CHAPITRE XI
Pacte de 1815. La Suisse au Congrès de Vienne : reconnaissance de sa neutralité.
Projet de Pacte du 4 février 1814. — Formation d'un Sonderband réactionnaire ; deux Diètes siègent concurremment. Ensuite de l'intervention des puissances, les cantons récalcitrants se décident à envoyer leurs députés à la Diète fédérale. — La Longue Diète, — Entrée des Alliés à Paris (12 avril), rétablissement des Bourbons. — Projets concernant l'extension des frontières de la Suisse. — Neuchâtel, Valais et Genève sollicitent leur entrée dans la Confédération. — L'Autriche s'oppose à la réunion de la Valteline à la Suisse (mai). — Projet de Pacte du 10 mai. Propositions de Capo d'istria concernant l'organisation de la défense nationale. Le second projet de Pacte est rejeté par les cantons. — Nouvelle intervention des puissances (13 août). Projet de Pacte du 16 août, adopté par la majorité des députés. — Admission du Valais, de Neuchâtel et de Genève (12 septembre).
Missions diverses au Congrès de Vienne. Les prétentions des réactionnaires sont repoussées. Question de la Valteline. — Troubles en Europe et spécialement en Suisse. Incidents provoqués par la susceptibilité des légitimistes français. — Deux partis se forment au sein du Congres. Le retour de Napoléon fait activer les travaux. Déclaration du 29 mars concernant la neutralité de la Suisse et quelques cessions de territoires. — Extension de la neutralité au Faucigny et au Chablais. Historique de cette neutralisation, et considérations sur sa portée.
La Diète refuse de recevoir l'ambassadeur de Napoléon et décide une levée de 30000 hommes pour couvrir la frontière occidentale. Licenciement des régiments suisses au service de France. — Convention du 20 mai : les Confédérés joignent leurs efforts à ceux des Alliés. Un corps de l'armée autrichienne traverse le Simplon. — Après Waterloo, les escarmouches continuent sur la frontière ; prise d'Huningue.
Prestation du serment fédéral (7 août). — Adhésion du Nidwald (30 août). — Congrès de Paris. Nouvelles tentatives de la Diète pour obtenir la Valteline et des extensions de frontières sur le Jura et en Savoie. L'empereur de Russie se désintéresse des affaires suisses et se rapproche de la France. — Second traité de Paris (20 novembre). — Traité de Turin du 16 mars 1816. Délimitation définitive du canton de G.?nève. — Portée des traités de Vienne et de Paris. — Adhésion de la Suisse aux principes de la Sainte-Alliance (27 janvier 1817).
Le 4 janvier, l'Assemblée fédérale avait chargé une commission composée de Reinhard, Reding, Heer, Salis-Sils, Morell, Wyss et Pfister, de préparer un projet de Pacte. Ce projet, qui lui fut présenté déjà le 4 février, était un traité d'alliance en 26 articles, réglant les rapports de la Confédération avec l'étranger et ceux des cantons entre eux, plutôt qu'une constitution proprement dite. Les droits individuels des citoyens, qu'avait proclamés la consti-
tution unitaire, et dont l'Acte de médiation avait conservé certains vestiges, étaient complètement passés sous silence : il y était stipulé seulement que les rapports de sujétion étaient prohibés comme incompatibles avec les droits d'un peuple libre ; la libre circulation des produits du pays, des marchandises et du bétail y était assurée, sous réserve de certaines garanties contre l'accaparement et les ventes frauduleuses *.
Sitôt ce travail achevé, les ministres d'Autriche et de Russie en demandèrent connaissance. Le projet donna lieu de leur part à plusieurs observations : ils critiquèrent l'organisation du gouvernement fédéral ; ils insistèrent sur la nécessité de soumettre le Pacte à la garantie des souverains alliés, et de procéder à certaines rectifications de limites en faveur des cantons qui, à Vépoque de la Révolution, avaient vu se détacher des portions de leur ancien territoire. C'était placer la Suisse sous la tutelle des grandes puissances et ouvrir la porte à toutes les revendications. D'ailleurs, l'intervention de Lebzeltern et de Capo d'Istria, quoique bienveillante, produisait de fâcheux résultats. Les plans les plus saugrenus étaient proposés dans l'entourage des souverains : l'idée fut émise, entre autres, dit-on, de donner à la Suisse un stathouder dans la personne du duc de Kent (père de la reine Victoria) !
L'Assemblée fédérale ouvrit, le 5 février, la délibération sur le projet de sa commission ; mais Berne, Soleure et Fribourg refusèrent de s'associer à ses travaux. On aborda immédiatement la question épineuse des anciens bailliages et des nouveaux cantons. Mis en appétit par les prétentions bernoises, Zoug demanda une extension de territoire : il convoitait les ci-devant bailliages libres contigus à sa frontière ; Uri revendiqua la Léventine, et lança aux habitants de cette contrée, le 19 février, une proclamation par laquelle il leur conférait la qualité, non plus de sujets, mais bien de citoyens. D'autre part, les députés d'Uri, Schwyz et Unterwald, tout en admettant l'existence des nouveaux cantons, demandèrent des dédommagements équitables pour les droits, propriétés et redevances qu'ils possédaient à titre privé dans leurs anciens bailliages ; ils désiraient en outre obtenir des garanties pour le maintien des couvents et la conservation de leurs propriétés. En voyant se produire ces réclamations — bien tardives, puisqu'elles eussent dû être présentées lors de la conclusion de l'Acte de médiation, —
1 Pour plus de détails, voir La Suisse sous le Pacte de i8iô, t. I, chap. II.
les cantons de Saint-Gall, Thurgovie et Tessin se sentirent visés à leur tour, et s'émurent : indifférents jusque-là au danger dont avaient été menacés les anciens sujets de Berne, ils joignirent enfin leurs protestations à celles des Argoviens et des Vaudois.
Le landamman Reinhard s'efforçait d'amener les Bernois à composition, mais en vain : ils déclarèrent, ainsi que les Fribourgeois et les Soleurois, qu'ils ne prendraient part qu'à une Diète de l'ancienne Confédération ; sous l'influence de ces trois cantons, les Waldstaetten et Lucerne demandèrent aussi au Vorort la convocation de cette Diète des XIII cantons (2 mars), et Zoug se joignit bientôt à eux. Zurich s'y refusa.
La Suisse se scindait en deux camps presque égaux : 8 Etats d'un côté, représentant le particularisme étroit des anciennes traditions aristocratiques ; 10 de l'autre, s'inspirant des tendances nouvelles issues de la Révolution. Les Ligues grisonnes formaient un groupe distinct : elles ne voulaient entretenir avec la Suisse que des rapports d'alliance, et se plaçaient plus ou moins sous le patronage de l'Autriche, laquelle pouvait se féliciter de l'imbroglio créé par sa politique cauteleuse. La situation de la Suisse présentait de nouveau des analogies avec celle de la Pologne : le vrai patriotisme, qui consiste à faire passer l'esprit de justice et l'intérêt du pays avant celui d'une coterie, y faisait absolument défaut, surtout dans les cantons réactionnaires qui, comme nombre et comme chiffre de population *, constituaient la minorité ; aussi tous les partis cherchaient-ils leur point d'appui à l'étranger.
Vers le milieu de mars, deux Diètes siégeaient à la fois : Tune à Zurich, sous la présidence du landamman Reinhard, l'autre à Lucerne, présidée par l'a voyer Ruttimann. Des négociations eurent lieu entre les deux assemblées et aboutirent, grâce à l'appui des ministres étrangers, à la dissolution du Sonderbund réactionnaire.
