SIXIÈME PARTIE
Caractéristique du Pacte. — Organisation des autorités. Ressources financières. Organisation militaire. — Travaux d'utilité publique, amélioration des voies de communication. — Concordats intercantonaux relatifs à diverses questions de droit administratif, public et privé. — Crise économique. Guerre de tarifs. — Influence de la Restauration sur l'organisation intérieure des cantons. — Capitulations militaires. — Conclusum de 4 £23 relatif à la presse.
Réveil religieux dans les cantons protestants, principalement à Genève et dans le canton de Vaud ; mesures coercitives prises dans divers cantons contre les adhérents au mouvement. Excès commis dans la Suisse orientale sous l'influence des piétistes. Le Réveil à Bàle. — Réveil religieux dans les cantons catholiques: établissement des jésuites ; intolérance du clergé catholique dans diverses questions. — Réorganisation des évèchés. — Réveil de l'esprit national , influence des sociétés privées sur la formation de l'esprit public. — Erection de monuments historiques. — Mouvement en faveur de l'indépendance de la Grèce.
Le Pacte fédéral, entré en vigueur le 7 août 1815, était une charte des plus rudimentaires ; c'était moins une constitution qu'un traité d'alliance, conclu entre des Etats souverains en vue de leur commune sécurité. On renonçait aux garanties individuelles qu'avait consacrées la Constitution helvétique : liberté religieuse, droit d'association, liberté de la presse, ainsi qu'à l'abolition des privilèges de lieux, de naissance, de personnes ou de familles, et au libre établissement : toutes choses conservées par l'Acte de médiation ; ce n'était que par tolérance que les ressortissants d'un canton obtenaient dans un autre des droits dont les étrangers jouissent aujourd'hui sur toute l'étendue de la Confédération. Le Pacte avait, à certains égards, un caractère moins intime, moins compréhensif que celui des traités internationaux que la plupart des Etats civilisés concluent aujourd'hui : triste compromis auquel
des factions représentant d'infimes minorités avaient réussi, grâce à l'appui de l'étranger, à imprimer un cachet rétrograde, il n'était point propre A développer économiquement le pays et à faire de la Suisse une vraie nation.
Sou» ce régime, les libéraux se voient pendant quinze ans condamnés a l'inaction. Aussi, a peine le joug imposé aux opinions
Wm
politiques par la Sainte-Alliance aura-t-il été brisé, que de tous côtés des voix se feront entendre pour en réclamer la révision. Avec 1830, un réveil de l'esprit national se manifestera sous l'influence d'un souffle nouveau. Ce sera le début d'une nouvelle période ; mais l'agonie de la réaction durera dix-huit ans encore, les cantonalistes, défendant pied à pied leurs positions, ne cèdent que vaincus dans une guerre fratricide. Assagis par les expériences du passé, les libéraux et les radicaux éviteront les fautes de leurs devanciers : il ne sera plus question d'intervention étrangère, de club helvétique fabriquant à Paris des constitutions; ce seront des Suisses établis en Suisse qui, reprenant l'œuvre des constituants de 1798, la mèneront à bien avec une habileté et une entente des
affaires publiques qui ne fut peut-être pas appréciée à sa juste valeur par les contemporains.
Malgré l'ëtroitesse, l'égoïsme et les tendances réactionnaires qui ont présidé à l'élaboration du Pacte, les années qui vont suivre ne seront pas pour la Suisse un temps de recul : l'historien y renocntre des manifestations intéressantes d'un esprit vraiment libéral.
Fig. S3.
des transformations et des innovations réjouissantes qui se produisent en dépit d'un régime peu favorable en lui-même au développement de la prospérité nationale. Avant de passer en revue ce que nous devons à cette première période de 1815 à 18.10, voyons en quelques mots le fonctionnement des diverses institutions tel qu'il est ordonné par le nouveau Pacte.
L'autorité suprême de la Confédération est exercée par ta Diète — réunion d'ambassadeurs, plutôt qu'assemblée nationale dans le sens moderne du mol — , qui siège chaque année au chef-lieu du Directoire (Vorort), sous la présidence du bourgmestre ou de Pavoyer en charge du canton directeur. L'ouverture de la Diète a lieu en grande pompe. Au jour fixé, le I" juillet, les dépulés, en habits d'apparat, l'épée au côté, se rendent dans un temple de
leur confession désigné à cet effet, et assistent à un service divin ; puis ils se réunissent dans la demeure du président du Vorort, pour se transporter de là en procession, précédés de leurs huissiers aux couleurs cantonales, à l'église affectée à la cérémonie ; le gouvernement du Vorort, et les ministres étrangers accrédités auprès de la Confédération y sont invités. Après une allocution du président, les députés renouvellent, au nom de leur canton, le serment fédéral ; un Te Deum termine la solennité, puis le cortège se reforme pour se rendre à la salle des délibérations de la Diète. Là, le président fait un rapport sur la situation et expose les questions sur lesquelles l'assemblée sera appelée à délibérer; puis chaque député prend à son tour la parole pour adresser à ses collègues un salut fédéral. Les délibérations ont lieu à huis-clos, les députés votent d'après les instructions de leur gouvernement.
Plusieurs attributions que Ton considère aujourd'hui comme l'apanage du pouvoir exécutif, rentrent alors dans la compétence de la Diète : c'est ainsi qu'elle nomme elle-même les trois envoyés diplomatiques qui représentent la Suisse à Paris, à Vienne et à Milan, et les officiers composant l'état-major de l'armée fédérale. En fait, il n'y a pas de pouvoir exécutif. Le Vorort, qui en tient lieu, et dont le président seul assiste aux séances de la Diète, ne prend la direction des affaires que lorsque celle-ci n'est pas réunie. Dans des circonstances extraordinaires, la Diète a la faculté de lui adjoindre des délégués fédéraux munis de pouvoirs particuliers ; dans cette institution, qui du reste ne sera pas appelée à fonctionner , apparaît l'origine du Conseil fédéral actuel. Un bureau composé d'un chancelier, d'un secrétaire d'Etat, d'un archiviste et d'un secrétaire fédéral de la guerre (créé en 1818), est chargé de l'expédition des affaires : ces quatre employés, seuls fonctionnaires permanents de la Confédération, sont nommés par la Diète. Une partie des travaux qui incombent actuellement aux divers départements du Conseil fédéral étaient dévolus à des commissions, principalement à la commission militaire.
Les ressources financières de la Confédération sont singulièrement restreintes : alimenté par les contingents en argent des cantons, le budget fédéral, qui dépasse aujourd'hui 90 millions, est en 1818, de 61 950 francs ancienne monnaie, en 1828, de 61 440 francs ; il ne subvient qu'aux frais de chancellerie et de légation, il est pourvu aux dépenses militaires au moyen d'une caisse spéciale, alimentée soit par les contingents cantonaux, soit par les
droits d'entrée perçus par les cantons frontières, et dont le produit est, en 1817, de 90 000 francs anciens. L'indemnité de guerre de 2 millions payée par la France en 1815 avait été affectée à la création d'une caisse de guerre1 (600 mille francs), d'une caisse d'épargne (800 mille) et d'une caisse d'inspection (600 mille), les revenus de cette dernière servaient aux inspections militaires, aux rassemblements de troupes et à l'école centrale de Thoune : il existait en outre un fonds des invalides.
A teneur du. Pacte, tous les citoyens ne sont pas astreints au service militaire ; les cantons sont obligés seulement de fournir des contingents représentant le 2°/0 de leur population, et dont la totalité constitue un effectif de 33758 hommes. A ce premier ban, la Diète de 1816 ajoute une réserve d'une force égale, qui porte l'armée fédérale à 67 516 hommes, avec 104 canons et 3127 chevaux. L'état-major a à sa tête, en 1818, un major général, un inspecteur de Fartillerie et un commissaire des guerres ; il comprend en outre: 29 colonels et lieutenants-colonels, 11 capitaines, 18 adjudants avec rang de capitaine et 5 lieutenants. Le grade de major fédéral est créé en 1823*.
Le 30 août 1819, s'ouvre à Thoune la première école centrale, sous la direction du colonel Gœldlin de Tiefenau, assisté des capitainesinstructeurs Dufoùr pour le génie, et Hirzel pour l'artillerie : 30 officiers et 150 sous-officiers y sont appelés ; cet essai ayant bien réussi, l'effectif des élèves ira en augmentant les années suivantes. A côté des progrès réalisés dans l'art militaire, les écoles centrales ont d'heureux résultats dans le domaine politique : elles fournissent en effet aux ressortissants de divers cantons l'occasion de se connaître et de s'apprécier, et contribuent avec le temps à rapprocher les esprits que séparent tant de divergences. La Diète décrète en outre la formation d'un camp d'exercice qui est l'origine, bien modeste, de nos rassemblements de troupes actuels : au lieu des 25 ou 30000 hommes qu'on réunit aujourd'hui pour les manœuvres annuelles d'automne, on se borne alors à appeler sous les drapeaux 2500 hommes environ de troupes combinées. Le premier de ces camps a lieu en 1820 aux environs de Wohlen, en Argovie, sous le commandement du colonel
1 Ce fonds s'accrut assez rapidement, il était en 1830 de 3 V2 millions.
* On trouvera dans La Suisse sous le Pacte de i8/5, tome l, page 404, l'état nominatif des officiers qui composaient en 1818 l'état-major fédéral, et la répartition des contingents par cantons et par armes.
Guiguer de Prangins : dès lors ces rassemblements de troupes se succèdent à peu près régulièrement de deux en deux ans sur divers points de la Suisse : à Bière, à Schivarzenbach (canton de Saint-Gall), à Thoune, etc.
L'école centrale et les camps fédéraux ne peuvent produire des résultats positifs qu'à condition que les cantons, auxquels incombe la majeure partie de l'instruction des milices, fassent concorder cet enseignement avec celui qui est donné par l'état-major fédéral. Pour réaliser cette unité de méthode, on adopte, de 1818 à 1823, une série de règlements d'exercice ainsi qu'un code pénal militaire. C'est aussi à ce régime de 1815, si souvent décrié, que nous sommes redevables des premiers travaux de triangulation ; ils sont commencés en 1822 par les ingénieurs Pestalozzi, Houber, Bouchwalder et Oswald, et serviront de base à la carte fédérale à laquelle le général Du four attachera son nom.
La défense des frontières occupe également la Diète. L'idée de fortifier la position de Saint-Maurice est émise en 1821 par le colonel Dufour, à la suite d'un discours agressif prononcé à la chambre française par le général Sébastiani. Le futur ministre de Louis-Philippe avait dit ne vouloir reconnaître qu'une neutralité armée, et il avait mis en doute la possibilité pour la Suisse de défendre sa frontière. M. Pictet de Rochemont répond par une brochure * à cette désobligeante sortie, qui a causé une vive émotion en Suisse : il s'attache à démontrer l'intérêt qu'a la France à respecter la neutralité d'un pays qui couvre une notable partie de sa frontière orientale. On vit alors dans l'attente d'une guerre entre la France et l'Autriche, et, les publicistes prévoyant en outre l'émancipation de l'Italie, on éprouvait une certaine appréhension au sujet du danger que les routes alpestres, alors en construction, pourraient faire courir à la Suisse.
