CHAPITRE IV
LA PERSISTANCE DES ENTRAVES A L’ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE LA RÉACTION ANTI-RÉGLEMENTAIRE. — LE DÉSARROI FINANCIER
La condition des classes rurales. — V écrasement fiscal des corporations. — U interventionnisme en matière commerciale. — Les physiocrates et la liberté du commerce des grains. — Le commerce extérieur. — Le rôle économique des colonies. — Uindustrie. U excès de réglementation. Les essais de libération. — Les formes du capitalisme industriel. — Le crédit public et les difficultés financières. Le système de La7v. — U augmentation des difficultés financières de 1722 à 1769. Les vingtièmes. — Les tentatives de réforme financière de Terray à Galonné. — Les finances à la veille de la Révolution.
A première moitié du dix-huitième siècle n’offre de traits distinctifs qu’en matière de crédit. Ce fut l’époque du système de Law dont on dira toutes les conséquences. En matière agricole, l’évolution vers l’accession des masses à la propriété se produit lentement. La technique routinière du dix-septième siècle persiste jusque vers 1750. A partir de cette époque, les initiatives du pouvoir central et des intendants modifient l’ancien état de choses. Il est d’ailleurs malaisé de porter un jugement net sur l’état des campagnes et la condition des classes rurales au dix-huitième siècle. La
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sollicitude des milieux officiels paraît créer des circonstances favorables à l’œuvre de la mise en valeur des terres. Mais en est-il résulté un accroissement de bienêtre pour les laboureurs exploitants?
Le gouvernement et les intendants provoquent des recherches afin de favoriser de meilleures méthodes de culture. Dans les grands domaines, à partir du milieu du dix-huitième siècle, à l’exemple des landlords anglais, les propriétaires cultivent leurs tenures. Le duc de Béthune-Charost, en Berry ; le duc de Choiseul, à Chanteloup ; le duc de La Rochefoucauld, à Liancourt ; Montyon, dans la Brie, font de la sélection de bétail et introduisent des pratiques meilleures de dessèchement. Lavoisier, dans son domaine de Fréchines, entre Blois et Vendôme, montre de l’attachement à l’agriculture, « la première de toutes les fabriques », dont la production est estimée à une valeur annuelle de plus de deux milliards et demi.
Compte fait de ces initiatives intéressantes, il faut bien reconnaître que la situation agricole de la France au dix-huitième siècle offre un premier exemple des conséquences fâcheuses des diverses entraves que rencontre le développement de l’activité individuelle. Elles proviennent des survivances du statut juridique ancien et de l’intervention du pouvoir.
L’état de servage des classes rurales, qui fut la règle du moyen âge, a disparu en grande partie ; il y a peut-êre encore im million de serfs en France, mais la dépendance du paysan par rapport à la seigneurie subsiste et même tend à s’aggraver. Elle revêt principalement la forme de redevances personnelles et surtout réelles, qui sont perçues soit en argent, soit en nature. Les rentes en nature et les droits seigneuriaux, tels que banalités, péages, droits de chasse, lourds en euxmêmes, le sont davantage encore par les abus auxquels ils donnent lieu, et la manière dont ils sont perçus. La dîme, laïcisée d’ailleurs dans un certain nombre de cas, fait plus que doubler les charges des ruraux. On signale, à la fin de l’ancien régime, un renforcement de l’exploitation des paysans par les seigneurs, dû aux besoins d’argent accrus de ces derniers qui cherchent à augmenter les taxes existantes, à faire renaître les privilèges tombés en désuétude. Les cultivateurs se voient contester les droits d’usage sur les bois ou les vaines pâtures, et sont contraints de traiter avec les grands propriétaires pour en conserver une partie. La lutte des paysans contre les agissements des nobles est d’autant plus difficile que la justice ne leur laisse aucune possibilité de recours.
