CHAPITRE U
Etablissement du régime démocratique dans divers cantons.
Eveil de l'esprit démocratique ; formation des partis libéral, radical et ultramontain. — Modification aux constitutions cantonales d'Appenzell, Vaud, Tessin, Lucerne. — Effet produit en Suisse par la Révolution française de juillet. — Révolutions et revisions dans les cantons d'Argovie, Thur^ovie, Zurich, Saint- Gall, Soleure, Lucerne, Fribour^, Vaud, Schaffhouse et Berne.
Grâce à cet éveil de l'esprit public et de l'esprit national, grâce à l'activité déployée dans divers domaines par le peuple suisse tout entier, les ressources que présente le Pacte de 1815 sont bientôt épuisées, et les nombreux progrès à réaliser encore pour assurer le développement moral et économique du pays ne peuvent être obtenus qu'en revisant ce Pacte lui-même. Mais, pour accomplir cette évolution, il s'agit au préalable de modifier les constitutions cantonales, d'enlever le pouvoir aux oligarchies et de rétablir l'égalité politique : c'est dans ce sens-là que travaillent les chefs du mouvement ; ainsi se produit peu à peu un besoin d'homogénéité dans les institutions, qui gagne même les Etats signalés jusqu'alors par leur esprit réactionnaire. Les vieux-conservateurs perdent du terrain un peu partout, et sont bientôt écartés du pouvoir dans les principaux cantons par les représentants des tendances révisionnistes. Ils demeurent cependant à la tête des affaires à Neuchâtel, à Bâle, en Valais et dans les Waldstietten. Dans le canton de Vaud, le gouvernement autocratique que préside Jules Muret fait place à un gouvernement à tendances libérales. A Genève, les familles aristocratiques, auxquelles la république a dû son salut en 181 i, conservent leur crédit politique, grâce à leur prudence et à l'esprit éclairé qui les anime ; elles savent accorder en temps utile des concessions et s'associent aux tentatives faites en vue de reviser le Pacte.
Le nouveau parti, dont on pouvait dès 1815 pressentir la formation, s'intilule tantôt libéral, tantôt démocratique. Ces deux appellations se justifient, car les hommes de 1830 s'efforcent d'accroître les libertés individuelles en même temps qu'ils font découler la souveraineté de l'Etat de la volonté populaire. Mais,
s'ils ont le mérite d'être les promoteurs du mouvement révisionniste, des scrupules, d'ailleurs fort honorables, et leur esprit de tolérance les rendent incapables de faire sortir la Suisse de l'impasse où elle se trouve ; car, respectueux des droits établis et de l'autonomie cantonale, ils ne veulent avoir recours qu'à la persuasion et aux moyens constitutionnels. Ayant à lutter contre les conservateurs des cantons catholiques, qui, s'appuyant sur le clergé, le nonce et les Jésuites, cherchent à détourner les populations des réformes projetées, ils ont pour eux des ménagements qui les rendent promptement impopulaires.
Alors, le système d'obstruction systématique adopté par les conservateurs donne naissance par contre-coup au parti radical, aile gauche des libéraux, qui prend la tête du mouvement révisionniste, et l'amène à chef en 1848. Les radicaux poursuivent hardiment la réalisation de leurs théories politiques : ils recourent à la violence pour en assurer le triomphe et font table rase des institutions du passé lorsqu'elles sont un obstacle à leurs projets. Ils engagent avec les conservateurs ultramontains — ainsi nommés parce qu'ils reçoivent leur mot d'ordre de l'étranger — un duel à mort, qui se termine par la suppression de plusieurs couvents, l'expulsion des Jésuites et l'occupation militaire de Fribourg et de Lucerne. Une fois au gouvernement, les radicaux ne tardent pas du reste à devenir autoritaires à leur tour; ils écartent du pouvoir ceux de leurs concitoyens qui ne partagent pas leurs vues, montrant en cela le même égoïsme et le même esprit de coterie qu'ils ont reprochés aux gouvernements dits réactionnaires.
Les premiers cantons qui songent à reviser leur constitution sont les deux Appenzell, Vaud, le Tessin et Lucerne.
