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CHAPITRE V

Luttes confessionnelles dans les cantons catholiques

et mixtes. Articles de Baden.

Causes de défiances et d'agitation. Opposition du clençe* au nouvel ordre de choses dans les cantons catholiques ou mixtes. Velléités gallicanes de quelques prêtres. Travail de l'Association catholique et des Jésuites dans les couvents. — Considérations sur les conséquences de cette agitation sourde et sur les causes du Kulturkampf. — Question des évèchés. La mort de Févèque de (ioirc-Saint-Gall amène la division de ce diocèse. — Conférence de Baden. Attitude des Grisons. Articles de Baden. — Agitation dans les cantons de Saint-Gai 1 et d'Argovie. Protestations de Févèque de BAlc contre les Articles de Baden, qu'une bulle pontificale vient condamner. Attitude des gouvernements et du clergé catholique de Lucernc et de Berne. Intervention du cabinet des Tuileries en faveur des catholiques du Jura. — Conséquences de l'abandon des Articles de Baden.

Si la situation politique, dans les années qui suivirent 1830, était trouble, les relations confessionnelles n'étaient pas sans inspirer aussi de vives craintes, et cela pour divers motifs.

En premier lieu, le mouvement démocratique de 1830 était vu d'un mauvais œil par une partie du clergé, dont le mécontentement ne tarda pas à se manifester en plusieurs circonstances. A Fribourg, d'abord, le prédicateur ordinaire de l'église des Jésuites, après avoir déjà fait à plusieurs reprises des allusions aux événements politiques du jour, s'oublia, dans son sermon du 25 avril 1831 , au point de frapper d'anathème le principe de la souveraineté du peuple ; cette sortie d'un prédicateur étranger contre Tordre de choses établi causa un grand scandale : le Conseil d'Etat enjoignit au supérieur des Jésuites d'interdire la chaire à ce fougueux orateur et de l'éloigner du canton*. Puis ce fut une manifestation collective des prêtres du Jura bernois qui, à l'instigation du curé de Porrentruy, le provicaire-général Cuttat, refusèrent de prêter serment à la nouvelle constitution ; ce serment n'avait pourtant rien en soi qui engageât leurs opinions politiques ou religieuses, ou qui pût blesser leur conscience, et la teneur en avait été approuvée par l'évêque de Bâle. Aussi, en présence de cette attitude provocante, le gouvernement bernois décida, le 17 février 1832, de suspendre le traitement des prêtres rénitents. L'année

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suivante, le clergé lucernois s'adressait à l'évêque de Bâle pour lui demander quelle attitude il devait observer dans la question du Pacte. Ce digne prélat, Mgr ScUzmann, déclara avec beaucoup de sagesse que ce serait s'écarter des devoirs du saint ministère, que de prendre une part active à des débats purement politiques, en épousant une opinion et en fomentant des inquiétudes ; et il engagea les prêtres de son diocèse à s'inspirer à cet égard de l'exemple des apôtres. Ces faits montrent que les Jésuites et le bas clergé du Jura et de Lucerne semblaient saisir toutes les occasions pour se mêler aux querelles des partis, tandis que l'évêque de Bâle s'efforçait de renfermer ses subordonnés dans les limites de leur activité pastorale.

D'autre part, on voyait, depuis un certain temps déjà, se manifester dans une partie du clergé des aspirations vers le gallicanisme. Les principaux représentants de cette tendance avaient été, au commencement du XIXe siècle, le vicaire général de l'évêque de Constance, Henri de Wessenberg, et le curé de Lucerne, Thaddée Muller (mort en 1826); à l'époque où nous sommes parvenus, ce sont le professeur de théologie Christophe Fouchs, ami et protégé de l'avoyer Ed. Pfyffer, et le chanoine Aloys Fouchs, aumônier de l'hôpital de Rapperschwil. Deux prédications de ce dernier, sur l'avenir du christianisme et ses rapports avec le nouvel ordre de choses qui s'établissait en Suisse, lui valurent une citation devant le Consistoire ecclésiastique de Saint-Gall et la suspension de ses fonctions (1833.)

