‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · ALLEMANDES ET ITALIENNES · texte numérisé non relu

ALLEMANDES ET ITALIENNES

tel ou tel réfugié. Protestation malencontreuse : en manifestant le désaccord qui régnait entre les cantons, elle faillit, en effet, compromettre le rétablissement des rapports amicaux entre la Confération et l'Autriche, et elle maintint en éveil la défiance deMetternich à l'égard de notre pays.

L'émotion était à peine calmée en Suisse, lorsqu'un nouvel incident raviva les plaintes des puissances. Incident auquel on pouvait s'attendre du reste : car le gouvernement radical de Berne se montrait plein de mansuétude à l'égard des agitateurs cosmopolites qu'il tolérait sur son territoire ; et ceux-ci, ne se considérant pas comme liés par la bienveillante protection dont ils étaient l'objet, continuaient à manifester leurs sentiments révolutionnaires sans égard pour les embarras que leur attitude provocante pouvait causer à leurs hôtes.

Le 27 juillet 1834, une société^ d'ouvriers allemands s'étant réunie au restaurant du Steinhœlzli, à Berne, des réfugiés, en petit nombre, y arborèrent le drapeau noir, rouge et or, symbole de l'unité allemande, et y prononcèrent des discours patriotiques ; les têtes s'échauffant, les drapeaux aux couleurs des souverains allemands furent foulés aux pieds. L'événement, rapporté et amplifié par des espions, prit immédiatement des proportions considérables. Le 23 août, le comte de Bombelles, ministre plénipotentiaire d'Autriche, demanda des explications au gouvernement bernois. Celui-ci chercha à étouffer l'incident en en atténuant la portée, et engagea Bombelles à s'adresser au Vorort ; puis il fournit à ce dernier des explications tendant à établir que la réunion du Steinhœlzli, loin de revêtir le caractère d'une conjuration ou d'une assemblée secrète, n'avait été qu'un banquet d'ouvriers sans portée politique. Cependant, le 18 septembre, le Vorort adressa une nouvelle circulaire aux cantons, pour les rendre attentifs aux menées des réfugiés, et leur signaler le rôle occulte joué par Mazzini, l'un des organisateurs de l'expédition de Savoie. Peu de jours après, les ouvriers autrichiens, bavarois, prussiens et badois reçurent de leurs gouvernements respectifs l'ordre de ne plus séjourner dans le canton de Berne. Encouragé par l'ambassadeur de France, le gouvernement bernois protesta; mais le Vorort lui laissa la responsabilité de son attitude, déclinant ainsi sa compétence.

Le tour de Berne de revêtir la charge de Vorort allait arriver,

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et la question se posa de savoir si, dans ces circonstances, il pouvait la remplir : il y avait lieu de craindre, en effet, que les cours allemandes se refusassent à entretenir des relations diplomatiques avec le nouveau Vorort. En fait, la transmission des pouvoirs fédéraux du gouvernement de Zurich à celui de Berne devait faciliter la solution du conflit et amener une détente dans les relations, tant la diplomatie est un art fécond en ressources et en distinctions subtiles. Deux tendances se manifestaient au sein du parti radical bernois, se personnifiant, Tune en Ch. Schnell et Tscharner, qui avaient à cœur avant tout l'intérêt du pays, l'autre en Kasthofer et Jwggi, qu'animaient des visées cosmopolites. Le Grand Conseil manifesta sa préférence pour les idées modérées des premiers, et cet échec du parti avancé, ainsi qu'un mémorandum conciliant envoyé par le gouvernement de Berne aux cabinets de Paris et de Vienne, rendit possible la rotation normale du pouvoir. Après quoi, une note incolore du nouveau Directoire, affirmant son intention de veiller au maintien des rapports de bonne intelligence et d'amitié entre la Confédération et les Etats étrangers, permit aux cours allemandes de se tenir pour satisfaites, à l'exception toutefois de celle de Vienne, qui continuait ses menées souterraines.