L'Etat de Berne étant le plus difficile à rallier à la Diète fédérale, les puissances lui adressèrent une sorte d'ultimatum. Le 28 mars, un conseiller aulique, le baron de Krudener -, arriva à Berne. « C'était, nous dit Monnard, un diplomate habile à mitiger une mission sévère par l'aménité de ses manières et la finesse de
1 On peut évaluer ce chiffre approximativement à 600 000 habitants, tandis que les dix autres cantons en comptaient environ 900 000.
* Le dit baron de Krudener était le fils de la célèbre mystique qui devait acquérir une si grande influence sur l'empereur Alexandre.
son esprit. » Il remit à Pavoyer en charge une note péremptoire signée par les ministres plénipotentiaires d'Autriche, de Russie et de Prusse, invitant pour la dernière fois l'Etat de Berne à envoyer des députés à la Diète des XIX cantons, et l'informant que, pour le dédommager des sacrifices qu'il était appelé à faire à l'union de la patrie, les puissances ajouteraient à son territoire Bien ne, l'Erguel, le val de Moutier et le Porrentruy. Cette note produisit l'effet voulu : le 31 mars, le Grand Conseil de Berne se résigna à envoyer une députation à la Diète. Mais il repoussa, à une faible majorité il est vrai, l'indemnité territoriale qui lui était offerte ; il agissait en cette circonstance comme ces enfants boudeurs qui refusent les fiches de consolation qu'on leur offre, et sont tout heureux de les accepter une fois leur colère passée : « On nous a pris notre cave et notre grenier, disaient les patriciens bernois, et l'on nous donne à la place un galetas. » Il parut, à cette époque, une caricature représentant un ours mené en laisse par un personnage à l'allure indécise et découragée ; il porte sur son dos deux singes affublés, l'un de la livrée de Fribourg, l'autre de celle de Soleure, et est aiguillonné par derrière par un cosaque à cheval ; c'est sans doute à Zurich que, de son pas dolent, se rend le pauvre ours muselé.
Après ce qu'on a appelé la capitulation diplomatique de Berne (31 mars), les affaires fédérales entrèrent dans une nouvelle phase. Tous les Etats ayant envoyé leurs députés à Zurich, le 6 avril 1814 la Diète des XIX cantons se trouvait au complet. Elle devait siéger dix-neuf mois durant — y compris quelques vacances — et tenir cent-une séances : d'où le nom de Longue Diète qui lui fut donné. Et pourtant la Suisse ne disposait point de ses destinées ; c'est au milieu de l'Europe en armes que la Diète délibérait ; à deux reprises elle fut appelée à lever des troupes pour couvrir sa frontière. Puis il lui fallait tenir compte des vœux des puissances, et faire marcher de front la reconstitution des cantons, celle de la Confédération, et les pourparlers relatifs à la délimitation de son territoire.
La Diète entra en matière sur le projet de Pacte le 6 avril. D'emblée l'assemblée se divisa en deux camps : Berne, Fribourg, Soleure et les petits cantons voulaient en revenir au système des anciennes alliances, tandis que Bâle, Schaffhouse, Glaris et les nouveaux cantons voulaient accroître les prérogatives du pouvoir
central ; Zurich se montrait très circonspect pour ne pas ébranler sa position comme Vorort.
A la suite de l'entrée des Alliés à Paris — la nouvelle en parvint à Zurich le 12 avril — et du rétablissement des Bourbons sur le trône de France, les anciens régiments suisses, revenus de Russie, passèrent, avec l'assentiment de la Diète, du service de Napoléon à celui de Louis XVIII. Le 22 avril, les ministres d'Autriche, de Russie et de Prusse annoncèrent à la Diète que les puissances avaient l'intention d'assurer à la Suisse une frontière naturelle et forte, facilement défendable. Pour donner un corps à cette idée, la Diète chargea le colonel Finsler de lui faire à cet égard des propositions. Cet officier déposa, le 2 mai, un rapport où il proposait : d'une part, d'abandonner Mulhouse et certaines parcelles du Porrentruy; de l'autre, d'annexer : 1° le pays de Gex, le col de la Faucille, la vallée des Rousses et la forêt de Joux ; 2° le bassin de la Toccia et la partie de la Savoie comprise entre la crête du Vuache, le mont de Sion, le Salève, les Voirons, le Rhône et le Léman ; cela, aux fins de protéger le Valais et Genève ; 3° la rive droite du cours de la Tresa jusqu'à son embouchure dans le lac Majeur, le val de Solda, la Valteline et le comté de Chiavenna, dans le but de protéger le Tessin et les Grisons ; 4° le Frickthal et la ville de Constance.
Mais la Suisse ne sut pas en temps utile mettre à profit les bonnes dispositions des puissances, et celles-ci changèrent lorsque, par suite de l'abaissement de la France, la faiblesse de sa voisine ne parut plus présenter d'inconvénients pour l'Europe.
Vers la même époque, la principauté de Neuchâtel (16 avril), le Valais (2 mai) et Genève (10 mai) sollicitèrent leur réunion à la Suisse et envoyèrent des députés à Zurich. L'admission de ces nouveaux cantons fut ajournée jusqu'après l'adoption du Pacte ; cependant un bataillon commandé par le colonel Girard fut immédiatement envoyé à Genève, où on l'accueillit avec enthousiasme (1er juin), et un autre bataillon fédéral occupa le Valais. Les districts du Jura qui devaient être réunis à Berne peu après furent également occupés par les troupes fédérales sans que cet acte soulevât la moindre difficulté.
11 n'en devait pas être de même de la Valteline. La proclamation adressée par les Ligues grisonnes à leurs ci- devant sujets y produisit le plus fâcheux effet. Lorsque, au commencement de
mai, les troupes fédérales réunies aux troupes grisonnes passèrent le Splugen et pénétrèrent dans le comté de Chiavenna, elles y rencontrèrent des troupes autrichiennes et se retirèrent aussitôt pour ne pas entrer en conflit (8 mai).
Le 10 mai, la commission de la Diète présenta à cette haute assemblée un second projet de Pacte, en 45 articles, qui avait été préalablement soumis officieusement aux ministres étrangers. Capo d'Jstria, qui s'efforçait avec un louable zèle de tirer la Suisse de l'état d'anarchie où l'avaient plongée les intrigues autrichiennes, insistait sur la nécessité de resserrer le lien national. Il proposait à cet effet d'adopter une organisation militaire permettant de mettre sur pied une armée de cinquante mille hommes, et de la placer sous la direction d'un conseil de guerre permanent, ayant à son service des fonds constamment disponibles ; au cas où une guerre éclaterait en Europe, on déléguerait les pouvoirs de la Diète à un Conseil fédéral de cinq membres, dont deux seraient désignés par les anciens cantons aristocratiques, deux par les cantons démocratiques et un par les nouveaux cantons. Ce conseil aurait été nommé immédiatement, et aurait eu pour mission de veiller à la tranquillité intérieure de la Confédération, à sa défense, au maintien de sa neutralité et de ses bonnes relations avec les puissances européennes. On le voit, il ne s'agissait pas de faire de la Suisse un Etat fédératif, ni de développer sa prospérité et ses forces morales, mais seulement de la garer des dangers qu'elle pourrait courir.
Le nonce apostolique, Mgr Testaferrata, intervint à son tour pour demander des garanties au sujet des biens ecclésiastiques, de l'exercice de la religion et de l'existence canonique des couvents : questions que les auteurs des deux projets de Pacte avaient estimées être dans la compétence cantonale.