Mais le vrai danger était ailleurs encore : il résidait dans les progrès de l'ultramontanisme. Les tendances des prêtres libéraux étaient fortement combattues par V Association catholique, dont des Jésuites étrangers avaient provoqué la création, et par ses organes: la Kirchenzeitung et le Waldstœtterbote. Ces feuilles, très répandues dans les couvents, contribuaient à y entretenir des ferments de révolte : c'est évidemment à l'instigation du parti qui les patronnait que les moines de Mouri avaient provoqué en 1830 le mouvement insurrectionnel dont il a été question plus haut (p. 235) ; et ce fut positivement l'Association catholique qui poussa en 1831 les sœurs du couvent d1 Hermetschwil à lever l'étendard de la révolte contre l'ordre légal. Quant à l'abbaye d'Einsiedeln, qui avait pour supérieur l'abbé Célestin Muller, elle était devenue un des boulevards de la réaction ; ces maisons religieuses ne se bornaient d'ailleurs pas à donner leur appui moral aux partisans de l'ancien régime, elles les secondaient aussi de leur argent.

A qui verrait dans les lignes qui précèdent des exagérations ou des affirmations erronées dues à un regrettable parti pris, nous recommandons une très suggestive citation empruntée à un ouvrage du professeur Schloumpf, le rédacteur de la Kirchenzeitung, et qui figure dans le rapport présenté en 1835 par la commission de justice et police de Lucerne ; parlant des rôles variés joués par les réactionnaires, l'auteur s'exprime comme suit :

« M. Stoffelbach, à Buren, publie de savantes dissertations; M. Egli, des pamphlets ; M. Sigrist, des traités évangéliques ; M. Banz, des catéchismes ; M. Schiffmann, des articles humoristiques ; M. Greith, des articles politiques et religieux, etc. M. Zurcher les revoit et les expédie aux journaux ; M. Kopp recherche des documents, notamment ceux relatifs à la Réformation en Suisse ; M. de H aller, à Soleure, contribue à leurs succès par son esprit et son savoir, les couvents par leur argent, la nonciature par ses correspondances ; l'évêque garde le silence et se réjouit de ce qui arrive. On correspond avec la congrégation de Munich, avec celle de France, avec Goerrer, avec A jusqu'à Z, etc. » En présence de cet aveu d'un auteur catholique, on ne saurait guère contester l'affiliation de V Association aux Jésuites, ni l'influence occulte que ces derniers exerçaient sur la politique suisse, en cherchant à substituer leur autorité à celle des évoques. Sous le prétexte de protéger la religion catholique, les Révérends Pères se mêlaient à la politique, agissaient sur les élections, s'efforçaient de faire parvenir aux plus hautes charges des hommes qui leur fussent dévoués. Etrangers pour la plupart au pays, ils prétendaient le dominer et l'asservira leurs vues.

Cet envahissement des idées ultramontaines, dû à l'influence des Jésuites, poussait les cantons catholiques à chercher leur point d'appui à l'étranger ; il tendait à les dénationaliser, à désagréger la Confédération et à entraver son développement normal. Ce danger était vivement ressenti par les libéraux, et les engagea à faire tous leurs efforts pour résister aux interventions occultes de l'étranger et pour surmonter l'obstruction des réactionnaires.

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La situation était trop tendue pour que les choses pussent rester en l'état : il se préparait des luttes confessionnelles d'une singulière âpreté. Avant de les raconter et de passer en revue les diverses phases de cette crise, nous devons préciser certains points et discuter au préalable les appréciations qui ont cours

dans certains milieux au sujet de ces événements. Les esprits libéraux ont souvent blâmé les procédés des gouvernements à l'égard de l'Eglise romaine dans les luttes fameuses connues sous le nom de Kulturkampf : ils ont estimé qu'en s'opposant au déployement de l'ultramontanisme, en supprimant les couvents, et en proscrivant les Jésuites, les gouvernements violaient le principe de la liberté religieuse. Nous ne défendrons pas les tracasseries parfois injustes que le pouvoir civil, en Allemagne et en Suisse, a imposées aux catholiques ; mais il convient de bien établir la situation au début de la crise qui suivit la Révolution de 1830.

Tandis que les « réveils » qui se sont produits en ce siècle au sein du protestantisme tendaient à vivifier le sentiment religieux, tandis que le clergé réformé, officiel ou dissident, se tenait à l'écart des affaires publiques, les mouvements religieux dans les pays catholiques sont intimement liés aux événements politiques, et le clergé romain, sans toujours le faire d'une manière ostensible, s'est souvent jeté dans la mêlée des partis. Or, en recherchant des alliances politiques, ce clergé perdait nécessairement de son prestige, et s'exposait à subir le contre-coup des événements où il intervenait ; il ne saurait donc prétendre à se poser en martyr dans les cas où, la fortune lui avant été contraire, ses adversaires lui ont fait sentir durement les conséquences de sa défaite.