Le 18 juin 1827, le peuple d'Appenzell-Intérieur se soulève en masse et se livre à des actes de violence ; le gouvernement, impuissant à se faire respecter, réclame l'appui du Directoire : un commissaire fédéral, le landamman Sidler de Zoug, rétablit promptement l'ordre et les instigateurs des troubles sont condamnés à de modiques amendes. Pour faire droit aux demandes du peuple, une commission est chargée de préparer la revision de la constitution ; on publie les lois et statuts du pays qui, remontant à plus de trois siècles, n'ont jamais été imprimés ; puis, deux ans plus tard, une constitution qui étend les prérogatives populaires est adoptée (29 avril 1829).
Quant aux Rhodes-Extérieures, elles sont régies par des lois vraiment barbares : les voleurs y sont punis de la peine du fouet, les époux adultères et leurs complices exposés au carcan , les biens des suicidés partiellement confisqués. La nécessité de remanier un tel code étant reconnue, on publie les lois afin que chacun puisse juger des améliorations qu'il convient d'y apporter ; un projet de re vision, présenté à la landsgemeinde de 1829, est adopté en 1832 : la nouvelle constitution consacre le principe du libre établissement en faveur des ressortissants des deux confessions chrétiennes, à charge de réciprocité, mais non ceux de la liberté religieuse et de la séparation des pouvoirs, qui figuraient pourtant dans le projet.
Dans le canton de Vaud, la question de la re vision constitutionnelle fut posée en 1826 déjà par le général F.-C. de la Harpe, et repoussée à une forte majorité par le Grand Conseil. On peut s'étonner que les hommes qui avaient contribué jadis au renversement du régime bernois se montrassent ainsi hostiles aux améliorations qui leur étaient demandées ; mais, comme il arrive souvent, « les charmes du pouvoir, dit un contemporain, l'avocat L. Pellis, avaient opéré chez ces anciens magistrats républicains et révolutionnaires d'étranges métamorphoses. Plusieurs avaient quitté les habitudes d'égalité ; les titres les séduisaient, la hauteur de ton ne leur déplaisait pas ; il ne leur manquait que le prestige des souvenirs pour être des patriciens accomplis. » Le népotisme et l'autoritarisme fleurissaient sous ce régime, et les adhérents au Réveil n'étaient pas seuls à souffrir de l'attitude inqualifiable du gouvernement { .
Une opposition se forma, composée: 1° des représentants de l'ancienne noblesse, systématiquement écartés des affaires ; c'était ce que l'on appelait à Lausanne le parti de la rue de Bourg; 2° des représentants du corps enseignant, au premier rang desquels les professeurs Monnard et Gindroz : le parti de la Cité; 3° des représentants du barreau et de la bourgeoisie éclairée, les La Harpe, les Monod, les Jayet, les Nicole, dans les rangs desquels s'étaient recrutés, trente ans auparavant, les acteurs de la révolution vau-
1 C'est ainsi que l'accusateur public (procureur général) Nicole fut destitué pour s'être refusé, dans un procès en calomnie intenté par une municipalité à un huissier, à prendre des conclusions que le Conseil d'Etat avait rédigées (1819). Cet empiétement sur les attributions du parquet ne réussit d'ailleurs pas au gouvernement ; en effet , la Cour d'appel écarta les conclusions du Conseil d'Etat et adopta celles que M. Nicole avait préparées.
doise. Le landamman Muret avait fait partie de ce groupe ; mais son caractère entier et cassant ne s'accommodait pas des résistances qu'il rencontrait dans son entourage ; et, délaissant ses anciens amis, il avait réuni autour de lui les représentants de la campagne en une majorité docile et compacte: aussi le Grand Conseil se composait-il en 1827 de 51 fonctionnaires, 53 juges et assesseurs, 16 municipaux, et de 30 députés seulement n'exerçant pas de fonctions salariées.
