‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 16 sur 46 · TROUBLES DE NEUCHATEL · texte numérisé non relu

TROUBLES DE NEUCHATEL

Ainsi que tous les pays qui l'entouraient, la principauté de Neuchâtel est tourmentée d'un besoin de réformes. Des deux partis qui s'y sont constitués : les libéraux aspirent à en faire une république, les aristocrates, tout en sentant la nécessité de certaines améliorations, veulent demeurer fidèles au système monarchique. Au mois de janvier 1831, deux journaux, la Revue neuchâteloise, (libérale), et le Messager neuchâtelois (radical), dont le premier se publie à Neuchâtel, mais le second à Yverdon à cause de la censure, se font les organes des vœux du pays. M. Gallot, secrétaire de la ville de Neuchâtel, imagine un moyen de contenir le mouvement et d'en prendre la direction : le 20 janvier, il propose aux députés des quatre bourgeoisies1 un projet de déclaration par laquelle, après avoir affirmé leurs sentiments de fidélité envers le prince, ils se montreraient prêts à accueillir les vœux du pays. Le 30, le Conseil de Valangin, sur la proposition de l'avocat Bille, demande

1 Neuchâtel, Landeron, Boudry et Valangin.

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la liberté de la presse, ainsi que la suppression des Audiences gênéraies* et leur remplacement par un Corps législatif; des assemblées réunies au Locle et à Valangin approuvent les propositions de Bille.

L'agitation du pays allait grandissant, et deux autres journaux ne tardèrent pas à se fonder pour défendre les idées constitutionnelles : le Neuchâtelois et les Feuilles neuchâteloises . Le 24 février, les délégués des quatre bourgeoisies tombèrent d'accord pour demander : 1° le remplacement des Audiences générales par un Corps législatif formé: a) de 50 députés nommés par le peuple, b) de 12 députés des quatre bourgeoisies, c) de 12 membres désignés par le prince ; 2° l'amovibilité des députés ; 3° l'initiative pour les membres du Corps législatif ; 4° la publication des actes de ce corps ; 5° une loi proclamant la liberté de la presse. Ce projet reçut l'assentiment de la grande majorité des communes, le Conseil d'Etat l'appuya auprès du prince, et, le 20 avril, arriva de Berlin la nouvelle que Frédéric-Guillaume III accédait à ces vœux. Le nouveau Corps législatif ouvrit ses séances le 11 juillet 1831, et le commissaire royal, le général de Pfuel, venu à Neuchâtel pour s'enquérir des sentiments du peuple, quitta le 3 août la principauté, qu'il croyait pacifiée.

Les libéraux avaient ainsi obtenu ce qu'ils demandaient ; mais cela ne fait pas l'affaire des républicains, auxquels la condescendance du prince causa une profonde déception : car ils avaient escompté un refus, sur lequel ils se seraient basés pour renverser le gouvernement royaliste. Trompés dans leur attente, ils décident de recourir aux armes pour atteindre leur but : des associations patriotiques s'étant organisées après le départ du général de Pfuel, un complot s'ourdit à la faveur des banquets destinés à célébrer la réun: >n de Xeuchâtel à la Suisse, et une descente des montagnards au chef-lieu se prépare; mais le Conseil d'Etat en a vent : le Corps législatif est aussitôt convoqué et le Directoire fédéral prévenu. Le 13 septembre, des bandes armées venant du Val-de- Travers, de Bevaix, de la Chaux-de- Fonds et de Cortaillod, sous le commandement du lieutenant Bourquin, pénètrent à Neucbêtel et, sans coup férir, occupent le château, puis forcent les portes de

1 Les Audiences générales, dont l'origine remontait au XIIIe siècle, étaient composées des 10 plus anciens conseillers d'Etat, de 14 notables nommés par le prince, des chefs des juridictions, et de 30 membres nommés par les districts en

une élection au second degré.