Le but que le prince de Metternich poursuivait avant tout chez nous consistait à mettre en échec le parti radical, et à en arrêter le triomphe. Pour arriver à ces fins, la police autrichienne entretenait de nombreux agents provocateurs qui parcouraient la Suisse orientale sous de faux noms, et compromettaient à la fois et le pays et les étrangers qui l'habitaient. Abusant de la crédulité des ouvriers allemands, de faux frères se glissaient parmi eux, les excitaient par leurs discours ou par de fallacieuses promesses, et organisaient des assemblées où ils développaient des plans aussi absurdes que criminels. Pour déjouer ces menées, le Conseil d'Etat de Zurich dut rendre, le 25 février 1835, un arrêté statuant que les étrangers qui fonderaient des associations politiques seraient immédiatement expulsés ; le gouvernement de Thurgovie prit des mesures analogues.

Metternich tenait fort à intéresser à sa politique réactionnaire le gouvernement de Louis-Philippe. « Le droit des puissances signataires du traité de Vienne — lit-on dans ses instructions du 8 janvier 1835 au comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche en France — est de veiller à ce que l'esprit du contrat de 1815 ne soit ni changé ni dénaturé. » Et, grâce à ces agissements, la ques-

tion des réfugiés n'étant d'ailleurs pour lui qu'un prétexte, il parvint en effet à opérer un revirement dans l'attitude du cabinet des Tuileries à l'égard de notre pays. Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis l'avènement de la monarchie de Juillet, que celle-ci, désavouant ainsi les principes libéraux qui avaient motivé son appel au trône, se montrait prête à joindre ses efforts à ceux de la Sainte-Alliance pour frapper la Suisse d'immobilisme, et s'opposer au développement normal de ses institutions. Un journal français de l'époque, le Constitutionnel, remarque d'ailleurs avec raison que Metternich flétrissait du nom de radicalisme tout libéralisme sage et éclairé : celui qui avait inspiré le projet de pacte Rossi aussi bien que les idées plus avancées de Kasthofer et de ses amis. Mais, compréhensible chez Metternich, cette politique réactionnaire était surprenante de la part du gouvernement de Juillet. Et n'étaitce pas une singulière inconséquence, par exemple, que de reprocher à la Suisse, à la fois l'impuissance de ses autorités fédérales, et les efforts qu'elle faisait pour accroître le prestige du pouvoir central !

C'est que, après avoir favorisé l'émancipation de la Belgique, et témoigné des sympathies à la Pologne, le cabinet des Tuileries a fait dans sa politique extérieure une brusque évolution, d'ailleurs vivement critiquée en France même : le Constitutionnel, entre autres, ne se fait pas faute de blâmer « les ligues souterraines contre l'indépendance d'un peuple généreux, qui, longtemps courbé sous le joug de l'étranger, s'en était affranchi en 1830, et avait abrité sa liberté à l'ombre de celle de la France. »

Cette évolution, ainsi que la facilité avec laquelle Metternich avait réussi à faire partager au cabinet des Tuileries son intention d'arrêter en Suisse le triomphe du radicalisme, provient du fait que Louis-Philippe est hanté par la crainte d'un sort pareil à celui de Charles X. Hypnotisé par cette préoccupation, le roi des Français tend de plus en plus à fausser compagnie à ses principes, ne se doutant pas que, ce faisant, il se précipite tout justement audevant du danger qu'il redoute. Désormais, effrayée des conséquences de la Révolution de juillet, la maison d'Orléans va s'efforcer d'enrayer le mouvement auquel elle a associé son drapeau. Non seulement elle ne se fera plus aucun scrupule d'intervenir dans la politique intérieure de la Suisse, mais elle créera même des prétextes. On a vu plus haut (p. 288) son ambassadeur s'immiscer dans les démêlés du gouvernement de Berne avec le clergé

du Jura ; durant les années suivantes, il cherche, sous la conduite de Thiers, puis de Mole et de Guizot, qui emboîte maladroitement le pas derrière Metternich, à prendre pied en Suisse, où, dans sa campagne contre les idées libérales, il déploie plus d'ardeur que le cabinet de Vienne lui-même. Par leur zèle intempestif, les conseillers de Louis-Philippe causent ainsi, en Suisse comme en France, un grand préjudice aux intérêts conservateurs qu'ils prétendent défendre.

L'entente entre les cabinets de Vienne et de Paris fut révélée par la Gazette d'Augsbourg du 7 février 1835 déjà, puis, comme il est d'usage en pareil cas, démentie par la diplomatie ; mais les événements subséquents prouveront qu'elle n'était que trop réelle.