L'année 1831 fournira à la Suisse l'occasion de manifester les progrès accomplis dans l'organisation de son armée. L'Europe centrale a été, en 1830, dans un grand état de surexcitation. Des mouvements de troupes s'opérant dans le Milanais, en Piémont et en France, la Diète décide, le 29 décembre, la mise de piquet
1 La Suisse dans l 'intérêt de V Europe. Voir aussi : une brochure intitulée De la neutralité suisse et des moyens de ta défendre, par X (Wieland); un article paru dans la Revue d'Edimbourg" sous ce titre : La politique de ta Suisse: une lettre à l'auteur de « La Suisse dans l'intérêt de l'Europe », qu'on avait cru d'abord être le général Jomini.
de tous les contingents cantonaux, l'organisation de la landwehr et la répartition de l'armée fédérale en cinq divisions, de quatre brigades chacune, dont les quartiers généraux sont fixés comme suit : Ire division, Zurich; IIe, Soleure; IIIe, Cotre; IVe, Saint- Maurice; Ve, Bellinzone. Le colonel Guigner est appelé aux fonctions de général en chef; on désigne des chefs de divisions et de brigades, qui reçoivent l'ordre de se rendre immédiatement à leurs postes pour procéder à des inspections et à des reconnaissances. Trois bataillons d'infanterie seulement et deux compagnies de sapeurs sont mis sur pied, et tiennent garnison à Genève, à Saint- Maurice et sur le Simplon. Des travaux de fortification sont exécutés à Saint-Maurice, au Simplon, au Gothard, au Splugen, à Louziensteig, à Aarberg et au pont de Tarais, dans les Grisons. Mais, les puissances ayant fait parvenir à la Diète des messages rassurants, les trois bataillons levés en janvier sont licenciés en avril, tandis que les états-majors demeurent sur pied jusqu'en novembre.
L'activité de la Diète se déploie aussi dans le domaine économique. Durant cette première période de 1815 à 1830, on voit, chose nouvelle en Suisse, la solidarité fédérale s'efforcer de réaliser des progrès matériels et moraux.
Habitués aux facilités de toutes sortes dont nous jouissons aujourd'hui, nous nous représentons difficilement Tétat de la Suisse au commencement du XIXe siècle ; c'est à cheval, à pied, parfois en barque, que certains députés se rendaient à la Diète, car le magnifique réseau de nos routes postales n'a précédé que de peu l'établissement des chemins de fer, et plusieurs chefs-lieux n'étaient pas reliés entre eux par des routes carrossables : tels, Zurich et Coire, Lucerne et Altorf, Altorf et Bellinzone, Glaris et Saint- Gall, etc. De grandes améliorations sont apportées à cette époque aux voies de communication de la plaine. Citons entre autres la construction des routes de Lausanne à Yverdon par Echallens, de Morat au lac de Neuchâtel par le Vully, de Zweisimmen à Boltigen et à Wissenbourg , de Neuchâtel à Bâle par Delémont, de Bâle à Olten par le Hauenstein. de Brounnen à Wohlenschwil par Schwyz et Arth, de Knonau à Albisrieden, pour faciliter les relations entre Lucerne et Zurich, de Gallen-Kappel à Wattwil, de Wildhaus au RheinlhcU par le Toggenbourg ; puis les chemins qui côtoient les bords du lac de Zurich sont rendus praticables aux voitures; pour éviter la navigation périlleuse du lac de Wallenstadt, une chaussée
est établie sur la rive méridionale ; etc. D'autre part, trois grandes routes sont établies pour relier le centre et l'orient de la Suisse au Tessin et à l'Italie : celles du Splugen (1818 à 1824), du Bernardin (1819 à 1823), à la construction desquelles l'Autriche et le Piémont s'intéressent, et du Gothard (1820 à 1830). Les autorités fédérales n'étant pas en mesure de fournir des subsides à ces entreprises, il y est pourvu au moyen d'emprunts garantis par les droits de péages qu'elles accordent aux cantons du Tessin, des Grisons et d'Uri; les emprunts sont souscrits au 21/*%' e* 'es Etats confédérés manifestent leur esprit de solidarité en prenant part à cette émission de titres peu rémunérateurs.
C'est d'une semblable manière qu'a été assuré l'établissement du canal de la Linth (1807-1822). Vers le même temps (1816), surgit la question du dessèchement des marais de la Thièle, dont l'idée est émise par M. Tulla; ce même ingénieur et son collègue Pestalozzi sont chargés, en 1816 et 1817, d'étudier les corrections à apporter aux cours du Rhin et de la Landquart, tandis que le colonel Koch présente un plan pour la correction de VAar et et de la Sthl.
Plusieurs des routes susmentionnées convergent dans la direction des lacs, qui, à cette époque, prennent une importance nouvelle comme voie de communication. En 1815, en effet, un Anglais établi à Genève émet l'idée d'appliquer le procédé de la vapeur aux barques qui sillonnent le Léman, et l'année suivante on parle de lancer un bateau à vapeur sur le lac de Constance : ces projets sont mis à exécution en 1823 et 1824, grâce à l'initiative prise par le consul américain à Genève, M. Edw. Church. Bientôt c'est le tour du lac Majeur, puis de ceux de Zurich, de Neuchâtel et des Quatre-Cantons. L'idée est émise aussi de relier le Rhône et le Rhin en reprenant la construction du canal à' Entreroches, abandonnée au siècle précédent ; cette voie permettrait aux embarcations du lac Léman de se rendre dans ceux de Neuchâtel et de Bienne et, par la régularisation des cours de la Thièle et de PAar, d'aboutir à Bâle. Ce projet est étudié en 1825 par MM. de Mollins, Doxat-de Pourlalès et Tulla: devisé à cinq millions, il ne reçoit pas l'accueil qu'il mérite. Alors déjà, c'est l'initiative privée, ce sont les capitalistes, dont on dit aujourd'hui tant de mal, qui lancent les idées et assument les premiers risques. Lorsqu'ils réussissent, les envieux leur reprochent les bénéfices que rapportent leurs entreprises et la richesse qu'ils se sont créée ; lorsqu'ils échouent, on se rit de leurs efforts infructueux.
Toutes ces entreprises, privées ou publiques, émanent de la nécessité où Ton se trouve de faciliter les rapports commerciaux et autres. Mais bien d'autres améliorations et innovations encore s'imposent, auxquelles ne peuvent suffire ni l'initiative privée, ni la compétence restreinte des autorités fédérales ; aussi imagine-t-on un nouveau procédé, qui va jouir immédiatement de la faveur des intéressés, parce qu'il permet de résoudre un grand nombre de questions non prévues par le Pacte et qui ne pourraient faire l'objet d'un décret fédéral que par l'assentiment unanime des cantons : ce sont les concordats ou traités intercantonaux , préparés généralement par la Diète. elle-même.
C'est ainsi, entre autres, qu'on tente de procéder à une première réforme monétaire. On voyait alors circuler dans la Confédération le franc de Suisse à dix batz, le billon helvétique, le franc de France, les écus français de six livres, les écus de Brabant, de Bavière et de Wurtemberg, qui tous étaient reçus dans les caisses fédérales. Un premier concordat est conclu en 1819 entre 19 cantons (Genève, Grisons et Saint-Gall s'en abstiennent) ; il a pour base le franc de Suisse, qui équivaut à 1 j/2 franc de France. Mais la démonétisation du billon helvétique se heurte à de grandes difficultés : sa liquidation fait l'objet d'unç série de mesures, et ne se terminera qu'en 1834. Impuissante à mener à bien la réforme monétaire, la Diète y renonce en 182i, et engage les cantons à persévérer dans le système des concordats. En 1826, Schaffhouse, Saint-Gall, Appenzell et Thurgovie renouvellent celui qu'ils avaient conclu vingt ans auparavant, en prenant pour base le système monétaire des Etats de l'Allemagne du sud ; la même année, Berne, Fribourg, Soleure, Baie, Argovie et Vaud en concluent un basé sur le franc de Suisse à dix batz ; les douze autres cantons restent isolés. On se représente difficilement aujourd'hui les complications sans nombre qu'entraînait cette variété d'espèces métalliques, à laquelle on a mis fin heureusement en
Sous le régime de 1815, les postes, considérées comme droit régalien, étaient la propriété des cantons. Dans plusieurs d'entre eux, cette régale était affermée à certaines familles : les Fischer à Berne, les Stockart à Schaffhouse, etc. ; à Glaris, il existait une poste protestante et une poste catholique! Trois concordats, réunissant, le premier, 17 cantons, le second, 16, le troisième, 15, viennent améliorer dans une certaine mesure ce service important
ifi,
en définissant les responsabilités et en faisant disparaître certaines inégalités de tarifs.
Des vœux sont émis en 1816 en vue de l'unification des poids et mesures ; on comptait alors en Suisse, s'il faut en croire la statistique, 11 mesures de pieds, 60 espèces d'aunes, 87 mesures de grains, 81 pour les liquides, et 50 poids différents. Ce ne fut qu'en 1835 qu'on réussit à conclure un concordat sur cette matière, et encore ne réunit-il que 12 cantons.
Le droit d'établissement fut aussi l'objet, en 1819, d'un concordat entre 12 cantons; d'autres y adhérèrent dans la suite. La même année, 16 cantons s'obligèrent, également par voie de concordat, à ne pas frapper de la déchéance du droit de cité et de bourgeoisie les individus qui passeraient d'une confession à l'autre. La qualité de citoyen impliquait à cette époque l'adhésion à l'une des deux formes du christianisme occidental : il ne venait pas à l^idée du législateur qu'un individu pût être étranger à l'une ou l'autre des deux religions patentées par les cantons. Bâle se rallie au concordat en 1820 ; Berne, en 1832 seulement, parce qu'il prétendait subordonner son adhésion à l'adoption de mesures prises en commun pour empêcher les conversions faites à la légère ou par des motifs indignes; ne restèrent finalement en dehors de cette entente qvfAppenzell, Schwyz, Uri et Unterwald.
D'autres questions encore firent peu à peu l'objet d'une série de concordats { : mariages mixtes, état civil, heimathlosen, rapports de police, poursuites pénales et civiles, tutelles et successions, abolition de la traite foraine, extradition des malfaiteurs, faillites.
Malgré toutes ces améliorations, la Suisse traverse, dans les premières années de cette période surtout, une des crises économiques les plus aiguës qu'elle ait jamais eu à supporter. Les causes en sont fort diverses.
D'abord, l'agriculture a à souffrir de mauvaises récoltes : l'année 1816, entre autres, est restée tristement célèbre par la disette qui régna dans tout le centre de l'Europe. De tous côtés, heureusement, les classes supérieures de la société, que le travail et l'épargne ont mises en possession de l'aisance, conjurent leurs efforts pour porter remède à cet état de choses alarmant ; c'est ainsi que le canton de Vaud échappe à peu près complètement à
i Pour le détail, voir notre exposé dans La Suisse sous le Pacte de i8i5, tome Ier, chap. X.
