‹ Histoire de la nation françaiseChapitre 80 sur 112 · LÉON SAY · texte numérisé non relu

LÉON SAY

Le retour a la Le retour à une situation de grande prospérité indus- PROSPÉRiTÉ trielle et commerciale fut une surprise pour les étrangers et

aussi pour les Français. Dès 1872, la balance commerciale, qui avait été, au cours des

HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE

années 1870-1871, lourdement déficitaire, accuse des progrès en notre faveur qui facilitent la centralisation des devises. En effet, en 1871, l’excédent des importations s’élève à 694 millions, mais, en 1872 et 1873, l’excédent total des exportations était déjà de 617 millions pour les deux années. Ce résultat était la preuve d’un relèvement économique rapide. La conséquence fut le développement des crédits qui excédèrent bientôt les besoins réels du commerce, et on fut alors à la veille d’une nouvelle crise. Heureusement, la Banque de France offrait une solidité indiscutée, puisque, même sous le régime du cours forcé, ses billets n’avaient pas subi une dépréciation excédant 5 pour 100, seulement le portefeuille commercial était lourdement chargé. En 1873,1e total des escomptes de l’année s’élevait à 14600 millions, dont 9 560 millions avec le commerce et 5 050 avec le Trésor public. La Banque, en présence de ces appels à son crédit, éleva le taux de l’escompte à 7 pour 100. La circulation s’accrut jusqu’à concurrence de 2830 millions, et au cours des années suivantes, l’encaisse grossit de plus d’im milliard, tandis que la circulation des billets diminuait de 600 millions. Telles furent les circonstances qui hâtèrent les mesures d’abohtion du cours forcé, qui eut lieu le i®^ janvier 1878.

Le krach de L’UNION De 1878 à 1881, on doit enregistrer des résultats GENERALE écouomiques généralement médiocres. On peut qua¬

lifier cette époque de période de stagnation, due à de mauvaises récoltes. En 1881 et 1882, les affaires reprirent ; cet essor devait être arrêté par la crise de crédit qui éclata en 1882, crise que l’on connaît généralement sous le nom de krach de l’Union générale ou de krach Bontoux.

Eugène Bontoux, ancien directeur général de la Société des chemins de fer lombards, devint par la suite collaborateur de la banque l’Union générale et président de son conseü d’administration. Les nombreuses relations personnelles de ce financier dans les milieux cathoHques d’Autriche et dans les centres industriels de Lyon, facüitèrent l’activité de la Banque. Le dividende des actions de l’entreprise monta rapidement de 13 pour 100 en 1879 à 32 pour 100 en 1880. Les actions qui cotaient, à la fin de 1878, 540 francs, atteignirent, en juin 1881, le cours de i 500 francs. Cette hausse fut bientôt contrariée par une campagne de baisse qui obligea l’Union générale, pour soutenir les coins, à racheter tout ce qui était offert de ses titres sur le marché. Les baissiers durent faire des achats pour se couvrir. Le cours des actions monta, atteignit, et dépassa même 5 000 francs. Seulement l’Union générale consacrait, au rachat de ses propres

titres en 1881, 120 millions et 212 millions à la veille de sa chute. Malgré une augmentation du capital qui passait de 100 à 150 millions, les caisses ne purent être réapprovisionnées. Le moindre événement pouvait provoquer un effondrement. La Banque de Lyon et de la Loire, à laquelle TUnion générale était intéressée.

L’eMPRXJNT de 750 MILLIONS, SEPTEMBRE 187O Le public attend durant une nuit entière l’ouverture des guichets du Ministère des Finances. (D’après le dessin d’un témoin oculaire publié dans Le Monde illustré.)

et qui avait un rôle de spéculation très actif, à la suite d’échecs successifs dans ses entreprises, accusa une faiblesse rapide. L’Union générale fut entraînée par la panique provoquée au mois de janvier 1882, lorsque la Banque de Lyon cessa ses paiements. Le cours des actions de l’Union générale, qui était de 3 400 francs au commencement du mois de janvier, baissa à 2 900 francs le 10 janvier, et à I 250 francs le 19 janvier. Le 30 janvier, l’Union générale à son tour fermait ses caisses. Le 2 février, elle était déclarée en failUte. Le gouvernement avait assisté

HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE

à cet effondrement sans tenter de faire intervenir les autres financiers pour renflouer l’affaire. Bien des faillites consécutives à ces événements se produisirent. I^s valeurs, même de premier ordre, baissèrent, et, conséquence plus grave qui devait peser sur l’essor de l’industrie en France, les grands établissements de crédit furent détournés pour longtemps de la pratique des commandites industrielles.

Le Crédit Lyonnais, lui-même, avait subi une perte sérieuse, aussi décida-t-il de se spécialiser dans la centralisation des dépôts et leur affectation à des opérations de brève durée. Les autres grands établissements de crédit s’engagèrent dans la même voie, à l’exception, toutefois, de la Société Générale, qui continua de soutenir certaines entreprises industrielles ou commerciales en France et dans l’Amérique du Sud.

La période de stagna- La stagnation des affaires allait être d’assez longue TioN ET DE CRISE durée. La structure économique de la France repose

sur les résultats plus ou moins favorables de la production agricole. Or, de i88i à 1895, l’agriculture subit, malgré la protection douanière dont on l’entoura, une crise due à la concurrence des pays neufs. L’indice général des prix était à 133 en 1880; il tombe à 122 en 1883 ; il descend à iil en 1890 et à 91 en 1896. Le quintal de blé avait pu monter, à la suite de mauvaises récoltes, à 31 francs en 1879 ; il était inférieur à 22 francs dans la période de 1890. La plupart des prix restaient également très en dessous de ceux qui étaient pratiqués vers 1879. En 1907, l’indice général est à 120, et jusqu’à la veille de la guerre, non sans quelque oscillation, il y a tendance vers la hausse. Les matières premières accusaient un niveau très bas ; aussi la consommation du charbon de terre, dont la demande intense dénote une grande activité économique, reste-t-elle à peu près stationnaire de 1882 à 1888.' Le commerce extérieur, jusqu’en 1905, accusera un total inférieur à celui qu’on enregistrait en 1880.

Cette faible activité économique était due également à l’attitude de certains partis politiques qui, au Heu de chercher à mettre en pleine valeur les énergies individuelles, pour aboutir à une politique de production intensive, dont les masses auraient bénéficié, cherchaient au contraire la faveur des électeurs en poursuivant un régime d’égalité sociale, grâce à des mesures de répartition qui alourdissaient les frais généraux des exploitations. Au lieu d’augmenter la masse annuelle des richesses à partager, on prétendait améhorer le sort des travailleurs en organisant un système d’impôts et de lois sociales qui avaient surtout le grave

défaut de se présenter comme une menace contre la richesse acquise. Aussi l’esprit d’entreprise va-t-il en s’émoussant et si, de 1848 à 1872 les salaires ont beaucoup augmenté, de 1873 à 1880 leur progrès est plus lent et il est à peu près nul de 1880 à 1892.

Ainsi, en France, les nombres indices du salaire des ouvriers du bâtiment, calculés par M. March, étaient 57 en 1852, 70 en 1862, 76 en 1873, 97 en 1880, Ils avaient gagné quarante points en vingt-huit ans ; l’avance la plus rapide a été celle de trois points par an de 1873 à 1886. De 1886 à 1900, le salaire est resté presque stationnaire. Il n’avait gagné que trois points en 1900. La hausse ne reprendra qu’après la hquidation de la crise de 1907.

La solidarité du marché inter- L’Allemagne et les États-Unis créaient NATIONAL. LA CRISE DE 1907 alors un Outillage capable d’assurer à leurs usines un rendement élevé. Elles ne trouvaient pas sur le marché européen des débouchés suffisants aux fabrications en série ; en outre, la capacité d’achat et les instruments de circulation de ces deux grandes nations productrices étaient insuffisants pour assurer l’échange facile des produits. Une crise soudaine survenant sur le marché international devait avoir sa répercussion sur le marché de Londres. Cette ville était devenue de plus en plus le centre compensateur de la plus grande partie des transactions mondiales. Cette prépondérance bancaire et monétaire n’était pas le résultat d’une prospérité passagère, mais la conséquence d’une situation de fait correspondant à de nombreux facteurs et à im formidable outillage de crédit qui permettait à Londres d’avoir une documentation et des moyens d’action sur toutes les places commerciales du monde. Grâce à l’organisation du marché libre de l’or, à l’importance du trafic de la flotte marchande et aussi à son système bancaire très complet, Londres pouvait liquider les comptes internationaux, non seulement des Anglais avec les étrangers, mais encore les opérations traitées entre étrangers et réglables à Londres. Or, la place de Paris était en relations ininterrompues avec le centre de l’activité anglaise. Toute modification dans le taux de l’escompte de la Banque d’Angleterre avait une répercussion sur les conditions du crédit et les mouvements de capitaux en France.

Ces précisions sont nécessaires pour comprendre les événements qui se déroulèrent en 1906 et 1907. Dès 1905, la commission des valeurs en douane signalait un relèvement des prix. Les nombres indices oscillaient entre 104 et 107. En 1907, une hausse rapide les élève à 130. A l’étranger, ce phénomène était encore beaucoup plus accusé ; en Allemagne et aux États-Unis, ces tendances devaient être mainte-

HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIERE

nues au cours des années suivantes et jusqu’à la veille de la guerre. Le commerce extérieur manifeste aussi une activité plus grande. Alors que le total, importations et exportations réunies, atteignait 7 070 millions en 1895, chiffre à 8 800 millions en 1900 ; à II 885 millions en 1909 ; à 15 300 millions en 1913. Tous les indices étaient d’ailleurs des plus favorables et indiquaient une reprise certaine des affaires depuis 1900. Cet essor ne fut momentanément troublé, en France, qu’au cours de l’année 1907. Alors la Banque de France dut prêter un large concours à la Banque d’Angleterre, gênée par la crise de crédit suivie d’un « run » aux États- Unis. Notre institut d’émission mit à la disposition de nos voisins une somme élevée d’or, qui permit à la Banque d’Angleterre de ne point trop souffrir des retraits de fonds à destination des États-Unis.

La tourmente fut d’ailleurs passagère et le service de la statistique générale, dans son bulletin du mois d’octobre 1914, était à même d’établir, grâce aux indices généraux du mouvement économique, les preuves d’une prospérité continue de 1901 à 1910. Tandis que l’activité du travail, de 1901 à 1910, pouvait être chiffrée par l’indice 91,6, l’indice du deuxième semestre de 1914 était de 96,6. Les recettes des compagnies de chemins de fer qui, en moyenne, avaient été de 397 millions par trimestre de 1901 à 1910, s’élevaient à 500 millions au cours du mois d’avril à fin juin 1914.

Le rôle des établissements de crédit. L’activité économique avait LE MODE D’EMPLOI DES CAPITAUX exercé uue heureuse influence sur les grands établissements de crédit, sur les banques régionales, sur les banques d’affaires et enfin sur la Banque de France. Les dépôts de nos grands étabUssements n’avaient cessé de croître, notamment au Crédit Lyonnais et au Comptoir d’escompte :

Années. Crédit Lyonnais. Comptoir d’escompte.

1900 . 546 millions 365 millions.

1914 (30 juin) . 961 — 715 —

Il est vrai que la Société Générale, après avoir vu ses dépôts passer de 251 millions en 1890 à 578 milhons en 1909, constatait une régression. Au début de 1914, ses dépôts s’élevaient à 407 milhons. La chute remontait aux cinq dernières années précédant la guerre. Des bruits tendancieux, dont les origines devaient être cherchées de l’autre côté du Rhin, avaient nui à la Société Générale, dont la gestion avait parfois été imprudente.

Les banques d’affaires avaient profité de l’activité dont nous ne retenons que les

Page 1