Au reste, ce n'est pas en Suisse seulement que les choses se présentent ainsi : l'Eglise romaine s'est toujours et partout efforcée de prendre de l'ascendant sur le pouvoir civil et d'utiliser à son profit la puissance considérable dont l'Etat est le détenteur ; menacée de perdre une partie de son influence et de ses privilèges par l'abandon des théories absolutistes en matière politique, elle s'est posée en adversaire des principes de liberté et d'égalité proclamés par la Révolution française. En Suisse, c'est surtout dans les questions d'état civil, d'enseignement et de mariage qu'elle a tâché de faire prévaloir ses vues ; mais, au lieu de chercher à obtenir par la voie d'un concordat pareil à celui qu'elle avait conclu avec la France les garanties qu'elle estimait nécessaires à son but, elle prétendit l'emporter de haute lutte.

Etant donné l'état des esprits, la première difficulté qui surgirait allait devenir une source de conflits. C'est sur la question des évêchés que la lutte s'engagea : les conditions dans lesquelles, en

1827, on les avait remaniés, et, notamment, la façon dont on avait séparé la Suisse centrale de Févêché de Constance pour la rattacher à ceux de Bâle et de Coire-Saint-Gall (voir p. 222), n'étaient pas de nature à donner une pleine satisfaction aux gouvernements cantonaux. On déplorait surtout la multiplicité des évêchés, ayant chacun leur organisation particulière et des modes d'élection divers ; l'Eglise catholique suisse manquait ainsi d'unité, ce qui donnait une grande importance au rôle du nonce : or les magistrats libéraux se défiaient de l'influence d'un prélat qui, venant d'Italie, apportait un courant d'idées qui n'avait rien de commun avec les aspirations du peuple suisse, et se montrait favorable aux partis réactionnaires ; ils eussent désiré voir à la tête du clergé suisse un archevêque, avec lequel ils auraient pu traiter certaines questions d'une manière uniforme. Et l'on peut tenir pour certain que, en faisant à la Suisse les concessions qu'avaient obtenues la France et l'Autriche, le saint-siège eût évité bien des conflits irritants, et coupé à sa racine le Kulturkampf ; tandis que, en se refusant à marcher avec le temps et en fournissant un appui au parti réactionnaire, il allait transformer en ennemis de l'Eglise romaine les libéraux, dont les prétentions étaient pourtant très acceptables.

Ce fut la mort de Févêque de Coire-Saint-Gall, survenue le 23 octobre 1833, qui remit en question les arrangements précaires auxquels on s'était arrêté. A la nouvelle du décès de Mgr Rodolphe de Buol, le Grand Conseil catholique de Saint-Gall décide l'institution d'un synode provincial ; puis, l'administration provisoire du diocèse ayant été confiée à un prêtre à tendance ultramontaine, M. Zurcher, il annule cette élection et prononce la dissolution du chapitre des chanoines. Dans les Grisons, la mésintelligence régnait également entre le pouvoir civil et une partie du clergé. La protestation du nonce contre la décision prise par le gouvernement de Saint-Gall, la déposition du professeur Fouchs, et le refus du clergé de bénir les mariages mixtes furent le point de départ de longues luttes.

Cette question des mariages mixtes avait alors une importance qu'elle a perdue aujourd'hui : en effet, jusqu'en 1876, le clergé, catholique ou protestant, étant chargé de la tenue de l'état civil dans la plus grande partie de la Suisse, les époux devaient s'adresser à un ecclésiastique pour faire constater officiellement leur union. Or, tandis que les libéraux n'admettaient pas que des con-

ditions pussent être mises au mariage en dehors de celles prévues par la loi civile, l'Eglise romaine se croyait en droit d'imposer certains engagements aux époux : aussi se montrait-elle très hostile à la laïcisation de l'état civil, — mesure propre à mettre fin à de semblables difficultés.

Ce fut dans ces circonstances que le gouvernement de Lucerne, resté jusqu'alors étranger aux débats, prit position à son tour et convoqua à Baden, le 20 janvier 1834, des délégués des cantons de Zoug, Berne, Soleure, Baie- Campagne, A rgovie, Saint-Gai lf Thurgovie et Grisons. Les points sur lesquels devait porter la discussion étaient les suivants : 1° incorporation de Saint-Gall à l'évêché de Bâle ; 2° suppression de la juridiction ecclésiastique exercée par le nonce ; 3° réorganisation de l'évêché de Bâle sur des bases plus populaires ; 4° création d'un siège métropolitain qui servirait d'intermédiaire entre Rome et les évêchés suisses ; 5° établissement de règles fixes et précises pour le placet regium.