En outre, les hostilités recommencent d'autre part : en février 1835 le gouvernement de Carlsruhe étend à toute la Suisse la défense faite aux ouvriers badois de séjourner dans le canton de Berne, et intime à ceux qui y sont établis l'ordre de rentrer dans le grand-duché ; puis, croyant avoir à redouter une agression de la part des autres Allemands séjournant en Suisse, il institue un cordon militaire le long de la frontière du Rhin, et les gouvernements wurtembergeois, bavarois et autrichien prennent les mêmes mesures.

Cependant, la mort de l'empereur François II (2 mars), en donnant lieu à un échange de notes courtoises, va devenir, comme naguères le passage du roi Charles-Albert à Chambéry, l'occasion d'un rapprochement avec l'Autriche et les cours allemandes. C'est dans les termes les plus bienveillants, que, par une lettre datée de Vienne, le 2 mars, et signée de sa main, le nouvel empereur, Ferdinand Ier, informe « ses très chers et bons amis les très honorés Confédérés des vingt-deux cantons», du décès de son regretté père; le H, le ministre d'Autriche, qui a conservé sa résidence à Zurich, fait tenir aux autorités suisses ses lettres de créance, par lesquelles il annonce qu'il est confirmé dans ses fonctions. Mais ces deux missives parviennent au Vorort par la voie de la poste, procédé que celui-ci ne peut admettre. Il envoie donc à Zurich le chancelier fédéral, Amrhyn, qui dépose en propres mains du ministre d'Autriche une lettre courtoise à l'adresse de l'empereur Ferdinand Ier, lettre où est exprimé le vœu ardent « que les différends survenus dans ces derniers temps entre la cour impériale et le canton de Berne à la suite d'un événement

aussi déplorable qu'il a été désapprouvé, puissent être considérés comme aplanis, d'autant que le gouvernement bernois veillera avec soin au maintien des principes généraux du droit des gens. »

Le chancelier demande en outre au ministre de bien vouloir, suivant l'usage, remettre en personne ses nouvelles lettres de créance à M. le président de la Diète; M. de Bombelles répond qu'il a agi selon les instructions de sa cour. La lettre du Directoire produisit un heureux effet à Vienne ; Metternich déclara au ministre suisse d'Eflinger, que le cabinet était prêt à renouer des relations avec le gouvernement bernois agissant comme Vorort, s'il était donné à ceux de Munich, de Stuttgardt et de Carlsruhe des assurances conformes à celles que contenait la lettre du président de la Diète à l'empereur. A la suite de cet entretien, et dans le courant de mars, il se produit entre le Directoire fédéral et les cours du midi de l'Allemagne, un échange de notes qui aplanit les difficultés diplomatiques ; Bombelles se rend en juin à Berne pour remettre en personne ses lettres de crédit ; un dîner de gala, auquel assistent les membres du Directoire et les ministres d'Autriche et de Bavière, scelle cette réconciliation.

L'amour-propre des patriciens bernois avait été vivement froissé des humiliations que la conduite imprudente du gouvernement radical avait attirées sur cette république fondée et si sagement dirigée durant des siècles par leurs ancêtres. M. de Tillier le dit hautement au sein du Grand Conseil ; il rappelle à ce propos la considération que Frédéric-le-Grand avait pour les cantons, et cite les termes dans lesquels ce souverain s'était exprimé à leur égard peu avant sa mort : « J'aime la Suisse, et surtout le gouvernement de Berne ; il y a de la dignité dans tout ce que ce gouvernement fait ; j'aime les Bernois. » — « Pourrions-nous, nous Bernois d'aujourd'hui, poursuit de Tillier, nous attendre à un jugement semblable de la part des descendants de Frédéric ?» Et il conclut : « Suivons dorénavant, à la manière de nos pères, d'autres voies, aussi éloignées d'une jactance insensée, souvent suivie de lâcheté, que d'une humilité dégradante, en sorte que l'histoire puisse dire de nous qu'aucun peuple n'a été plus brave, aucun sénat plus sage que le peuple et le sénat de Berne. »

Lorsque la Diète se réunit, le Vorort garde le silence sur les transactions diplomatiques qui viennent de se conclure. Interpelé à ce sujet par les députés vaijdois, il se refuse à répondre, alléguant « le secret diplomatique. » « Dans l'espèce, déclare-t-il, le

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Vorort a pu garder le secret avec d'autant plus de raison, que toute l'affaire ne concerne que le canton de Berne. » Autrement dit, le refus du gouvernement bernois de désapprouver immédiatement les scènes du Steinhoelzli n'ayant, à son point de vue, compromis que lui-même, et non la Confédération, il entend assumer seul la responsabilité de cet incident et des suites, quelque peu humiliantes, auxquelles il l'a exposé.

