DEUX COUCHES SOCIALES
La première a la jouissance de l’économie productive; la seconde assure la productivité
matérielle.
Celle-là comprend le milieu des seigneurs et des riches bourgeois qui vivent une existence de distractions et de plaisirs et ont, autour d’eux, une véritable clien-
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tèle de serviteurs et d’amis dont ils assurent l’existence. Ils protègent les faibles, mais ils détiennent la puissance et vivent une large existence. « Mener une existence seigneuriale..., c’est passer ses jours à la guerre ou à la chasse et ses nuits dans le cercle joyeux de gais compagnons, en jouant aux dés ou dans les bras de jolies femmes j c’est bâtir châteaux et églises, déployer une grande magnificence et beaucoup d’éclat dans les tournois et autres circonstances analogues, étaler un grand luxe, souvent même au delà des moyens dont on dispose (i). »
Les dépenses dépassent les recettes. Le noble se retourne vers l’intendant qui pressure les paysans et si possible les gens de métiers des villes. Ces derniers se retournent alors vers la royauté qui a intérêt à défendre les classes productives de la nation, pour assurer et sa puissance politique et la régularité de ses ressources financières.
La classe des producteurs, qui fut longtemps celle des opprimés, des exploités, évolue fatalement vers la révolte. Désormais un trouble profond agite la nation. Pendant de longues années elle sera prête à la guerre civile ou aux grandes dissensions sociales. L’économique a de puissantes répercussions sur l’histoire politique du pays.
(i) SoMBART, Le Bourgeois, p. 19.
G. Ripart.
L’ORGANISATION DU TRAVAIL DANS LA CITÉ
Origine des corporations. — Vinfluence religieuse sur V orgcmisation corporative, — Les corporations et Vautorité laïque. — Organisation corporative. Son domaine (T application. — La hiérarchie corporative. Les maîtres. — Les valets. Rapports des valets et des maîtres. — La réglementation du travail. — Les apprentis et V apprentissage. — Le contrôle de la fabrication et de la vente dans Vintérêt du producteur et du consommateur. — Le marché fermé et les corporations. — La confrérie. — La formation du prolétariat urbain et le compagnonnage.
’ORGANISATION économique du travail dans la cité repose sur le régime corporatif. Nous avons, au cours de Thistoire, rencontré diverses formes d’organisations corporatives, notamment les collèges gallo-romains et les ghildes germaniques. Peut-on voir dans ces groupements les ancêtres des corps de métiers du moyen âge? On l’a prétendu.
En ce qui concerne les ghildes, nous avons indiqué, en étudiant les apports germaniques dans la civilisation mérovingienne, que le rapport de filiation semblait difficile à établir ; les ghildes germaniques ont un caractère social et non professioimel. La réponse est plus douteuse pour les collèges d’artisans gallo-romains, et les
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documents relatifs à la question ont été interprétés sans qu’on ait abouti à un accord. Pour certaines corporations, notamment les corporations parisiennes des marchands de l’eau et de la boucherie, il semble qu’on puisse constater la survivance des collèges romains, organismes fortement constitués dès qu’il s’agissait d’assurer des services publics; mais cette hypothèse s’applique à un cas particulier. Des historiens allemands ont voulu rattacher les corps de métier aux ateliers d’artisans formés dans la villa franque. Mais on ne peut nier qu’il y a ime différence de nature entre les rapports féodaux du seigneur et des personnes attachées à sa clientèle et les rapports professionnels du maître et des membres
inférieurs de la corporation.
Selon nous ces souvenirs historiques n’ont eu que des effets exceptionnels et d’ime portée restreinte, et si l’on veut découvrir ime action réelle sur les faits postérieurs, c’est non dans le temps, mais dans l’espace qu’il faut la chercher. Les rapides progrès de l’organisation corporative, au treizième siècle, nous paraissent être surtout tme conséquence du contact de l’Occident avec l’Orient.
La civilisation arabe a exercé ime influence incontestable sur la civilisation occidentale et la réglementation administrative de la cité orientale a eu ses répercussions sur l’organisation des métiers et de la police, en Occident et surtout en France. Non seulement il y a une grande similitude entre l’officier chargé de la police des métiers, au Caire par exemple, le Mortecib et celles du prévôt des marchands, mais encore certaines règles du régime corporatif et des anciennes corporations d’Orient présentent de nombreuses ressemblances : triple hiérarchie du métier, institution du chef-d’œuvre, etc. De même
BOUCHER ABATTANT UN BŒUF (D’après un vitrail de la cathédrale de Chartres).