Avec une prudence qui lui fait honneur, Berne proposa une clause concernant la révision éventuelle du Pacte. Mais on se défiait de ce qui venait de ce côté, et cette adjonction fut malheureusement écartée. 11 en fut de même des propositions tendant à la création d'une régie des monnaies, des postes, etc.
Le 31 mai, la Diète admit le second projet de Pacte et, avec la recommandation des puissances, le soumit à l'approbation des Etats confédérés. Cette décision coïncidait avec la conclusion de la paix entre la France et les Alliés, et la signature du traité de Paris (30 mai), qui consacrait l'indépendance de la Confédération
et lui assurait certaines rectifications de frontières. Un article secret portait que la France reconnaîtrait et garantirait, conjointement avec les autres puissances, l'organisation politique que la Suisse se donnerait sous leurs auspices et d'après des bases arrêtées par elles.
En dépit des efforts de la Diète, l'entente ne parvenait pas à s'établir entre les cantons : Zurich, Bâle, Appenzell-Extérieur, Thurgovie, Saint-Gall, Argovie, Vaud et Tessin, soit sept Etats et demi, avaient accepté le second projet de Pacte ; Berne et Nidwald le rejetaient ; d'autres demandaient des changements. Les motifs de cette résistance étaient, pour les uns, l'obligation imposée aux Etats de faire sanctionner leurs institutions par la Diète, pour d'autres, des prétentions territoriales. Berne avait pris son part de renoncer à recouvrer le Pays de Vaud, mais il se berçait encore de l'espoir de conserver l'Argovie. En outre, il réclamait des Vaudois une indemnité de 4 672 000 francs en compensation des dépenses faites durant trois siècles en leur faveur! Ces exigences soulevèrent de vives protestations et suscitèrent un tournoi épistolaire auquel prirent part de'Wyss, Rengger, F.-C. de la Harpe, Muret, H. Monod, etc. Les villes de Berthoud et de Laupen, le Gessenav, le Simmenthal manifestèrent hautement leur mécontentement de l'attitude du patriciat bernois ; des troubles éclatèrent même dans l'Oberland.
Ces événements provoquèrent à nouveau l'intervention des puissances : le 13 août, la Diète reçut une nouvelle note dans laquelle les ministres de Russie, d'Autriche et d'Angleterre1 adressaient, sur un ton comminatoire, de sévères reproches aux cantons récalcitrants dont les prétentions faisaient obstacle à la reconstitution de la Suisse. Cette remontrance produisit son effet : des conférences s'organisèrent, et les députés à la Diète parvinrent enfin à se mettre d'accord, le 16 août, sur un nouveau projet en 15 articles, différant des précédents principalement sur les points suivants :
1° Les cantons ne se garantissaient plus leurs constitutions, lesquelles ne seraient point soumises à l'approbation de la Diète ; la garantie ne portait plus que sur les territoires, l'ordre public et l'indépendance vis-à-vis de l'étranger; 2° les attributions du pouvoir central étaient diminuées ; 3° au lieu d'un Vororl unique,
1 Signée Capo d'Istria, Schraut et Straffbrd Canninç.
il devait y en avoir trois : Zurich, Berne et Lucerne, avec mandat limité à deux ans ; 4° l'institution du Conseil fédéral, prévue dans le second projet, devenait purement facultative ; 5° une procédure était fixée pour vider les contestations entre cantons.
Ce projet, sauf qu'il donnait un peu moins de cohésion au pouvoir central, se rapprochait beaucoup de celui qu'avait proposé, le 4 février, la première commission chargée d'étudier l'élaboration du nouveau Pacte; mais on n'en était alors qu'au début des revendications de tout genre, et cette première rédaction avait sombré devant les critiques des ministres étrangers et devant les mauvaises dispositions de plusieurs cantons. Il devait en être autrement six mois plus lard. De guerre las, en effet, le Grand Conseil de Berne accepta le troisième projet par 127 voix contre 54, et les autres cantons en firent autant. La Diète, qui s'était ajournée, constata enfin le 7 septembre que l'accord était établi entre la plupart des Etats, et la Confédération reconstituée ; ce résultat fut aussitôt notifié aux ministres étrangers. Toutefois ce Pacte si péniblement élaboré ne devait être solennellement sanclionné qu'une année plus tard, le 7 août 1815, après avoir reçu l'approbation des puissances : d'où son nom de « Pacte de 1815 ».
Le 12 septembre, la Diète admit le Valais, Neuchâtel et Genève dans la Confédération. D'autre part, trois cantons mirent un certain temps à se rattacher à la Suisse telle qu'on venait de la réédifier : le Tessin, qui, n'étant pas encore constitué, fit parvenir son adhésion le 30 novembre seulement; Schwyz et Nidvvald, qui auraient voulu en revenir à l'alliance de 1315, et dont la résistance obstinée se prolongea pendant plusieurs mois encore, et ne désarma que grâce aux démarches réitérées d'Uri et d'Obwald.
« L'ensemble du Pacte, dit un historien bernois1, était le résultat d'expédients peu dignes de la gravité des délibérations et surtout de leur objet ; on avait tenu compte de tous les préjugés, de toutes les passions, de tous les petits abus, mais non pas de l'honneur, ni des besoins actuels de la Suisse, ni du passé, ni de l'avenir d'un peuple intelligent et brave. »
Le peuple n'avait point été appelé à ratifier cette constitution, non plus que celle des cantons ; aussi envisagea-t-il avec indifférence la charte qu'on lui octroyait. « La nouvelle république des Confédérés, dit Monnard, était une pyramide posée sur la pointe. *
1 Voir de Tillier, Geschichte der Eidgenossenschaft wdhrend der sogenannten Res ta arationsepoch e .
Le Congrès de souverains et de diplomates auquel la Diète devait communiquer son œuvre se réunit à Vienne le 3 octobre 1814; il y siégea jusqu'au 9 juin 1815, chacun s'eflbrçant, au milieu d'intrigues diverses, de donner satisfaction à ses appétits, sans léser trop les co-intéressés. La Diète envoie à cette assemblée une députation composée du bourgmestre Reinhard, de Zurich, du conseiller Monlenach, de Fri bourg, et du bourgmestre Wieland, de Bâle. Ces ambassadeurs présenteront le Pacte nouvellement adopté et demanderont la reconnaissance formelle de l'état politique qu'il crée en Suisse ; mais — distinction subtile — ils devront éviter de parler d'une garantie du Pacte. Ils auront à solliciter en outre : la reconnaissance solennelle de la neutralité helvétique, ainsi que l'obtention d'une frontière stratégique qui lui en facilite la défense le cas échéant ; le retour de la Valteline à la Confédération ; une communication directe entre Genève et la Suisse ; éventuellement l'annexion du Pays de Gex ; enfin, la cession de la ville de Constance. 11 est à remarquer que la question de la neutralité de la Savoie ne surgit point dès le début de ces négociations, mais sera proposée plus tard seulement.