Situation respective de la Suisse et de l'Europe en juillet 1835. — La France entre dans la voie de la réaction. — Découverte d'un complot ourdi par la Jeune Allemagne et de nombreuses sociétés secrètes, ayant leur centre en France et des ramifications en Suisse. Attitude de l'Association nationale et de la Jeune Suisse. — Le Directoire fédéral demande au gouvernement français le droit de passage en faveur des réfugiés qu'il se propose d'expulser (22 juin 1836). Note française du 18 juillet. — Mesures prises par la Diète touchant les réfugiés. — Réponse de la Diète à la note française (29 août).

Thiers demande au Vorort l'expulsion de l'espion et agent provocateur Conseil, envoyé en Suisse à son insu par Montalivet. Le rôle de Montebello dans cette ténébreuse affaire est blâmé par la presse libérale française. — Mole qui succède à Thiers désavoue Conseil dans une note du 27 septembre. — Rappel temporaire de Montebello; blocus commercial de la Suisse. — Réponse de la Diète à la note française (5 novembre). Reprise des relations amicales entre les deux pays. — Fin de l'incident Conseil à la Chambre des députés.

11 pouvait sembler, après toutes les négociations antérieures, que la Confédération avait suffisamment témoigné de son désir de plaire à ses voisins. Malheureusement, le système de compression que la politique de Metternich faisait peser sur l'Allemagne et l'Italie maintenait en Europe un état de tension, et les tendances libérales des principaux cantons suisses les exposaient au reproche de favoriser l'esprit révolutionnaire.

A peine les difficultés semblaient-elles aplanies que l'attentat de Fieschi, commis à Paris le 28 juillet 1835, amenait Louis-Philippe à s'inféoder à la politique de Metternich. Ce rapprochement des cabinets de Paris et de Vienne eut pour conséquence le remplacement à Berne de M. de Rumigny par M. de Montebello : choix malheureux, car ce diplomate dédaigneux, emporté et maladroit, était peu fait pour le rôle délicat qui allait lui incomber.

Vers le commencement de juin 1836, la police de Zurich constata que des réfugiés allemands avaient de fréquentes réunions près de Wollishofen. Leurs agissements avaient été découverts et dénoncés par une fille d'auberge : sept proscrits de différentes nationalités furent arrêtés. Les papiers trouvés chez eux prouvèrent l'existence d'une conspiration, dont un certain baron von Eib était l'âme. Le nombre des arrestations s'éleva bientôt à trente, et l'enquête qui suivit fournit des indices sur l'assassinat de l'étudiant Lessing, commis aux environs de Zurich dans la nuit du 3 au 4 novembre précédent dans des circonstances demeurées mystérieuses. La grande majorité des Allemands établis en Suisse était demeurée étrangère à cette conspiration ; aucun Suisse n'y avait donné les mains, les réfugiés italiens et français ne paraissaient pas y avoir pris part.

La police zuricoise se hâta de transmettre ces renseignements aux autres polices cantonales, et celles-ci ne tardèrent pas à découvrir l'existence de 15 clubs révolutionnaires comptant environ 350 adhérents. Lorsque la Diète se réunit à Berne le 4 juillet, Tavoyer de Tscharner affirma la nécessité de sévir avec rigueur contre les étrangers qui abusaient de l'hospitalité, et plusieurs d'entre eux furent immédiatement expulsés. La presse suisse, de son côté, même la presse avancée, manifesta son indignation contre les agissements de la Jeune Allemagne.

La découverte des relations entre la Jeune Italie, la Jeune Ailemagne, la Jeune Pologne, la Jeune Europe et la Jeune Suisse, ainsi que l'attitude de V Association nationale, allaient accroître encore les embarras de la situation.