^'ORGANISATION DU TRAVAIL DANS LA CITÉ
on retrouve des analogies frappantes entre certains rites des compagnonnages et certaines pratiques orientales connues en France après le retour des croisés.
Ceci dit, la corporation est une institution d’origine surtout spontanée, dont les modalités peuvent se rattacher à tel ou tel mode de groupement économique, mais dont la naissance est directement commandée par les besoins nouveaux qu’il s’agit de satisfaire, et par le caractère du marché, à l’époque féodale.
Nous connaissons les besoins qui se manifestent au moment de la transformation de la société féodale. Ils tendent vers la libération de l’individu, vers la suppression des entraves qui gênent son action, principalement son action économique. Mais d’autre part toute une réglementation est nécessaire pour obéir aux exigences que présente le marché, essentiellement fermé, qu’est le marché médiéval. Dans cette organisation, la production doit être hmitée aux besoins de la consommation locale, de façon qu’il n’y ait jamais surproduction et jamais sous-consommation. Le régulateur que constitue, dans notre économie moderne, l’existence de grands centres largement ouverts à la production nationale et internationale, étant exceptionnels, il est indispensable d’y suppléer par une réglementation substituant à l’action de la concurrence celle de dispositions impératives qui assurent l’adaptation de la production locale à la consommation également locale. La corporation est née de ce besoin de réglementation. Nous allons voir quelles influences ont agi sur son organisation et son évolution.
L’INFLUENCE RELIGIEUSE SUR Nous avons signalé, à propos du mou-
L’ORGANisATiON CORPORATIVE vcment d’ émancipation communale, le rôle qu’ont joué les associations de caractère rehgieux entre négociants ; il semble que les premiers groupements d’artisans aient revêtu le même aspect : celui de confréries formées par des gens exerçant la même profession, employeurs et employés, qui viennent se retrouver pour pratiquer le culte d’un saint. Ainsi les deux mouvements de solidarité, municipale et professionnelle, auraient eu un point de départ analogue. Dans le Nord, notamment, il n’est pas rare de ne rencontrer que des confréries, même à une époque où le développement des métiers était déjà très avancé.
Dès le douzième siècle, ime théorie exprimée par différents conciles afiirme que l’Église, étant l’assemblée générale de tous les fidèles, il n’est pas admissible que ceux-ci se réunissent et forment des groupements, de quelque sorte que ce soit, sans obtenir l’autorisation des dignitaires ecclésiastiques. Bientôt s’ajoute une autre conception, d’après laquelle ces assemblées de fidèles doivent se conformer aux règles canoniques et poursuivre im but conforme au salut du chrétien et à
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rintérêt de la collectivité. Ces règles, qui constituent en quelque sorte les principes économiques sur lesquels est édifiée Torganisation corporative, se rencontrent principalement dans l’œuvre puissante de saint Thomas dont on sait le retentissement sur toute la pensée du moyen âge.
La doctrine thomiste repose essentiellement sur la subordination de toute l’activité humaine à la morale. Il est permis de s’approprier les biens que Dieu met à la disposition de l’homme, et cette utilisation est même nécessaire à ce dernier pour vivre et faire vivre sa famille, mais la poursuite des biens matériels ne doit jamais être qu’un moyen et non une fin. Cette recherche de la richesse suppose d’autre part des relations de l’homme avec ses semblables, ces rapports doivent être, eux aussi, dominés par l’idée morale, par l’équité. La justice exige que les échanges des hommes entre eux aboutissent à une répartition équitable des avantages matériels, chacun recevant l’équivalent de ce qu’il donne. C’est la justice commutative qui doit régir les contrats. De cette prééminence de la morale, saint Thomas a fait deux applications principales, qui dictent l’une les rapports entre le producteur et le consommateur, l’autre les liens entre le patron et l’ouvrier.
Le contrat de vente doit être lui aussi dépendant de la morale, et il existe un juste prix qu’il est possible de déterminer en tenant compte du gain licite auquel a droit le producteur et de la production à laquelle a droit le consommateur, surtout les consommateurs peu fortunés. Le juste prix n’est pas susceptible d’une détermination précise, et il varie suivant les conditions locales, mais ces variations sont de faible importance, et l’on peut tirer de la comrrmms estimatio — d’une appréciation générale des individus d’un milieu donné — une valeur à peu près uniforme; le prix étant fixé, il est immoral, illicite, de chercher à profiter de circonstances favorables pour amener l’autre partie à accepter un prix différent. C’est cause de damnation.
Cette prédominance de la loi morale, dans les rapports économiques, va servir à asseoir la doctrine du juste salaire. On pourrait concevoir que l’égoïsme des maîtres n’ait pu rémunérer l’ouvrier au delà de ce qu’on doit regarder comme le salaire nécessaire et suffisant à l’entretien de la vie, à une époque déterminée et dans un heu déterminé ; mais l’obhgation morale, faite par l’Église à tous les employeurs, explique que, même en matières de salaires, la communis estimatio ait abouti à un résultat d’équité. Le travailleur devra recevoir, sous forme de rémunéraûon quotidienne, une somme qui comporte non seulement le strict maintien de l’existence, mais qui soit encore susceptible d’assurer à son bénéficiaire la possibilité d’une vie conforme à celle des habitants de la cité en général.
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Ainsi la loi morale aboutit à créer un état social dans lequel le producteur doit se contenter d’un gain suffisant, égal pour tous, sur un marché déterminé. Les salariés doivent jouir d’une rémunération identique, jugée convenable, suivant l’estimation cormmme, pour im même genre de travail.
La loi religieuse donne aux obligations morales une force considérable qui en assure l’exécution. Leur méconnaissance expose leur auteur à la damnation éternelle, et cette idée de damnation, avec tout ce qu’elle comporte d’horreur et de châtiments, est constamment placée sous les yeux des fidèles, grâce à l’imagerie, à la sculpture horrifique qui grimace sur les chapiteaux et aux gargouilles des cathédrales.
Les CORPORATIONS ET A côté de l’autorité de l’Église va s’affirmer l’action
L’AUTORITE LAÏQUE pouvoir laïque. Les chefs de la corporation, dans
la lutte qu’ils engageront contre la puissance féodale pour conquérir et maintenir les libertés corporatives, s’adresseront à la royauté et lui demanderont d’intervenir. Celle-ci se posera d’abord en défenseur des droits des corporations. Elle y verra un double avantage : celui d’augmenter son influence sur les populations des villes et celui de diminuer la puissance des seigneurs. De plus, le prince se ménagera, dès ce moment, des ressources complémentaires, qui deviendront plus tard une part importante de la fiscalité. Puis, avec l’évolution des différentes forces en présence, la royauté, un jour, manifestera la prétention de dominer complètement le milieu corporatif et de n’admettre d’organisation statutaire qu’autant qu’elle sera conforme aux ordonnances générales du pays.
La royauté exerça d’ailleurs une emprise beaucoup plus grande dans les villes où l’autorité royale était représentée par un prévôt, que dans les cités libres où la corporation conserva une autonomie presque complète jusqu’au seizième siècle. Au contraire, dans les villes prévôtales, dès le douzième et le treizième siècle, l’autorité corporative est soximise à im contrôle de la part des officiers du roi. A Paris, la plupart des métiers tombaient sous la juridiction royale et le livre des métiers qui fixe l’organisation corporative est dû au prévôt des marchands.
L’autorité royale sut prendre prétexte des divisions internes entre corporations pour pénétrer dans l’organisation professionnelle. Les querelles entre corps de métiers furent soumises aux autorités du monarque, qui en profitèrent pour édicter des dispositions réglementaires. Dès le quatorzième siècle, le prince fait élaborer, par les légistes, une théorie générale qui lui permettra d’intervenir dans le domaine corporatif, en prétendant que le droit au travail ne saurait faire l’objet
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de conventions purement privées et locales. Dans l’ordonnance de 1351, Jean le Bon affirme que l’organisation de la production et de la répartition des biens doit être réalisée sous l’autorité du monarque, exclusivement, suivant des principes de morale et d’équité. L’ordonnance fixe le taux des salaires, le prix maximum des denrées nécessaires à l’alimentation et des produits fabriqués de première nécessité. Les maîtres pourront prendre autant d’apprentis qu’ils voudront, et le principe du travail libre, indépendamment de toute organisation corporative, est posé. Les officiers royaux jouiront de pouvoirs qui diminueront singulièrement ceux des officiers de la corporation. Quelque intérêt que présente cette ordonnance, il ne faut pas oublier qu’eUe est, dans une certaine mesure, ime œuvre de circonstance, due en partie à la nécessité de faire face aux conséquences de la peste de 1348 sur le prix des marchandises et le taux des salaires. Son application semble avoir été peu étendue et temporaire. Ce fut une forme de lutte contre le renchérissement de la vie.