Au moment où les députés suisses arrivent à Vienne, la ville est en fête ; monarques et diplomates se livrent à de nombreuses réjouissances. « Le congrès ne marche pas, mais il danse, dit le prince de Ligne.... C'est un imbroglio où les Almavivas et les Figaros abondent. Quant aux Baziles, on en trouve partout. Plaise à Dieu qu'on ne dise pas plus tard avec le gai barbier : « Mais » enfin, qui trompe-t-ôn ici ? »
Indépendamment de la députation fédérale, un certain nombre de délégués se rendent à Vienne : Vaud, Argovie, Tessin, Saint-Gall et Thurgovie ont confié leur cause à F.-C. de la Harpe et à Rengger ; l'abbé Pancrace, de Saint-Gall, va en personne faire valoir ses droits ; Berne a envoyé le conseiller Zeerledcr, chargé de soutenir aussi les prétentions d'Uri et de Zoug ; les Grisons ont délégué de Salis-Sils, Daniel de Salis, Albertini et Toggenbourg ; Genève a également deux ambassadeurs: Pictet de Rochemont et d'ivernois, qvfEynard l accompagne en qualité de secrétaire ; des quatre
1 M. Eynard-Lullin, le philhellène, est accompagné de Mme Eynard, qui se lie avec les grandes-duchesses de Weimar et d'Oldenbourg, sœurs d'Alexandre I«r. Pictet de Rochemont recourut souvent à son intermédiaire pour faire parvenir au tsar les vœux de la République de Genève.
mandataires de la Valtcline, deux sont chargés de réclamer sa réunion à la Suisse, et les deux autres seulement la protection de la Confédération ; la ville de Bienne a un député : Heilmann, et l'évèché de Bâle, qui aspire a être constitué en canton indépendant, s'est fait représenter par Bilieux et Dêlêfis ; en outre, des Bernois anciens propriétaires de lods dans le canton de Vaud se présentent pour demander des indemnités. Et, brochant sur le tout, le saint-siège a confié au nonce Seoeroli le soin de défendre ses intérêts en Suisse.
Ce grand nombre d'envoyés spéciaux, porteurs de mandats contradictoires, sera naturellement une entrave pour la députa lion fédérale, laquelle, composée d'éléments hétérogènes, manque ellemême d'esprit d'entente. Au reste, le même désarroi règne à Vienne au sein du Congrès; et l'ambassadeur de France, Talleyrand, saura habilement profiler des divergences d'intérêts des puissances pour rendre a son pays une partie du crédit que ses récents échecs lui ont fait perdre.
Au mois d'octobre, une commission composée de diplomates russe, prussien, anglais et autrichien (Stein, Humboldt, Castelreagh et de Wessenberg) fut chargée de l'examen des affaires suisses. Quelques-uns des points en litige y firent immédiatement l'objet d'études approfondies, ou même de décisions définitives. C'est ainsi que les prétentions territoriales des Etats réactionnaires furent écartées, et l'intégrité des XIX cantons adoptée comme principe fondamental. Puis, de longues négociations intervinrent au sujet de la rétrocession de la Valteline et de la réunion du pays de Gex : à un moment donné, l'Autriche et la France parurent disposées à y consentir; mais elles y mirent des conditions qui soulevèrent des discussions, et, les représentants de la Diète n'ayant pis su saisir l'heure propice pour accepter leurs offres, celles-ci Curent retirées.
En ce qui concerne la Valteline, la question confessionnelle provoquait certaines dilficullés : en reconnaissant aux habitants des droits politiques, les Grisons craignaient de donner une influence prépondérante aux catholiques dans leur canton ; si, d'autre part, on la constituait en Etat indépendant, comme il en fut aussi question, c'est au sein de la Diète que l'équilibre confessionnel aurait été rompu en faveur des catholiques : ceux-ci y auraient été les plus nombreux, quoique le peuple suisse pris dans son
ensemble fût en .majorité protestant. C'est ainsi que le système vicieux de l'ancienne Diète, qui donnait un nombre de voix égal à chaque canton, fit obstacle à la restitution de la Valteline.
Les dissentiments des souverains, les intrigues des diplomates se répercutaient à travers l'Europe.
En Suisse, entre autres, les lenteurs des délibérations du Congrès de Vienne entretenaient les espérances des réactionnaires. Le gouvernement vaudois reçut de Berne des avis inquiétants ; apprenant que des préparatifs militaires avaient été résolus, et que des rassemblements de troupes se faisaient le long de la frontière bernoise, il crut devoir prendre des précautions ; Fribourg et Soleure se mirent aussi en état de défense, provoquant à leur tour des mesures analogues de la part d'Argovie. La Diète fut obligée d'intervenir et décida, le 8 février, de faire rentrer dans Tordre par les armes celui des Etats qui romprait la paix.
D'autre part, les rapports entre le gouvernement de Louis XVIII et la Suisse manquaient de cordialité. Les hésitations des diplomates favorisaient en France les sourdes menées de ce qu'on a appelé le « gouvernement occulte ; » les moindres incidents, promptement grossis, devenaient la source de conflits. C'est ainsi que la présence à Lausanne du prince Louis Bonaparte, ci-devant roi de Hollande, l'achat de la terre de Prangins par le prince Joseph Bonaparte, ci-devant roi d'Espagne, et l'accueil bienveillant qui fut fait à l'un et à l'autre par les Vaudois éveillèrent la susceptibilité des légitimistes français. Le comte Auguste de Talleyrand, comme son illustre oncle, avait le regard toujours dirigé du côté du soleil levant ; devenu ministre de Louis XVIII près la Confédération après avoir été ministre de Napoléon, il se plaignit à la députation vaudoise à la Diète de ce que la présence du frère de son ancien maître était tolérée à Lausanne ! Plus généreux, le comte de Schraut, ministre d'Autriche, se souvenant que l'empereur des Français avait épousé une archiduchesse, prit l'ex-roi d'Espagne sous sa protection. Quelque temps après, nouvelle alerte : le comte Alexis de Noailles, voulant faire oublier qu'il avait été au service de Napoléon, insistait à son tour auprès du landamman Pidou pour obtenir l'éloignement de Joseph Bonaparte. Mais le zèle maladroit de cet officieux lui valut un désaveu de Louis XVIII.
Louis et Joseph Bonaparte n'avaient cependant fait que suivre
l'e\emple du duc de Noailles lui-même, et de tant d'autres victimes de la Révolution qui, sous la Terreur, avaient cherché un asile sur les bords du Léman ; mais la rancune de l'émigré est tenace, comme celle de l'apostat ; il semble qu'il soit jaloux de voir occupé par son adversaire vaincu l'asile où, dans les jours mauvais, il a trouvé une protection ; un tour de roue de la fortune pourrait Py renvoyer cependant, mais il n'y songe pas : son amour-propre se sent blessé à la pensée que la sympathie qu'il a rencontrée sur terre étrangère s'adressait moins à sa personne peut-être qu'à son malheur, et qu'elle pourrait profiter à d'autres qu'à lui.
Dans la suite de notre récit, nous verrons pareillement, en 1838, le gouvernement de Louis-Philippe (l'ancien hôte du château de Reichenau) réclamer l'éloignement du prince Louis Napoléon ; puis, en 1852, après le coup d'Etat du 2 décembre, ce dernier agir de même à l'égard de M. Thiers en séjour à Vevey. Dans l'un et l'autre cas, les gouvernements suisses se refuseront d'ailleurs à renier leurs principes d'hospitalité.
Ajoutons que les journaux royalistes, fort mal disposés envers le canton de Vaud, reproduisirent, avec la légèreté qu'on leur connaît, les lettres d'un Bernois bien informé, qui étaient autant de pièges tendus à leur sotte crédulité. Dans ces correspondances, il était question de l'activité fiévreuse que déployait la direction de Yarsenal de Lutry ; d'un général baron de Marandoles; d'un engagement qui avait eu lieu près du pont de Guflisberg, à deux lieues de la Dent de Jaman et une lieue de Morat ; de la retraite sur la Dent de Mordes des Vaudois poursuivis par la cavalerie valaisanne ; enfin d'une brochure du chevalier Lichtenliïscher sur l'abus des idées libérales4 !