V Association nationale suisse avait été fondée le 5 mai 1835 pour faire de la propagande en faveur de la revision du Pacte. Mais, voyant ses desseins entravés par la diplomatie étrangère, elle sentit naître en elle des sympathies pour le mouvement libéral italien et allemand. Elle n'allait pas jusqu'à approuver les moyens employés par la Jeune Italie et la Jeune Allemagne, mais quelquesuns de ses membres, appartenant à la fraction la plus avancée du parti radical, la compromettaient par leurs discours. Il en résulta une scission : le publiciste Jean Schnell, après avoir publiquement blâmé la conduite des réfugiés, en prit occasion pour sortir de cette association et fut suivi par plusieurs de ses amis politiques.

Pour rallier les dissidents, Druey, alors président de l'Association nationale, en convoqua les membres pour le 7 juillet 1836 au

tir fédéral de Lausanne, et, là, protesta contre les insinuations malveillantes dont elle avait été l'objet, affirmant qu'elle était étrangère à toute espèce de complots soit en Suisse, soit à l'étranger. Mais un incident inattendu, l'arrestation d'un nommé Schiller, originaire de Oarmstadt, récemment naturalisé bernois et instituteur au gymnase de Bienne, vint aggraver les préventions que suscitait l'Association nationale. Ce Schuler était un des rédacteurs de la Jeune Suisse, et Ton trouva dans ses papiers un manifeste au peuple annonçant que la Constitution fédérale serait proclamée le 5 juillet au tir de Lausanne. Cette coïncidence était purement fortuite, car le journal intitulé La Jeune Suisse n'était nullement l'organe de l'Association nationale.

Non content de justifier, à la tribune du tir fédéral, l'Association nationale des accusations dont elle était l'objet, et de plaider la cause du droit de réunion, Druey manifesta hautement sa sympathie pour les patriotes neuchâtelois., et se lança dans des diatribes déplacées contre le gouvernement français. Il alla jusqu'à prêter au Directoire l'intention de supprimer par un nouveau conclusum le droit d'association, et à déclarer qu'il était prêt à résister à ces mesures si elles étaient prises {. Ces fanfaronnades maladroites ne pouvaient qu'attiser le feu et produisirent le plus fâcheux effet.

Pendant ce temps, la police bernoise, continuant ses recherches, acquérait la preuve des rapports que la Jeune Suisse entretenait avec les sociétés secrètes européennes, et de l'intention où elle était de recourir aux armes pour renverser le régime fédéral de 1815. Jean Schnell publia dans le Volksfreund l'acte de confraternité conclu le 15 mai 1834 entre la Jeune Allemagne, la Jeune Italie, la Jeune Pologne, et auquel la Jeune Suisse avait adhéré ultérieurement. Parmi les signataires de cet acte, nous voyons figurer entre autres, Mazzini, Ruffini, Melegari (le futur ministre de Victor- Emmanuel), et au nombre des acteurs du complot un musicien allemand qui donnait des leçons de piano chez le duc de Montebello.

Pour dégager sa responsabilité, le comité central de V Association nationale demanda, le 31 juillet, une enquête approfondie au sujet des complots ourdis en Suisse, qu'il considérait comme l'œuvre d'agents provocateurs.

Le Vorort ne pouvait humainement songer à conduire à la frontière allemande ou italienne les réfugiés qu'il avait fait arrêter ;

1 Pour plus de détails, voir La Suisse sous le Pacte île i8i5, vol. II, chap. IX.

force lui était de s'adresser à la France afin d'obtenir d'elle le libre passage sur son territoire. C'est ce qu'il fit par une note du 22 juin, et il était en droit de s'attendre à ce que ce pays lui facilitât l'accomplissement de ses devoirs internationaux. Tel ne fut malheureusement pas le cas. Le début de la note française remise par Montebello le 18 juillet est conçu en termes doucereux : le gouvernement de Louis-Philippe y déclare consentir à recevoir momentanément les réfugiés expulsés par le Directoire ; mais bientôt le ton change, et, faisant allusion à l'expédition de Savoie et aux tentatives d'assassinat dont Louis-Philippe avait failli être victime, Montebello en prend occasion pour adresser des remontrances à la Suisse. Il fait ressortir « que si la France, avec sa puissante organisation administrative, sa force militaire et les moyens de police dont elle dispose, peut offrir des garanties rassurantes et donner sans danger pour les autres Etats une large extension au droit d'asile, ces mêmes garanties n'existent pas au même degré en Suisse, parce que sa constitution fédérative et son fractionnement en vingt-deux Etats ne saurait permettre qu'elle ait au même degré les moyens de surveillance et de répression. »

