MAÇONS
(D’après une bible du x« siècle. Bibliothèque Nationale).
L’ORGANISATION DU TRAVAIL DANS LA CITÉ
OÙ ils sont rarement représentés, tous ces faits ont pour conséquence d’isoler les ouvriers des maîtres et de les rapprocher les uns des autres.
Les causes précises de conflits ne manquaient pas ; tantôt il s’agissait des malfaçons que les maîtres reprochaient aux valets, tantôt c’était l’irrégularité des commandes dont les salariés avaient à se plaindre ; le plus souvent le mode de rémunération était en jeu : le paiement en nature était un sujet de contestations, et surtout le montant des salaires, dès que la hausse des prix diminuait le pouvoir d’achat des ouvriers. L’autorité ne laissait pas s’établir le taux des rémunérations d’après le libre jeu de la loi de l’offre et de la demande ; c’est ainsi que l’ordonnance de 1351 limita le montant des salaires, excitant un grave mécontentement chez les ouvriers, qui souffraient de la cherté des denrées. Ces difficultés, rares quand on se trouvait en présence de petites entreprises employant une main-d’œuvre limitée, devenaient plus fréquentes avec l’organisation de grands centres de production, comme ceux de la draperie flamande.
Quelle ressource était offerte aux compagnons, sinon le recours à l’union professionnelle en vue de la défense de leurs intérêts? La corporation proprement dite, organe officiel, ne leur fournissait qu’un cadre, où ils n’avaient aucune possibilité de manifester leur opinion et de défendre leurs revendications. Certaines confréries de valets existèrent aux treizième et quatorzième siècles, notamment à Rouen et à Amiens, et l’autorité royale parfois les reconnut, mais elle a toujours considéré avec méfiance les groupements de ce genre et c’est une des raisons pour lesquelles les confréries furent toujours plus ou moins suspectes. En présence de l’antagonisme de classe grandissant, la volonté des ouvriers de s’assembler, en vue de l’étude de leurs intérêts communs, devait être plus forte que les prohibitions du pouvoir ; le seul effet de ces interdictions fut de modifier la forme de l’association, qui de publique devint occulte, clandestine.
Les circonstances favorisèrent l’organisation de ces groupements. La guerre de Cent ans avait produit dans l’activité laborieuse des villes les conséquences désastreuses que nous avons signalées. Le chômage persistant, dans certaines régions particulièrement atteintes par la guerre, eut pour effet de pousser la main-d’œuvre inocaipée à chercher du travail hors de son pays de résidence. Des migrations, parfois très importantes, eurent lieu dans certaines provinces. C’est ainsi que vingt mille ouvriers normands se répandirent en Bretagne, et même à l’étranger, jusqu’en Allemagne. Les déplacements de main-d’œuvre se multiplièrent et les ouvriers prirent l’habitude d’aller, de ville en ville, chercher du travail. Les risques des voyages et la nécessité pour les compagnons de s’aboucher avec leurs camarades.
HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE
afin de faciliter leur embauchage, donnèrent naissance à une nouvelle forme d’association professionnelle, le compagnonnage. En raison de son origine et du but qu’ü poursuivait, ce groupement avait adopté un cadre plus large que les corporations ordinaires : il s’appliquait à toute une région et même les compagnons se considéraient dans toute la France comme unis par des liens confraternels.
Il semble que c’est dans l’industrie du bâtiment qu’il faut chercher les premiers compagnonnages ; ils ont sans doute été formés par les ouvriers qui allaient de ville en vüle à la recherche d’une éghse à édifier, d’un château à construire. Mais on en trouve dans d’autres professions : les chapeliers, cordonniers, tailleurs, bourreliers, couteliers.
On a voulu voir dans la franc-maçonnerie l’ancêtre du compagnonnage. Il est certain qu’il exista de très bonne heure des associations fortement constituées de maçons, dans lesquelles les pratiques rituelles jouèrent un rôle important ; étant donné la dispersion des ouvrages à exécuter, il y eut une grande utilité à avoir une main-d’œuvre mobile et une organisation susceptible d’adapter les disponibihtés aux besoins, mais une différence de principe sépare les sociétés de maçons des compagnonnages, c’est leur caractère mixte. Elles groupent patrons, ouvriers et apprentis, de telle sorte qu’il faut y voir plutôt des corporations d’un caractère particulier, non localisées, mais établies également sur une hiérarchie et un monopole.