Une nouvelle demande de re vision, formulée en 1828 par le juge d'appel Clavel, fut rejetée par 117 voix contre 39. En 1829, vingt-sept pétitions signées par 4197 citoyens demandèrent derechef divers changements à la constitution. La présence dans les rangs de l'opposition de certains aristocrates suspects d'attachement aux Bernois avait longtemps servi au gouvernement de prétexte pour faire considérer le triomphe des révisionnistes comme dangereux pour l'indépendance du pays. Le renvoi des pétitions à une commission fut encore rejeté, par 110 voix contre 40; mais cette tactique finit par s'user, l'opposition gagnant peu à peu du terrain, les autorités sentirent le besoin de faire droit aux vœux du pays, et, le 26 mai 1830, le Grand Conseil adopta un décret apportant diverses modifications au système électoral. Sanctionnée par la Diète le 12 juillet, cette seconde édition à peine corrigée de la constitution de 1814 ne répondait nullement aux vœux émis, et n'exista jamais que sur le papier.
Le mouvement révisionniste se produisit aussi spontanément dans le canton du Tessin. Nulle part en Suisse la position n'était aussi tendue : un gouvernement oligarchique, à la tête duquel se trouvait la famille Quadri, favorisait toutes les violations du droit ; la liberté de la presse était proscrite, les biens de l'Etat dilapidés. Le 20 juin 1 829, l'ancien landamman Maggi demanda au Grand Conseil de reviser la constitution, principalement en ce qui concernait les circonscriptions électorales: question qui devait rester, à travers tout le dix-neuvième siècle, le grand cheval de bataille des partis tessinois. Il lui fut répondu que la constitution de 1815 avait été octroyée et imposée par les Hautes puissances alliées et garantie par la Diète, et sa proposition fut écartée par 24 voix contre 20. Deux nouvelles lois rigoureuses, dans la même session, accrurent le nombre des mécontents : Tune concernait les étrangers, l'autre conférait des pouvoirs étendus au Conseil d'Etat, lequel devait être à la fois accusateur, juge et exécuteur de ses
propres arrêts. La campagne contre le landamman Quadri était menée avec beaucoup de vigueur par le journaliste Stefano Franscini, le colonel Luvini, l'avocat Péri et le médecin Lurati. Pour les réduire au silence, le gouvernement supprima leur journal, YOsservalore del Ceresio, et en traduisit les éditeurs devant les tribunaux. Ceux-ci adressèrent une protestation au Grand Conseil, le Conseil d'Etat fut obligé de retirer sa plainte, et la loi sur la presse fut rapportée. Puis un projet de réforme constitutionnelle présenté par le landamman Lotti, et qui donnait pleine satisfaction aux libéraux, reçut la sanction du peuple tessinois le 4 juillet 1830 *. Le Tessin se trouve ainsi être le premier des grands cantons qui se soit donné une constitution absolument dégagée de toute influence étrangère. Comme l'observe l'historien Dœndliker, c'est du sud de la Suisse que venait un souffle de liberté.
Les propositions de revision constitutionnelle introduites à Lucerne en 1827 avaient pour but la séparation des pouvoirs administratif et judiciaire; le Petit Conseil y réunissait jusqu'alors les attributions du pouvoir exécutif à celle d'une cour criminelle et d'un Tribunal suprême; mais, à la suite d'un procès scandaleux provoqué en 1823 par la mort de l'avoyer Keller, et dans lequel deux honorables conseillers d'Etat avaient été impliqués à tort, la nécessité d'une double instance criminelle se faisait sentir. La réforme proposée par le Conseil quotidien fut différée, puis reprise en 1829 à la demande de l'avocat Jacob Kopp, avec l'appui de Casimir et d'Edouard Pfyffer. Une première réforme partielle aboutit, le 23 décembre 1829, à la réduction du nombre des membres du Petit Conseil, et à la création d'une Cour d'appel; pour donner une satisfaction aux campagnards, quelques sièges leur furent réservés dans la composition de ces deux corps. La Diète donna son approbation à ces modifications constitutionnelles le 22 juillet
Sur ces entrefaites éclata en France la Révolution dite de juillet, qui ébranla toute l'Europe : les Belges, contraints en 1815 à conclure un mariage de raison avec les Hollandais, plaidèrent en séparation ; les Polonais cherchèrent à secouer le joug des tzars ; l'Allemagne et l'Italie étaient dans un état de fermentation extraordinaire. La France se détacha alors de la Sain te- Alliance et, avec
1 Pour les détails, voir l'exposé que nous avons fait de cette question dans La Suisse sous le pacte de 18 1 5 , tome II, et l'ouvrage de Tillier déjà cité.
l'Angleterre, qui n'avait jamais voulu en faire partie, la tint en échec.
L'historien Daendliker1 a décrit en termes enjoués l'état des esprits en Suisse au moment où parvint la nouvelle de l'avènement de Louis-Philippe, et les effets de la Révolution de juillet sur l'opinion publique :
«c L'influence qu'exerça la Révolution de juillet, dit-il, se fit sentir dune manière indirecte. On peut juger de l'impression que les événements de Paris produisirent dans différents milieux par ce qui se passa au Righi :
» Sur cet Olympe suisse se trouvaient réunis dans l'été 1830 un nombre inaccoutumé d'hommes jeunes et cultivés des cantons de Zurich, Argovie, Bàle et Berne. Entre les quatre stations alpestres, le Koulm, le Staiïel, Kaltbald et le Klœsterli, régnait un joyeux va-et-vient. Une société dont Louis et Wilhelm Snell, le professeur Kortum, de Bâle, le procureur-général David Ulrich, de Zurich, et le professeur Hagenauer, d'Aarau, formaient le noyau, se réunissait dans la journée et jusqu'à une heure avancée de la nuit sur le Staffel. Au Kaltbad, les hôtes appartenaient au parti aristocratique, à l'exception toutefois du juge Schoulthess et de Fermer, de Zurich.
> Lorsqu'arriva la nouvelle de la Révolution de juillet, elle fut saluée par les libéraux avec un grand enthousiasme. LesZuricois organisèrent un système d'estafette et de correspondance avec Zoug, Lucerne et Zurich, et chaque nouveau succès était fêté avec joie. Schoulthess, dont le chapeau de paille était entouré d'un ruban tricolore, portait lui-même au Staffel les nouvelles qu'il avait reçues, ou les envoyait par un chévrier, dont le mauvais bonnet était joliment décoré d'un ruban aux trois couleurs. Pour l'agrément des voyageurs, ces nouvelles étaient transcrites sur trois grandes ardoises, en langue allemande par W. Snell, en français par Ulrich et en anglais par L. Snell. C'est ainsi que les touristes anglais et français reçurent les premières nouvelles des événements de Paris. Les longues figures que faisaient la plupart des étrangers devant les ardoises et leur regard fixe étaient d'un effet plaisant, ils avaient l'air de se présenter devant le tribunal de Radamante. Souvent ils écrivaient sous la dépêche le mot € mensonge *. Celle-ci était alors confirmée, et, quand Ulrich et Snell avaient réussi à faire comprendre aux incrédules que la nouvelle était sérieuse et littéralement exacte, les étrangers s'empressaient de quitter le Righi, comme s'ils avaient été chassés par le malin esprit. Un jour Louis Snell ayant convaincu un lord anglais de la réalité de ces nouvelles, celui-ci s'écria :« Je pars immédiatement pour l'Angleterre, le diable y sera bientôt. *
» Les quelques libéraux en villégiature sur le Righi s'encourageaient et se fortifiaient mutuellement, en se faisant part de leurs aspirations. Ils s'attendaient à voir la révolution de juillet produire d'heureux changements dans leurs relations particulières aussi bien que dans leurs relations
1 Voir Geschichte der Schweiz, t. III.
publiques. Bonstetten s'écriait dans une lettre à Zschokke, où il avait transformé la date de 1830 en an I : « Zschokke t Zschokke t n'avons- » nous pas grandi d'une toise depuis deux semaines? Est-ce que le » dernier mois de juillet n'est pas le commencement d'une nouvelle » grande époque pour l'humanité? Les petits ne sont-ils pas devenus
> grands et les soi-disant grands petits ? Ne sommes-nous pas devenus tous » égaux? Tous hommes? *... c Nous sommes en 1830, disait la Gazette
> d'Appenzell, le milieu de la nuit est passé, le jour brille, les hiboux » fuient en gémissant vers l'obscurité de la forêt, l'homme veille et salue » d'un regard plein de délices le soleil qui se lève sur l'humanité. »
La Suisse devait profiter de cette effervescence pour reprendre possession d'elle-même et se réorganiser à sa guise. Les patriciens de Berne, Soleure et Fribourg avaient salué avec joie les fameuses ordonnances de juillet, dernier effort des Bourbons pour contenir l'opposition libérale ; aussi la chute de Charles X fut-elle le coup de grâce de l'ancien régime dans la Confédération ; car, privées de l'appui moral de la France, les républiques aristocratiques ne pouvaient se maintenir longtemps ; le triomphe des li!>éraux français devait entraîner celui du parti libéral suisse.
Les chefs du gouvernement français arrivés au pouvoir en 1830 ont commis une erreur quand ils se sont crus autorisés à dire en pleine Chambre que « les révolutions de la Suisse avaient eu lieu par et pour la France * ; en effet, le mouvement révisionniste suisse, on l'a vu, avait précédé de trois ans la chute de Charles X. Il faut reconnaître cependant que la Révolution de juillet contribua à accroître puissamment l'exaltation des esprits et, par la diversion qu'elle causa en Europe, facilita l'abrogation des institutions rétrogrades de 1815.
Mais, quoique les esprits fussent très montés, il devait s'écouler quelques mois encore jusqu'au triomphe en Suisse des idées que représentait la Révolution de juillet. Vers la fin de l'automne, de toutes parts des assemblées populaires réclament impérieusement la souveraineté du peuple, l'égalité des droits, la séparation des pouvoirs, la publicité des débats parlementaires, la liberté de la presse, etc. Le Directoire, alors à Berne, commence à être inquiet des conséquences que pourraient avoir ces mouvements politiques; il attire l'attention des cantons sur les dangers de la situation et leur rappelle qu'ils se sont mutuellement garanti leur constitution. La plupart des gouvernements cantonaux comprennent très bien les nécessités du moment ; ils s'associent bientôt au mouvement général qui vise à une refonte des institutions ; les conflits
sanglants qu'on redoutait sont évités et la révolution s'opère pacifiquement partout, sauf à Bâle, à Neuchàtel et à Schwyz ; dans plusieurs cantons même, les anciennes institutions font place aux nouvelles sans que ce changement provoque la chute des hommes au pouvoir. Arrive alors un moment où la Diète, se sentant débordée, renonce à donner sa garantie aux constitutions cantonales, laisse chaque Etat libre de les reviser à son gré et n'intervient qu'en cas de troubles graves.
Le mouvement révisionniste qui, avant 1830, a abouti dans les cantons d'Appenzell et du Tessin, et n'a été qu'ébauché dans ceux de Vaud et de Lucerne, atteint ensuite les Etats dans l'ordre suivant : Argovie, Thurgovie, Zurich, Saint-Gall, Soleure, Lucerne, Fribourg, Vaud, Schaffhouse et Berne.
Le canton d'Argovie est, depuis sa constitution en Etat, l'un des plus prospères et des mieux administrés, entre autres au point de vue financier; le gouvernement y voue une attention toute spéciale aux questions scolaires ; les anciennes ordonnances ecclésiastiques ont été abrogées et remplacées par une loi donnant plus de consistance et d'indépendance à l'Eglise réformée ; les catholiques ont pu, suivant leur désir, se rattacher à l'évêché de Bâle ; on y a pris des mesures libérales à l'égard des Juifs, créé une Chambre de commerce , et adopté un code civil ; à bien des égards, cet Etat peut être considéré comme un canton modèle. Cependant, la constitution y présente encore des points faibles en matière d'organisation judiciaire ; la présidence des tribunaux de district y est confiée aux lieutenants du gouvernement, nommés par le Conseil d'Etat et révocables par lui ; on se plaint aussi des grands frais qu'occasionnent les procès et du manque d'indépendance des juges. D'autres sujets de mécontentement ne tardent pas à se faire jour : longue durée des fonctions publiques (12 ans), cens électoral, limitation du nombre des auberges ; enfin, les villes de Zofingue et de Lenzbourg ne se consolent pas d'avoir perdu leurs privilèges municipaux.
Le 12 septembre 1830, trente-six bourgeois de Lenzbourg signent une pétition, rédigée par le Dr Tanner, pour demander que la constitution soit revisée ; le 7 novembre, 3 à 4000 citoyens réunis dans la plaine de Wohlen les appuient. Le Grand Conseil décide de charger une constituante, nommée à raison de trois députés par cercle, d'élaborer un projet, qui sera ensuite soumis
au peuple. Mais, le bruit ayant couru que le gouvernement va revenir en arrière de ses concessions, les populations facilement inflammables des anciens bailliages (catholiques) se soulèvent à (instigation des moines de Mouri, et, le 6 décembre, 3000 paysans marchent sur Aarau, commandés par l'aubergiste Fischer, le président Geissmannet l'avocat Bruggiser*. Informé de cette insurrection, le gouvernement ordonne une levée des milices ; mais la moitié à peine des troupes répond à l'appel, tandis que beaucoup d'hommes vont grossir les rangs des insurgés ; ceux-ci font leur entrée à Aarau en bon ordre, en observant une excellente discipline : les propriétés sont respectées, aucun désordre n'a lieu, pas un coup de fusil n'est tiré. Le gouvernement se déclare provisoire jusqu'à l'entrée en vigueur de la nouvelle constitution et prend l'engagement d'ordonner dans les trois jours la nomination de la constituante ; il est entendu que tous les citoyens légalement aptes à voter en matière communale y participeront. Le 10 décembre, cette transaction est approuvée par le Grand Conseil. Les députés se réunissent le 3 janvier 1831, et la constitution qu'ils adoptent le 16 avril est sanctionnée par le peuple le mois suivant, sauf dans quelques communes qui font minorité : Aarau, Brougg, Bremgarten, etc. La nouvelle charte consacre le système de la parité confessionnelle : catholiques et protestants, quoique ces derniers soient un peu plus nombreux, nommeront un nombre égal de députés au Grand Conseil ; cependant l'inauguration de ce nouveau régime, à l'établissement duquel ont pris part les moines de Mouri, marque pour l'Argovie le commencement d'une ère de troubles et de difficultés.
La constitution du canton de Thurgovie, du mois d'août 1814, avait rendu le gouvernement tout puissant, grâce à l'influence qu'il exerçait sur la composition du Grand Conseil ; tout naturellement, le pouvoir s'était concentré entre les mains d'une coterie. Travaux publics, finances, police étant d'ailleurs bien administrés, les principaux magistrats, les landammans Ândencert et MoreU et le directeur des finances Freienmouto, jouissaient de la considération générale ; mais l'existence de la censure, l'inégale répartition des fonctions publiques, et le fait que le peuple, ne jouissant d'aucun droit, n'était pas mis au courant des affaires de l'Etat, constituaient autant de griefs contre la constitution.
1 Voir Daguet, tome II, et Feddersen : Geschichte der schtveizerischen Régénération.
Il se forme bientôt un parti progressiste, dirigé par le Dr W. Merk, le président de commune Wegelin et le pasteur Thomas Bonihauser. Celui-ci est un homme d'un esprit cultivé, poète à ses heures, que ses goûts portent plus aux luttes politiques qu'à la carrière ecclésiastique ; la légende de Tell, et tout ce que sa mère lui a souvent conté dans son enfance sur les injustices commises autrefois par les baillis de la Thurgovie, ont fait naître en lui la haine de la tyrannie et un profond amour de la liberté ; il donne essor à sa verve lyrique en composant des drames historiques : Jean Waldmann, Mazaniello, Gemma von Arth ; il s'applique à développer la culture intellectuelle et musicale de ses paroissiens. La Révolution de juillet lui fournit l'occasion d'écrire une brochure dans laquelle il incite le peuple à faire valoir ses droits et il indique les améliorations qu'il lui paraît nécessaire d'apporter à la constitution thurgovienne : élection directe des députés, publicité des débats du Grand Conseil, droit de pétition, liberté de la presse, du commerce et de l'industrie, etc. Le 22 octobre 1830, quelques jours avant les élections au Grand Conseil, a lieu à Weinfelden, sous la présidence de Wegelin, une assemblée de 2500 citoyens ; à la suite des harangues vibrantes de Merk et de Bornhauser, une pétition couverte de cinq cents signatures est remise au gouvernement pour demander la réunion d'une constituante. Sous la pression populaire, le Grand Conseil défère à ce vœu, mais décide que les laïques seuls pourront en faire partie ; cette exclusion arbitraire, qui vise manifestement Bornhauser, provoque la réunion d'une nouvelle assemblée populaire (18 novembre); puis, le 4 janvier 1831, le bruit qu'un complot s'ourdit contre le nouvel ordre de choses amène à Frauenfeld un grand concours de peuple et provoque une effervescence que Bornhauser a peine à contenir. Des divergences se produisent, il est vrai, au sein de la constituante; cependant, elle réussit à mener son entreprise à chef et à la faire adopter, le 26 avril, à une grande majorité.
Les événements de Thurgovie eurent une influence décisive sur la situation politique de Zurich, où existaient les mêmes griefs : dans aucun autre canton le système des corporations et les restrictions apportées au commerce ne pesaient plus lourdement sur le peuple ; en outre l'accaparement, par les bourgeois de la ville, dos magistratures, des fonctions publiques, des commandements militaires, et même des fonctions ecclésiastiques appelait une réforme. La faillite retentissante du bourgeois Finsler, ancien quartier-
maître général de la Confédération, qui s'était signalé jadis par ses rapports remarquables sur la délimitation des frontières des Alpes et du Jura, porte, en 1829, un rude coup au régime de 1814 ; une pléiade d'hommes distingués : Paul Usteri, L. Meyer de Knonau, Melchior Hirzel, Louis Keller, David Ulrich, /.-/. Hess, cherchent à enlever à la constitution son caractère oligarchique : ils font admettre, en 1829, la liberté de la presse, et accorder au Grand Conseil, en 1830, le droit d'initiative : réformes partielles, il est vrai, mais qui devaient en préparer de plus considérables. A la nouvelle de la Révolution de juillet, les anciennes antipathies des riverains du lac (voir plus haut, p. 36) se réveillent, et les libéraux de la campagne s'émeuvent aussi ; ils tiennent conseil à Rapperschvvil et appellent le peuple à se lever pour réclamer l'égalité politique ; un programme de leurs vœux est arrêté à Uster le 13 octobre 1830, et le Petit Conseil, comprenant la nécessité de mettre fin aux abus signalés, se décide à conjurer l'orage. Mais les propositions qu'il présente au Grand Conseil, le 24, ne sont encore que des demi-mesures : tout en augmentant notablement le nombre des représentants de la campagne, elles conservent à la ville une situation privilégiée (92 députés sur 212). Les campagnards, ne pouvant se contenter de cette concession, élaborent, avec le concours d'un réfugié allemand, le Dr Louis Snell, un programme complet connu sous le nom de Mémorial de Kussnacht, qui comporte la souveraineté du peuple, l'égalité des droits, l'abolition du cens électoral, la séparation des pouvoirs, la publicité des actes de l'administration et le droit de pétition. Pour rallier à eux les libéraux de la ville, les campagnards proposent d'attribuer à celle-ci l'élection d'un tiers des membres du Grand Conseil. Sur ces entrefaites, à l'instar de ce qui s'est passé dans d'autres cantons, une vaste landsgemeinde réunit à Uster, le 22 novembre, douze mille campagnards ; un jeune meunier, de Bauma, Henri Guier, homme plein de feu et d'une stature imposante, y prononce une harangue brûlante de patriotisme, mais pleine de sagesse et de dignité ; à la suite d'autres discours également modérés, le Mémorial de Kussnacht se couvre de milliers de signatures ; puis, sans appel à la violence, paisiblement, en chantant des hymnes à la liberté, les manifestants regagnent leurs demeures. Les bourgeois de la ville, qui ont craint de voir les masses populaires entrer à Zurich, se rassurent; mais la grande impression produite par cette journée détermine