Après une série de sages conseils, qui ne lui étaient pas demandés, Montebello exprime des doutes injurieux et en vient à des menaces, dont on ne saisit pas bien l'opportunité, étant donnée l'attitude prise par le Directoire au mois de juin. Ce langage blessant, qui surpassait en arrogance le ton de Metternich, et qui s'explique peut-être en partie par les origines roturières de son auteur1, contrastait avec les manières affables de son prédécesseur, M. de Rumigny. Cette puissante organisation et cette force militaire, dont se targue le gouvernement français, n'avaient pas empêché les Polonais, en 183 i, de préparer en Dauphiné une expédition contre le roi de Sardaigne, et il y avait vraiment quelque mauvaise grâce à rappeler, en le reprochant à la Suisse, un attentat que la police française n'avait pas su prévenir.

Les événements allaient du reste se charger de remettre les choses au point. Huit jours après l'envoi de cette note insolente, une nouvelle tentative d'assassinat est commise par le sieur Alibeau sur la personne de Louis-Philippe, et l'on ne tarde pas à faire de singulières découvertes : c'est à Paris même, sous les yeux vigilants de cette administration donnée en exemple aux autres

1 Le duc de Montebello était le fils du maréchal Lannes.

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pays, que réside le comité directeur de la Jeune Europe ; Paris est le centre du mouvement révolutionnaire ; c'est de Paris que partent les instructions adressées aux agitateurs internationaux !

Profondément froissée, la Diète décide d'attendre, pour délibérer sur la note française, d'avoir liquidé la question des réfugiés. Le professeur Monnard (de Lausanne) lui présente un rapport constatant qu'il existe seize clubs de la Jeune Allemagne en Suisse et deux en France (à Marseille et à Lyon) ; il conclut à l'adoption d'un arrêté d'expulsion touchant les réfugiés reconnus coupables de menées subversives. Contrairement à son habitude, la Diète décide de délibérer publiquement. Plusieurs orateurs en profitent pour s'élever contre le ton et les prétentions de la France; non seulement, font-ils observer, le centre du mouvement révolutionnaire est à Paris, mais c'est la police suisse qui, par ses enquêtes, a amené la découverte des complots qui se tramaient dans cette grande capitale !

Après une longue discussion, la Diète se borne à poser le principe que le droit d'asile sera retiré aux réfugiés qui en abuseraient ; puis, par 11 voix contre 9 */2, elle décide de laisser aux autorités cantonales le soin de connaître des cas particuliers et de se concerter avec le Directoire pour les mesures d'exécution. Il fut entendu que, en cas de désaccord entre le Directoire et un canton, au sujet de l'expulsion d'un étranger, ce serait le Conseil fédéral, prévu à l'article IX du Pacte, qui trancherait la question. Cet arrêté, adopté par la Diète le 11 août, reçut le 23 la sanction de la majorité des cantons et fut définitivement inscrit au protocole le 26.

D'avance, le cabinet de Paris avait cherché à exercer une pression sur les décisions de la Diète. Le 6 août était déjà arrivé de Paris un courrier porteur d'une dépêche de Thiers, que Montebello avait communiquée immédiatement à l'avoyer Tscharner, président de la Diète. « Monsieur le duc, y lit-on, je vous invite à poursuivre avec activité l'affaire des réfugiés. Les propositions de la commission sont insuffisantes, car aussi longtemps qu'on laissera les cantons juges des cas, et qu'on les chargera de pourvoir à l'exécution dans leurs territoires, les mesures ne seront qu'imparfaitement accomplies, et il suffira de la mauvaise volonté ou de la résistance d'un seul d'entre eux pour rendre tout inutile. Il faut faire entendre à la Suisse un langage franc, quoique dur. Si elle n'écoute pas les conseils et les demandes de la France, elle peut

s'envisager comme brouillée avec la France, et sa résistance sera immédiatement suivie d'un blocus hermétique. »

