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CHAPITRE VI

Conflits diplomatiques avec les cours allemandes

et italiennes.

Arrivée des réfugiés polonais en Suisse. — Note de la Confédération germanique à leur sujet. Situation difficile de la Suisse vis-à-vis des puissances voisines. — Arrivée des Lombards dans le Tcssin. — Après de longues négociations, les Polonais sont autorisés à rentrer en France. — Expédition des Polonais en Savoie. Notes des cours allemandes et italiennes. Rôle conciliant de l'ambassadeur de France. Mission de La Harpe et Rigaud. Réponse du Directoire aux cours étrangères.

Incident du Steinhœlzli. — Mesures prises par les cours de Vienne, Munich, Berlin et Carlsruhe. Attitude du canton de Berne. — Sourdes menées du prince de Metternich. Mesures prises par le gouvernement de Zurich à l'égard des agitateurs. — Evolution de la diplomatie française. — L'avènement de Ferdinand II fournit l'occasion d'un rapprochement entre la Suisse, l'Autriche et les cours allemandes. Liquidation de l'incident du Steinhœlzli, et reprise des bonnes relations entre la Suisse et les cours allemandes.

Durant les années qui suivirent 1830, la Suisse vit affluer sur son territoire les épaves des révolutions qui venaient de secouer le vieux continent. Sol hospitalier, refuge des malheureux de toutes les conditions — obscurs politiciens, humbles religionnaires ou monarques déchus fuyant leur patrie — la Confédération était considérée depuis des siècles comme un asile : tels ces temples antiques où le proscrit, à l'abri des poursuites de ses adversaires, attendait des jours meilleurs. Mais les issues de ce temple étaient surveillées de près par les potentats soupçonneux qui régnaient en Europe ; et ce sera pour la Suisse un éternel honneur que d'avoir, en dépit de toutes les difficultés qui en résultaient pour elle, et nonobstant les menaces des grandes puissances, maintenu Ja tradition sacrée du droit d'asile, tout en reconnaissant les limites qu'elle comporte.

Dans la période qui nous occupe, les réfugiés sont de quatre provenances différentes : Polonais, qui espèrent trouver chez nous, moins le repos qu'un terrain propice pour en faire le point de départ de nouvelles aventures; Carbonari, qui rêvent l'unité de Tltalie ; Allemands expulsés de leur pays pour y avoir prêché la doctrine républicaine ; Français légitimistes ou bonapartistes.

Après la défaite d'Ostrolenka, les insurgés polonais ont pris en

foule le chemin de l'Occident ; repoussés d'Allemagne, surveillés de très près en France, la plupart d'entre eux cherchent un asile en Suisse. Ils arrivent d'abord en petit nombre à Bàle, d'où ils se rendent à Soleure, au tombeau de Kosciusko. Les populations leur font bon accueil, car la distinction de leurs manières et leur résignation apparente prédisposent en leur faveur ; leur nombre augmentant de jour en jour, des comités s'organisent môme dans diverses villes pour leur venir en aide. On ne tarde cependant pas à s'apercevoir que leur irruption est en rapport avec les mouvements révolutionnaires qui éclatent de toute part, et l'on en conçoit quelque défiance : ils auraient, dit-on, été attirés en Suisse par les patriotes neuchâtelois, mais une erreur commise par leurs chefs aurait fait échouer leur jonction. En réalité, ils cherchent à échapper à la surveillance dont ils sont l'objet en France, pour se préparer à pénétrer sur le territoire germanique ; et leur dessein est d'aider les patriotes allemands qui conspirent pour arracher à leurs souverains des libertés constitutionnelles; malheureusement pour eux, des mesures ont été prises par le gouvernement badois pour les empêcher de franchir le Rhin.

Déçus dans leur attente, les Polonais le prennent de haut : 400 d'entre eux formant une sorte de corps organisé, et ayant à leur tète le colonel Oborski, font parvenir à la Diète une adresse conçue en termes emphatiques, dans laquelle ils se plaignent amèrement des procédés du gouvernement français, et invoquent la protection des autorités suisses. Mais cette manière insolite de se présenter en armes, en colonne organisée, sans papiers de légitimation, et avec des allures de révolutionnaires, engage le Directoire à se montrer particulièrement circonspect ; et les événements subséquents ne justifieront que trop cette attitude. Le droit d'asile étant dans la compétence des cantons, le Directoire attire leur attention sur les inconvénients de toute nature que pourrait provoquer la présence de tels hôtes. Tandis que Bâle- Ville, Uri, Tessin et Zoug refusent l'entrée de leur territoire aux compagnons d'Oborski, d'autres cantons se laissent toucher par leurs malheurs: Vaud, Genève, Zurich, Saint-Gall, Berne se montrent disposés à leur venir en aide ; le Valais et Argovie leur allouent même des subsides, et Bâle-Campagne s'offre à en recevoir un nombre déterminé ; les autres sont répartis dans les districts du Jura. Entre temps, la Société helvétique, réunie à Schinznach le 9 mai 1833, a provoqué la création d'un comité central de secours, sous la

