Les libertés conquises ne le sont pas toujours après une
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lutte violente, le plus souvent elles résultent de négociations et de marchandages avec les seigneurs. Parfois ceux-ci les accordent bénévolement, escomptant un accroissement de revenus du supplément d’activité dont jouira la cité affranchie. Il en est ainsi particulièrement pour les villes neuves, dont nous avons parlé, où le but de l’autorité seigneuriale est d’attirer les populations par les avantages concédés.
Nous n’avons pas à retracer ici, même brièvement, l’histoire de la formation des institutions municipales, ni à décrire les caractères de ces dernières (i). Il suffira d’indiquer en peu de mots comment l’effort vers la liberté provoqua la constitution d’une classe sociale nouvelle, édifiée principalement sur l’activité économique de la cité et de voir quels furent les rapports de cette classe avec la royauté.
La classe Au début de l’époque féodale, il n’y a que des roturiers,
BOURGEOISE plébéien des villes et sa qualité d’homme libre ne lui
confère pas de grands avantages. Le mouvement d’émancipation commimale eut pour conséquence d’accorder à la population urbaine un ensemble de droits qui la distingua nettement des autres éléments de la société féodale. Ces droits varient, selon qu’il s’agit de villes franches dans lesquelles coexistent l’autorité des seigneurs et celle du corps de bourgeoisie, ou de communes proprement dites, qui réalisent la pleine indépendance municipale. Mais deux traits essentiels distinguent la nouvelle organisation urbaine : c’est son caractère économique et sa nature aristocratique.
Les communes jouissent d’un grand nombre de libertés, et ces libertés s’appliquent à tous les domaines : civil, fiscal, judiciaire, militaire. Mais à l’origine de presque tous les droits ainsi reconnus aux habitants des villes, on retrouve un but économique. La liberté complète accordée à la personne, comme le droit de disposer des biens, a surtout pour effet de permettre aux marchands et aux artisans d’aller et venir et de faire des contrats. Le droit de mobihser les biens fonciers est particulièrement utile aux commerçants. Les exemptions fiscales sont indispensables aux transactions ; la nécessité d’une justice sûre et rapide s’impose pour la régularité des affaires. De même, la limitation des obligations militaires et la formation d’une force armée autonome facüitent le libre exercice du commerce par les habitants des villes. Enfin la suppression des entraves directes apportées par les seigneurs à l’activité économique, joue un rôle important dans les chartes communales, elle est une des conditions essentielles de la régularité du trafic.
Une seconde particularité de la commune est sa physionomie aristocratique.
(l) Voir Histoire de la Nation française^ Imbart de là Tour, Histoire politique, t. I, p. 344 et s.
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Le corps de la bourgeoisie le plus souvent ne comprenait pas tous les membres de la collectivité, il laissait notamment, en dehors de lui, les prolétaires et même, dans de nombreux cas, tous ceux qui n’étaient pas des propriétaires fonciers. En outre, l’assemblée générale des habitants n’intervenait que rarement dans l’administration de la commune ; sans doute se bomait-on à lui soumettre les affaires particulièrement graves, et peut-être cette consultation était-elle de pure forme. De plus, l’élection des magistrats se faisait suivant des systèmes divers, mais tous établis sur le suffrage restreint, et souvent sur tm suffrage à deux degrés.
Il se forme ainsi, dans la cité, une nouvelle classe sociale de privilégiés qui, sans pouvoir prétendre aux prérogatives des nobles, se place nettement au-dessus du prolétariat des campagnes et des villes. La bourgeoisie possédait déjà, dès le treizième siècle, dans les agglomérations commerçantes, la richesse mobüière et immobihère. Les gains acquis par le négoce fructifiaient, notamment par les placements fonciers, qui rapportaient beaucoup, en raison du développement pris par les villes. Nous aurons l’occasion, dans les chapitres qui vont suivre, de voir à l’œuvre les bourgeois commerçants et financiers. Nous voulons seulement signaler, ici, le déploiement de luxe dont ils firent preuve, le faste de leur mise, la richesse de leur table, l’exhibition qu’ils ne craignaient pas de faire de leur fortune dans les fêtes publiques, excitant ainsi la jalousie des nobles appauvris et la colère des gagne-petit.
La gestion communale de la bourgeoisie commerçante souleva, au treizième siècle, une opposition très vive chez ceux qui formaient le commun, c’est-à-dire les petits commerçants et les artisans. Ils reprochaient en particulier aux magistrats de pratiquer une fiscalité égoïste, aboutissant à faire retomber tout le poids des impôts sur les petits contribuables et de réserver, aux dirigeants et à leur famiUe, la totalité des emplois administratifs. Ils se plaignaient aussi de ce que nous appellerions leur politique sociale : taxation des salaires à des taux insuffisants, mesures prises contre l’agitation ouvrière, expulsion des meneurs. Des troubles fréquents s’étaient déjà produits dans diverses villes. Saint Louis dut faire une expédition contre Beauvais qui s’était révoltée contre l’aristocratie représentée par les changeurs. A la fin du siècle, toute la Flandre fut secouée de soulèvements qui avaient le caractère de luttes de classes. Car, en réalité, c’est bien une nouvelle classe sociale qui s’était formée en marge de la classe bourgeoise et qui avait son organisation et ses chefs. Dans la région comprise entre la Meuse et la mer, où existaient déjà des centres ouvriers importants, les foulons, les tisserands, groupés dans les confréries, préparaient la révolte, et s’entendaient même, semble-t-il, de ville en ville, pour résister aux patrons.
PERCEPTION DES DROITS SUR LA CERVOISE (D’après un vitrail du xv® siècle.)
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La royauté et les nouvelles On a ramené à des proportions exactes CLASSES sociales vieille doctrine qui voyait dans les rois
les promoteurs du mouvement communal. La royauté se montra en général très opposée à la formation de communes dans ses domaines, et si elle favorisa rémancipation des villes sur les terres de ses vassaux, ce fut le plus souvent un procédé de gouvernement, employé pour ruiner l’autorité féodale et utilisé d’ailleurs par intermittence. Il en est de même du privilège de bourgeoisie, fort apprécié des marchands, qui conférait le droit à une protection particulière de la part du roi, et dont il fut fait un usage si excessif, aux douzième et treizième siècles, que Philippe le Hardi dut annuler les « privilèges accordés » depuis dix ans. Lorsque Philippe Auguste confirma ou octroya des chartes communales sur ses domaines, il eut soin de réserver expressément les prérogatives royales.
Les rois cherchèrent de bonne heure à s’immiscer dans le fonctionnement des organisations communales et, de même qu’ils s’étaient appuyés sur les citadins pour combattre la féodahté, ils s’appuyèrent sur l’élément populaire pour diminuer les pouvoirs des communes. C’est ainsi qu’ils accueiUirent les réclamations des artisans demandant à participer à l’élection des magistrats et cherchèrent à généraliser l’extension du droit de suffrage. Mais c’est la question financière qui permit au roi d’intervenir avec le plus d’énergie. Nous avons dit que l’administration des magistrats municipaux soulevait de vives critiques dans le peuple. Les finances municipales, en particufier, étaient très mal gérées ; il n’était rendu auctm compte à une autorité de contrôle, et les budgets se soldaient, souvent, par des déficits importants. Saint Louis soumit à la révision des gens du roi, députés à la comptabihté, les recettes et les dépenses des communes, et nombre de villes durent demander une liquidation qui les mit dans la main du pouvoir.
En réahté, l’autorité royale adopta envers les nouvelles classes sociales une politique de pure opportunité. Si les rois capétiens ont cherché à prendre un point d’appui SUT la bourgeoisie, c’est afin de lutter contre les empiétements des seigneurs et c’est pour cette fin qu’ils lui ont demandé des conseils, de l’argent, des soldats.
Les antagonismes sociaux dans Notre examen de l’activité produc- LES DEUX parties DE L’ÉCONOMIE ^îvc dans l’économic rurale nous avait
montré les populations des campagnes dans la main du seigneur qui cherchait à en tirer le maximum de travail et le maximum de profit. Malgré les améliorations apportées dans la condition des paysans, l’abîme subsistait entre les éléments inférieius du peuple et ceux qui détiennent la puissance féodale. Les mouvements
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de révolte que l’on observe aux differentes époques montrent que les différences sociales étaient impatiemment supportées.
Nous avons constaté dans l’économie urbaine la formation d’antagonismes semblables.
Ainsi, soit dans les campagnes, soit dans les villes, nous assistons à la constitution de deux couches sociales, ayant des genres de vie très différents.
La formation nécessaire de