Le ton de cette missive est significatif. Mais il y a mieux encore : les procédés dont va user en cette circonstance la diplomatie française sont de ceux qu'il faut narrer. Envisageant cet ultimatum comme une simple communication, et non comme une note verbale, l'ambassadeur refuse à Tscharner de lui en laisser copie ; de la sorte, on pourra nier au besoin la présentation de cette note , quoique le contenu — on y compte bien ! — doive en être nécessairement communiqué à la Diète, à huis dos! Effectivement, quelques jours plus tard, ayant constaté que sa lettre hautaine n'a pas produit l'effet voulu, Thiers bat en retraite, et envoie au Moniteur une note ainsi conçue : « Paris, 18 août. Plusieurs journaux publient une prétendue lettre du ministre des affaires étrangères au duc de Montebello. Nous sommes autorisés à déclarer formellement que cette lettre est apocryphe, et qu'on y a gravement altéré le sens et la rédaction de la lettre qu'on a eu la prétention de reproduire. »

Thiers ne conteste pas l'existence de cette prétendue lettre, puisque, dit-il, le sens en a été dénaturé. Mais en quoi est-elle apocryphe ? c'est ce qu'il laisse ignorer. Le communiqué était rédigé avec assez d'art et d'ambiguïté, observe M. d'Ivernois*, pour qu'il ne fût pas facile de discerner si la rétractation portait spécifiquement sur le blocus, sur les brouilleries ou sur les paroles dures. « Mais, ajoute-t-il, malgré son ingénieux déguisement, ce désaveu officiel n'en causa pas moins un véritable fracas à Paris, où l'orgueil national, peu habitué à des reculades de cette espèce, était encore tout fraîchement blessé d'un pas rétrograde assez semblable que le président des Etats-Unis venait d'infliger à M. Thiers. » La presse française, à quelques rares exceptions près, le blâma de ses procédés à l'égard de la Suisse. Son ministère ne devait du reste pas être de longue durée ; constitué le 22 février 1836, il tombait du pouvoir le 25 août de la même année.

Le 29 août, la Diète arrêta les termes de sa réponse à la note française du 18 juillet. Dans ce document, dû à la plume de Monnard, la Suisse proclame l'intention de ne pas tolérer sur son territoire les étrangers dont la présence pourrait être compromettante pour sa tranquillité intérieure et ses relations avec les autres

1 Voir Lettre à Palmerston.

Etats, et de se conformer aux règles du droit international. Ce principe posé, la Diète affirme son droit d'accorder l'hospitalité, en tant qu'Etat souverain, aux réfugiés qui s'en montrent dignes ; elle prend, dit-elle, des mesures contre ceux qui se sont rendus coupables d'actes criminels constatés, « mais sa police ne descendra jamais dans les consciences pour y surprendre des intentions, ses tribunaux ne puniront jamais des espérances. » Puis elle relève certains faits : la découverte des trames qui s'ourdissaient en France est l'œuvre du Directoire fédéral qui les a signalées au cabinet des Tuileries ; il a en outre expulsé ou livré aux tribunaux un grand nombre de coupables, « tandis que la France n'a pas encore pu atteindre les chefs, ni découvrir le principe du mal caché dans son sein. » La Diète, dans ces circonstances, marque sa surprise de voir la France, par l'intermédiaire de M. de Montebello, « accuser la faible organisation de la police suisse avec laquelle elle fait contraster sa puissante organisation administrative, sa force militaire et les moyens de police dont elle dispose. »

Cette réponse fière et digne attirera une réplique du cabinet des Tuileries. Mais, avant d'en parler, nous devons signaler un démêlé qui va porter au plus haut degré l'exaspération du duc de Montebello.

Le 19 juillet 1836, l'ambassadeur de France avait demandé l'arrestation et l'expulsion d'un nommé Conseil, lequel professant des doctrines subversives, s'était procuré un passeport établi en faveur du sieur Chéli (Napoléon), et était, au dire de Montebello, compromis dans l'affaire Fieschi ; en formulant cette requête, l'ambassadeur de France n'était que le docile instrument du cabinet, qui allait sottement tomber dans un piège tendu, par l'un de ses membres à l'insu des autres, aux révolutionnaires et au Vorort suisse. La police bernoise rechercha ce « dangereux personnage » , et réussit à mettre la main sur lui le 10 août; elle constata que le soi-disant réfugié n'était autre qu'un espion, et même un agent provocateur envoyé en Suisse par la police française. Des trois passeports dont il était porteur, l'un daté d'Àncône le 22 avril 1834 lui donnait le nom de Chéli Conseil, un autre délivré par le préfet du Doubs, en date du 4 août 1836, l'appelait Pierre Corelli; quant au troisième, daté du 15 novembre 1835 et dressé en faveur de François Hermann, il lui avait été délivré, sur l'ordre de Monte-