Zoug n'envoya pas de délégués à cette conférence. Les Grisons demeurèrent également à l'écart ; sans se préoccuper des événements qui se passaient dans le reste de la Suisse, ils poursuivaient leur but, qui était de limiter le diocèse de Coire aux frontières du canton. Ils avaient interdit les fonctions ecclésiastiques au vicaire général désigné par le saint-siège pour gérer le double évêché de Coire-Saint-Gall et ils se déclarèrent satisfaits lorsque, au printemps 1836, le pape donna son approbation à la séparation des deux diocèses et nomma un vicaire spécial pour le canton de Saint-Gall : ce vicariat était un acheminement à la création de Pévôché de Saint-Gall, dont l'érection définitive, en 1845, devait soulever encore de longues contestations.

Les conférences de Baden, présidées par Tavoyer Ed. Pfyffer, de Lucerne, adoptèrent ce qu'on a appelé les Articles de Baden, propositions que les délégués des cantons devaient soumettre à leurs gouvernements respectifs, concernant :

1° la constitution de synodes conformes aux lois canoniques ;

2° la reconnaissance des prérogatives que le droit canon confère aux évêques, tel qu'il est connu en Suisse ;

3° l'obligation pour les évêques de soumettre au placet de l'autorité civile (placet regium) les décrets ecclésiastiques tels que : a) bulles, brefs et autres mandements du saint-siège; b) ordonnances générales, circulaires et publications émanant de Farche-

vêque, des évêques et des synodes ; c) sentences ecclésiastiques ;

4° la restriction de la juridiction ecclésiastique à la question des sacrements ;

5° les garanties accordées aux mariages mixtes ;

6° la revision des taxes de mariage et les cas de dispense de taxe;

7° la réduction des jours fériés par voie d'entente avec les évêques ;

8° la surveillance des séminaires., et l'établissement d'examens pour s'assurer des capacités des ecclésiastiques ;

9° la contribution des couvents aux dépenses d'écoles et aux institutions charitables ;

10° la subordination des couvents aux évêchés ;

11° le droit de collation réservé à l'autorité civile ;

12° le mode de nomination des professeurs ;

13° le serment de fidélité des membres du clergé (conformément aux principes énoncés en 1370 dans le Pfaffenbrief) ;

14° l'engagement des cantons à unir leurs efforts pour maintenir leurs droits souverains.

Les délégués des cantons tombèrent d'accord en outre pour admettre que Pévêché de Bâle, étant le plus important, semblait tout désigné pour être transformé en archevêché.

Les Articles de Baden, comme on le voit, ne tendaient point à séparer de Rome l'Eglise catholique suisse, mais à délimiter d'une manière précise les droits de l'Etat et ceux de l'Eglise ; ils n'en soulevèrent pas moins une violente opposition dans le sein du clergé suisse, qui croyait trouver son avantage dans le maintien d'une -situation pleine d'ambiguités : la presse ultramontaine représenta les magistrats qui avaient pris part à leur élaboration comme des fauteurs de schismes et d'hérésies qui tendaient à asservir l'Eglise à l'Etat. Ce qui n'empêcha pas les Grands Conseils de Lucerne, Saint-Gall, Zurich, Argovie et Thurgovie d'approuver les Articles de Baden ; mais celui de Fri bourg, à l'instigation de l'évêque Yenni, les improuva ; à Soleure, après avoir été d'abord acceptés, ils ne tardèrent pas à être repoussés, grâce à un revirement dans le sens réactionnaire dû à l'influence de Ch.-L. de Haller.

Sur ces entrefaites, les catholiques libéraux de Saint-Gall, profitant de la majorité dont ils disposaient au sein du Grand Conseil,

firent prononcer la fermeture d'un couvent de femmes à Suint- Georges : cet acte, envisagé comme une violation de l'article XII du Pacte fédéral, provoqua une protestation du nonce. Puis, le 10 juin 1834, le Grand Conseil décida la transformation du gymnase catholique en lycée cantonal ; enfin, il prit une série de mesures touchant la création d'un évêché de Saint-Gall distinct de celui de Coire, l'exercice des fonctions ecclésiastiques, et les admissions dans les couvents. Ces réformes, inspirées par le même esprit qui avait guidé les auteurs des Articles de Baden, soulevèrent une vive opposition : le 29 décembre, 2000 à 3000 citoyens réunis à Gossau fondaient V Union catholique, et, vers la fin de janvier 1835, le peuple désavouait par 18 (XX) voix contre 14000 la politique du Grand Conseil en matière ecclésiastique. C'était la déroute complète du parti libéral modéré.