Tous ces facteurs agissant, la surexcitation des esprits devint telle, que la France s'émut décidément des bruits absurdes qui circulaient à l'étranger : les projets qu'on prêtait au prince Joseph Bonaparte et à Murât, dont le canton de Vaud aurait été le complice, engagèrent le gouvernement du roi à concentrer des troupes en Franche-Comté. L'état-major de la place de Besançon prépara un plan d'occupation de la Suisse romande, où il s'agissait de
1 On apprit plus tard que les auteurs de cette mystification, dont le Journal royal avait été dupe, étaient deux jeunes Vaudois étudiants en médecine à Paris : M. Verdeif, le futur historien, et l'un de ses amis !
pénétrer sur trois points (par Pontarlier, Porrentruy et le fort de l'Ecluse) *.
À Vienne, la situation se tend de plus en plus : la Prusse et la Russie ont mis leurs intérêts en commun, tandis que l'Angleterre, la France et l'Autriche, d'autre part, visent à isoler ces deux puissances et ont même, dans ce but, conclu un traité secret, le 3 janvier 1815. A son retour aux Tuileries, Napoléon découvre ce traité, et s'empresse de le communiquer au tsar Alexandre, lequel en est grandement irrité, mais ne rompt cependant pas avec ses alliés.
Ce retour inopiné de Napoléon en France, connu à Vienne dix jours plus tard seulement, survient à propos pour obliger les diplomates à faire trêve à leurs disputes et à achever l'œuvre languissante du Congrès.
Les plénipotentiaires des huit puissances (Autriche, Espagne, France, Grande-Bretagne, Portugal, Prusse, Russie et Suède) signent, le 20 mars, une déclaration concernant la Suisse, par laquelle ils règlent presque tous les points en discussion :
1° Us reconnaissent d'abord la neutralité perpétuelle de la Confédération — neutralité représentée, dans le préambule de cet acte, comme étant d'intérêt général — , lui garantissent l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire, et considèrent que des restitutions territoriales et des cessions sont nécessaires pour lui fournir les moyens d'assurer son indépendance et de maintenir sa neutralité ;
2° Ils reconnaissent comme base du système helvétique l'intégrité des XIX cantons, tels qu'ils existaient en d)rps helvétique à l'époque de la convention du 29 décembre 1813, et auxquels viennent s'ajouter le Valais, Genève et la principauté de Neuchâtel; la vallée des Dappes est rendue au canton de Vaud, la ville de Bienne réunie au canton de Berne, ainsi que l'ancien évêché de Bâle, à l'exception d'un district qui est annexé au canton de Bâle, et d'une petite enclave cédée à la principauté de Neuchâtel ;
3° Les puissances s'engagent à interposer leurs bons offices pour obtenir en faveur de Genève un arrondissement convenable du côté de la Savoie; pour assurer les communications commerciales et
1 Ce plan, daté du 17 février 1815, est mentionné par H. Monod dans ses mémoires inédits; il lui fut révélé en 1822 par le colonel Petit pierre, qui avait été attaché en 1814 et 1815 à l'état-major de la place de Besançon.
militaires de ce canton avec le reste de la Suisse, la France laissera libre <>n tout temps la route qui conduit de Genève dans le canton de» Vaud par Versoix, et autorisera la milice et la gendarmerie genevoises à circuler sur la route qui conduit de Genève à Peney par Meyrin ;
4° Les fonds placés en Angleterre par Berne et Zurich leur sont restitués, tels qu'ils existaient en 1803, sous réserve que les intérêts accumulés de 4798 à 1845 seront affectés au paiement de la dette helvétique, dont le solde sera supporté par les autres cantons ; Argovie, Vaud et Saint-Gall sont tenus de payer à Schwyz, Unterwald, Uri, Glaris, Zoug et Appenzell une somme de 500000 francs; le Tessin astreint à verser chaque année à Uri la moitié du produit des péages de la Léventine; des rentes viagères de 42000 et de 8000 florins sont stipulées en faveur du prince-évêque de Bâle et du prince-abbé de Saint-Gall ;
5° L'Etat de Vaud est astreint à payer une somme de 300000 francs aux ressortissants bernois ci-devant propriétaires de lods dans ce canton ;
6° Les puissances émettent en outre le vœu qu'une amnistie générale soit accordée à tous les condamnés politiques.
Cette transaction ne parle ni de la Valteline, ni des autres rectifications de frontières demandées par la Diète ; la délégation fédérale fait ressortir cette lacune, sans y mettre d'insistance. Neuf jours plus tard, le 29 mars, le Congrès enregistre un acte additionnel, par lequel S. M. le roi de Sardaigne s'engage à céder à la république de Genève quelques communes savoyardes destinées à étendre le territoire de ce canton jusqu'à la -crête du Salève et à la rivière d'Hermance ; mais il stipule en faveur de ses anciens sujets le maintien de la religion catholique, et met pour condition à cette cession que le Chablais, le Faucigny et le territoire au nord d'Ugines seront compris dans la neutralité de la Suisse garantie par les ruissances. « Il serait entendu, dit le protocole du 29 mars 484 5, que, lorsque les puissances voisines de la Suisse seraient en 1 >stilité ou sur le point de l'être, les troupes sardes pourraient se retirer par le Valais et qu'aucune autre troupe ne pourrait y stationner ni le traverser, sauf celles que la Confédération jugerait à propos d'y placer. »
La question de la neutralité de la Savoie a été envisagée, dans la suite, de diverses façons, et il importe d'en préciser les origines.
L'idée d'une neutralisation du Chablais et du Faucigny fut mise en avant pour la première fois en 1601 lors du traité de Lyon, puis en 1648, au congrès de Westphalie, en 1697, lors c'j! la paix de Ryswick, et en 1703, lors de la guerre de la success.on d'Espagne (voir plus haut, tome H, p. 296). En 1713, Amédée II, et, en 1748, Charles-Emmanuel s'étaient montrés prêts à céder à la Suisse le Chablais et le Faucigny ; mais ce dernier eût voulu obtenir dans le Milanais un équivalent qui lui fut refusé.
Ces deux provinces, traversées par la route qui va de la Franche-Comté en Italie, étaient particulièrement exposées en cas de guerre entre la France et l'Autriche ; d'autre part, séparées de la Savoie proprement dite par de hautes montagnes, elles étaient difficiles à défendre pour le roi de Piémont ; en outre, leurs eaux vont se jeter dans le Léman et dans le Rhône en aval de Genève, et, géographiquement parlant, elles rentrent, ainsi que le pays de Gex, dans les frontières naturelles de la Suisse. Ce sont les motifs qui avaient été invoqués en janvier 1704 par le duc de Savoie Victor-Amédée, lorsqu'il avait demandé aux Confédérés de les occuper.