présidence du conseiller d'Etat Neuhaus, de Berne, et envoie une lettre aux gouvernements cantonaux pour solliciter leur appui.

La Suisse se trouve, d'ailleurs, à l'égard des Etats voisins, dans une situation fort délicate, que ceux-ci ne cherchent guère à améliorer. Ainsi, le 21 mai, le comte de Bombelles, ministre d'Autriche, remet au Directoire, au nom de la Confédération germanique, une note signalant la participation des Polonais à l'émeute de Francfort du 3 avril, et insistant pour que la Suisse ne laisse pas se créer sur son territoire un foyer permanent d'agitation. Les réfugiés s'empressent naturellement de protester contre les incriminations de la note germanique, et supplient les cantons de ne pas leur retirer leur protection. De son côté, le ministre de Prusse à Zurich annonce que les voyageurs porteurs de passeports suisses seront soumis à leur arrivée dans les Etats prussiens à une enquête sévère. Quant à la démarche tentée par le Directoire auprès du cabinet des Tuileries pour obtenir que ses hôtes puissent rentrer en France, elle n'a eu aucun succès : le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères de Louis-Philippe, a déclaré à M. de Tschann, chargé d'affaires suisse à Paris, que le territoire français est irrévocablement fermé aux Polonais réfugiés en Suisse.

On semble donc accuser notre pays de favoriser des complots en tolérant la présence de révolutionnaires étrangers sur son territoire; et, d'autre part, les puissances limitrophes paraissent s'être entendues pour l'obliger à conserver chez elle ces éléments de perturbation.

Bien plus : la Suisse devrait servir de déversoir aux nations avoisinantes ! Mais, instruite par l'expérience, elle se prête de moins en moins facilement à ce rôle compromettant : tandis que le Tessin accueille encore des Lombards se dérobant aux poursuites de la police autrichienne, et bientôt suivis en Suisse par des espions, Genève refuse de recevoir des Italiens qui lui arrivent de France. En juillet 1833, le Vorort obtient enfin du cabinet des Tuileries la faculté pour 70 réfugiés de rentrer en France ; puis, d'autres Polonais ayant été expulsés à la suite de troubles qui ont éclaté à Bourges et à Châteauroux, les cantons limitrophes leur refusent cette fois l'entrée de leur territoire.

Au reste, la situation de ceux que la Suisse hébergeait encore devenait de plus en plus précaire : ils ne travaillaient pas, et les comités qui, avec l'appui de certains cantons, avaient assumé la

charge de leur entretien avaient peine à y suffire. La Diète germanique ayant mis des conditions inacceptables à leur passage à destination de la Hollande et de l'Amérique, le Directoire renouvela ses démarches auprès de la France, et obtint enfin, le 8 novembre, l'autorisation de les faire passer en Angleterre, en Portugal, en Egypte et en Algérie. Mais les Polonais mirent peu d'empressement à profiter des moyens qui leur étaient offerts pour quitter la Suisse : il ne leur convenait pas de s'éloigner du centre de l'Europe, où ils se tenaient à la disposition de leurs amis d'Allemagne et dltalie pour combattre dans ces pays le pouvoir absolu, y susciter des émeutes et des révolutions ; les associations de la Jeune Pologne, de la Jeune Allemagne et de la Jeune Italie comptaient même obtenir l'appui des partisans de la Jeune Suisse : mais ceuxci ne se sentaient nullement la vocation d'apôtres de la révolution universelle !

Ces agitateurs internationaux allaient du reste trouver un champ d'activité qui leur convenait. En ce temps-là, le Piémont pliait sous le joug sombre et despotique de Charles-Albert, que dominait Metternich, et les rigueurs de ce malheureux souverain avaient exaspéré une partie de l'opinion publique. Les patriotes rêvaient la libération et l'unification de l'Italie, et les plus ardents, à la tête desquels était le célèbre Mazzini, appellent bientôt à leur aide Polonais et Allemands, et confèrent la direction militaire de leur entreprise au général Romarino : auxiliaire bien mal choisi, car il avait contribué par ses fautes stratégiques à donner le coup de mort à l'insurrection polonaise, dont il était l'un des chefs. Polonais, Allemands et Italiens, venus de divers côtés au nombre de 800 à 1000 hommes, se concentrent, vers la fin de janvier 1834, à Nyon, à Carouge et aux environs de Grenoble, dans le dessein d'envahir la Savoie : les deux colonnes formées en Suisse doivent occuper Saint-Julien et Annecy, puis opérer à Chambéry leur jonction avec la troisième colonne, venue de France par le passage des Echelles.

Renseigné sur les mouvements qui se produisaient parmi les émigrés polonais, le Directoire fédéral invite les gouvernements cantonaux à prendre les mesures nécessaires pour s'opposer à l'expédition projetée contre la Savoie. Malheureusement, le gouvernement vaudois, tardivement avisé, ne peut arrêter à Morges qu'une partie des réfugiés, qu'il dirige sur Yverdon et la France ; 200 d'entre eux parviennent à se faire transporter en barque de

Nyon à Vésenaz dans la nuit du 31 janvier; mais ils y sont arrêtés par la garde soldée genevoise, qui dirige sur Genève la barque chargée des armes, et conduit les prisonniers à Rolle, où ils sont internés par les soins du gouvernement vaudois. La seconde colonne, forte de 400 hommes, est parvenue à se rassembler à Carouge le 2 février ; le même jour, elle occupe Annemasse, et prend la direction de Thonon. Mais ses chefs ne tardent pas à se convaincre qu'ils n'ont aucun appui à attendre des populations de la Savoie ; et, craignant d'être attaqués par des forces supérieures, ils se décident à la retraite. Le lendemain, ces pauvres émigrés, qui se préparaient à conquérir l'Italie, apprennent que le général Romarino a décampé pendant la nuit, en leur laissant une lettre pour les engager à renoncer à leur entreprise. Notons, en passant, que ce singulier héros avait reçu à l'avance 40 000 francs pour prix de ses services, et que plus tard, appelé à commander une division de l'armée du roi Charles-Albert, il devait contribuer par sa trahison à la défaite de Novarre. La troisième colonne, qui, de Grenoble, devait se rendre à Chambéry, échoue également dans sa tentative : elle rencontre les troupes sardes, qui lui tuent sept hommes et l'obligent à rétrograder. Telle fut la fin piteuse de cette folle équipée. De la Suisse, où ils étaient rentrés, les réfugiés polonais gagnèrent pour la plupart l'Angleterre, munis de passeports que le gouvernement français consentit à leur fournir ; quelques-uns obtinrent l'autorisation de résider dans le canton de Berne.

Comme bien on pense, ces malheureux événements valurent à la Suisse une série de notes plus ou moins comminatoires de la part des cours de Vienne, de Carlsruhe, de Turin, de Stuttgardt, de Naples et de la Confédération germanique, protestant contre l'abus que les Polonais avaient fait du droit d'asile, se plaignant de la tolérance manifestée à leur égard, et réclamant l'éloignement immédiat des réfugiés qui avaient pris part à l'expédition de Savoie. La note germanique faisait du reste soigneusement la différence entre les étrangers inoffensifs, et les réfugiés qui venaient ourdir sur le territoire suisse des complots destinés à troubler la tranquillité des pays voisins ; et le ministre du Piémont tenait à remercier, au nom de sa cour, des mesures prises par le Vorort et les gouvernements de Vaud et de Genève, pour s'opposer au projet du comité insurrectionnel.

Le Directoire fédéral invita par circulaire les gouvernements

cantonaux à ne pas tolérer plus longtemps sur leurs territoires respectifs des réfugiés compromettants. Mais l'Etat de Berne, fidèle à ses vieilles traditions en matière de droit d'asile, se refusa à céder devant les menaces des puissances. « La demande du Directoire, dit-il, est inexécutable, attendu que la France ne recevrait les Polonais que pieds et poings liés, et l'Etat de Berne ne consentirait jamais à livrer de la sorte des hommes qui ont reçu l'hospitalité de la République. L'honneur et la dignité de la nation suisse se trouveraient gravement compromis par une mesure aussi contraire à l'indépendance de la Confédération et aux principes d'humanité. Les garanties que les Etats limitrophes pouvaient exiger ont été pleinement accordées par les gouvernements de Berne, de Vaud et de Genève. Aller au delà serait montrer une pusillanimité peu propre à maintenir l'estime et la considération dont jouit la nation suisse. »