L’admission des compagnons dans le groupement s’accompagnait de formules rituelles et de cérémonies bizarres qui n’étaient qu’une déformation des pratiques rehgieuses. Le récipiendaire prononçait des paroles sacramentelles, entouré de personnages et d’emblèmes qui rappelaient la Passion, puis il recevait ime sorte de baptême symbolique, en jurant de ne rien révéler des secrets de l’association. Lorsqu’un affilié arrivait dans une agglomération, il se rendait dans une auberge, tenue par la « mère », et prouvait son affiliation par certains signes qui lui donnaient
ENSEIGNE DE CHAPELIER {xv“ siècle).
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immédiatement accès auprès des autres camarades qui le logeaient, le soignaient au besoin et lui fournissaient un viatique pour continuer sa route.
Ces coutumes qui nous étonnent ne doivent pas faire perdre de vue l’utilité du compagnonnage ; l’institution jouait le rôle de bureau de placement, on se préoccupait de trouver du travail au nouveau venu, même au détriment des compagnons du pays, et le compagnonnage neutralisait dans une certaine mesure le proteaionnisme étroit des corporations à l’égard des éléments étrangers. Le « rouleur )) avait pour mission de trouver de l’ouvrage à l’arrivant et, au besoin, le plus ancien ouvrier lui cédait la place et partait pour la ville voisine, cherchant à son tour à s’embaucher. Cet organisme doima ainsi naissance au « tour de France » qui contribua à perfectionner les connaissances professionnelles des compagnons.
L’association ouvrière offrait donc les avantages d’une société de secours mutuels et d’un centre de placement, renseigné sur les demandes et les offres de maind’œuvre, dans un rayon étendu Malheureusement, le côté extérieur de l’institution, avec ses pratiques mystérieuses et aussi les habitudes d’intempérance et de débauche qui se développèrent à leur occasion, l’emporta trop souvent sur les services réels procurés aux affiliés. En outre, des conflits s’élevaient entre « devoirs » concurrents d’une même profession, et ces conflits, comme nous l’avons indiqué, dégénéraient en luttes sanglantes.
Les patrons se montrèrent très opposés au compagnonnage, en raison de ces tendances générales et aussi de certaines manifestations de l’activité du groupe professionnel. Cette forme d’association, en assemblant les salariés loin des maîtres, affirmait et affermissait la communauté des intérêts de la classe ouvrière et l’opposait aux chefs d’entreprises. Elle favorisait les grèves, qui profitaient de l’appui moral et financier du groupement tout entier. Elle aboutissait au relâchement de la discipline. En outre, les compagnons avaient pour habitude de se renseigner les uns les autres sur les bonnes ou les mauvaises dispositions des patrons, sur leurs exigences, et ne craignaient pas de mettre à l’index ceux qu’ils considéraient comme de mauvais maîtres. Tous ces inconvénients s’accentuèrent avec le temps et devinrent, aux yeux des patrons, de véritables dangers. Aussi lés employeurs cherchèrent-ils à faire condamner ces associations par les autorités civües et religieuses.
L’organisation sociale établie par les corporations tendait à se dissocier, et l’antagonisme entre patron et ouvrier remplaçait le régime familial que le statut du corps de métier avait prétendu instituer. Cet antagonisme n’est encore qu’un péril latent, parce que les conditions économiques, et surtout la technique du métier, entraînent
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la persistance des intérêts individuels, mais le jour où surviendra la concentration ndustrielle, la lutte de classes éclatera.
Ainsi, raffirmation que le moyen âge a connu l’âge d’or du travail ne peut être acceptée sans réserve. Le régime corporatif exempt de rivalités d’intérêts n’a existé, sous cette forme idyllique, qu’à l’état exceptionnel et sous l’influence plus religieuse que laïque d’un système constructif soumettant la satisfaction des besoins matériels à des règles sévères de haute moralité.
L’action combinée du temps et de l’évolution des besoins de l’État et des particuliers devait saper le régime moral construit par l’Église et, fatalement, la corporation devait lentement s’effriter.
G. Ripart.