Ces mêmes considérations sont indiquées par le colonel Finsler dans le rapport qu'il présenta à la Diète le 2 mai 1814 ; il s'agissait alors de faire passer la frontière suisse par les crêtes du Vuache, du mont de Sion et du Salève, pour atteindre le col Ferret en passant par les hauts sommets qui dominent l'Arve, le col du Bonhomme, le mont Blanc et le col du Géant. Ces vues peuvent paraître aujourd'hui bien ambitieuses; mais il faut remarquer que, lorsqu'elles furent émises, le roi de Sardaigne n'était point encore rentré en possession du Chablais et du Faucigny : en effet, d'après le traité de Paris du 30 mai 1814, la Tarentaise et la Maurienne furent restituées à leur ancien souverain ; mais la France conserva la Savoie proprement dite et le Genevois (Chambéry et Annecy), tandis que le Chablais, le Faucigpy et l'arrondissement de Carouge continuaient provisoirement; à être occupés par les troupes autrichiennes. « En mettant en disponibilité ces contrées, dit M. G. de Charrière \ les puissances signataires de la paix de Paris faisaient clairement entrevoir leur intention de
1 Voir sur cette question : G. de Charrière, La neutralisation de la Savoie ; W. Gisi, Ueber die Entstehung der Neutralitut von Savoyen ; A. Baron, avocat à Paris, La neutralité de la Savoie du nord ; et la Correspondance de Pictet de Rochenaont.
les réunir plus tard à la Suisse. » C'est du moins dans ce sens qu'on fit espérer à M. Pictet de Rochemont que cette question serait réglée au Congrès de Vienne.
Les idées du colonel Finsler furent chaudement soutenues en Diète par le landamman Monod, d'autant plus qu'il s'était formé, dans le Chablais et le Faucigny, un parti qui demandait, par voie de pétition, l'annexion de ces provinces à la Suisse. Mais la commission diplomatique s'y opposa, et la Diète décida de ne pas prendre cette demande en considération (20 juillet) : d'une part, elle craignait que la Suisse ne fût accusée d'avoir des vues ambitieuses ; de l'autre, comme dans la question de la Valteline, elle redoutait l'accroissement que cette annexion eût donnée aux cantons catholiques. Cette attitude fait plus honneur au désintéressement de la Diète qu'à son sens politique; car, en politique comme en affaires, c'est souvent en demandant le plus qu'on obtient le moins ; elle attachait plus de prix à l'annexion du pays de Gex qu'au Chablais et au Faucigny, mais elle eût eu plus de chance d'obtenir la frontière du Jura si elle avait pris pour base de ses négociations le rapport du colonel Finsler.
Les diplomates piémontais, mieux avisés, surent mettre le temps à profit : ils réussirent à obtenir de Metternich, le 29 septembre 1814, la rétrocession du Chablais, du Faucigny et de l'arrondissement de Carouge.
Au Congrès de Vienne, le ministre de Prusse, Guillaume de Humboldt, fit ressortir, dans une note remise le 24 octobre, l'intérêt qu'il y avait à assurer à la Suisse une frontière stratégique : il proposa de faire passer celle-ci par la crête du Jura jusqu'à l'embouchure de la Valserine dans le Rhône ; puis, par le cours de ce fleuve, jusqu'à l'embouchure du Fier, près de Seyssel ; de là au mont Cherrin et, par les sommités du Faucigny, jusqu'aux Alpes valaisannes. Ce tracé repose sur l'idée que la place de Genève était la clef de la route du Simplon, dont la défense appartenait à la Suisse, Canning et Capo d'Istria appuyèrent cette manière de voir, qui fut naturellement combattue par la Sardaigne et la France. Cette, dernière, par l'organe du duc de Dalberg, proposa cependant, le 10 décembre, de céder le pays de Gex ; mais, cette offre n'ayant pas été immédiatement acceptée, elle fut promptement retirée : quoique favorable à la neutralité de la Suisse, le gouvernement des Bourbons tenait à conserver une position stratégique aussi importante.
N'ayant pu obtenir la cession du pays de (lex, la députation de Genève attachait d'autant plus de prix à celle du territoire compris entre les Alpes et le lac Léman, ou tout au moins à la neutralisation de la route reliant Genève avec le Valais. C'est dans cette direction que Pictet de Rochemont concentra tous ses efforts; à cet effet, il fit valoir surtout la considération suivante : en neutralisant tout le bassin du Léman, les puissances agiraient dans l'intérêt de l'Europe et protégeraient les possessions italiennes de l'Autriche contre une attaque française ; ce serait donc une garantie pour la paix de l'Europe. Les démarches de la députation genevoise reçurent l'appui de la Russie et de la Prusse, puis de l'Angleterre et de l'Autriche : les archiducs Charles et Jean avaient compris bien vite que l'intérêt de leur pays à cet égard concordait avec celui de la Suisse, et que la neutralité des rives du Léman était en effet conforme aux intérêts de l'Europe.
Quant à la Sardaigne, elle manœuvra habilement dans cette affaire. C'est son ambassadeur, le comte de Saint-Marsan, qui avait mis en avant cette idée d'une neutralisation du Faucigny et du Chablais ; il l'avait fait, au cours d'une conversation, au mois d'août 1814, moment où son souverain n'avait pas encore repris possession du nord de la Savoie et où il était fortement question d'attribuer cette contrée à la Suisse : c'eût été un moyen, pour le roi Victor-Emmanuel 1er, de recouvrer son ancien patrimoine, tout en faisant concourir ces provinces au système de défense de la Confédération. Plus tard, le comte de Valleza, ministre des affaires étrangères de la cour de Turin, dans sa correspondance avec Saint-Marsan, considérait que cette combinaison pourrait être aussi avantageuse pour la Suisse que pour la Sardaigne (l 8 septembre 1814). Une autre solution fut aussi étudiée par Saint-Marsan : le Chablais et le Faucigny seraient entrés dans la Confédération suisse au même titre que la principauté de Neuchâtel, tout en demeurant sous la souveraineté de la maison de Savoie : cet arrangement avait déjà été discuté en 1793 et 1794.
Pressé par Pictet de Rochemont, Saint-Marsan en prit occasion pour refuser les cessions de territoire dont il avait été d'autre part question, estimant que la neutralisation de la Savoie, bien qu'avantageuse pour la Sardaigne, constituait pour la Suisse un avantage suffisant pour ne pas motiver de la part du roi Victor-Emmanuel df autres sacrifices. Il se ravisa cependant et finit par céder aussi le territoire situé le long du Vuache et du Salève. Après quelques modifica-
tions, le projet de traité rédigé par Pictet le 26 février 1815 fut sign."1 le 4 mars, par le<* plénipotentiaires d'Autriche, de Russie, de la Grande-Bretagne et de la Prusse, envoyé à Turin et, à son retour de cette cour, inséré le 29 mars au protocole du Congrès. La guerre qui recommençait alors fit sentir au roi du Piémont les avantages des arrangements qu'il venait de conclure.
L'historique de cette question devait être traité avec quelque détail : car il montre que, si la cession des communes de l'arrondissement de Carouge était en corrélation avec la neutralisation de la Savoie du nord, elle n'en était pas la cootre-partie. Puis, cette clause des traités de Vienne et de Paris a fait souvent l'objet de dissertations empreintes de partialité ; sauf de Charrière et de Gonzenbach, la plupart des publicistes qui s'en sont occupés y ont apporté une passion regrettable : leurs mémoires sont des plaidoyers qui négligent régulièrement Tune ou l'autre face de la question, suivant qu'ils sont écrits au point de vue français ou au point de vue suisse.
Pour nous, nous terminerons cette digression en cherchant à répondre à la question suivante : cette neutralisation, qui impose à la Sardaigne l'obligation de retirer ses troupes en cas de guerre, et qui accorde à la Suisse la faculté d'y placer les siennes, fut-elle stipulée en faveur de la Sardaigne ou en faveur de la Suisse? Un examen impartial des textes conduit à la conclusion que cette neutralisation, avantageuse aux deux parties, a été stipulée avant tout dans l'intérêt de l'Europe, dont la paix a été si souvent troublée par les expéditions des Français en Italie. La neutralité de la Savoie est le complément de la neutralité helvétique : elle en facilite le maintien, et semble avoir eu pour but essentiel de soustraire cette contrée à l'influence de la France. Elle devait rendre plus difficile une collision entre ce pays et l'Autriche, diminuer l'étendue du front que le Piémont aurait à défendre en cas de guerre, faire rentrer tout le bassin du Léman et de PArve dans le système de défense de la Suisse, tout en conservant au roi de Sardaigne la possession d'une province à laquelle il tenait alors.