La division de la propriété rurale ne permet pas à la plupart des agriculteurs de tirer de la terre un revenu suffisant; ils sont ordinairement engagés
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comme fermiers ou comme métayers ; et ces derniers sont particulièrement misérables. Les journaliers et les domestiques, qui constituaient déjà, à la fin du moyen âge, un petit noyau de prolétariat rural, sont devenus nombreux, dans certaines régions du Nord et de l’Ouest, et forment le dernier échelon de la classe paysaime. Mal payés, sans attache fixe avec le sol, ils sont déjà un élément de troubles et même de révoltes.
La restriction des droits de parcours et autres modes de jouissance collective des terres, fut également une cause de souffrance pour les journaliers et les pauvres gens. Lavoisier avait soutenu que les avantages du droit de parcours, relativement à la nourriture du bétail des journaliers, étaient plus que compensés par les inconvénients qui pesaient sur la classe des propriétaires. Il était d’ailleurs partisan de sacrifier le prolétariat agricole et d’abolir les formes de propriétés collectives. Aucune mesure générale ne fut prise dans ce sens, mais par une série de décisions particulières, le pouvoir restreignit les surfaces sur lesquelles s’exerçait le droit de parcours. On autorisa, de 1770 à 1789, par arrêts du Conseil, un grand nombre de partages de communaux, qui, d’ailleurs, ne furent pas toujours exécutés. Quand le partage fut effectif il donna un peu de terre aux paysans, mais fut en fin de compte nuisible aux journaliers, désormais privés de la jouissance de la lande et de la forêt.
Le pouvoir royal faisait peser sur les populations rurales un joug moins direct, mais tout aussi lourd que le pouvoir seigneurial. Tout d’abord le fisc exerce une emprise de plus en plus étroite sur les paysans qui supportent la presque totalité
UN RICHE NÉGOCTANT ET SA FEMME SOUS LOUIS XVI (D'après une gravure de Binet).
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des anciens impôts comme la taille, des taxes plus récentes, comme la capitation et le vingtième, des prestations nouvelles, telles que la corvée des grands chemins, le logement des troupes, etc. Dans le Bordelais, d’après M. Marion, 36 pour 100 du revenu était confisqué par l’impôt. L’intervention se manifestait également par la réglementation stricte de l’exploitation agricole ; on interdisait, ou tout au moins on limitait telle ou telle culture, comme la vigne, dans certaines régions ; on imposait l’emploi d’un outillage particulier, par exemple de la faucille pour couper les blés ; enfin et surtout le commerce des demrées agricoles était soumis à des restrictions de toutes sortes. D’une manière générale, l’autorité prohibait l’exportation de ces denrées. De plus, en ce qui concerne les grains, l’effroi de la disette faisait édicter des dispositions destinées à assurer l’approvisionnement des marchés. Elles gênaient considérablement les producteurs. Le régime dominant à l’époque est un régime de répartition officielle des céréales dans tout le royaume, par voie d’autorité, et les pouvoirs locaux, directement influencés par les besoins et les craintes des populations, accentuaient encore l’esprit restrictif du système.
Ces divers facteurs n’étaient pas favorables à un développement réel de la production agricole. Aussi l’étendue des terres incultes demeure-t-elle très considérable, bien qu’un certain progrès se soit manifesté à partir de 1760. Du milieu du dix-huitième siècle à la fin de l’ancien régime on tentera d’organiser un dessèchement méthodique des marais. Mais les services publics se heurteront au mauvais vodloir des populations qui redoutent la diminution des pâturages. Cependant des travaux peuvent être entrepris en Sologne. Ils ne donneront des résultats qu’au dix-neuvième siècle. L’insuffisance des procédés de culture, l’emploi habituel de la jachère, le caractère rudimentaire de l’outillage agricole ne permettent pas d’obtenir de la terre un rendement productif. L’élevage est peu développé. Afin de compenser les revenus insuffisants que dorme le sol, les paysans, comme nous le verrons, s’adoiment à certaines fabrications industrielles, notamment au tissage.
La condition des paysans est sans doute moins misérable qu’au début et même à la fin du dix-septième siècle ; les guerres se déroulent en général hors du territoire ; les prix des denrées agricoles suivent le mouvement général de hausse dû à l’augmentation des besoins dans les villes. Mais seuls les grands et moyens propriétaires vendent assez de denrées pour en profiter ; l’habitation et l’alimentation sont encore très défectueuses ; lorsque les récoltes sont mauvaises la situation des classes rurales est effroyable. Les paysans, en présence des excès des classes privilégiées, comn^ncent à sentir profondément leur détresse ; lorsqu’à la fin du dix-huitième siècle
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on leur donnera des droits politiques, par l’organisation des municipalités rurales, ils penseront que leurs maux ne sont pas sans remède.
L’écrasement fiscal Le dix-huitième siècle, tout compte fait, marque
DES CORPORATIONS l’épanouissement des tendances que nous avons constatées aux siècles précédents. La royauté cherche de plus en plus à faire des corporations une matière imposable à merci. Elle exige un droit de confirmation pour la révision des statuts corporatifs ; elle multiphe les créations d’offices, particuhèrement à partir de 1745, quand les dépenses militaires exigent des ressources nouvelles ; une fois ces créations effectuées, on pousse les communautés à en opérer le rachat, moyennant des sommes importantes ; on déhvre des lettres de maîtrise, malgré la promesse faite de n’en plus établir dorénavant. Les corporations ont ime situation financière chaque jour plus embarrassée, elles ne trouvent plus l’argent nécessaire pour faire les rachats de charges auxquels on les invite ; les dons, volontaires en apparence, qu’elles offrent au roi pour son armée ou pour sa maison, augmentent leurs difficultés. Elles se trouvent acculées à l’emprunt et, n’ayant pas les fonds pour payer les intérêts, elles sont forcées d’emprunter de nouveau pour cet objet spécial. Les corporations, épuisées par ces dépenses ainsi que par celles qui résultent des nombreux procès dans lesquels elles sont engagées, se retournent vers leurs membres, lèvent des contributions sur les maîtres, et les charges ainsi imposées renforcent encore le caractère aristocratique des jurandes et des maîtrises. La royauté finit par s’inquiéter de l’état des finances des corporations et des projets de réforme furent mis en avant.
L’interventionisme EN MATIÈRE COM- Pendant toute la première partie MERciALE. LA POLICE DES GRAINS siècle l’interventionisme règne sans partage, et il est vrai de dire que ses effets varièrent selon les domaines où il s’essaya. De grands efforts furent faits pour améliorer les communications, condition première du développement des échanges. Grâce à la création de l’école des ponts et chaussées et du corps des ingénieurs, un progrès sensible fut réafisé dans la construction des voies de terre. Des sommes importantes sont consacrées à cette œuvre et l’on comptait, en 1788, 120 000 lieues de routes construites et un nombre égal en préparation. La navigation intérieure est améliorée. De nombreuses études furent faites dans la première moitié du siècle qui aboutirent un peu plus tard, principalement dans la région du Nord, à la construction de tout im réseau de canaux. Les moyens de transport demeurèrent rudimentaires, quoiqu’ils se soient
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sensiblement perfectionnés, surtout sous l’impulsion de Turgot, qui généralisa les diligences et en rendit les services plus rapides. Le mauvais état des routes et la navigabilité médiocre des rivières faisaient, dans certains cas, préférer le transport par mer au transport par l’intérieur.
Si l’action du pouvoir royal, telle que nous venons de la décrire, avait des conséquences heureuses, de nombreuses entraves n’en étaient pas moins apportées à la liberté commerciale, au nom des principes mercantilistes. Des restrictions conti-
LA FOIRE DE BEAUCAIRE AU XVIII® SIÈCLE (D’après une estampe populaire de la Bibliothèque nationale).
nuaient à gêner le développement du négoce et la réglementation du commerce des grains n’était pas, comme nous allons le voir, le seul obstacle à la circulation des marchandises. La crainte d’appauvrir une province au profit de ses voisines poussait les autorités locales à maintenir des barrières intérieures. Des droits de péage, des droits de marché paralysaient l’activité commerciale. Le souci d’assurer l’approvisioimement du pays faisait adopter des prohibitions générales de sortie du royaume. Il en était ainsi notamment pour les céréales, les laines, les soies. Le désir de favoriser la production du pays dans la concurrence internationale multipliait les interdictions à l’entrée des produits étrangers. La lutte contre l’introduction des toiles peintes, dont la vogue était considérable à la cour, n’est qu’un exemple de la persistance de la politique restrictive en matière d’échanges.
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La police des grains mérite une mention spéciale, car la question de la réglementation ou de la liberté en cette matière a été l’une de celles qui ont passionné le plus vivement le dix-huitième siècle ; c’est le terrain sur lequel se sont affrontés les partisans et les adversaires de la libre circulation des marchandises. L’intervention du pouvoir sur ce point n’était pas une nouveauté, elle était conforme à la tradition monarchique qui considérait comme un danger pour l’ordre public la disette ou l’insuffisance des approvisionnements en céréales, ainsi que les manœuvres d’accaparement et de spéculation auxquelles se livraient les agriculteurs et les marchands. De ce principe dérivait un certain nombre de prescriptions, dont on peut trouver le détail dans le Traité de la police de Delamare, publié de 1705 à 1719. La police des blés comprend tout d’abord des règles qui concernent les laboureurs. Parmi celles-ci figurent les dispositions relatives à la vente des blés : défense aux agriculteurs de pratiquer la vente avant la récolte, de conserver les blés plus de deux ans, sauf pour leur consommation personnelle, de hausser les prix dès que ceux-ci étaient déclarés ; obligation de vendre les blés dans l’espace de trois marchés consécutifs. Des règlements minutieux visaient les marchands de grains. Il fallait obtenir une autorisation pour exercer cette profession et l’exercice en était interdit aux paysans, aux officiers du roi, aux mesureurs, aux meuniers, aux boulangers. Les marchands devaient faire inscrire sur les registres de police leurs noms et leur domicile. Défense était faite de former des associations ayant pour but l’accaparement.
A cette réglementation qui rappelle l’organisation corporative s’ajoutait la police de l’exportation. Tout en se déclarant favorables à son principe, les autorités prononçaient la plupart du temps des interdictions de sortie de province à province et, surtout, des prohibitions de ventes à l’étranger. Quand les exportations étaient permises, elles étaient soumises à des conditions très strictes.
Lorsque les disettes se produisaient, des mesures spéciales étaient édictées contre ceux qu’on accusait de préparer des « pactes de famine » ; des commissaires spéciaux se rendaient sur les lieux et s’efforçaient de prendre des dispositions efficaces contre les accaparements et les monopoles, en procédant à des arrestations, à des condamnations sévères ; au besoin, en fixant les prix par voie d’autorité. Le gouvernement prenait d’ailleurs des précautions pour avoir toujours à sa disposition des quantités importantes de blé et il passait à ce sujet des contrats avec de gros marchands. A plusieurs reprises on accusa les ministres d’être d’accord avec les accapareurs et de participer au pacte de famine.
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Les physiocrates et la liberté La réglementation des grains n’était DU COMMERCE DES GRAINS qu’un cas particulier de celle des vivres,
qui rentrait elle-même dans la police générale du commerce. A ce système restrictif s’oppose, vers le milieu du siècle, une doctrine nouvelle reposant sur la liberté. L’école physiocratique joua un rôle prépondérant dans l’élaboration de
DISPOSITIF d’un moulin A EAU (D’après V Encyclopédie de Diderot).
l’idée de liberté des échanges et sa position, dans la querelle du commerce des blés, eut une influence déterminante. Il est intéressant de constater que les promoteurs de la liberté furent précisément les théoriciens qui niaient l’importance économique du commerce. Pour les physiocrates, l’agriculture seule donne un produit net ; il faut donc accroître la production agricole et lui assurer un « bon prix ». Or, on ne peut compter que sur la liberté, la liberté absolue, pour procurer l’abondance et les prix rémunérateurs. En matière de négoce des grains, particulièrement, il faut adopter le régime de liberté, parce que seul ce régime laisse au prix régulateur jouer son rôle d’attraction ou de répulsion des grains. Des consé-
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quences importantes vont découler de ces principes : il faut encourager l’exportation des produits agricoles, car seule elle donne au pays un bénéfice réel. Le commerce des produits fabriqués étant d’un intérêt minime, on peut sans inconvénient importer des marchandises de « main-d’œuvre » de l’étranger et échanger ces marchandises contre les denrées « du cru ». Dès lors, la balance du commerce cesse d’être en soi un signe de prospérité ; il faut faire une discrimination entre les éléments qui la composent. La nécessité de vendre à tout prix et d’acheter au minimum n’a plus de raison d’être.
Cette théorie se complète par l’idée d’un ordre naturel qui vient renforcer le système de la liberté du commerce. C’est seulement en effet sous le régime de liberté que les lois naturelles exercent leurs effets bienfaisants. Il faut donc envisager la disparition de tout l’édifice de réglementation qui ne crée qu’une série d’obstacles continus à l’épanouissement de la liberté qui est la base de la meilleure société possible.
Ces idées se répandent dans tous les milieux et elles contribuent puissamment à saper le système restrictif en vigueur. En 1763, le contrôleur général Bertin, disciple des physiocrates, permet en principe la libre circulation des grains, mais il laisse subsister les règlements concernant l’approvisionnement de Paris et les règlements locaux. Laverdy, en 1764, profitant des récoltes favorables, autorise la sortie des grains, par vingt-sept ports français, mais en se réservant le droit de suspendre cette mesure dès que les prix atteindraient un certain chiffre.
Ces dispositions furent l’objet de vives discussions. Galiani en fit une critique spirituelle dans ses Dialogues sur le commerce des blés. Morellet répondit à cet ouvrage. L’opinion publique se fatigua et la « plupart des lecteurs se mirent à lire des romans, en attendant trois ou quatre années abondantes de récoltes ». Les Parlements demandaient le rétablissement du régime restrictif. En 1770, l’ancienne réglementation fut remise en vigueur.
Turgot, dès son arrivée au pouvoir, voulut appliquer les idées des physiocrates ; il proclama la liberté du commerce des grains en 1774 ; comprenant d’autre part que cette réforme vaudrait par l’application qui en serait faite, il poursuivit dans le détail la suppression de toutes les entraves à la circtilation des blés, notamment des droits qui frappaient les transactions, des organismes ofSciels qui contrôlaient l’approvisionnement et des règlements locaux. L’importation des blés fut autorisée en 1785, mais le ministre ne put aller jusqu’au bout de sa doctrine. Il différa la hberté d’exportation, et il prit des mesures pour l’approvisionnement du marché de Paris.
Cette œuvre fut vivement combattue et par tous ceux — accapareurs, (tfSoiers municipaux — qui avaient intérêt au maintien de la réglementation, et par le
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peuple qui craignait la disette et par certains économistes effrayés des conséquences du régime nouveau. \^2i guerre des farines fut causée non par les mesures prises par Turgot, mais par la mauvaise récolte de 1774; des troubles graves éclatèrent dans différentes villes, on demanda la taxation du prix du pain. En vain le parti libéral et Voltaire soutinrent-ils Turgot. La volonté d’imposer la liberté du commerce des grains fut une des causes de sa chute.
Necker revint aux pratiques antérieures, mais Galonné rétablit la liberté du commerce à l’intérieur et même à l’exportation, sauf si les circonstances exigeaient la prohibition de sortie. Le nouveau ministère de Necker marqua le retour à la réglementation du commerce et à l’interdiction de la sortie des grains. Il faut attendre le 22 août 1789 pour voir rétablir le régime d’émancipation à l’intérieur ; la sortie des grains hors du royaume resta interdite.
Telles furent les diverses phases de la lutte entre les idées d’indépendance et de contrôle au cours du dix-huitième siècle ; elles montrent combien était puissant, sous l’ancien régime, l’esprit de réglementation, lorsqu’il était soutenu par un sentiment profond comme la crainte de la disette.
Le commerce Le mouvement libéral qui s’était traduit par les tentatives
EXTÉRIEUR d’étabhssement de la liberté du commerce des grains eut sa répercussion sur les relations commerciales que la France entretenait avec les autres pays. Une convention de commerce fut conclue avec les États-Unis en 1778 ; en 1783 un traité intervint avec la Prusse et des conventions furent signées avec la Hollande et la Suède. Le traité de commerce le plus important fut celui que la France et l’Angleterre conclurent en 1786. Pendant tout le dix-huitième siècle, de 1713 à 1786, les relations commerciales, entre les deux nations, étaient réglées pour tout ce qui touche la navigation et le commerce par le traité d’Utrechtv(i7i3). A la Haye en 1717, à Aix-la-Chapelle en 1748, à Paris en 1763, on avait simplement confirmé les clauses de l’acte de 1713, « comme si elles y étaient insérées, mot pour mot ». En principe, le traité affirmait une liberté réciproque, en toutes matières de navigation et de commerce dans tous et chacun des royaumes, états, terres, de l’obéissance de Leurs Majestés en Europe. En fait, le Parlement anglais repoussa les clauses libérales du traité, et les deux nations vécurent dominées par le préjugé des incompatibihtés naturelles entre les deux États. Le traité de 1786 prétendait substituer à une guerre de tarifs et à un régime d’interdiction un accord reposant sur des concessions réciproques et sur l’abaissement des droits. Mais en fait, des avantages considérables furent consentis aux produits de l’industrie anglaise.
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qui accordait seulement quelques faveurs à nos denrées agricoles dont elle avait un besoin absolu.
Les Anglais surent tirer un grand profit du traité. Ils l’appliquèrent dans toute sa rigueur, tandis qu’en France les agents des fermes admirent les produits anglais au prix de leur valeur déclarée qui était souvent inférieure à leur valeur réelle. Les droits qui auraient dû être de 12 pour 100 tombèrent à 2 pour 100.
L’industrie française fut très éprouvée, mais aussi excitée à des perfectionnements d’outillage qui lui devinrent salutaires. Dans son étude sur le traité de 1786 M. F. Dumas a ainsi résumé les effets, fort discutés, de cet acte diplomatique : « Le fait que le traité de 1786 n’a été appliqué que pendant la moitié du temps prévu par les négociateurs empêche de porter sur les résultats un jugement complètement exact. Néanmoins, en se basant sur les statistiques, à partir de 1790, on peut affirmer que le traité a eu pour notre agriculture des avantages incontestables, et que la crise qu’il provoqua dans notre industrie, au début de son application, a été une crise salutaire et indispensable. »
Le mouvement libéral devait aussi réagir contre les privilèges des compagnies de commerce. Goumay et Morellet s’en prirent à la Compagnie des Indes. En 1769, elle avait été supprimée ; mais en 1785 une nouvelle compagnie fut créée. Le monopole dont jouit cette dernière fut beaucoup moins étendu, quant à son domaine d’application et aux droits de la précédente. Elle avait le monopole du commerce avec tous les pays situés au delà du cap de Bonne-Espérance, moins l’Ile de France et Bourbon. Au capital de 20, puis de 40 millions, elle arma ii navires, de 250 à 800 tonneaux. En 1786, elle expédiait 20 millions de marchandises. A la veiUe de la Révolution, elle était en pleine prospérité.
Les tendances nouvelles exercèrent une influence favorable sur le développement du commerce, surtout du trafic extérieur, qui prit une grande extension dans la seconde moitié du siècle, principalement après la guerre de Sept Ans. En 1787, on évaluait les importations à 611 millions et les exportations à 548 miUions, alors qu’en 1715 les premières ne dépassaient pas 93 millions et les secondes 123. Si le commerce avec l’Espagne et la Hollande marque une régression, au contraire les échanges avec l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne et les pays du Nord se sont considérablement développés. Le négoce avec le Levant demeure important, mais il est inférieur au commerce avec les Antilles, dont nous aurons à montrer l’extension. Bordeaux, Nantes, la Rochelle ne sont pas les seuls ports à bénéficier d’un accroissement de trafic ; le Havre et Marseille en éprouvent également les heureuses répercussions.
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Le ROLE ÉCONOMIQUE La part prise par les colonies dans le commerce exté-
DES COLONIES rieur de la France au dix-huitième siècle est un fait qui révèle les progrès réalisés par le domaine colonial français. Les compagnies de commerce jouèrent à ce point de vue un rôle important, mais leur durée éphémère ne permit pas de tirer tout le profit possible des ressources de certains pays neufs et d’y acquérir des débouchés durables. D’autre part, le discrédit dans lequel tomba le principe même de la politique coloniale et l’abandon par le gouvernement français des troupes chargées de défendre nos possessions contribuèrent à anéantir l’œuvre accomplie par nos colons et nos commerçants.
Nous pouvons citer parmi les créations d’établissements nouveaux la fondation de la Nouvelle-Orléans en 17175 et celle des comptoirs de l’Inde, Mahé en 1727, Karikal en 1738, et Yanaon en 1752. Chandernagor connut, grâce à Dupleix, une grande prospérité commerciale.
Il y a lieu de mentionner également l’extension prise par la production et le commerce de l’Ile de France (Maurice) sous l’administration de La Bourdonnais, qui procéda à l’exploitation du sol et établit des courants d’échanges avec les pays voisins ; mais le fait le plus remarquable est l’importance prise par la mise en valeur des Antilles et le trafic commercial entre les Iles et la métropole. Celle-ci faisait dans les villes ime consommation croissante de denrées coloniales, sucre, café, tabac et coton à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, et exportait de son côté des objets fabriqués et des produits alimentaires. Le commerce avec les Antilles qui, en 1716, ne dépassait pas 25 miUions, s’élevait en 1788 à plus de 260 milhons. L’île de Saint-Domingue occupait la première place parmi les Antilles. Le système de Law eut pour conséquence d’y ouvrir cinq ports nouveaux. Son exploitation occupait, en 1789, 55 000 personnes, dont 30 000 blancs et 25 000 affranchis. La production du sucre de Saint-Domingue était la plus considérable du monde entier, et son commerce, en 1788, atteignait 198 millions de livres, dont 146 à l’exportation et 52 à l’importation. La Martinique et la Guadeloupe firent également des progrès, mais moins marqués. Le Canada, au moment où il nous fut enlevé, était encore faiblement exploité.
Un des traits qui caractérisait le développement économique des colonies des principales puissances maritimes de l’Europe au dix-huitième siècle, trait que M. Henri Sée a mis en lumière, est l’affaibhssement du pacte colonial qui faisait de ces contrées de simples dépendances de la métropole.
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L’INDUSTRIE. L’EXCÈS DE RÉGLEMEN- L’industric, pendant la première TATiON. LES ESSAIS DE LIBÉRATION partie du règne de Louis XV, continue à se développer grâce à l’action et à la protection du pouvoir royal. Le Conseil du commerce, avec le Directeur du commerce, prépare la solution de toutes les granaes questions économiques. A côté de lui fonctionnent les Chambres de com-