Après la guerre de Cent ans, la royauté rétablit ou confirme les privilèges d’un grand nombre de corporations, en ayant soin de se réserver des avantages fiscaux et de donner aux officiers royaux des pouvoirs nouveaux sur les corps de métiers. Louis XI qui, comme nous l’avons rappelé, conclut un pacte d’alliance avec les gens de métiers, prétendit étendrç l’autorité royale partout où il y avait exercice d’une profession sous forme corporative ; il proclama le principe de la sanction des dispositions statutaires par le monarque.
Ainsi, par l’action grandissante du pouvoir royal sur la corporation, nous voyons cette dernière perdre une partie de son autonomie pour devenir une institution d’État.
Telles sont les influences générales qui contribuèrent à la naissance et agirent sur le développement des corporations. Il nous reste maintenant à examiner la structure de l’organisation corporative.
Organisation corporative, son Bien que la corporation ait subi des DOMAINE D’APPLICATION modifications depuis son origine, on peut
néanmoins chercher à en définir les traits essentiels en se plaçant au moment où elle a atteint son plein épanouissement, c’est-à-dire au treizième siècle, époque à laquelle fut établie la réglementation exposée dans le Livre des métiers d’Étierme Boileau.
Une question préhminaire s’impose. Avant de décrire l’organisation corporative, il faut savoir quel était son domaine d’application. Il semble avoir été
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moins étendu qu’on pourrait le supposer. La corporation était ime institution très répandue dans les grandes villes, beaucoup plus rare dans les petites agglomérations, tout au moins au moyen âge ; et encore, dans les villes où existait la forme corporative, une notable partie de la population industrielle restait en dehors de son influence.
D’autre part, il faut tenir compte de la persistance de l’économie domaniale, sous le régime de l’économie urbaine. Au treizième et au quatorzième siècle, on trouve encore dans l’industrie de la draperie, par exemple, des centres de production au sein des monastères ou dans les villages, qui en sont les simples dépendances. L’existence d’une exploitation rurale n’exclut pas d’ailleurs les rapports directs entre les artisans de cette entreprise et la clientèle urbaine. De même, le fait pour certains artisans d’habiter la ville et d’être groupés en corporations laisse subsister les obligations personnelles de ces artisans envers le seigneur domanial. Il en résulte des modahtés particulières du régime corporatif. La persistance dans l’agglomération parisienne des seigneuries ecclésiastiques des grandes abbayes a pour effet de donner aux corporations d’artisans, dépendant de ces seigneuries, un statut différent des corps de métiers du reste de la cité.
•w* A HIÉRARCHIE CORPORATIVE La coiporation est un système hiérarchique, LES MAiTREs ^u souimet duquel nous trouvons les chefs des
métiers, puis trois classes professionnelles : maîtres, valets ou compagnons, apprentis. Les chefs du métier portent différents noms suivant les pays : jurés, gardes, prud’hommes, eswardes, bayles, capitouls, etc. Ils sont choisis généralement par voie d’élection; ce sont soit les plus âgés des maîtres, soit ceux qui jouissent d’une autorité morale considérable ; ils seront les intermédiaires entre les autorités royales, religieuses et laïques, et la structure interne du métier. Ces maîtres auront comme tâche de faire appliquer strictement les dispositions statutaires que nous indiquerons plus loin. En Flandre, notamment, les eswardes interviennent pour contrôler toutes les opérations successives par lesquelles passe un
produit comme le drap^ depuis l’arrivée de la matière première jusqu’à la vente de l’objet fabriqué.
Au-dessous de ces chefs sont les maîtres du métier proprement dits, qui sont parvenus à la maîtrise après avoir fourni des preuves de leur aptitude professionnelle à accomplir leur besogne avec une capacité égale. Si le chef-d’œuvre luimême, c’est-à-dire la réalisation d’un travail difficile permettant de se rendre compte de la valeur du candidat, n’a été introduit dans la réglementation corporative qu’au quatorzième et au quinzième siècle, de tout temps on a exigé du futur maître une épreuve témoignant de ses connaissances techniques.