La neutralité de la Suisse, si solennellement proclamée, ne devait pas dispenser les cantons de prendre part aux luttes nouvelles qui se préparaient.
Après avoir, par son abdication, délié ses sujets de leur ser-
ment, Napoléon, revenu de l'île de l'Elbe, les entraînait à violer les engagements qu'ils venaient de prendre envers les Bourbons. Considéré par les puissances comme un perturbateur de l'ordre public, il est déclaré hors la loi (13 mars 1815).
La Diète décide, le 15, une levée de 30000 hommes, qu'elle place sous le commandement du général Bachmann; ne voulant pas reconnaître l'usurpateur, elle se refuse à recevoir son ambassadeur, et donne l'ordre aux régiments suisses à la solde de la France de rentrer au pays. Ajoutons ici, à titre de renseignement, que les campagnes de Russie et d'Allemagne, en 1812 et 1813, avaient coûté à la Confédération près de 9000 hommes, les quatre régiments qui y avaient pris part y ayant perdu les trois quarts de leur effectif ; aussi la défaite de Napoléon à Leipzig et son abdication avaient-elles été pour la Suisse un grand soulagement, et elle ne se souciait pas de se soumettre de nouveau aux prestations militaires accablantes dont elle avait soutfert.
L'attitude de ses mercenaires fut digne des plus grands éloges. Tandis que les régiments français, généraux en tête, désertaient la cause de Louis XVIII et violaient leurs serments avec une rare désinvolture, les troupes suisses, seules à peu près, demeuraient fidèles à leurs drapeaux. Deux de leurs bataillons, faisant partie de la division de Lobau, sont appelés à prendre position, le 18 mars, à Corbeil (31 km. de Paris). Lorsque le colonel dWflry qui les commande s'aperçoit, le 19, de la trahison de Lobau, il se détermine à rentrer à Paris. A Villejuif, il rencontre le reste de la division française qui se porte au-devant de Napoléon : Lobau s'avance vers lui en criant: Allons, d'Affry, vive l'empereur! ce cri est répété par toute la colonne française avec un enthousiasme indicible. Mais le colonel suisse répond avec dignité : Général, j'ai servi l'empereur tant que le devoir m'attachait à lui. Dès lors, j'ai prêté serment de fidélité au roi ; puis, se tournant vers son régiment, il lui commande d'une voix forte : En avant, marche! Le comte Lobau, s'adressant alors aux premiers rangs de la troupe suisse, leur crie encore : Vive l'empereur! mais le capitaine Buman, de Fribourg, qui ouvre la marche, crie à ses hommes : Grenadiers, vive l'honneur, en avant, marche ! Les deux troupes se croisent dans la rue étroite de Villejuif, les Français acclamant l'empereur, et les Suisses marchant en silence l'arme au bras, dans l'ordre le plus parfait. Le 20 mars, Napoléon fait son entrée
aux Tuileries. Le 21, d'Affry reçoit Tordre de fournir son contingent au service de la place. Il répond que, n'étant pas aux ordres de l'empereur, il ne fournira pas d'autre service que celui de sa garde de police et qu'il attend les ordres de la Diète. Mandé au palais, il renouvelle son refus.
Le 28 mars, la Diète, informée de la belle conduite des régiments suisses, décréta leur rappel et leur témoigna par un ordre du jour sa satisfaction pour la fidélité dont ils avaient fait preuve.
Tous les moyens possibles furent mis en œuvre pour débaucher les soldats suisses et les détourner de ce que, à juste titre, ils considéraient comme leur devoir. Les officiers furent séparés de leurs hommes et reçurent l'ordre de partir les premiers : avant de les quitter, ils leur remirent une somme de 10 000 francs qu'ils avaient empruntée pour pourvoir à leur licenciement ; quinze jours plus tard seulement, la troupe obtint ses feuilles de route. Les sous-officiers maintinrent admirablement la discipline de leurs hommes. Un petit nombre d'entre ceux-ci, 307 seulement sur un effectif de 3500 hommes environ, se laissèrent entraîner à accepter les offres de Napoléon : leur conduite fut flétrie par la Diète et ils furent bannis pour cinq ans du territoire de la Confédération '. A leur retour de France, les restes des quatre régiments réunis formèrent une
1 On lira avec intérêt, dans les Souvenirs d'Abraham Rosselet, et dans Y Histoire des troupes suisses au service de France sous le régne de Napoléon, de M. le conseiller d'Etat H. de Schaller, divers épisodes relatifs au licenciement de ces régiments. (Nous avons reproduit une partie de leurs récits dans La Suisse sous le Pacte de i8r5> t. I.) Cette conduite si honorable des régiments suisses mérite d'autant plus d'être citée, que les écrivains français se sont abstenus de la mentionner. On peut s'étonner de cet oubli de la part de M. Thiers, qui a raconté avec tant de détails l'histoire des Cent jours. Il est vrai qu'en parler, c'eût été reconnaître qu'il y avait encore, même en ces temps troublés, des hommes capables de contempler Bonaparte en face et de ne pas se laisser détourner de leur devoir par son regard fascinateur. Cependant, le refus des Suisses d'obéir à l'usurpateur ne passa pas inaperçu en France ; il fut rappelé en 1821 à la Chambre des députés, où, à l'occasion d'une discussion relative aux régiments suisses, M. de Bernis s'exprima en ces termes : « Je viens demander à ceux qui, tous les ans, viennent parler contre les régiments suisses, pourquoi, sous les gouvernements précédents et particulièrement sous le gouvernement impérial, ils n'ont pas fait entendre leurs voix. A quoi attribuer tant de haine ? Est-ce parce que les Suisses sont restés fidèles à leurs serments? Est-ce parce qu'ils se sont immortalisés au 10 août en défendant le palais de nos rois, par un dévouement et un héroïsme dont l'histoire n'offre pas d'exemple ? Est-ce parce qu'au 20 mars, résistant aux menaces, comme aux plus brillantes promesses, ils ont refusé de servir l'usurpateur et de flétrir leur gloire? » (Voir Journal des Débais, des 21 et 22 juin 1821.)
brigade qui fut appelée à renforcer l'armée fédérale chargée d'occuper la frontière du Jura 4.
La situation de la Suisse devenait périlleuse. Napoléon, dont elle avait éconduit l'ambassadeur, renforçait les garnisons d'Huningue et du fort de Joux et formait un camp à Belfort ; les troupes françaises s'approchaient de Genève, et quatre corps menaçaient la frontière suisse : Grouchy à Lyon, Desaix en Savoie, Lecourbe à Belfort, et Rapp en Alsace. Le 6 mai, les puissances invitèrent la Suisse à joindre ses forces aux leurs et à livrer passage à leurs armées ; la Confédération s'y engagea le 20 ; de leur coté, les Alliés promirent de la secourir si elle était attaquée, et de lui faciliter achats et emprunts en cas de besoin. L'armée fédérale, qui fut sur pied du 1er mars au 30 septembre, compta à un moment donné plus de 40000 hommes et de 2800 chevaux.