*ia
tX
fi
la famine générale, grâce à des achats de blé faits par les soins du gouvernement au moyen d'une souscription publique : l'opération roule sur une somme de 2 1/2 millions ancienne monnaie. Des efforts semblables sont faits à Bâle, à Fribourg, dans les Grisons, etc. Des tremblements de terre, des éboulements, des avalanches, des inondations, la grêle et d'autres fléaux s'abattent alors sur la Suisse d'une manière particulièrement fréquente, et aggravent encore dans certaines contrées la misère du peuple, au point d'accroître la mortalité dans de notables proportions. En 1818, entre autres, une épouvantable catastrophe apporte la désolation dans la vallée de Bagnes : l'éboulement du glacier de Gétroz y crée un barrage qui, en se rompant, provoque une inondation subite; un torrent boueux se précipite dans la vallée avec une vitesse vertigineuse, emportant plusieurs personnes, un grand nombre de têtes de bétail, des centaines de bâtiments, et convertissant des champs fertiles et de beaux pâturage* en plaines de cailloux. Les conséquences de ce désastre sont atténuées par la charité publique, qui, en peu de temps, réunit plus de deux cent mille francs. Des travaux sont exécutés, sous la direction de l'ingénieur valaisan Venetz, pour prévenir le retour de ce malheur. Les circonstances difficiles où se trouve la Suisse déterminent des milliers de personnes à émigrer en Amérique. Tandis que les autorités, avec l'appui de la presse, luttent contre ce courant, les émigrés éprouvent, dès leur arrivée, de si cruelles déceptions, que des associations se forment aussitôt pour assurer leur sort : Tune d'elles, fondée à Berne en 1818, établit une colonie aux Etats- Unis. D'autre part, le roi de Portugal, désireux d'attirer au Brésil l'excédent de population de l'Europe, facilite la création d'une colonie suisse aux environs de Rio-de-Janeiro : cet établissement, qui reçoit le nom de Nouvelle Fribourg, semble d'abord réussir, puis ne tarde pas à décliner. D'ailleurs ce mouvement d'émigration diminue notamment sitôt que les conditions redeviennent plus favorables en Europe.
A ces causes accidentelles de malaise, aggravant la perturbation que les guerres de l'Empire et le blocus continental ont apportée dans le commerce et l'industrie, viennent s'en ajouter d'autres, d'ordre politique : à savoir les tendances protectionnistes qui prévalent alors dans les Etats limitrophes, et les péages que les gouvernements cantonaux établissent à leurs frontières.
Sous l'ancien régime, la Suisse a été traitée avec faveur par le gouvernement des Bourbons, qui, en raison des capitulations militaires conclues avec les cantons, considérait ceux-ci presque comme une province française. Avec l'avènement du régime révolutionnaire et de l'Empire, la situation s'est trouvée complètement changée : placée sous la dépendance de la France, la Suisse a subi les exigences du vainqueur. Lorsque les Bourbons remontent sur le trône, de nouvelles capitulations sont librement conclues avec eux; mais les relations commerciales ne sont pas reprises sur l'ancien pied : les denrées et les produits de la Suisse ne peuvent plus circuler librement en France, le transit même est refusé, et l'introduction des produits de notre industrie soumise à des droits équivalant à une exclusion absolue. La Diète s'émeut de cette situation : elle fait, en 1816, des démarches auprès de Louis XVIII; le président de la Chambre de commerce de Saint-Gall est envoyé à Paris pour les appuyer, mais sans succès.
Puis c'est le cabinet de yienne qui, en 1817, porte à son tour un coup funeste à l'industrie suisse en élaborant un règlement douanier pour le royaume lombard-vénitien ; deux ans plus tard, il étend cette mesure à la partie allemande de l'empire d'Autriche. Le Piémont de son côté élève ses tarifs et les produits suisses ne trouvent bientôt plus de débouchés que par la voie du Rhin, que le grand-duc de Bade lui ouvre en abolissant spontanément tout droit de transit.
Cet isolement commercial fait naître dans certains esprits l'idée d'entrer dans l'union douanière allemande ; mais on comprend bien vite que cette alliance serait un acheminement à l'absorption politique du pays par la Confédération germanique. Un autre moyen de résister aux tarifs français, autrichiens et piémontais, consisterait à adopter un système de représailles : il est soutenu en Diète par la députation argovienne, puis écarté en 1820. Cependant la persistance avec laquelle la France maintient son système protectionniste finit par lasser les partisans du libre-échange : aussi un revirement se produit-il, lorsque la Bavière, le Wurtemberg, les grands-duchés de Bade et de Hesse, ayant pris en 1822 des mesures pour lutter contre le tarif français, invitent la Suisse à conclure avec eux des arrangements pour favoriser leurs intérêts respectifs; par 13 j/2 voix contre 10 !/â, la Diète adopte, le 22 août, un tarif de combat, lequel, sous forme de concordat intercantonal, ne doit déployer ses effets que pour les cantons qui y ont adhéré.
en
Le mouvement d'opinion dont ce tarif est l'expression est diversement apprécié à l'étranger. Le gouvernement italien se montre disposé, suivant l'exemple des Etats allemands, à entrer en arrangements avec ta Suisse. La presse française, au contraire, représente la Confédération comme en proie « à des agitations violentes fomentées par l'esprit révolutionnaire*, et le gouvernement, par l'organe de son représentant auprès de la Diète, manifeste son ctonnement de V aigreur que les nouveaux tarifs français ont causée en Suisse.
Le fait que plusieurs Etats confédérés n'ont pas adhéré au concordat de représailles en rend l'exécution très difficile ; aussi ces cantons en obtiennent-ils l'abrogation le 27 juillet 1824, en invoquant les articles 6 et .11 du Pacte. Les libertés commerciales garanties aux cantons mirent donc la Confédération dans l'impossibilité d'adopter une politique commerciale et des tarifs de combat, qui, dans certaines circonstances, sont le seul moyen possible pour obtenir des concessions de la part des Etals étrangers. La Suisse se trouva ainsi dans une cruelle impasse, dont elle sortit cependant grâce aux bonnes dispositions que lui témoignèrent les Etats allemands: des traités de commerce furent conclus en 1826 entre le Wurtemberg, le grand-duché de Bade et la Confédération; ces puissances s'accordèrent réciproquement des facilités pour le transit des marchandises à destination de l'Italie, de l'Allemagne du nord et de la Hollande. Le commerce et l'industrie suisses trouvèrent également des débouchés lointains, en Russie et en Amérique. En 1829, l'Autriche, qui avait contribué par un subside à la construction de la route du Splugen, accorda à son tour des facilités de transit, et ta France en fit autant après la chute des Bourbons.
Quant à la suppression des obstacles que le commerce rencontrait en Suisse même, par le fait des péages cantonaux, elle fit l'objet de longs débats au sein de la Diète. Zellweger, de Trogen, présenta sur cette question un rapport étendu, et ses persévérants efforts aboutirent enfin, en 1830, à la conclusion d'un concordat: quatorze cantons y participent et conviennent d'entreprendre une revision des péages.
Après avoir été dotés, sous l'Acte de médiation, de constitutions plus ou moins semblables, les cantons, ayant reconquis leur autonomie, s'étaient abandonnés chacun à la pente où l'entraînait son génie. Les faits que nous venons de passer rapidement en revue
attestent qu'li existait néanmoins au sein du peuple suisse des aspirations vers l'unité nationale que n'avait pu complètement étouffer la tendance réactionnaire du Pacte.
Les diversités profondes qui subsistaient entre les Confédérés les avaient conduits à s'organiser suivant des types variés qu'on peut ramener à quatre ou cinq ; ces diversités tenaient à la différence des religions, des langues, des mœurs et surtout des traditions : car, remarquons-le en passant, les analogies que présentent les constitutions de certains cantons ne sont pas toujours le résultat d'une similitude de langue, de religion, ou de conditions économiques, mais plutôt le produit de circonstances historiques.
Un premier groupe comprend trois cantons catholiques et un protestant, dont un de langue française et trois de langue allemande : Fribourg, Soleure, Lucerne et Berne, tous quatre voués à l'agriculture. Ces cantons à mœurs aristocratiques restaurèrent leurs anciens patriciats et se firent remarquer par leur attachement à la maison de Bourbon. Le chef du pouvoir y portait le titre d'avoyer, qui tire son origine de la féodalité : à cette époque, les communes qui formaient le noyau de ces Etats étaient gouvernées par des avoués ou avoyers, représentant les seigneurs laïques ou ecclésiastiques dont elles dépendaient ; en devenant indépendantes, elles avaient conservé cette dénomination au président de leurs Conseils qui remplaçait l'ancien officier ministériel1.
Puis ce sont trois Etats protestants de langue allemande, voués au commerce et à l'industrie, et dans lesquels le chef-lieu jouissait également de privilèges importants que les campagnes s'efforcèrent de faire disparaître : Zurich, Schaffhouse et Bâle. Ces Etats ont la même origine que les précédents ; mais des révolutions survenueé à la fin du moyen âge ont eu pour résultat d'y mettre le gouverment entre les mains de tribus ou corporations d'artisans : à la noblesse s'est substituée une oligarchie mercantile, à tendances exclusives * ; le magistrat placé à la tête de ces fières républiques n'est donc plus le successeur des représentants des anciens sei-
1 On a vu pareillement, aux Pays-Bas, le chef du pouvoir exécutif prendre le titre de Stathouder, qui était précédemment celui sous lequel étaient désignés les gouverneurs établis par les ducs de Gueldrc, de Frise, ou par les comtes de Hollande et de Zélande.
* Oligarchie assez semblable à celle qui, dans les grandes villes des Pays-Bas, luttait d'influence contre les Slathouders.
gneurs, mais bien le chef de la bourgeoisie : d'où la dénomination de bourgmestre.
Un troisième groupe était formé par les Etats à landsgemeinde : Uri, Schwyz. Unlerivald, Zoug, Glaris, Appenzell ; soit, quatre cantons catholiques adonnés principalement à l'élève du bétail, et deux où la population est en majorité protestante et industrielle. Ces Etats à tendances démocratiques ont été formés par la réunion d'un certain nombre de communes rurales, dont chacune avait à sa tête un magistrat appelé amman; d'où le titre de landamman donné au chef suprême de l'association.
Dans ces trois groupes d'Etats, où les institutions séculaires avaient été rétablies, la théorie moderne de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire n'était pas admise ; et c'est cette confusion des pouvoirs qui, avec les privilèges que se sont arrogés les villes, provoquera le renversement de leurs gouvernements en 1830.
Dans un quatrième groupe rentraient les cantons créés par l'Acte de médiation : Vaud, protestant ; le Tessin, catholique ; et trois cantons mixtes : Argovie, Saint-Gall et Thurgovie. Ces Etats conservent à peu près l'organisation qui leur a été donnée par l'Acte Je médiation; organisation plus moderne, basée sur le système représentatif et la séparation des pouvoirs, prototype de celle que presque tous les cantons finiront par adopter plus tard et que la Confédération imitera aussi à son tour.
Enfin, quatre cantons échappent à ce classement par l'originalité de leur constitution : les Grisons et le Valais formaient, grâce à leurs diètes, à leurs ligues et à leurs dixains, des confédérations dans la Confédération, et poussaient au dernier degré la pratique de la décentralisation ; la principauté de Neuckâtel était une petite monarchie aristocratique; et la république de Genève, que gouvernait une bourgeoisie intelligente et riche, sut pendant trente ans éviter les révolutions dont la Suisse allait être le théâtre.
Malgré ces diversités, les cantons présentent certains traits communs. Partout l'administration est économe : les emplois publics, peu ou point rétribués, sont recherchés pour l'honneur et non à titre de gagne-pain. Ceux qui en sont revêtus appartiennent exclusivement aux classes aisées : aussi les gouvernements ont-ils de la répugnance à engager l'avenir par des entreprises coûteuses; ils cherchent plutôt à accroître le trésor public et évitent d'imposer de nouvelles charges au peuple.
Quant à l'équilibre des cantons, il est considérablement modifié. Après avoir joué, pendant plusieurs siècles, le rôle d'une grande puissance parmi les Etats confédérés, Berne est sortie amoindrie, tant moralement que matériellement, de la crise que vient de traverser la Suisse ; c'est encore l'Etat de beaucoup le plus peuplé de la Confédération, mais la Restauration ne lui rendra pas son ancienne splendeur. Zurich, au contraire, a vu son importance grandir durant ces jours d'épreuves et, avec l'appui de Vaud et d'Argovie, contrebalance l'influence de Berne.
Une des premières préoccupations des gouvernements réactionnaires fut d'assurer à leurs administrés des carrières dans les armées étrangères. Le 14 juillet 1814, la principauté de Neuchâtel s'engage à fournir un bataillon de chasseurs au roi de Prusse. Par convention du 23 septembre 1814, Berne fournit un régiment de 2000 hommes au roi des Pavs-Bas : en 1816, Zurich, les Grisons, Schwyz, Àppenzell, Tessin, Unlerwald, Soleure et Lucerne passent également des capitulations avec la Hollande pour huit bataillons répartis en 3 régiments : ce qui porte à 10000 hommes l'effectif des troupes suisses au service de ce pays. La même année, deuîç capitulations sont conclues avec le gouvernement français : l'une^ à Zurich, le 1er avril, par les cantons de Zurich, Schaffhouse, Saint -Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie et Vaud; la seconde, à Berne le 1er juin 1816, par Berne, Lucerne; Fribourg, Soleure, Schwyz, Zoug, Uri, Unterwald, Valais et Genève. Le nombre des régiments suisses au service de France sera dès lors de six, et leur effectif total de plus de 12000 hommes. Ces diverses capitulations, auxquelles Bâle et Glaris restent seuls étrangers, sont approuvées par la Diète le 6 août 1816. Pour avoir l'effectif complet des mercenaires à cette époque, il faut y comprendre les survivants des six régiments engagés en 1804 par le roi d'Espagne, le régiment grison à la solde du roi de Piémont, et les soldats enrôlés en Angleterre et à Naples ; on arrive ainsi à un chiffre supérieur à 30000 hommes, à un moment où la population de la Suisse entière n'atteint pas dix-sept cent mille âmes !
Le service capitulé ne devait pas tarder à soulever des protestations dans différents pays, et à être bientôt supprimé presque partout. En France, il est vivement attaqué, en 1819 et en 1820, soit par la presse libérale, soit à la Chambre ; il prend fin en 1 830, à la chute des Bourbons. Le dernier acte des soldats suisses consiste
à défendre, avec leur vaillance accoutumée, le roi Charles X, dans les sanglantes journées du 27 et du 29 juillet ; tandis que les régiments français fraternisent avec le peuple et se joignent aux insurgés, les Suisses, comme au 10 août, demeurent fidèles à leurs postes et éprouvent des perles énormes, notamment dans la défense de la caserne de Babylone. Les instincts cruels de la population parisienne se manifestent en cette circonstance dans toute leur atrocité; le commandant Dufay, mortellement blessé, est dépouillé de ses vêtements, puis achevé d'un coup de hache, et son cadavre outragé par la foule en délire. Les régiments au service des Pays-Bas n'ont pas l'occasion de voir le feu, et sont licenciés, en 1828, sous la pression de l'opinion, à la veille de la révolution qui amènera la séparation de la Belgique et de la Hollande. Ceux d'Espagne sont supprimés en 1821 par motifs d'économie.
D'autre part, le roi des Deux-Siciles entame, en 1825 et 1828, des négociations qui, après de longs pourparlers, aboutissent à la formation successive de quatre régiments, de 1 452 hommes chacun : le premier fourni par Lucerneet les petits cantons, le second par Soleure et Fribourg, le troisième par le Valais et les Grisons, et le quatrième par Berne. Cette capitulation subsiste jusqu'en 1859 ; elle est résiliée à la veille de la révolution qui aboutit à la formation du royaume d'Italie. Ces régiments se distinguent surtout dans la journée mémorable du 15 mai 1848, où ils tiennent tête à l'émeute avec succès, et consolident le trône chancelant de Ferdinand II. Plus tard, après leur licenciement, une partie des hommes qui les composent suivent le roi François II à Gaëte en 1860, et couvrent vaillamment la retraite de l'armée napolitaine.
Pour compléter cette énumération, nous anticiperons quelque peu, et mentionnerons encore la création, en 1832, de deux régiments étrangers au service du saint-siège ; en majeure parlie composés de Suisses, ils ne font cependant pas l'objet d'une capîlulation régulière. Ces deux régiments se distinguent entre autres en 1848 au combat de Vicence : abandonnés dès le matin par les troupes romaines, ils font des prodiges de valeur pour lutter seuls, toute la journée, contre 30 000 Autrichiens : celte glorieuse participation à la guerre de l'indépendance, dit le Journal des Débats, rendit les régiments suisses du pape très populaires dans toute l'Italie.
En renouant des capitulations, les cantons avaient incontestablement commis une faute : si la présence de régiments suisses en
Espagne, en Hollande ou à Naples, pays éloignés et puissances de second ordre, était sans danger au point de vue de l'indépendance de la Suisse, leur enrôlement en France avait une tout autre portée politique. En fournissant des soldats à une puissance de premier ordre, dont la frontière était contiguô à la sienne, la Confédération se condamnait à graviter dans son orbite : l'histoire des quatre siècles précédents était là pour le prouver. Et c'était bien ainsi que le considéraient en France les organes de l'opinion : pour le vicomte de Bonald, comme pour M. de Berbis, les traités de 1816 constituaient une inféodation de la Suisse à la politique française ; ils détruisaient l'œuvre du Congrès de Vienne. Envisagées ainsi, les capitulations étaient évidemment un amoindrissement de la Confédération ; en les concluant, elle renonçait, sinon en droit, du moins en fait, à son indépendance, et retombait dans la situation précaire dont l'empereur Alexandre, avec le concours de la Prusse et de l'Angleterre, s'était efforcé de la faire sortir.
Il était du reste étrange de voir les Suisses, si fiers de leur indépendance, jouer en quelque sorte le rôle de janissaires, et soutenir, en France ou à Naples, des souverains despotiques dans leurs luttes contre leurs sujets. En outre, de retour dans leurs foyers, les mercenaires y apportaient des idées et des mœurs qui cadraient mal avec celles de leurs concitoyens ; à ce point de vue, le service hollandais présentait beaucoup moins d'inconvénients que celui de France ou de Naples. D'autre part, il faut reconnaître que, la Suisse n'ayant plus été directement mêlée aux grandes guerres européennes depuis le commencement du seizième siècle, sa population eût été de ce fait exposée à s'amollir : le service étranger l'a constamment tenue en haleine, et a maintenu sa réputation militaire ; car, si le régiment était pour les uns une source de démoralisation et de vénalité, il constituait pour d'autres une école où les traditions d'honneur, de virile énergie, de courage indomptable et de résignation héroïque se transmettaient de génération en génération.
La direction des affaires, passant de Vorort en Vorort, manquait d'esprit de suite et de stabilité, surtout en ce qui concerne les relations avec les puissances étrangères, et la Diète s'abandonnait trop facilement aux influences extérieures. Après avoir pris des engagements avec la France par les traités de 1816, elle adhéra, le
27 janvier 1817, aux principes de la Sainte-Alliance que les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse venaient de former en vue d'assurer la paix et la félicité des peuples. Toutes les puissances, à l'exception de l'Angleterre, du pape et du sultan, adhérèrent successivement à ce pacte.
Cette alliance prétendait subordonner la politique aux préceptes de la religion. Mais la conception grandiose et sublime de l'empereur Alexandre ne tarda pas à dégénérer en un instrument d'oppression, grâce à l'influence que le prince de Metternich avait su prendre sur lui. Profitant habilement de l'impression produite sur le tsar par le meurtre de l'écrivain Kotzebue à Mannheim (23 mars 1819), et par les mouvements politiques survenus en Espagne, en Italie et en Allemagne, il réussit à gagner ce souverain à ses vues rétrogrades : ensorte qu'au lieu de travailler au bonheur des nations en faisant régner la justice, les monarques ne songèrent plus qu'à se coaliser contre leurs peuples. La censure fut instituée dans la Confédération germanique et une série de mesures oppressives décrétées par les congrès de Carlsbad, de Troppau (1820), de Laybach (1821) et de Vienne (1822).
La Suisse fut appelée à prendre position dans la lutte engagée entre les souverains et leurs sujets. Jadis elle avait accueilli les victimes de la Saint-Barthélémy, celles de la révocation de l'Edit de Nantes, et donné asile aux émigrés de toutes les opinions ; elle devint naturellement le refuge des libéraux allemands et italiens: Les puissances lui demandèrent d'abord d'exercer sur eux une surveillance efficace : puis la situation se tendit en raison même des persécutions que les carbonari avaient à endurer. Sur les instances de la Sardaigne, appuyée par les cours de Russie, d'Autriche et de Prusse, le canton des Grisons décida qu'aucun étranger non muni d'un passeport valable ne pourrait à l'avenir résider sur son territoire. Cette mesure prouve l'état d'abjection dans lequel était tombée la Confédération ; les tendances oppressives qui régnaient en Europe avaient trouvé de l'écho dans les cantons : l'avilissement des individualités, l'asservissement des idées y étaient considérés comme une sécurité gouvernementale et se manifestaient dans tous les domaines. Et ce triste arrêté, renouvellement d'une mesure semblable exigée en 1809 par Napoléon, n'était qu'un premier pas : pour se conformer aux principes de justice, de paix et de charité chrétienne proclamés par la Sainte-Alliance, la Suisse dut encore réprimer les velléités libérales de sa presse,
et interdire le sol helvétique aux étrangers prévenus de délits politiques ; c'est ce que la Diète décida par un conclusum ratifié à l'unanimité des députés le 14 juillet 1823, et qui subsista jusqu'en 1829, année où une majorité de douze cantons se forma pour en prononcer l'abrogation.
Il était dans la nature des choses que, après les bouleversements politiques et sociaux dont la Révolution française avait été le point de départ, et devant le déchaînement d'athéisme qui s'était fait jour au dix-huitième siècle, il se produisît une réaction dans le domaine religieux, comme dans le domaine politique. Dégoûtées de l'irréligion par les fruits qu'elle avait portés, les populations protestantes et catholiques étaient mûres pour un réveil.
Le mouvement religieux protestant, parti d'Allemagne et d'Angleterre, se propagea en France et en Suisse; il eut pour principaux agents les piétisles et les moraves, d'un côté, les méthodistes et les baptistes, de l'autre, sous l'action desquels les anciennes Eglises nationales furent graduellement amenées à modifier leur organisation, et même leur théologie : d'une part, l'Etat et le clergé, qui s'étaient longtemps considérés comme investis d'un monopole spirituel, comprirent enfin que les troupeaux devaient avoir aussi leur mot à dire dans la direction des paroisses ; d'autre part, la religion de l'autorité fit place à une foi plus individuelle : et il faut reconnaître aujourd'hui que les dissidents, auxquels on a pu parfois reprocher une tendance à l'orgueil spirituel, ont rendu de grands services au pays, en l'habituant au respect et à l'indépendance des opinions religieuses.
An commencement du siècle, on pouvait distinguer dans la Suisse protestante deux tendances ecclésiastiques très différentes. L'Académie de Zurich avait su conserver et répandre parmi le clergé des cantons orientaux un esprit de science et de tolérance; toutes les opinions se produisaient en chaire, et les gouvernements ne songeaient pas à limiter la liberté de croyance ; dans la Suisse occidentale, au contraire, une politique exclusive, héritage des vieux Bernois, s'appliquait à discipliner les croyances et suspectait tout mouvement intellectuel : la liberté et la large tolérance, que l'on considère d'ordinaire comme l'apanage du protestantisme, n'étaient guère de mise à l'Académie de Lausanne. Dans la Suisse orientale, où régnait un certain lalitudinarisme théologique, les
•Vl
classes cultivées de la société De prirent guère part au Réveil : ce fut plutôt chez les artisans et chez les paysans qu'il se produisit ; tandis qu'à Genève, à Neuchâtel et dans le canton de Vaud, les adeptes du Réveil se recrutèrent principalement dans les classes cultivées, que le christianisme fade et incolore de l'époque avait écœurées. Un fait qui contribua puissamment à propager le mouvement dans tous les cantons, fut la création de sociétés bibliques, fondées, à l'imitation de celles d'Angleterre, à Bâlc en 1804, à Lausanne en 184i et à Berne en 1818. Grâce à elles, des versions nombreuses de la Bible furent mises à la portée des bourses les plus modestes et largement répandues.
C'est à Genève que le Réveil suscite les premières luttes. Tandis que l'Eglise vaudoise n'a pas cessé d'être orthodoxe', officiellement du moins, Genève s'est depuis longtemps fait remarquer par son penchant au socinianisme *. La Confession de foi helvétique y a été abolie en 1725; et le catéchisme de 1788, qui la remplace jusqu'à un certain point, laisse dans l'ombre plusieurs des dogmes essentiels du christianisme.
Vers 1810, les âmes pieuses qui ne trouvent pas dans l'Eglise officielle de satisfaction à leurs aspirations religieuses cherchent ailleurs leur nourriture spirituelle. A l'instigation de la baronne de Krudener, des réunions d'édification, auxquelles prennent part des frères moraves et des étudiants en théologie, s'organisent dans quelques maisons particulières. Le consistoire s'en émeut, et prétend interdire aux jeunes lévites la fréquentation de ces codventicules. L'un d'entre eux, Empeylaz, atteint par cette mesure, quitte momentanément Genève, se rend en Alsace, au Ban de la Roche, chez le vénérable Oberlin, puis en Allemagne, et publie en 1816 une brochure inlitulée : Considérations sur la divinité de Jésus- Christ. Véritable déclaration de guerre au parti socinicn, cet écrit a un grand retentissement; mais, invités a s'expliquer clairement
' Nous nous servons de ce terme parce que c'est le terme consacré et que nous ne savons quel nuire employer; mais nous devons' reconnn tire combien il est prétentieux et ce qu'il a de blessant pour les personnes qui professent une opinion
! A consulter, pour ce qui roncerne le mouvement religieux a Genève, l'ouvraifc de M. de Gollz intiluli: : fin/ièrr rrtt</tetisr an lii.T-nemiième siècle; le Précis des ilébuts lliénhnjii[iies i/iii nul m/ilè (letièi't1, pur le professeur Chcilevière ; el un écrit sans nom d'auleur intitulé : Histoire des milmiers, publié à Genève A l'époque où se passent les faits qui y sont rapportés.
sur les accusations portées contre eux, les ecclésiastiques genevois s'en tiennent à une réponse évasive. Le 3 mars 1817, la Vénérable Compagnie prend un nouvel arrêté pour bâillonner le jeune clergé : tout en protestant de son respect pour la liberté des opinions, elle impose aux futurs ecclésiastiques un engagement à teneur duquel ils doivent s'abstenir d'aborder dans leur prédication les questions de la divinité du Christ, du péché originel, de la grâce et de la prédestination. Cette mesure, loin d'apaiser les esprits, ne fait que mettre de l'huile sur le feu, suscite des débats orageux, et pousse les partisans des anciennes croyances à sortir de l'Eglise officielle et à fonder une congrégation distincte, qui prend le nom de Nouvelle Eglise (1818).
Les esprits ardents, inquiets ou mobiles se rallient naturellement avec plus de promptitude que les gens sages et bien équilibrés à des mouvements de cette nature; ils font souvent tort par leur exaltation à la cause qu'ils embrassent ; mais bientôt, si l'entreprise est viable et digne de confiance, des hommes plus calmes, plus pondérés, suivent l'impulsion donnée, la règlent et en conjurent les écarts. C'est ainsi que, à Genève, on voit bientôt figurer à la tête du mouvement dissident des hommes comme Ami Bost, Guersy Félix Neff; puis deux Ecossais, Robert Haldane et Henri Drummond, « le banquier de la Nouvelle Eglise », comme l'appelait le professeur Chenevière. Les assemblées dissidentes du Bourg-de- Four furent attaquées par la populace, et — chose digne de remarque — le Conseil d'Etat prit énergiquement leur défense. Mais la Nouvelle Eglise avait un cachet schismatique et étranger qui répugnait même à certains orthodoxes : César Malan, par exemple, ne se sépara qu'à regret de l'établissement officiel, en 1823, pour consacrer toute son activité à l'évangélisation ; il construisit à cet effet une salle de réunions dans sa propriété des Eaux-Vives.
Quelques années plus tard, la Société évangélique qui venait de se créer ouvrit une Ecole libre de théologie, pour lutter contre les tendances négatives de l'Académie; ses premiers professeurs, MM. Merle, Gaussen et Galland, furent bientôt rayés du rôle des pasteurs genevois, et fondèrent une congrégation qui prit le nom d'Oratoire. En 1849, ces diverses communautés dissidentes s'unirent à quelques nationaux mécontents des changements apportés à l'organisation ecclésiastique par la constitution de 1847, et créèrent V Eglise libre. Le Réveil aboutissait ainsi à Genève, sous la direction d'hommes à vues étroites peut-être, mais d'un m u
réel mérite, à la formation de communautés stables, qui devaient grandir et survivre à leurs fondateurs.
Dans le canton de Vaud, le Réveil rencontra, vers le même temps, une opposition bien plus vive encore de la part du gouvernement; car la lutte s'y engagea moins sur le terrain des doctrines que sur celui de la discipline ecclésiastique et des manifestations de la vie religieuse. Le clergé n'ayant point renié les principes du christianisme dit orthodoxe, il semblait aux autorités que les fidèles eussent dû se contenter de renseignement des prédicateurs patentés par l'Etat ; et le lugubre attentat de Wildenspouch (voir plus loin, p. 213) a dû certainement les fortifier dans l'opinion qu'il fallait à tout prix endiguer le courant du Réveil : car, suivant le mot spirituel d'un homme d'Etat, « l'Eglise nationale est le meilleur moyen de contenir le sentiment religieux dans de justes bornes. »
Voici les faits. En 1821, quelques pasteurs vaudois, pour ramener la piété et développer l'esprit de sacrifice chez leurs paroissiens, cherchent, dans des réunions privées, à les intéresser à l'œuvre des missions qui vient de se fonder à Bâle; aussitôt, le gouvernement, estimant que leurs appels dénotent un zèle inconsidéré pour les entreprises lointaines, les invite à se souvenir qu'ils doivent leurs soins à l'avancement spirituel des âmes qui leur sont confiées. Cependant, et quoique ce coup de massue anéantisse dans son germe la société des missions, les réunions auxquelles sa formation a donné lieu continuent. Ces conventicules sont attaqués à leur tour avec beaucoup de vivacité par le doyen Curtat, dans deux opuscules où il les représente comme dangereux et comme provoquant des excès de dévotion illégale, propres à engendrer des dérangements d'esprit. Non seulement cette injuste critique n'empêche pas le Réveil de se développer, mais elle le pousse à s'affirmer. De jeunes ecclésiastiques, C ha vannes, Juvet, Olivier, Mollet y Rochat, etc. , étant entrés dans le mouvement, reçoivent des réprimandes de l'Académie et du Conseil d'Etat; à la suite de leurs protestations, les uns sont destitués, et les autres, prenant les devants, démissionnent de leurs fonctions. Pour couper court au mouvement séparatiste, le Conseil d'Etat rend, le 15 janvier 1824, un arrêté interdisant, sous peine d'amende, de prison ou de bannissement, les assemblées de la nouvelle secte religieuse vulgairement appelée mômiers, qu'il considère comme attentatoire à l'ordre et à la paix confessionnelle.
Cet arrêté produit une pénible impression, et fait Pobjet de
vertes critiques de la part de la presse, tant à l'étranger qu'en Suisse1. Mais le gouvernement vaudois est engagé dans une voie dont il ne saura pas sortir : distinguant entre les opinions individuelles, qu'il veut respecter, et leur manifestation publique, qu'il prétend interdire, il propose au Grand Conseil de convertir en loi son arrêté du 15 janvier. C'est dans ces circonstances que cette autorité est conduite à interdire sous des peines rigoureuses, par la fameuse loi du 20 mai 1824, tout acte de culte en dehors des temples. Quatre orateurs, dont les noms méritent de passer à la postérité : le landamman Monod, le général F.-C. de la Harpe, le juge d'appel Philippe Secrelan et l'ancien accusateur public (procureur général) Nicole, combattent la loi ; une trentaine de députés soutiennent ces orateurs de leur vote ; d'autres, plus timides, sortent de la salle pour ne pas prendre part au scrutin. Acte insensé, œuvre d'une majorité inintelligente, mais compacte, cette loi contribuera, six ans plus tard, à la chute du régime de 1815. Sitôt votée, elle est impitoyablement appliquée : plusieurs dissidents sont bannis du canton ; les autres, voués au mépris public par le gouvernement lui-même, sont exposés aux injures d'une population en délire : on leur lance des pierres, on profère contre eux des menaces de mort, on tire sur ces gens inoffensifs des coups de fusil, sans que les autorités songent à les protéger. Ils subissent les insultes avec une angélique douceur, et leur résignation touche la partie la plus éclairée du public : le 17 novembre 1824 déjà, vingt-six pasteurs et ministres adressent au Grand Conseil une protestation contre les mesures prises à l'égard des dissidents.
Le Réveil ne tarde d'ailleurs pas à gagner l'Eglise nationale ellemême, car un grand nombre de pasteurs subissent indirectement l'influence des dissidents et, piqués d'émulation, se consacrent avec un redoublement de zèle à leurs paroisses : on voit se fonder à Nyon, à Morges (1826), à Vevey (1827), à Aubonne (1828), à Cossonay, à Oron, etc., des sociétés éoangéliques qui s'emploient à distribuer la Bible, à former des bibiothèques, et à provoquer chez les paroissiens un nouveau zèle pour les missions ; c'est à cette époque aussi que remontent la création de la Feuille religieuse du canton de Vaud (1826) et la fondation de la Société des traités religieux (1827).