En effet, si ce contrôle n’avait pas eu lieu, il aurait pu y avoir une inégalité dans la capacité de production, les chefs de métier les plus habiles auraient entraîné par devers eux la cUentèle : d’où rupture de cet équilibre qui est le principe essentiel de l’organisme. Le nombre des maîtres a été calculé de telle sorte que la production totale corresponde à l’importance de la consommation locale. Plus tard, à partir du dix-septième siècle, la royauté cherchant dans la corporation un élément de fiscalité, multipHera le nombre des maîtres, enrayant l’avancement possible des compagnons, ce qui aura pour effet d’accentuer l’antagonisme de classe entre ceux-ci et les maîtres. Au-dessous des maîtres sont les valets et les apprentis.
Les valets, rapports des Les valets occupent une position d’attente :
VALETS ET DES MAITRES ^e sont des Candidats à la maîtrise. On constate dans le recrutement des valets et leurs rapports avec les maîtres les préoccupations d’ordre moral que nous avons signalées plus haut. Il était interdit de prendre pour valets des hommes d’une moralité douteuse, afin d’éviter que le corps de métier n’ait à subir de mauvaises influences ; dans certaines corporations, on ne pouvait faire travailler les compagnons chez des non-chrétiens. L’embauchage se faisait sur la place publique ou à un carrefour, en général tous les matins. Le valet devait répondre à certaines conditions professionnelles et morales, prouver qu’il avait fait son apprentissage, fournir des attestations de bonne conduite et promettre de se conformer aux us et coutumes du métier. Le contrat d’embauchage contenait l’interdiction de quitter le maître avant la date fixée, une amende frappait les tentatives de débauchage par d’autres chefs de la profession.
Les rapports entre les maîtres et les valets étaient également dominés par la loi morale. Il n’était pas rare que les valets logeassent chez les maîtres et y fussent nourris, et le petit nombre de valets facilitait les bonnes relations de patron à ouvrier. Les questions de salaire ne soulevaient pas en général des difficultés sérieuses ; la rému-
L’EXPLOITATION D'UN DOMAINE AL’ MOYEN AGE Seigneur donnant des ordres a ses serviteurs. Miniature du Livre de profits champêtres, de Pierre de Pressent
HIST. NATION française. — HIST. ÉCONOMIQUE.
-'-..en .
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nération était établie d’après les règles d’équité que nous avons indiquées et l’autorité royale intervenait au besoin pour imposer un véritable minimum de salaire. M. Martin Saint-Léon estime qu’un compagnon à Paris, à la fin du treizième siècle, recevait par jour, en moyenne, dix-huit deniers parisis, soit six francs-or. La condition des compagnons était en général satisfaisante à cette époque, et peut-être supérieure à celle d’un ouvrier moderne.
A RÉGLEMENTATION Nous retrouvons en matière de réglementation les DU TRAVAIL mêmes influences que dans les rapports des valets et
des maîtres. On reconnaît qu’il est nécessaire de ménager la force de l’ouvrier, dans son intérêt et dans l’intérêt de la profession. La journée commençait au lever du soleü et finissait à la tombée du jour, le travail de nuit étant interdit d’une manière générale ; il en était de même du travail du dimanche, et parfois même tout labeur cessait dès les vêpres du samedi.
Il faut tenir compte, dans le calcul de la journée, du nombre important de fêtes légales, pendant lesquelles le chômage était complet, et du chômage partiel des veilles
de fête. M. Martin Saint- Léon estime qu’en définitive le travail était suspendu complètement chaque année pendant quatre-vingts à quatre-vingt-cinq jours, et réduit pendant soixante-dix autres. Tout compte fait, la durée annuelle des heures de travail n’était pas supérieure à celle que l’on constate actuellement pour un ouvrier d’usine. D’autant que, au cours de la journée, le rapprochement du patron et de l’ouvrier, du producteur et du consommateur, était une cause de distraction, de conversation qui donnait d’importants loisirs. L’observation du travail dans les boutiques des souks des villes d’Orient, nous permet de comprendre ce que put être la douceur de la vie de l’ouvrier au moyen âge.