Sans se refuser à admirer la fierté toute bernoise de cette attitude, il faut convenir néanmoins que les Polonais ne méritaient pas absolument l'intérêt qui leur était témoigné : après l'abus du droit d'asile dont ils s'étaient rendus coupables, les gouvernements dont ils avaient méconnu les dispositions généreuses étaient fondés à user de contrainte à leur égard. Du reste, pas n'était besoin pour cela de les enchaîner; le Vorort décida simplement l'expulsion de tous les réfugiés qui avaient pris part à des tentatives pour troubler le repos des Etats voisins. D'autre part, il fit observer, dans sa réponse, que des Etats plus puissants et disposant de moyens plus étendus n'avaient pas toujours su prévoir des équipées semblables : allusion à la tentative faite par la colonne qui s'était concentrée dans le Dauphiné. Le gouvernement français ayant, sur ces entrefaites, accordé aux réfugiés, tant polonais qu'allemands et italiens, de nouvelles facilités qui leur permettaient de quitter la Suisse sans tomber entre les mains de leurs adversaires, le gouvernement bernois somma les Polonais établis sur son territoire d'en profiter. Ces mesures ne parviennent cependant pas à calmer l'irritation des puissances : à l'instigation de Metternich, dont les vues réactionnaires ont eu de si funestes résultats en Autriche, en Allemagne et en Italie, des notes conçues en termes menaçants continuaient à affluer en Suisse, tant de Carlsruhe, de Stuttgardt, de Munich et de Turin que de Vienne1. Mais,

i Pour le contenu de ces notes, voir La Suisse sons le Pacte de i8i5, t. II, chap. VII.

heureusement pour la Suisse, le crédit de l'illustre homme d'Etat était en baisse : seuls le Piémont et quelques Etats secondaires d'Italie et d'Allemagne prenaient encore leur mot d'ordre à Vienne. Aussi les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, tout en déclarant se joindre aux demandes des cabinets allemands et sarde, le firent en termes très modérés, et en exprimant leur satisfaction au sujet des mesures prises.

Quant à la France, depuis la Révolution de juillet, elle s'était séparée de la Sain te- Alliance et, avec l'Angleterre, lui servait de contrepoids : les principaux organes de sa presse politique, les Débats et le Messager de Paris, tenaient à l'égard de la Suisse un langage sympathique ; son ambassadeur auprès de la Confédération, M. de Rumigny, s'efforçait de déjouer les intrigues de Metternich ; à Vienne, l'ambassadeur de Louis-Philippe protestait énergiquement contre les prétentions autrichiennes. Mais, tout en accordant son appui moral à la Suisse, le cabinet des Tuileries avait donné, pour la forme, des satisfactions à celui de Turin, en ordonnant des poursuites — elles n'eurent du reste pas lieu — contre les réfugiés qui avaient envahi la Savoie ; et il exprimait officiellement au roi Charles-Albert ses regrets au sujet des concentrations qu'il avait laissées se produire dans le département de l'Isère.

De leur côté, les autorités fédérales saisirent la première occasion pour chercher à dissiper des mésintelligences qui pouvaient se transformer en véritable conflit. Le roi Charles-Albert étant venu, au mois de juin 1834, faire un séjour en Savoie, le Directoire chargea le conseiller d'Etat de la Harpe, de Lausanne, et le syndic Rigaud, de Genève, de se rendre à Chambéry, pour y porter au roi de Sardaigne les bons vœux de la Suisse, et pour lui exprimer des regrets au sujet des événements de février. Ce monarque leur fit un accueil aimable, et de bons rapports ne tardèrent pas à se rétablir entre la Confédération et ses divers voisins.

Lorsque la Diète se réunit en juillet, un bill d'indemnité fut donné au Vorort pour l'usage qu'il avait fait de ses pouvoirs dans la questiQn des réfugiés. Cependant son attitude ne laissa pas d'être vivement critiquée : Berne et Lucerne protestèrent même contre la décision de la Diète, estimant que le Vorort n'avait pas suffisamment affirmé le droit de la Confédération de demeurer, dans chaque cas, maîtresse d'accorder ou de refuser l'asile à

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