l'arsenal : le Conseil d'Etat, voulant éviter l'effusion du sang, se retire à Valangin. Les bienfaits du régime républicain se manifestent dès le premier moment sous la forme de réquisitions exorbitantes qui exaspèrent les esprits ; plusieurs des compagnons de Bourquin, n'augurant rien de bon de ces procédés, se retirent clandestinement, et le Conseil d'Etat, profitant d'un revirement d'opinion, rentre à Neuchâtel. Le 15 septembre, le Corps législatif se réunit chez M. Sandoz-Rollin, président du Conseil d'Etat, et se déclare en permanence ; les troupes fidèles au gouvernement se concentrent autour de Valangin, et un armistice est conclu entre les deux partis jusqu'à l'arrivée des commissaires fédéraux. Ceux-ci, en la personne du landamman de Sprecher, des Grisons, et du conseiller d'Etat de Tillier, de Berne, arrivent le 17 et le 19 septembre. Le 23 et le 24, trois bataillons (vaudois, fribourgeois et bernois) et deux batteries d'artillerie, sous le commandement supérieur du colonel Forrer, de Saint-Gall, font leur entrée à Neuchâtel. Cette brigade, réunie aux 2400 royalistes concentrés à Valangin, ne permet pas aux 400 hommes de Bourquin de soutenir la lutte : aussi, le 27 septembre, les insurgés capitulent ; le 29, ils rentrent dans leurs foyers et le gouvernement est réinstallé au château.

Cette équipée, conduite avec légèreté par des gens inexpérimentés, a donc piteusement échoué; on a pu se rendre compte que les républicains sont loin d'avoir la majorité dans le pays : l'historien Grandpierre le reconnaît dans ses mémoires politiques. Ce n'en est pas moins un premier jalon sur la voie où bientôt on s'engagera résolument ; la question de l'émancipation est posée et fera son chemin.

Lors des négociations qui avaient précédé l'arrivée des troupes fédérales, il avait été question de convoquer des assemblées primaires; la demande en fut adressée, par l'avocat Bille, au Corps législatif ; mais, après une discussion approfondie, il l'écarta par 47 voix contre 31. Faute grave: les royalistes donnent ainsi à croire qu'ils redoutent l'épreuve du scrutin, et les républicains considèrent ce refus comme un déni de justice : aussi, cette soupape de sûreté fermée, le mécontentement va forcément grandir et provoquer une nouvelle insurrection.

C'est dans ces circonstances que le général de Pfuel revient à Neuchâtel le 22 octobre 1831. Sur sa demande, toutes les communes, à l'exceptioft de Bevaix, lui envoient des protestations de zèle et de

fidélité au prince ; et, après une entrevue avec lui, Bourquin luimême fait sa soumission. Quant au Conseil d'Etat, il a joué dans l'affaire un assez pauvre rôle : aussi ses membres sont-ils invités à donner leur démission, et le nombre en est-il réduit de 24 à 7. Une garde soldée de 400 hommes est créée et, le 26 novembre, les troupes fédérales évacuent le pays.

La convention ou capitulation du 27 septembre avait proclamé l'oubli du passé; mais lorsque le gouvernement se crut suffisamment consolidé pour mettre les républicains à la raison, il prit une série de mesures qui les poussèrent à bout : il rendit entre autres des décrets de prise de corps contre quelques citoyens « qui se sont signalés, dit le Conseil d'Etat, comme voulant persévérer dans la rébellion » ; un seul d'entre eux, Humbert-Droz , put être atteint : traduit devant le tribunal criminel le 23 novembre, il fut absous ; les autres accusés s'étaient retirés à Yverdon.

Les républicains réfugiés sur terre vaudoise préparent une nouvelle levée de boucliers. Bourquin, depuis sa soumission, est devenu suspect aux deux partis, son caractère et ses talents ne sont d'ailleurs pas à la hauteur des espérances que les républicains ont fondées sur lui ; il passe le mois de novembre à parcourir le pays, participant à des banquets, ralliant des partisans et soutenant une correspondance suivie avec les Neuchâtelois établis à Genève ; un décret de prise de corps ayant été lancé contre lui, il rejoint ses affiliés à Yverdon le 30 novembre. Le gouvernement vaudois ferme les yeux sur le complot qui se trame sur son territoire; mais le Conseil d'Etat de Neuchâtel, au courant de ces agissements, fait poursuivre M. Gonzalve Petitpierre, rédacteur du Journal de Neuchâtel et M. Gaullieur, auteur d'une brochure de circonstance, qui sont condamnés à trois et à quatre mois de prison et à des amendes. Puis, le H décembre, la ville de Neuchâtel est mise en état de siège.

