ENTRÉE DES ALLIÉS EN SUISSE. L'ACTE DE MÉDIATION ABROGÉ
tant pas à Taise dans une ville qu'il occupait contre son gré, quitta Genève, en laissant derrière lui une garnison de 1500 hommes sous le commandement du général Jordy. Le 28, Joseph Des Arts se rendit à Lausanne pour solliciter l'appui de Bubna. D'autre part, des instances lurent faites auprès du général Jordy pour obtenir qu'il se retirât avec ses troupes, sans provoquer, par une résistance même simulée, un engagement dont la ville pourrait avoir à souffrir. Comprenant les dangers d'un combat, dans une ville dépourvue d'approvisionnements, cernée de tous côtés par des forces supérieures et où il ne pouvait espérer aucun renfort, le général français eut la sagesse de se retirer avec ses troupes au delà de TArve, le 30 décembre 1813. La garde nationale prit aussitôt le service de la place ; elle occupait les portes de la ville lorsque arriva Tarmée autrichienne, forte de 12 000 hommes. Genève avait ainsi recouvré son indépendance avant l'entrée des Alliés, ainsi que M. Saladin le fît observer un mois plus tard au général Bubna. Les patriotes genevois avaient manœuvré avec une grande habileté; ils avaient témoigné tant d'égards à la garnison française, que Napoléon fut plus irrité contre son préfet pour avoir livré la ville aux Autrichiens, que contre les Genevois, qui avaient conspiré pour secouer son autorité.
Aussitôt les Français partis, Ami Lullin annonça au peuple genevois que les anciens Syndics et Conseils se plaçaient provisoirement à la tête de la république, et que, à la requête de Bubna, ils formaient un gouvernement provisoire d. Le 4 janvier 1814, une députation se rendit à Bâle pour solliciter des Alliés la reconnaissance formelle de l'indépendance de la République de Genève.
Tandis que ces événements suivaient leur cours, la Diète fédérale se réunissait à Zurich, le 22 décembre 1813. Au début, douze cantons seulement y étaient représentés, quelques-uns n'ayant pu répondre tout de suite à la convocation du landamman Reinhard. La première question qui se posa fut de savoir si l'Acte de médiation devait être maintenu et, dans le cas où il ne le serait pas,
1 La proclamation des Syndics et Conseils porte la date du 31 décembre 1813; elle est signée par les citoyens : Lullin, Pictet, Des Arts, Gourgas, seigneurs syndics ; De la Rive-Rilliet, Turrcttini, Prévost, Boin, anciens conseillers; Necker-de Saussure, Saladin-de Budé, Pictet de Rochcmont, Sarasin, Viollier, Calandrini, Couronne, Trembley-van Berehem, Odier-Eynard, Schmidtmeyer, De la Rive- Boissier, Vernet-Pictet, Falquet fils et Micheli-Perdriau.
quelles étaient les mesures à prendre pour sauver la Suisse de l'anarchie ? Des conférences préliminaires eurent lieu, soit entre tous les députés présents à Zurich, soit entre les représentants de l'ancienne Confédération des XIII cantons. Ces derniers, au nombre de dix, tinrent conseil dans la demeure de Reinhard, et se constituèrent en Assemblée fédérale ; ils décidèrent que la constitution fédérale octroyée à la Suisse sous le nom d'Acte de médiation ne pouvait subsister plus longtemps, et qu'elle serait remplacée. Il fut entendu que les cantons se devaient appui et secours, suivant l'esprit des anciennes alliances ; que les Etats nouveaux, qui, depuis une longue série d'années, avaient tous fait partie de la Confédération à un titre quelconque, prendraient part à l'élaboration du futur pacte ; que la notion des pays sujets était incompatible avec les droits d'un peuple libre, et que l'ancien Vorort, c'est-à-dire l'Etat de Zurich, conserverait provisoirement la direction des affaires fédérales. Cette convention, qui prit la date du 29 décembre 1813, et à laquelle adhérèrent les délégués d'Uri, Schwyz, Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug. Fribourg, Bâle, Schaffhouse et Appenzell, devait tenir lieu de constitution jusqu'au 7 août 1815. Sur l'invitation qui leur en fut faite, les cantons de Saint- Gall, Thurgovie, Argovie, Vaud, Soleure, Unterwald et Tessin s'empressèrent de l'accepter, ce qui porta immédiatement à dix-sept le nombre des adhésions ; Berne et les Grisons demeurèrent seuls en dehors de la nouvelle alliance.
En abrogeant l'Acte de médiation, la Suisse avait secoué le joug de Napoléon. Mais elle était profondément divisée, et la disparition du médiateur avait réveillé trop d'ambitions, trop de sujets de discorde, pour qu'il ne dût pas être bientôt remplacé. C'était ce que voulait Metternich. Il blâma, il est vrai, l'avidité et l'cgoïsme des patriciens bernois ; pour donner satisfaction au tzar, il désavoua même la conduite de son agent secret, le comte de Senft-Pilsach ; mais le brandon de discorde était jeté, et Metternich devait faire servir aux vues de sa politique les divisions qu'il avait suscitées, et tenter de s'attribuer à son tour le rôle joué par Bonaparte en 1803. Il entendait faire passer la Suisse de la tutelle de la France sous celle de l'Autriche, et les Bernois, par leur opposition aux vœux de leurs Confédérés, semblaient vouloir seconder ses vues ; heureusement, l'énergique résistance déployée par les cantons de Vaud et d'Argovie pour sauvegarder leur indépendance, et l'appui que leurs magistrats trouvèrent auprès de
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Fempereiir Alexandre, parvinrent à déjouer les plans de la diplomatie autrichienne.
Dans des circonstances aussi critiques, la tâche qui s'imposait à la Diète était difficile : pour arriver à une entente, elle se vit obligée de laisser en suspens bien des questions, que l'intérêt général du pays aurait commandé de trancher, et qui ne devaient trouver leur solution qu'en 1848, après une longue période de troubles politiques, religieux et économiques.
En effet, son œuvre régénératrice se trouva d'emblée entravée par l'intervention des puissances. Le 1er janvier 1814, les ministres d'Autriche et de Russie résidant à Zurich, le chevalier de Lebzeltern et le comte Capo d'Istria, remettaient au landamman Reinhard une note où ils insistaient sur la nécessité qu'il y avait pour la Suisse à être promptement pourvue d'une constitution qui assurât sa stabilité. Cette note collective, conçue en termes généraux, évitait de trancher !a question du maintien des XIX cantons, et de se prononcer sur le bien ou le mal fondé des prétentions bernoises: il ne pouvait en être autrement, le tzar et le prince de Metternich n'étant point encore parvenus à s'entendre à cet égard. Elle donnait ainsi de l'espoir aux deux partis, qui s'empressèrent d'envoyer des députations à Bâle au quartier général des Alliés : Reinhard, Aloys de Reding et Salis-Sils s'y présentèrent au nom de la Diète ; Otaries Fetzger, Pierre Souter et Charles de Reding y furent délégués par l'Argovie; de Mulinen et de Zeerleder par Berne; Henri Monod et Louis Secretan par le gouvernement vaudois ; Jean de Salis-Soglio par les Grisons ; de Rougemont, de Montmollin et de Pourtalès par Neuchâtel; Des Arts, Saladin-de Budé et Pictet de Rochemont par Genève.
Ces diverses députations furent reçues tour à tour par le feldmaréchal autrichien Radetzki, par le baron de Hardenberg, ministre de Prusse, et par son souverain ; par le comte deNesselrode, ministre de Russie, le tzar, le prince de Metternich, le comte de Lebzeltern et le comte de Stadion.
« C'était un bien triste spectacle, dit Monod dans ses mémoires, en parlant des députés des patriciens, que celui de ces montagnards suisses qui, renonçant à la noble indépendance que leur avaient acquise les hauts faits de leurs ancêtres et pouvant jouer le même rôle qu'eux sans aucun sacrifice, en se pénétrant simplement du même esprit de liberté, n'eurent pas honte de venir
étaler leur ridicule vanité et ramper devant les ministres étrangers, se morfondre dans les antichambres et plaider dans leur propre pays devant d'autres souverains. Et quel étonnant contraste ne présentaient pas ces hommes qui, se disant républicains, demandaient l'asservissement du peuple, et un prince qui était le plus absolu souverain de la terre, l'autocrate de Russie, prononçant sa délivrance! »
Tandis que les diplomates autrichiens gardaient une attitude énigmatique, et se bornaient à expliquer aux délégués suisses que Senfl-Pilsach avait outrepassé ses pouvoirs, le langage de l'empereur Alexandre fut très net : après avoir donné aux représentants des gouvernements vaudois et argovîen l'assurance que l'existence de leurs cantons était hors de cause, il parla avec sévérité aux Bernois et les engagea à renoncer à leurs prétentions. Quant au roi de Prusse, il accueillit avec la même bienveillance indifférente Argoviens et Bernois. Mais l'entêtement de ces derniers allait obliger les ministres des puissances, Capo d'Islria et Lebzeltern, a s'immiscer de plus en plus dans la politique fédérale, et à devenir les arbitres de la situation.
Plus tard, les souverains, en quittant la Suisse, établirent leur quartier général successivement à Troyes, à Bar-sur-Aube, Chaumont, Vesoul, Dijon et Paris. Ils devaient être suivis dans ces différentes étapes par un cortège de représentants des cantons suisses et de certaines coteries. On vit figurer à leur suite entre autres le colonel Kirckberger, H. de Mestral et Crud de Gentbod, mandataires du parti vaudois dit modéré, A. Itengger d'Argovie, F.-C. de la Harpe, et Gingins de Chevillij.
Tandis que les Alliés étaient ainsi sollicités en sens divers, l'opinion réactionnaire faisait des progrès dans plusieurs cantons. Un comité, à la tête duquel se trouvait le baron Hermengild d'Arreger, travaillait dans l'ombre à Soleure ; il s'était mis eu rapport avec Senft-Pilsach et, le 8 janvier, profitant de la présence des troupes autrichiennes, il s'emparait du pouvoir : le 21, un nouveau (irand Conseil composé de 54- bourgeois de la ville et de il campagnards, était établi sous la présidence de l'avoyer Gloutz. Son premier acte fut de rappeler de Zurich les députés soleurois a la Diète et de refuser son adhésion à la convention du 29 décembre.
In mouvement analogue se produisit à r'rïbourg. Sur la pro-
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position de l'avoyer en charge, M. de Techtermann, et en l'absence de l'avoyer de Diesbach alors à Zurich, le Grand Conseil, à la majorité d'une voix, remettait ses pouvoirs à l'ancien Grand Conseil, et restaurait le patriciat (14 janvier).
Encouragé par ces exemples et par des émissaires venus de Berne, le patriciat relevait aussi la tête à Lucerne. Les Pfyffer, les Meyer de Schauensee, les Gœldlin et les Segesser parvinrent sans grand' peine à amener à leurs vues le versatile avoyer Ruttimann. Le 15 février, les membres du gouvernement furent arrêtés, et les conjurés s'emparèrent de l'arsenal après une courte lutte; le 23, un nouveau gouvernement ayant à sa tête les avoyers Ruttimann et Xavier Keller fut établi. Mais, à l'inverse de ce qui s'était passé à Berne, à Soleure, à Fribourg, les vainqueurs usèrent avec modération de leur victoire ; ils firent entrer dans le nouveau gouvernement les membres les plus capables de l'ancien, et adoptèrent une attitude conciliante à l'égard de l'Assemblée fédérale.
Au milieu de ces agitations, le landamman Reinhard, appuyé par Escher, Finsler et Usteri, s'ingéniait à faire prévaloir les idées modérées. Il était du reste conforme aux intérêts de Zurich et à l'équilibre des cantons que Berne ne rentrât pas en possession de ses anciennes provinces.
Les patriciens bernois, acharnés à la poursuite de leur but, s'efforcèrent d'attirer les petits cantons dans le parti de la réaction. Et quoique Reding manifestât hautement son indignation contre ces tentatives, il ne put en empêcher les effets sur ses concitoyens. Du moment que Berne réclamait un agrandissement de territoire' à titre de restitution, pourquoi les Waldstœtten ne se seraient-ils pas crus autorisés à en faire autant? Dès lors, l'existence du canton de Saint-Gall fut menacée tout comme celle de Vaud et d'Argovie.
Cependant, malgré la propagande des réactionnaires bernois, malgré les événements de Soleure, Fribourg et Lucerne, les nouveaux cantons trouvèrent un solide appui chez quelques-uns des Etats confédérés : à Schaffhouse, le parti réactionnaire fut contenu par l'attitude de Zurich ; à Bâle, les idées libérales prévalaient et, pas plus que dans l'Appenzell, l'opinion publique ne permit que Ton contestât aux nouveaux venus leur droit à l'existence.
Le canton des Grisons, qui, sous l'Acte de médiation, avait joui d'une tranquillité jusqu'alors inconnue, était de nouveau la proie des factions. Dans les derniers jours de décembre, les m il
partisans de l'ancienne autonomie des Ligues avaient formé un comité de restauration, où figuraient le bourgmestre de Coire, H. de Salin, le landamman Antoine de Latour, chef des catholiques de l'Oberland, les de Salis-Zizers et de Salis-Soglh, le capitaine Martin de Buoi, un Tyrolien nommé Gatscher, administrateur du couvent de Sainl-Lucius, etc. En apprenant que Berne affichait la prétention de recouvrer le pays de Vaud et J'Argovie, les conjurés grisons se flattèrent de faire rentrer la Valteline sous la domination des Ligues. Le 4 janvier 1814, tandis que le Grand Conseil délibérait sur l'adoption do la convention fédérale du 29 décembre, 300 à 400 paysans armés, ayant à leur tête Henri de Salis et le capitaine Car nickel, officier grisou au service d'Autriche, pénètrent sans rencontrer de résistance dans la ville de Coire, cernent l'hôtel de ville, et réclament à grands cris l'abrogation de l'Acte de médiation et le rétablissement des anciennes Ligues. Après quelque opposition, le Grand Conseil intimidé rend un décret rétablissant la constitution qui régissait les Ligues grises en 1792, et proclame leur autonomie.
Fig. 21. — Milice du canton de Saiiil-Hal] en 1816 : canonnior, fusilier, officier, carabinier, et dragon. D'après une gravure du temps. Collection de M. Louis Brun.