Les obligations de la Suisse envers les Alliés étaient onéreuses: elle paya chèrement la protection qu'on lui accordait. Le 14 juin, le général autrichien de Steigentesch annonça à la Diète que des circonstances impérieuses obligeaient un corps de l'armée autrichienne à traverser le Simplon et le Valais, et trois autres corps à passer le Rhin à Schafïhouse, Rheinfelden et Bâle pour se rendre en France; que, en outre, les troupes suisses formeraient la base de cette opération. Peu de jours après, 6000 à 8000 Autrichiens, sous le commandement du général de Frimont, passent effectivement le Simplon, descendent le Valais, puis, longeant le lac, obligent les avant-postes français qui occupent Meillerie à se retirer ; delà, poursuivant leur route par Genève et Nyon, ils entrent en France par Saint-Cergues.
Waterloo (18 juin) et l'abdication de Napoléon, que le général Lecourbe porte officiellement à la connaissance du général Bubna le 25 juin, n'amènent pas immédiatement la cessation des hostilités. Les troupes fédérales échelonnées le long du Jura ont à subir encore maintes provocations : des corps francs attaquent les avantpostes suisses et pillent les villages de l'évêché de Bâle, et le général Barbanègre, commandant de la place d'Huningue, commence le 28 juin à bombarder la ville de Bâle. Indigné de ces procédés, le
1 Une médaille portant d'un côté les mots Schweiserische Eidgenossenschaft j8i5, et de l'autre la devise Treue und Ehre> fut distribuée au nom de la Diète, le 2 octobre 1815, aux vétérans des campagnes de Russie, pour commémorer leur belle conduite pendant les cent jours.
général Bachmann concentre ses troupes et entre en France ; les corps francs, battus, se retirent en pillant des villages français. Sur la demande des habitants de Jougne, qui les redoutent, le général de Castella, chef d'état-major de l'armée fédérale, cerne le fort de Jougne, et occupe avec 22000 hommes le territoire français compris entre ce village, Pontarlier et les Brenets : cette invasion en Franche-Comté est sévèrement jugée en Suisse. L'anarchie régnant alors en France, les généraux qui commandent sur la frontière helvétique ne recevant pas d'ordre, agissent chacun suivant son inspiration ; c'est ainsi que Barbanègre, dont les Français ont fait à tort un héros, continue à menacer Bâle, et à exiger de cette ville une rançon de 300000 francs. C'est dans ces circonstances que l'archiduc Jean d'Autriche fut chargé de l'assiéger à Huningue : il réunit à cet effet un corps de 16000 hommes, 4600 Confédérés prennent part à l'investissement de la place, qui capitula le 25 août.
Le 7 août 1815, la proclamation du Pacte fédéral fut célébrée en grande pompe à Zurich : les députés de tous les cantons, à la seule exception du Nidwald, prêtèrent serment. Le 12 du même mois, la Diète donna son adhésion aux actes du Congrès de Vienne du 29 mars, concernant l'extension territoriale accordée au canton de Genève et la neutralisation du Chablais et du Faucigny, qu'elle acceptait avec reconnaissance. Le 30 août, le Nidwald fit enfin parvenir son adhésion, et la Longue Diète se sépara le lendemain.
L'acte final du 9 juin, qui avait clos les séances du Congrès de Vienne, avait laissé en suspens certaines questions qui devaient être reprises à celui de Paris, au mois de septembre. La Confédération, considérant que les questions à résoudre intéressaient principalement le canton de Genève, s'y fit représenter par Pictet de Rochemont, qui s'était si vaillamment et si intelligemment dépensé à Vienne. Après avoir pris l'avis du colonel Finsler, la Diète chargea son mandataire de chercher à obtenir : la cession de la forteresse d'Huningue; la route directe de Bâle à Porrentruy, la ligne du Doubs et celle de la Valserine ; la restitution de Chiavenna et du comté de Bormio, des indemnités aux familles dont les propriétés avaient été confisquées par les comités révolutionnaires de la Valteline, et la restitution au canton du Tessin du village de Campione ; enfin la cession de Constance, et diverses rectifications aux frontières des cantons de Schaffhouse et de Zurich. Malheu-
reusement, la situation respective des grandes puissances n'était plus la même qu'un an auparavant : la victoire de Waterloo avait donné aux Anglais l'influence et la position prépondérante que la Russie devait à la bataille de Leipzig. Puis, l'empereur Alexandre était sujet à des engouements : après avoir longtemps suivi les conseils de La Harpe, il s'était détourné de lui sous l'influence de Mme de Krudener, la célèbre mystique, et en était venu à adopter des sentiments tout opposés à ceux qu'il avait jusqu'alors professés. Cette volte-face rendait plus difficile la mission de Pictet : ses efforts pour obtenir la cession d'Huningue, du fort de Joux, du pays de Gex et du fort de l'Ecluse étaient secondés par les diplomates autrichiens et prussiens ; mais, à mesure que les positions se dessinaient, la Russie prenait de plus en plus parti pour la France.
Les préliminaires du traité de Paris furent signés le 2 octobre, et la seconde paix de Paris définitivement conclue le 20 novembre 1815. Des 700 millions que la France dut payer aux Alliés comme indemnité de guerre, trois furent alloués à la Suisse. D'autre part, la France cédait à celle-ci Versoix et quelques villages situés sur la rive droite du Rhône, en tout six communes ; plus, le bourg de Saint-Julien, dont l'abandon avait pour but de lui faire obtenir du roi de Sardaigne, par voie d'échange, certains avantages ; elle s'engageait en outre à raser les fortifications d'Huningue et à ne pas en établir d'autres à moins de trois lieues de Bâle. Dans le même article, il est stipulé que la neutralité de la Suisse était étendue « au territoire qui se trouve au nord d'une ligne à tirer depuis Ugines, y compris cette ligne, au midi du lac d'Annecy, par Fa verges jusqu'à Lécherain et de là au lac du Bourget jusqu'au Rhône, de la même manière qu'elle a été étendue aux provinces du Chablais et du Faucigny par l'article 92 de l'Acte final du Congrès de Vienne. » En échange de ses concessions, la France demanda la vallée des Dappes ; Pictet n'ayant pas de pouvoirs pour y consentir, et les puissances ne voulant pas priver la Suisse de cette vallée sans son consentement, elles s'engagèrent seulement à appuyer cette réclamation. La question resta pendante jusqu'en 1862, année où elle fut définitivement réglée, et où la France céda en échange un territoire d'une superficie équivalente, le long des pentes du Noirmont.
Le second traité de Paris eut encore comme épilogue celui de Turin, du 10 mars 1816, à teneur duquel la frontière suisse fut
reportée au pied du Salève; le canton de Genève rétrocéda la commune de Saint-Julien au roi de Sardaigne, et reçut en échange celle de Chêne : ce qui eut pour effet de désenclaver le mandement de Jussy. Le nombre des communes cédées par la Sardaigne à la Suisse se trouva être ainsi de vingt-deux, dans lesquelles l'exercice de la religion catholique Tut garanti.
Comme importance, on peut comparer les traités de Vienne et de Paris à celui de Westphalie, qui, près de deux siècles auparavant, avait déjà réglé le sort de l'Europe en général et de notre pays en particulier : l'un avait consacré la séparation de la Suisse d'avec l'Empire allemand, le second l'enlevait à l'influence que la France s'était arrogée sur elle. Echappée ainsi, grâce à l'intervention des hautes puissances, au protectorat français, et devenue, de par leur consentement unanime, un Etat neutre, la Confédération devait subir pendant plusieurs années l'ascendant de la Sainte- Alliance, aux principes de laquelle elle adhéra le 27 janvier 1817.