Dès 1824, la liberté religieuse trouve, en la personne A' Alexandre
1 Au premier rang des défenseurs de la liberté religieuse se distingue Auguste de Staël, le fils de Fauteur de Corinne.
Vinet, alors à Bâle, un éloquent défenseur. Durant les années qui suivent, le grand penseur vaudois publie une série de mémoires et d'articles de journaux, qui sont autant de plaidoyers en faveur de cette noble cause. Pour mettre fin à cette polémique, qui l'irrite d'autant plus qu'elle est appuyée de Paris par les Archives du christianisme, les Débats et le Globe, le gouvernement vaudois traduit Vinet devant les tribunaux, ainsi que le professeur Monnard qui lui a servi d'éditeur. Le tribunal de Lausanne les acquitte, et la cour d'appel confirme cette sentence. Vinet lui échappant, le gouvernement recourt aux mesures administratives et suspend Monnard de ses fonctions de professeur ; mais les étudiants prennent fait et cause pour leur maître et lui font des ovations.
En 1830, la cause de la liberté rencontre, au sein du Grand Conseil, un nouveau défenseur en la personne de l'avocat Druey, qui demande l'abrogation de la loi du 20 mai. Après avoir déclaré qu'il n'est pas « mômier », il s'écrie: « Mais les mômiers sont des hommes, ils sont nos concitoyens, ils sont Vaudois ; on ne peut
donc pas les priver du droit d'adorer Dieu à leur manière *
C'est dire que la question a fait du bruit et du chemin dans le canton. Aussi, lorsque l'Assemblée constituante se réunit à Lausanne en février 1831, elle a à s'occuper d'une série de pétitions relatives aux questions religieuses ; mais, en dépit des éloquents discours prononcés par Nicole, Monnard, Pidou, Alexis Forel, Pellis, Fischer et Druey, la liberté religieuse n'est pas encore proclamée. Cette cause doit cependant triompher de tous les obstacles ; le noble langage de ses défenseurs tient désormais ses adversaires en respect, et le nouveau gouvernement prend les dissidents sous sa protection : un comité peut, sans être inquiété, louer un local à Lausanne, rue Mauborget, et y organiser un culte régulier. La loi du 20 mai est considérée comme tombée en désuétude et, en 183i, elle est rapportée1.
Tandis que le canton de Vaud traversait une longue période de troubles, à Neuchâtel des assemblées religieuses avaient lieu chez des particuliers sans provoquer de protestations. En 1829 cependant, la Compagnie des pasteurs, émue de ces réunions qui se tenaient en dehors d'elle, leur suscita des obstacles, et obtint du Conseil de la ville Téloignement des dissidents étrangers ; mais
1 A consulter YHistoire du mouvement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud, de J. Cart.
ces tracasseries ne furent pas approuvées par l'opinion : les assemblées dissidentes allèrent en se multipliant et rencontrèrent même de nombreux adhérents parmi les nationaux.
Le Réveil souleva à Berne la même opposition que dans le canton de Vaud et y fut réprimé plus violemment encore. Le 1er janvier 1829, le Conseil secret bannit à perpétuité sept étrangers ou ressortissants d'autres cantons et trois ressortissants de la campagne bernoise prévenus de dissidence ; il en relégua d'aulres dans leurs communes, et plaça sous la surveillance de leurs familles quatre bourgeoises appartenant à des familles notables de la ville, en les menaçant de peines plus rigoureuses si elles ne cessaient pas toutes relations avec les dissidents. Un jeune homme appartenant au service de l'Etat, CA. de Rodt, s'étant joint aux dissidents, reçut l'ordre de ne plus fréquenter leurs réunions ; sur son refus, il fut jeté en prison, puis banni. Le gouvernement qui se signalait par ces rigueurs inouïes ne devait du reste plus conserver longtemps le pouvoir.
Quant à la Suisse orientale, une surexcitation religieuse extraordinaire mettait en émoi les cantons de Zurich, Schaffhouse, Thurgovie, Saint-Gall et Appenzell. Lorsque ces populations laborieuses ne sont pas absorbées par leurs intérêts matériels, elles ont un penchant dangereux au mysticisme *.
Au commencement de ce siècle, un mouvement religieux intense y est provoqué, d'une part par les prédications ardentes de Mme de Krudener, de l'autre par le malaise économique de l'époque. Le clergé protestant de la Suisse allemande ne se montre pas à la hauteur de sa mission, et ne sait pas prendre la direction du mouvement ; il reste si froid, si apathique, que les âmes inquiètes l'abandonnent pour suivre des conducteurs ignorants ; elles tombent alors dans des aberrations qui jettent le trouble dans les familles, et déterminent un grand nombre de maladies mentales et même de suicides.
Cette crise de folie religieuse atteint son paroxysme à Wildenspouch, sur la frontière schaffhousoise, où une jeune campagnarde,
1 Ce phénomène, qu'on a vu se produire déjà chez les anabaptistes zuricois au seizième siècle, se manifestera de nouveau à Schaffhouse, vers 1867 : les tribunaux se verront dans le cas d'y condamner à des peines sévères quelques personnes appartenant à des familles honorables, mais qui, sous l'empire de suggestions extraordinaires, se rendent coupables d'actes absolument scandaleux.
Marguerite Peler, disciple de Mme de Krudener, commence à tenir des conventicules en 1817 ; autour d'elle se groupent un certain nombre d'exaltés : le cordonnier Jacob Morf, une femme hardie et dissolue, Marguerite Jcpggli, Madeleine Moser, Ursule Kundig, Jean Peter, vieillard laborieux mais âpre au gain, Gaspard Peter, etc. Au bout de quelques années, les choses tournent au tragique: en 1823, la jeune prophétesse annonce qu'on verra bientôt le Seigneur opérer de grandes merveilles par son moyen ; puis, après une série d'extravagances, elle déclare qu'elle et sa sœur Elisabeth doivent être sacrifiées pour le salut de leurs frères, et toutes deux sont mises à mort sur leur demande par des forcenés qu'elles ont excités à ce meurtre. Une enquête judiciaire est instruite, et les principaux acteurs de ce drame sanglant sont condamnés à des peines variant de six mois à seize ans d'emprisonnement1. Les désordres de ces illuminés, dont la place aurait été dans une maison d'aliénés plutôt que dans une prison, font penser à l'histoire des Ursulines de Loudun en 1634, et à celle des convulsionnaires jansénistes qui se donnaient en spectacle au cimetière de Saint-Médard à Paris au commencement du dix-huitième siècle. Ajoutons que, d'après les journaux de l'époque, une femme de Groub (Appenzell) tua son enfant, en 1824, pour le soustraire aux poursuites de l'esprit malin, qu'elle disait avoir aperçu sous la forme d'un étranger traversant le village.
Il faudrait se garder de rendre tous les piétistes de la Suisse allemande responsables des écarts des illuminés de Wildenspouch. Le mouvement religieux de la première moitié du siècle s'est du reste signalé ailleurs par des créations excellentes ; citons entre autres la Société des missions de Bâle, fondée en 1815.
Dans les cantons catholiques, nous assistons aussi à un réveil du sentiment religieux dû aux mêmes causes ; mais il offre des formes tout autres : tandis que, chez les réformés, le clergé est, au début tout au moins, le principal obstacle au mouvement, dans les contrées demeurées fidèles à Rome, il se met à sa tête et, pour en triompher, il s'ingère dans les affaires publiques, ce dont les dissidents protestants ont soin de s'abstenir.
Nulle part en Europe, avant Vinet et avant Cavour, la solution
1 Voir Y Exposé de quelques faits qui se sont passés à Wildenspouch ; cet ouvrage, publié sans nom d'auteur en i824, fut traduit en français par le pasteur Fabre de Lausanne.
possible d'une Eglise libre dans l'Etat libre n'a été même entrevue. Dans les pays protestants, l'Etat subordonne l'Eglise à ses desseins et s'en sert comme d'un instrument de gouvernement ; le résultat de la Réforme à cet égard a été piteux pour l'Eglise. Dans les pays catholiques, grâce à l'appui qui lui est fourni du dehors par le saint-siège, l'Eglise s'efforce de s'asservir l'Etat : elle cherche à s'emparer de l'éducation publique et défend avec ardeur
Fig. 25. — Portrait du Père Girard
les registres de l'état civil contre toute ingérence des gouvernements. Pour mieux agir sur les masses, l'Eglise romaine ne craint pas d'entrer dans la lice : elle se lance à corps perdu dans la politique, s'expose aux coups, et provoque ce qu'on a appelé plus tard le Kulturkampf ; lorsque, blessée et meurtrie, elle succombe dans la lutte, elle se plaint avec amertume d'avoir été persécutée. Dans ces conditions, le réveil religieux des pays catholiques prend un caractère tout différent de celui qu'il a revêtu dans les pays protestants : c'est une contre-révolution politico-religieuse.
Sous le régime de la République helvétique, dont la constitution proclamait la liberté de conscience, les biens des couvents, des fondations et des abbayes (à l'exception de ceux du Saint-Bernard) avaient été placés sous séquestre, déclarés propriétés nationales, et des pensions viagères assurées à leurs membres, avec défense aux maisons religieuses de recevoir des novices. Sous l'Acte de média-
tion, les biens des communautés religieuses leur sont restitués, et l'interdiction de recevoir de nouveaux membres est levée. Puis, ràce à l'intervention du nonce, on introduit dans le Pacte de 1815 un article qui garantit l'existence des couvents. Ces succès obtenus, la nonciature s'enhardit et entre en lutte ouverte avec les idées modernes. Si, dans les combats que le pouvoir civil a engagés plus tard contre l'ultramontanisme, il a eu la main lourde, on doit reconnaître que, pendant la période qui va nous occuper, c'est de Rome que partent les agressions : d'ailleurs, les dissensions îles cantons, le défaut d'un pouvoir central fortement organisé et 1rs lacunes de la législation donnent beau jeu au nonce et à la curie romaine.
Au commencement du siècle, il se fonde à Fribourg, grâce à la protection d'un gouvernement éclairé, des écoles primaires et secondaires qui acquièrent bientôt une grande notoriété, et dont la réputation égale celle dos établissements protestants créés à lloffwil par Fellenberg, et à Yverdon par Pestatozzî. Ces écoles unt à leur tète le Père Girard, qui jouit d'une grande considération, en raison de la pureté de ses mœurs, de ses connaissances approfondies, de son patriotisme, de la largeur de ses idées, de son indépendance intellectuelle et morale. Il n'en faut pas davantage pour lui attirer l'animosité des Jésuites ; mais, calomnié par la presse ultramontaine, qui cherche à flétrir sa réputation, il a [>our défenseur le vicaire général de Févêque de Lausanne, de Sckalter, doyen du chapitre de Saint-Nicolas et principal du collège Saint-Michel à Fribourg.
A l'avènement de Mgr Pierre Tobïe Yenni, nommé évèque de Lausanne en 1815, les tendances libérales du clergé fribourgeois sont réprimées; on appelle les Ligtioristes* et, avec la permission du Grand Conseil, ils fondent en 1818 une maison d'éducation à la Valsainte. C'est préparer subrepticement le retour des Jésuites, dont l'ordre vient d'être rétabli par le pape Pie VII i 7 août 1814).
Les Jésuites, de leur côté , rentrés déjà en Valais, cherchent à pénétrer aussi à Soleure, où le Grand Conseil refuse de les rece-
1 On sait que les Liguoristcs ou Hédemplurislcs étaient un ordre fondé au dixfiuiliême siècle par le Napolitain Liguori, et dans lequel un grand nombre de Jésuites t1 (aient entrés lors de la suppression de leur ordre par le pape Clément XIV ca 1773.
voir, puis à Fribourg et dans les petits cantons. Ils comptent des îimîs dans la personne des avoyers Aregger et (iloulz à Soleure, et des conseillers d'Etat Gourait et Teclttermann à Fribourg ; ils sont en outre protégés par le gouvernement du Bas-Un terwald et i'évêque de Sion. Aussi leurs efforts ne tardent-ils pas à être couronnés de succès: le 15 septembre 1818, après une vive opposition, le Grand Conseil de Fribourg décide par 69 voix contre 42 de leur confier la direction du collège Saint-Michel.
Kir. 2C. — Horlrail de Emmanuel Fellenberg.
Le Vorort, alors à Berne, a invité amicalement le gouvernement de Fribourg à peser mûrement sa décision, et la minorité du Conseil d'Etat, composée de l'ancien avoyer Werro, de Jean de Monienach, Ph. Rœmy, J. Fegeiij, J. Mirder et Ch. de Schaller, proteste publiquement contre la mesure prise: elle voit, dit sa proclamation, avec une profonde douleur la réussite prochaine d'un projet, dont les suites funestes pour le bien-être du canton, et peut-être de la patrie suisse, se montrent à leurs yeux dans toute leur étendue. Les auteurs font ressortir avec force le fait qu'une loi impose à l'Etat l'obligation de diriger lui-même l'instruction publique, et que c'est une grave faute que de s'en décharger sur une corporation religieuse dont l'influence dangereuse pour le repos des Etats est attestée par l'histoire.
Le Conseil municipal de la ville de Fribourg proteste aussi contre l'envahissement de l'ultramontanisme et vole une adresse de remerciements au Père Girard ; un grand nombre de pères de famille se joignent à cette manifestation et cherchent à défendre le célèbre pédagogue contre la haine et la jalousie que lui vouent les Jésuites. Mais c'est en vain ; cinq ans plus tard, le Grand Conseil, dominé par la cabale, supprime, par 79 voix contre 35, la méthode du Père Girard, comme immorale et irréligieuse (4 juin 1823). Le pieux franciscain se retire alors à Luccrne, où le gouvernement, plus indépendant que celui de Fribourg, est tout heureux d'utiliser ses services : il l'appelle à faire partie de son Conseil d'éducation et le charge de l'enseignement de la philosophie au lycée de la ville. Citons encore ici un fait bien significatif: l'avocat Landerset a prononcé au sein du Grand Conseil fribourgeois des discours remarquables contre l'admission des Jésuites ; ses amis les font imprimer; mais le gouvernement en interdit la publication et cite leur auteur devant le tribunal de la censure. C'est ainsi que, après avoir aliéné son indépendance, le pouvoir civil est naturellement enclin à porter atteinte a la liberté des opinions.
Les Jésuites triomphent donc : après qu'ils ont fondé un grand collège, qui jette un éclat momentané sur Fribourg et en fait une citadelle des idées réactionnaires, ils obtiennent du gouvernement de Soleure l'autorisation d'envoyer des missionnaires dans ce caDton et, en 1841, ils tondent un collège dans celui de Schvvyz.
Des esprits généreux ont souvent invoqué en faveur des Jésuites les principes de la liberté religieuse ; il est à propos de faire remarquer ici que, lorsque les Jésuites se sont implantés à Fribourg en 1818, la question qui se posait n'était pas de savoir s'ils obtiendraient la liberté d'enseignement, mais bien si le Grand Conseil leur en conférerait le monopole. On leur attribua une position privilégiée: l'Etat se dessaisit en leur faveur d'une de ses attributions essentielles, contre le vœu d'un grand nombre de pères de famille qui, sans être irréligieux, considéraient ce dessaisissement comme illégal et fâcheux. Si les Jésuites se sont finalement fait exclure de la Suisse, c'est pour avoir réussi par leurs intrigues à supplanter indûment, dans certains cantons, le pouvoir civil en matière d'enseignement, et cherché à y détruire tout esprit de liberté. Ils ont voulu réaliser chez nous l'Etat théocratique, en opposition à l'Etat moderne ; ils ont jeté un brandon de discorde dans la Confédération ; ils ont suscité une guerre civile, et, si ta
mesure qui leur défend aujourd'hui d'établir en Suisse des maisons d'éducation peut paraître injuste, elle n'est que la conséquence d'un ensemble de faits dont ils sont les auteurs responsables.
La recrudescence de l'ultramontanisme se signalait à la même époque par des conversions au catholicisme. Citons entre autres celle du publicisle bernois Ch.-L. de tialler, qui donna lieu à toute une polémique ', et eut un caractère plus politique que religieux :
Fig. S7. — Portrait de Henri Pestaloizi.
il voyait en effet dans la religion catholique le seul boulevard capable de résister au flot montant des idées révolutionnaires, qu'il avait partagées dans sa jeunesse (nous avons vu plus haut p. 149 qu'il avait contribué à exciter les souverains contre la Suisse en 1813). Comme plus lard le pasteur Hurler de Schaffhouse, il tint aussi longtemps que possible sa conversion secrète, sur le conseil des Jésuites, afin de rendre plus de services à leur cause : celte dissimula Uod devait soulever une vive irritation à Berne, et le faire exclure en 1821 de toutes les fonctions publiques.
Si le catholicisme gagnait du terrain dans les classes supérieures de la société, le protestantisme cherchait de son côté à provoquer ud réveil des âmes dans les milieux catholiques, par une abon-
1 Voir A ce sujet la piquante réponse que Louis Manuel, homme de beaucoup d'esprit, alors pasteur à Francfort, lui adressa sous forme de brochure en 1821.
dante distribution des Saintes-Ecritures. Cette vulgarisation des textes sacrés avait le don d'exaspérer le clergé romain : déjà en 1815, Pie VII fulminait contre les sociétés bibliques, impies et pestilentielles machinations', en 1820, févêque de Coire tonne à son tour contre l'esprit irréligieux du siècle et contre ces sociétés qu'il déclare pernicieuses à la religion, les fidèles ne devant lire d'autres livres que ceux qui ont été approuvés par les pouvoirs spirituels. En 1825, le pape Léon XII lance une bulle contre la lecture de la Bible. Deux ans plus tard, févêque de Bàle adresse à son clergé une lettre pastorale, exprimant la profonde douleur dont il a été affecté en apprenant que des versions du Nouveau Testament sont distribuées aux fidèles, et stigmatisant les Heures d'édification, qui « cachent sous des dehors trompeurs un vrai poison. » Ces Stunden derAndacht, publiées par Zschokke, avaient pour but, dit Monnard, de contrebalancer faction des sectes, de ramener à la religion les esprits qui en étaient éloignés, et de concilier catholiques et protestants sur le terrain de la morale chrétienne. Cette conciliation était si peu désirée par le clergé ultramontain, qu'il engageait ses fidèles à se garder d'avoir des rapports trop fréquents avec les protestants : par exemple, il fut interdit aux étudiants en théologie de Soleure de faire partie des sociétés d'étudiants où se trouvaient des réformés. D'autre part, tandis que des cultes catholiques se célébraient publiquement à Berne, à Zurich, à Lausanne avec l'appui des autorités, l'organisation d'un culte réformé à Lucerne suscita une protestation du provicaire apostolique, dont la démarche fut d'ailleurs hautement désapprouvée par le gouvernement du canton.
Dans un pays mixte comme la Suisse, il doit nécessairement se produire des mariages mixtes. D'après les théories modernes, le mariage étant avant tout un contrat civil, les ressortissants des deux confessions doivent avoir la liberté de conclure de telles unions si bon leur semble ; f Eglise n'intervient plus que pour donner sa bénédiction aux époux qui la lui demandent, et demeure libre de la refuser si elle le juge opportun. Il n'en était pas de même au commencement du siècle : dans presque tous les cantons, l'état civil était entre les mains du clergé, et, dans certains Etats, les autorités ecclésiastiques avaient également à s'immiscer dans les questions de divorce ou de séparation de corps. Or l'Eglise romaine, après avoir longtemps toléré les mariages mixtes, les
interdit ; et, quand elle vit qu'elle ne pouvait les empêcher, elle chercha à les faire tourner à son profit en exigeant que les enfants fussent tous élevés dans la religion catholique. Mais les gouvernements des cantons mixtes ne l'entendaient pas ainsi : aussi onze d'entre eux conclurent-ils, Je 14 août 1821, un concordat destiné à trancher les nombreux conflits qui surgissaient de ce chef.
Si l'Eglise romaine prétendait empêcher les mariages mixtes conclus à son détriment, elle favorisait en revanche certaines unions prohibées par les lois civiles et qui entraînaient la perte du droit de bourgeoisie : ces mariages, contractés à Rome entre Suisses ou avec des étrangères, avaient pour effet d'augmenter le nombre des heimathloses. En 1828, le gouvernement de Lucerne, appuyé par d'autres cantons et par le Vorort, adressa à ce sujet des représentations au saint-siège ; la curie romaine fit observer à son tour, non sans raison, les inconvénients moraux des obstacles mis au mariage par certaines législations cantonales ; « le célibat forcé, disait-elle, conduit à la corruption des mœurs. »
Au commencement du dix-neuvième siècle, huit évêchés se partagaient la direction du clergé catholique de la Suisse : ceux de Constance, Coire, Baie, Ijiusanne, Chambéry-Genève, Sion, Côme, et Milan. Ils étaient fort inégaux d'étendue : celui de Coire, après le détachement de plusieurs districts tyroliens et bavarois qui en faisaient jadis partie, était devenu le plus petit ; celui de Constance, dont le siège était hors de la Confédération, était le plus grand : il comprenait les cantons d'Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Lucerne, Soleure, ainsi que les paroisses catholiques de Zurich, Saint-Gall, Thurgovie, Glaris, Berne et Argovie, et une notable partie du grandduché de Bade. D'autre part, il y avait quelque chose d'anormal dans la situation d'évêques étrangers exerçant une juridiction sur des citoyens suisses. Les gouvernements cantonaux désiraient une réorganisation de ces diocèses et eussent voulu conclure à ce sujet un accord avec le saint-siège ; mais la curie romaine, tout en se montrant disposée à apporter des modifications aux circonscriptions ecclésiastiques, prétendait en demeurer seule juge, et ne pas prendre d'engagements. Les gouvernements des cantons intéressés ne l'entendaient pas ainsi : ils estimaient que le démembrement d'un évêché et sa reconstitution sur de nouvelles bases ne pouvaient avoir lieu sans qu'ils fussent préalablement consultés.
De là des conflits prolongés, que Genève verra encore se renouveler en 1872.
Il est à remarquer d'ailleurs que les considérations de personnes ne sont jamais étrangères à des querelles de ce genre. En 1815, tandis que les titulaires des évêchés de Lausanne et de Coire se signalaient par un esprit intolérant et rétrograde, Mgr de Daiberg, évêque de Constance, et son coadjuteur Henri de Wessenberg se faisaient remarquer par la tournure conciliante de leur esprit, leur charité, leur amour de la science et une vraie piété ; mais Wessenberg n'était pas bien vu à Rome, « où on lui reprochait, nous dit Daguet, d'avoir réglé de son chef certaines questions avec les gouvernements d'Argovie et de Lucerne, d'après les principes de Daiberg et des quatre grands prélats qui, en 1786, avaient réclamé les droits de l'épiscopat et protesté dans la fameuse conférence d'Ems contre l'absolutisme papal. Un autre grief de la nonciature contre Wessenberg, c'était d'avoir couvert de sa protection trois professeurs lucernois condamnés à Rome comme semi-kantiens. »
L'espace nous manque pour retracer les diverses phases par lesquelles a passé cette question ; nous nous bornerons à en indiquer les grandes lignes.
Le nonce sut manœuvrer de manière à amener les cantons primitifs, ainsi que Lucerne, Glaris, Soleure et Appenzell, à demander la création d'un nouvel évêché suisse ; mais Argovie et Zoug refusèrent de se joindre à ces instances. La question en était là et semblait s'acheminer vers une solution, lorsque, le 1er janvier 1815, la curie romaine notifia aux cantons intéressés leur séparation d'avec l'évôché de Constance : sans se mettre d'accord ni avec les gouvernements ni avec Mgr de Daiberg, le saint père constituait provisoirement la Suisse centrale en vicariat apostolique, et nommait aux fonctions de commissaire apostolique le prévôt de Béromunster, Gœldlin de Tiefenau. A la mort de ce prélat, en 1819, sa charge de vicaire apostolique fut attribuée, toujours sans l'assentiment des intéressés, à Mgr Buol de Schauenstein, évêque de Coire, connu pour ses tendances ultramontaines. Cette manière d'agir provoqua un vif mécontentement en Suisse ; elle occasionna une longue crise et de laborieuses négociations, qui aboutirent, en 1824, à la réunion des cantons de Saint-Gall et de Schwyz à l'évêché de Coire, et, en 1828, à la réorganisation de l'évêché de Bâle ; le nom de ce diocèse subsista, mais le siège en fut transféré à Soleure, et la
circonscription territoriale complètement remaniée : au Jura bernois et aux communes catholiques de la campagne bâloise, qui en avaient toujours fait partie, furent réunis les cantons d'Argovie, Lucerne, Soleure, Zoug et les paroisses catholiques de Berne et de Thurgovie. Après la mort de l'évêque de Coire-Saint-Gall, en 1833, son diocèse fut démembré: Glaris, Uri, Schwyz, Unterwald et Zurich restèrent placés sous l'administration de l'évêque de Coire, tandis que Saint-Gall et Appmzell étaient constitués en un évêché distinct qui fut définitivement organisé en 1845. Les modifications apportées aux diocèses de Bâle et de Coire, dont les circonscriptions avaient désormais pour limites extérieures les frontières de la Confédération, eurent pour résultat d'isoler le clergé suisse, et partant d'accroître l'influence du nonce.
Par une bulle du 20 septembre 1819, les communes catholiques genevoises avaient été détachées de l'évêché de Chambéry et rattachées au diocèse de Lausanne, qui prit dès lors le nom de Lausanne-Genève, avec siège effectif à Frihourg. Quant aux paroisses tessinoises, elles continuèrent à faire partie des diocèses de Milan et de Côme jusqu'en 1889; dès lors, elles furent constituées, après entente avec le Conseil fédéral, en un vicariat dépendant de l'évêque de Bâle. Mais, faute d'avoir été réglés par un concordat unique, tranchant toutes les questions pendantes, les rapports de l'Etat et de l'Eglise catholique demeurent, durant tout le dixneuvième siècle à peu près, une cause de perpétuels conflits.
Les changements apportés en 1814 et 1815 à l'organisation politique de la Confédération et des cantons, les obstacles mis au développement économique du pays, l'adhésion aux vues de la Sainte-Alliance, les atteintes portées à la liberté individuelle et les progrès de l'ultramontanisme : tous ces facteurs devaient frayer la voie au mouvement de 1830, qu'on a considéré souvent à tort comme un simple contre-coup de la Révolution française de juillet. Les mêmes causes devaient produire dans les deux pays les mêmes effets.
Jusqu'en 1830, à la vérité, les gouvernements cantonaux ont usé avec une certaine modération des pouvoirs exorbitants qui leur ont été dévolus, et, les partis étant fatigués des luttes antérieures, la politique chôme ; mais cet assoupissement ne doit pas être de longue durée.
A côté de la Diète fédérale, organe officierde la volonté natio-
nale qui, grâce au système artificiel du Pacte, ne représente qu'une minorité du peuple suisse, se sont constituées plusieurs sociétés qui contribuent à rapprocher les hommes le plus en évidence : la Société helvétique, fondée en 1760 (voir tome II, p. 433) qui se réunit chaque année à Schinznach ; les Sociétés d'utilité publique, des sciences naturelles (1815), des médecins, des officiers, des chanteurs, des artistes, des tireurs et carabiniers (1824), etc. Leurs réunions annuelles favorisent naturellement les comparaisons, les échanges de vues sur la situation des cantons, les encouragements aux partis opprimés, et provoquent ainsi un réveil de l'esprit public. C'est aussi de cette époque que date la Société de Zofingue, où se rencontrent les étudiants de la plupart des villes suisses, et où beaucoup de futurs hommes d'Etat entrent en relations; de même, les tirs fédéraux, qu'on appelle alors des tirages, et dont le premier est organisé en 1824 par la commission militaire argovienne. La politique joue promptement un grand rôle dans toutes ces réunions ; à la tribune des tirs, en particulier, bien des questions brûlantes sont agitées. Souvent aussi, ces rencontres amicales sont un moyen d'apaisement entre les partis, dont les chefs se réconcilient sous l'empire des émotions que font naître ces agapes patriotiques.
A cette époque plus qu'à toute autre, la Société helvétique se donne pour tâche d'éclairer le peuple : elle formule des aspirations et détermine un courant d'opinions d'où sortira une conception nouvelle du droit fédéral. Chaque année, le président prononce un discours sur une question à Tordre du jour : en 1821, le curé de Lucerne, Thaddée Muller, s'élève contre les menées des évêques et exalte les vues de Dalberg et de Wessenberg. L'année suivante, le Dr Troxler, qui vient d'être destitué de ses fonctions de professeur à Lucerne en raison de ses opinions libérales, proclame le principe de la souveraineté du peuple. En 1823, le Bernois Ott flétrit l'agitation créée à Fribourg par les Jésuites. En 1824, le professeur Orelli s'élève avec vigueur contre la censure et l'esprit réactionnaire de Lucerne et de Fribourg en matière scolaire ; il signale l'abaissement de la considération dont la Suisse jouit à l'étranger, et les humiliations que lui vaut le service capitulé. En 1825, Ed. Pfyffer demande la suppression des douanes intérieures, le libre établisssement, et une conduite plus virile à l'égard de l'étranger. En 1828, H. Hottinger fait une ardente apologie de la liberté de la presse. En 1829, Zschokke soumet le Pacte à une
critique sévère. En 1830, le Dr Schinz, juge d'appel à Zurich, insiste sur la nécessité de modifier les constitutions cantonales dans le sens démocratique, ce qui permettra ensuite la création d'un Etat fédératif plus fort que par le passé.
Fig. 28. — Portrait de Henri Zschokke.
A côté de la Société helvétique, qui s'occupe des questions politiques, a surgi la société d'utilité publique, qui étudie des problèmes économiques et sociaux. Elle compte parmi ses membres les plus en évidence : le conseiller d'Etat Usteri de Zurich, le landamman île Flue, Fellenberg, Etienne Dumont, Hess, Bernoulli , de Lerber, le Père Girard, Gutguer de Prangins, de Wessenberg, Bourkkardt, Rossi; comme membres honoraires : Stapfer, Ch. -V.de Bonstelten, etc. Elle se réunit alternativement dans différentes villes; les rapports qui lui sont présentés ont pour objets : le paupérisme, l'éducation, les méthodes d'enseignement, la police morale des manufactures, la statistique de la criminalité, le régime pénitentiaire, la colonisation, la liberté de l'industrie, la question des heimathloses, l'assurance contre la grêle et l'incendie, etc. C'est à son initiative que la Suisse est redevable de bien des progrès accomplis durant cette période.
L'influence exercée ainsi sur le gouvernement par des sociétés librement constituées, ou les magistrats se rencontrent
avec des citoyens dépourvus de tout mandai officiel, est un des traits caractéristiques de la Suisse moderne : ces assemblées délibérantes officieuses fournissent aux opinions l'occasion de se manifester et de se modifier par la discussion, et aux hommes
Fîg. 39. — Portrait de Ch.-V. de BoniletteD.
d'Etat celle de se renseigner sur les besoins du pays. La génération actuelle a pu le constater â son tour : nous avons vu s'effectuer, depuis vingt-cinq ans, dans le domaine du droit et en matière militaire, par exemple, de grandes réformes qui, naguère encore, paraissaient impossibles, étant donnée la multiplicité des opinions ; grâce au concours de la société des juristes et des sociétés nititaires, des points de vue qui semblaient de prime abord pa. îaitement antipathiques aux populations ont été acceptés par elles, et des progrès incontestables réalisés sans secousses.
De 1815 à 1830, l'esprit public s'affirme aussi par l'érection d'un certain nombre de monuments destinés à commémorer de grands souvenirs historiques. Le plus important est le Lion de Lucerne, qui rappelle la belle conduite des gardes suisses morts à la défense des Tuileries le 10 août 1792; exécuté par le sculpteur Luc Ahorn, de Constance, sur un modèle fourni par le Danois Thorwaldsen, il est inauguré le 10 août 1821. L'année suivante, un obélisque s'élève à Morat sur l'emplacement de l'ancien ossuaire détruit par les Français en 1798. Puis, en 1824, les
Bâlois érigent, sur l'emplacement de ta bataille de Saint- Jacques, un monument gothique, qui sera remplacé en 1873 par un monument plus somptueux. La même année, les Bernois font dresser dans leur cathédrale six. tables de marbre, sur lesquelles ils inscrivent les noms de l'avoyer de Steiger et des 702 braves tombés à Neueneck en 1798.
Citons enfin, pour terminer cet aperçu du développement de l'esprit public de 1815 à 1830, une manifestation des plus intéressantes : le vent du libéralisme qui commence à souffler vers la fin de cette période porte la Suisse à s'intéresser à l'émancipation de la Grèce. L'enthousiasme qu'elle manifeste pour cette noble cause tient presque de l'engouement : à Genève, Lausanne, Berne, Baie, Zurich, Saint-Gall, Glaris, etc., des comités s'organisent pour réunir des secours, et, pendant près de dix ans, ils recueillent plusieurs centaines de mille francs. Un Genevois, celui qu'on appellera le pkilhellène J.-G. Eynard, devient l'âme de ce mouvement ; William llaldintand, qui se signalera plus tard à Lausanne par de nombreuses fondations utiles, le seconde de ses efforts et de ses capitaux.
Fig. 30. — Le Lion Je Lu cerne.