En Argovie, la lutte fut plus vive encore : la nomination d'une commission chargée de prendre un inventaire des biens des couvents, et la promulgation d'une loi sur le placet regium (7 juin 1834) devinrent des griefs dont s'emparèrent l'Association catholique et les moines de Mouri pour engager le peuple à repousser les Articles de Baden. Il est à remarquer que le placet regium , considéré par les catholiques comme attentatoire aux droits de l'Eglise, était en vigueur dans la plupart des Etats de l'Europe, notamment en France, en Allemagne, en Autriche et dans la Haute Italie, et qu'il existait en Suisse depuis des siècles. Le clergé argovien était divisé : celui des anciens bailliages libres manifestait hautement son opposition au gouvernement ; celui du Frickthal, au contraire, résistant aux intrigues ultramontaines, s'efibrçait de concourir au rétablissement de la bonne harmonie entre l'Eglise et l'Etat : l'un de ses membres, le curé Brentano, déclara même, avec l'approbation de ses collègues, que les Articles de Baden ne présentaient dans leur ensemble rien de contraire à la foi et à la discipline ecclésiastiques, et que leurs principales dispositions étaient dès longtemps en usage dans le Frickthal. (Le Frickthal avait appartenu à l'Autriche jusqu'en 1801.)

L'enquête ordonnée par le gouvernement amena la constatation des malversations qui se produisaient dans certains couvents, et la mise sous régie des propriétés de ceux de Mouri, Wettingen, Fahr, Hermetschicil, Gnadenlhal et Baden. Ce fait, joint à l'obligation de prêter serment que le gouvernement avait décidé d'imposer aux ecclésiastiques, porta à son comble l'irritation du

clergé des bailliages libres ; pourtant ce serment était à peu près en tous points semblable à celui que l'évêque de Baie, en 1832, avait engagé les ecclésiastiques de son ressort à prêter au gouverment bernois. Les populations des bailliages libres., entraînées par les discours d'un capucin grison, le père Théodose, parlaient ouvertement de marcher contre Aarau : le gouvernement dut requérir l'appui des milices zuricoises pour le maintien de Tordre.

Vers le même temps, l'évêque de Bâle, qui, jusqu'alors, s'était distingué par son esprit de conciliation, protesta contre les Articles de Baden (10 avril 1836). Puis une bulle pontificale du 18 mai les condamna. Les magistrats suisses avaient fait preuve d'une certaine naïveté en s'imaginant qu'ils parviendraient à s'entendre à l'amiable avec le saint-siège ; pour obtenir la reconnaissance de leurs droits, il eût fallu l'autorité d'un Joseph II, ou l'ascendant que les victoires avaient donné à un Bonaparte. Quoique l'Eglise romaine se targue beaucoup de son unité de vues, elle n'a point l'habitude, quand elle n'y est pas contrainte, d'accorder à tel Etat l'autonomie ecclésiastique relative qu'elle a reconnue à tel autre : le bénéfice de la nation la plus favorisée, en usage entre Etats dans leurs rapports diplomatiques, n'est pas dans les traditions de la curie romaine.

Quoique des complications diplomatiques avec les cours d'Autriche, d'Allemagne, du Piémont et de France eussent surgi et relégué au second plan soit la question du Pacte soit la question religieuse, la lutte continuait à Lucerne. Casimir Pfyffer y avait succédé comme avoyer à son frère (mort le 11 novembre 1834); il était soutenu par un groupe de prêtres patriotes, qui, comme ceux du Frickthal, déploraient les intrigues ultramontaines, et indiquèrent les motifs de leur attitude en termes très dignes dans une lettre rendue publique ; les violentes critiques qu'ils s'attirèrent de la part du chanoine Schloumpf, rédacteur de la Gazette ecclésiastique, valurent à celui-ci la déposition de ses fonctions de professeur : il répondit en termes insultants à la mesure qui le frappait, reçut Tordre de quitter le canton, et s'établit à Schwyz ; a il se vengea, dit M. Daguet, du libéralisme ou du radicalisme lucernois, en travaillant avec le nonce à la création du collège jésuite de Schwyz. » Comme le gouvernement de Lucerne agitait la question de savoir s'il ne serait pas opportun de congédier le nonce, Mgr de Angelis, pour mettre un terme à ses intrigues, ce prélat transféra de lui-même son domicile à Schwyz, le