bello, par le chargé d'affaires G. de Belleval, le 7 août 1836, soit trois jours avant son arrestation. Ce document officiel avait donc été antidaté par l'ambassade de France. L'enquête qui suivit cette arrestation amena d'étranges découvertes. Conseil avait été envoyé en Suisse, au commencement de juin 1836, par un secrétaire du ministère français de l'intérieur, immédiatement après la tentative d'assassinat d'Alibeau ; il avait reçu pour mission de rechercher l'amitié des réfugiés politiques et de connaître leurs desseins ; au besoin, il devait faire en sorte d'être arrêté et conduit en Angleterre avec eux : l'ambassade française le signalerait comme complice des attentats Fieschi et Alibeau. Le 10 juillet, Conseil arrive donc à Berne, et se lie bientôt avec les Italiens Boschi et Primaveri ; mais, lorsqu'il se présente à la police pour obtenir un permis de séjour, celle-ci le lui refuse et lui ordonne de quitter la ville ; il s'en va alors à Besançon, et revient à Berne le 6 août, porteur d'un nouveau passeport au nom de Pierre Corelli. Mais le fait que le signalement de ce dernier passeport, de date toute récente, se rapporte parfaitement à la personne de Conseil, est de nature à faire concevoir des doutes aux réfugiés : c'est pourquoi Montebello, auquel il se présente le 6 août, lui fait délivrer, le 7, par son chancelier, un troisième passeport antidaté, chiffonné et froissé, au nom de François Hermann; il lui enjoint en même temps de quitter Berne. Dans l'intervalle, Conseil, pressé de questions par les sieurs Migliari et Bertolo {9 leur a avoué qu'il est au service de la police et a pour mission de surveiller les réfugiés. Ceux-ci n'ont rien de plus pressé naturellement que de tendre un piège a» naïf agent, qui est arrêté le 10 août par la police bernoise.

Le Conseil exécutif de Berne, informé des agissements de Conseil et de l'usage qu'il a fait de faux passeports, ouvre une enquête, et finit par découvrir dans le chancelier de l'ambassade de France Fauteur de Tune de ces pièces ; mais il se garde d'impliquer cet agent diplomatique dans l'affaire, et transmet simplement l'enquête à la Diète. La commission de l'Assemblée fédérale chargée d'étudier la suite à donner à cette question constate dans son rapport, avec une franchise et une hardiesse tout helvétiques, qu'un faux tombant sous le coup de l'article 155 du Code pénal a été commis à l'ambassade de France. Sur sa proposition, la Diète décide : a de

1 Voir La Suisse sous le parle de i8i5, t. II, p. 432.

charger le Directoire d'informer, par l'intermédiaire du chargé d'affaires suisse, à Paris, ou par telle autre voie aussi sûre, le roi des Français, ainsi que son gouvernement, du véritable état de l'affaire, et de joindre à cette communication une copie certi6ée des pièces. »

Cette décision manifestait un véritable courage ; car, en faisant ainsi le procès du gouvernement français, qu'elle atteignait en la personne de son ambassadeur, la Diète s'exposait aux rancunes d'une diplomatie prise en défaut. Quant à Montebello, la mesure décrétée mettait si bien en évidence son incapacité, qu'elle lui créait une situation impossible à défendre. C'était, dit-on, un homme d'une grande loyauté personnelle, mais peu fait pour occuper un poste diplomatique. II chantait la romance à ravir et, de dix heures du matin à quatre heures du soir, faisait retentir l'hôtel de l'ambassade de ses chansons ; il descendait au fa dans la roulade, et gazouillait les airs de Pauceron et de Grisard. Son grand tort consistait à n'avoir pas su renoncer à sa charge, lorsqu'il avait compris que son gouvernement se servait de lui comme d'un instrument passif.

La presse libérale française jugea sévèrement la conduite du cabinet Thiers. