CHAPITRE V
LE SAINT-SIMONISME
Saint-Simon animateur de la vie économique. — V essentiel de la doctrine. — Influence de Saint-Simon. — Les projets des disciples de Saint-Simon. — Les chemins de fer. — Les grands travaux urbains.
I les modalités du progrès industriel, dans les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle, sont provocatrices de difficultés sociales, par contre les résultats de l’activité des hommes de cette époque, soit dans l’exécution des grands travaux, soit dans l’organisation du crédit privé, soit dans la constitution des sociétés d’assurances, est réconfortante. Elle se développe pendant les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle d’une façon ininterrompue. Il importe tout d’abord de dégager l’influence prépondérante de Saint-Simon qui, par ses vues et grâce à ses disciples, provoque successivement une politique de grands travaux non seulement à Paris et en province, mais encore à l’extérieur. Sa doctrine a contribué à l’essor rapide du crédit. Son influence a hâté la constitution de grandes compagnies d’assurances, cette modalité de protection de- l’homme contre les risques étant l’une de celles qui tenaient le plus au cœur de Saint-Simon et de ses disciples.
Pasteur a écrit que la force de l’idée dominait et transformait le monde. Aucune
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illustration n’est plus probante de cette vérité que l’influence de la pensée de Saint- Simon. Quel est dont l’homme qui a pu apporter à son époque une contribution aussi vivifiante?
Le comte de Saint-Simon, descendant de la grande famille des ducs de Saint- Simon, dans la première partie de son existence, a une vie d’aventures. A seize ans, il participe à la guerre de l’indépendance américaine ; il revient en France sous la Révolution, abandonne ses titres de noblesse, se fait spéculateur et reconstitue une fortune gaspillée, en réalisant des différences, lors de l’achat et de la vente des biens nationaux. Il est ensuite enfermé comme suspect, puis hbéré le 9 Thermidor. Désormais le comte de Saint-Simon mène de front les affaires commerciales, les voyages, les amusements et l’étude superficielle des sciences. Il s’attribue des connaissances poUtiques et économiques très étendues ; il se prend pour im messie nécessaire à l’humanité. Il est indispensable de rappeler ces détails biographiques, car on ne peut comprendre le saint-simonisme et l’étrangeté de la doctrine de son chef si on ne connaît pas la vie et la formation d’esprit de cet homme qui, au lendemain de la Révolution française et jusqu’en 1825, date de sa mort, essaie d’élaborer une théorie générale et philosophique d’un régime de production industrielle.
L’ESSENTIEL DE II cstime que la société doit être organisée sur des bases LA DOCTRINE nouvelles si l’on veut qu’elle revienne à l’activité écono¬
mique. N’oublions pas, en effet, que la période révolutionnaire a été régressive et que l’œuvre de Napoléon et de Chaptal n’a pu comporter que des réahsations industrielles fragmentaires. Saint-Simon a compris que, désormais, il fallait fournir à la société des cadres nouveaux. D’une part, il reste bien attaché au passé ; avec son goût inné pour tout ce qui est l’ordre, il garde un penchant marqué vers la religion. Il voudrait être le rédacteur du nouvel évangile nécessaire, selon lui, à la reconstruction économique du monde.
Mais, d’autre part, il a compris toute l’importance sociale de la Révolution française. Il ne peut désormais plus y avoir de classes. La répartition des hommes en nobles, en membres du clergé, en bourgeois, en prolétaires, est d’un temps périmé. Il ne doit y avoir que deux catégories dans la nation : d’une part les travailleurs, de l’autre les oisifs ; il dénomme les uns les abeilles, les autres les frelons. L’humanité est arrivée à un développement qui comporte l’organisation nécessaire de la suprématie de l’industrie sur les privilèges de noblesse ou de caste. Les moyens de transformation de la société doivent être trouvés dans l’organisation des producteurs. Ceux-ci forment les quatre-vingt cinquièmes de la nation. Ils doivent
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adresser une pétition au roi, lui demandant de préparer une loi de budget pour que désormais tous les ressorts de l’État, c’est-à-dire de la commimauté, soient promptement dirigés vers des formes nouvelles comportant l’autonomie industrielle. Ainsi l’activité humaine sera appliquée à l’œuvre essentielle de la production et de l’échange. La formule nouvelle se résume dans les mots : « Tout par l’industrie, tout pour l’industrie. »
y NFLUENCE DE II faut bien reconnaître que, de son vivant, Saint-Simon n’a X SAINT SIMON guère exercé d’influence sur ses contemporains. Ses ouvrages, d’une forme enchevêtrée, touffue, rédigés sans méthode, ne furent guère lus par les masses. Par contre, à la fin de sa vie, il put prendre contact avec des hommes d’une formation scientifique sohde, avec des praticiens des opérations de crédit et de spéculation, ayant de l’audace et de la résolution dans le caractère. Les uns et les autres virent, dans la formule saint-simonienne, le moyen de donner à la nation, et même au monde tout entier, un régime de productivité accrue. Auprès de Saint-Simon, on rencontre l’historien Augustin Thierry, le philosophe Auguste Comte, les polytechniciens ou les entrepreneurs tels que Enfantin et Bazard, les deux frères Rodrigues, les Pereire, d’Eichtal, etc. Saint-Simon disparu, les disciples créent le collège, qui s’efforce d’essaimer en formant des groupes appelés imités d’ouvriers, dont les membres sont nommés les fils, et qui, entre eux, s’appellent frères. Le collège crée des conférences où fréquentent notamment Ferdinand de Lesseps, Armand Carrel, Carnot, les frères Pereire, l’économiste et ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ChevaUer, enfin, un autre polytechinicien, qui a joué un rôle considérable dans la création des chemins
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de fer, et qui devait devenir le directeur général de la Compagnie Paris-Lyon, Talabot. Nous ne pouvons ici décrire toutes les phases de l’histoire de l’école et de la secte saint-simonienne. Cet exposé a été fait complètement dans les travaux de M. Weill. Au contraire, il nous paraît indispensable, dans une histoire du développement économique et financier de la nation française, de préciser tout ce que l’esprit moderne doit de réalisations à l’influence de ces idées fécondes.
Les projets des disciples Au lendemain même de la mort de Saint- DE SAINT-SIMON Simon, ses disciples étudient les grandes œuvres
qu’ils pourront entreprendre. Ils sont dominés par l’idée que la réalisation d’ime œuvre ayant une importance d’intérêt général, devra adopter une forme d’activité religieuse. Ils cherchent alors la région qui va leur offrir cette possibilité. Successivement ils envisagent les travaux que l’on pourrait accomplir en Chine, aux Indes, et finalement ils adhèrent à la conception d’une œuvre qui ferait communiquer la Méditerranée avec les régions d’Extrême-Orient. Telle fut la conception originale du canal de Suez. Voici les saint-simoniens installés en Égypte. Des échanges de vues ont lieu entre les autorités locales et les disciples de la secte. La peste survient et décime la phalange. Mais à cette époque Enfantin a rencontré, au Caire, un vice-consul à l’esprit ouvert, au caractère impatient de réalisation, Ferdinand de Lesseps. Les deux hommes échangent leurs idées. Enfantin revient en France et, en 1846, on crée la Société d’études du canal de Suez. De son côté, de Lesseps, ami intime du khédive d’Égypte, Saïd, obtient l’autorisation d’entreprendre définitivement les travaux du canal. La chose sera rendue difficile par le souci de l’Angleterre de ne point laisser mener à bien une telle œuvre, sans y avoir tout au moins des possibilités de contrôle. Ainsi la pensée saint-simonienne est bien au point de départ de la conception de l’un des plus grands travaux qui aient été exécutés au cours du dix-neuvième siècle. A la même époque, sur la terre d’Afrique, d’autres disciples, sous l’impulsion de d’Eichthal, cherchent à rapprocher la race noire et la race blanche.
La métropole aura également le profit de ces conceptions. Michel Chevaher s’attache à démontrer l’importance de la production et à préciser que les problèmes de répartition doivent passer au second plan. Désormais l’école, délaissant les conceptions purement théoriques et la tendance plus ou moins religieuse, va s’adonner aux réalisations pratiques. L’œuvre immense accomplie sous cette influence se poursuivra avant la Révolution de 1848. Au cours de la période révolutionnaire, le saint-simonisme s’incarne dans la personnahté d’Olinde Rodrigues,
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qui tente de réaliser, sur un plan national, la participation aux bénéfices. Mais cette œuvre est sans lendemain. Après la Révolution, dès l’arrivée du prince impérial au pouvoir, l’école redevient active, et il semble qu’elle ait trouvé, sous le Second Empire, le milieu le plus favorable à son énergie réalisatrice. Napoléon III avait une sympathie particulière pour ces idées ; il n’est donc pas surprenant que, tant au ministère des Travaux publics que dans les administrations de l’enseignement, il ait fait une place très large aux saint-simoniens. De plus, l’exécution des