13 novembre 1835. Quelques semaines plus tard, le gouvernement de Lucerne rendait contre lui un arrêté d'expulsion. Fait curieux à noter : cet arrêté fut rédigé par le secrétaire d'Etat Siegwart-MtUler, qui devait se signaler plus tard comme l'un des plus violents chefs du Sonderbund.

L'adoption des Articles de Baden provoqua aussi une vive fermentation dans les districts du Jura bernois (février 1836). Le provicaire Cuttat, le vicaire Spahr et l'abbé Békt se mirent à la tête d'un mouvement sécessionniste ; on entendit proférer des menaces de mort contre le préfet Choffat et le conseiller d'Etat Stockmar; le pays fut occupé militairement. Cuttat et Spahr se réfugièrent en France, et les populations du Jura sollicitèrent la protection de Louis-Philippe. Quoique les Français n'aiment pas en général que l'opinion publique européenne s'occupe de leurs affaires, ils ne se sont jamais fait de scrupules d'intervenir '?Ans celles d'autrui : c'est ainsi que le cabinet des Tuileries n'hésita pas à adresser des représentations au gouvernement bernois ; son ambassadeur, le duc de Montebello, invoqua les garanties données aux catholiques du Jura par les traités de 1815 et menaça même de faire occuper l'ancien évêché de Bâle par les troupes françaises. Le moment était critique pour la Suisse : de tous côtés affluaient des réfugiés polonais, italiens et allemands qui lui suscitaient des conflits diplomatiques ; dans ces circonstances, le gouvernement bernois crut devoir céder à la pression que la France exerçait sur lui et, le 2 juillet 1836, malgré l'opposition de Neuhaus, Kaiser, Stockmar et de Fellenberg, le Grand Conseil abrogea, par 118 voix contre 18, les Articles de Baden. Cette intervention française était d'autant plus abusive que le régime sous lequel le gouvernement de Berne avait voulu placer le clergé catholique était précisément celui auquel était soumis le clergé français ; mais il s'agissait moins pour Louis-Philippe de protéger les catholiques jurassiens que de tendre la main aux réactionnaires suisses.

Ceux-ci triomphaient ainsi avec l'appui de l'étranger, dans le domaine ecclésiastique comme dans le domaine politique: mais ils amassaient sur leur tète des tisons ardents.

L'école libérale de 1830 s'était trop pressée de présenter son projet de réformes fédérales ; composée d'hommes instruits et modérés, elle n'avait pas la confiance des masses, dont elle était

séparée par une différence de culture. Dans ces conditions, les partisans du statu quo avaient beau jeu : il leur était facile de soulever les passions populaires contre les novateurs, en représentant la religion comme en danger ; ils usèrent et abusèrent de cette tactique, jusqu'au moment où, des masses populaires elles-mêmes, sortirent des tribuns radicaux qui, moins soucieux que leurs prédécesseurs du respect dû aux stipulations du Pacte de 1815 et aux institutions cantonales, exigèrent la suppression des couvents d'Argovie,et le renvoi des Jésuites, considérés comme un obstacle à leurs projets de réformes.

Le refus de la curie romaine de s'entendre avec les libéraux de 1830 a été surtout profitable à leurs successeurs, les radicaux de 18i8 et de 1874; il leur a fourni des armes; grâce à lui, les théories de l'Etat moderne, que le pape Pie IX a flétries.dans le Syllabus, se sont de plus en plus affirmées en Suisse. Remarquons en outre que, sans la formation du parti ultramontain, ~Mivre du nonce et des Jésuites, les Waldstœtten n'eussent peut-être pas été condamnés au rôle effacé qu'ils jouent aujourd'hui dans la Confédération : constatation qui touche fort les esprits conservateurs et libéraux, pour qui le spectacle rétrospectif de ces discordes est particulièrement affligeant4.

1 A consulter sur cette période l'ouvrage de A. Henné intitulé : Erzûhlang der kirchlichen Ereignisse in der katholischen Schweiz.

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