La situation s'aggravant de plus en plus, le gouvernement vaudois, informé que des hommes armés se rassemblent à Genève, prend des mesures militaires pour s'opposer à leur passage. Des corps francs ne s'en concentrent pas moins sur la frontière neuchàteloise, et, le 17 décembre 1831, Bourquin, Cugnier, Rœssinger et Louis Renard, à la tête de 150 hommes, entrent dans la principauté par Vaumarcus, et s'avancent jusqu'à Bevaix et Cortaillod sans éprouver de résistance : les populations les regardent avec indifférence ; la nuit suivante, leur avant-garde est surprise à

Boudry par la garde soldée réunie à la garde urbaine de Neuchâtel ; Bourquin, Renard et Cugnier réussissent à s'enfuir, Rœssinger est fait prisonnier avec une partie du détachement qu'il commande ; le reste des corps francs est refoulé sur la frontière vaudoise, où il est désarmé et interné. Le même jour, une autre colonne de 200 hommes, commandée par Ch. Renard, Bergeon et Constant Meuron, pénètre par Sainte-Croix dans le Val-de-Travers, où Bourquin et L. Renard la rejoignent ; cette tentative n'est pas plus heureuse que l'autre : après un court engagement, les insurgés se replient devant les troupes royalistes et se dispersent. Ainsi finit piteusement cette nouvelle équipée. Un conseil de guerre est institué par le général de Pfuel, devenu gouverneur de la principauté, pour juger les auteurs de l'insurrection : il en absout plusieurs ; mais les chefs sont condamnés à mort. La peine de Rœssinger est commuée par le roi en la détention, et il ne sera gracié qu'après sept ans de forteresse prussienne ; quant à Bourquin, Ch. et Louis Renard et Cugnier, ils échappent par la fuite au sort qui les attend ; Constant Meuron est livré au gouvernement de Neuchâtel par celui de Berne, et sa peine commuée en celle de la prison ; il en est de même pour le Dr Petitpierre et #.-L. Dubois. Des condamnations à l'emprisonnement sont prononcées en outre contre un grand nombre de citoyens accusés d'avoir pris une part directe ou indirecte à l'insurrection, par exemple contre l'avocat Bille, considéré comme un des instigateurs du

mouvement républicain.

Dès lors, le triomphe du parti monarchique le rend plus royaliste que le roi lui-même : oubliant que c'est avec l'aide des troupes fédérales qu'il a reconquis le pouvoir, il travaille à séparer complètement Neuchâtel de la Suisse, et, le 16 février 1832, le Corps législatif décide, par 62 voix contre 15, d'envoyer une adresse au roi, pour lui demander d'aviser aux moyens de rompre les liens qui unissent les Neuchâtelois à la Confédération ; puis MM. de Chambrier et Junod se rendent à Lucerne et soutiennent devant la Diète que la principauté de Neuchâtel ne peut plus faire partie intégrante de la Confédération et doit reprendre la situation de simple alliée qu'elle occupait sous l'ancien régime : d'ailleurs, plusieurs cantons estiment que la constitution monarchique de cet Etat n'est pas compatible avec les institutions fédérales.

La question neuchâteloise, qui se présentait ainsi sous deux formes différentes, demeura longtemps en suspens. Le roi de

Prusse ne se pressa pas de répondre à l'adresse de ses sujets, il voulait donner aux esprits le temps de se calmer; finalement, il invoqua l'intégrité de la Suisse garantie par le traité de 1815, pour refuser de déférer à leurs désirs (9 septembre 1832). D'autre part, les délibérations sur la revision du Pacte vinrent, dès le 6 juillet, détourner la Diète et les cantons de la question neuchâ teloise. L'année suivante, après le rejet du projet de Pacte élaboré par Rossi, Neuchâtel entra dans le Sarnenbund, refusa d'envoyer des députés à la Diète, puis, menacée d'une occupation militaire, se soumit.

En 1834, une nouvelle tentative est faite pour replacer Neuchâtel dans la situation d'un simple allié de la Confédération ; les négociations sont conduites par M. de Wesdehlen, agissant comme représentant du Conseil d'Etat de Neuchâtel, avec l'assentiment, mais sans la participation du roi de Prusse ; ce diplomate s'engage plus que ne le comportent les instructions de son souverain, et la Diète ayant repoussé péremptoirement ses propositions le 13 août 1835, il est désavoué par Frédéric-Guillaume III, qui se trouve finalement d'accord pour ne rien changer aux traités de 1815. La question de la séparation de Neuchâtel d'avec la Prusse, ou d'avec la Suisse, se trouve donc indéfiniment ajournée ; elle se rouvrira en 1848, et ne recevra une solution définitive qu'en 1857 «.

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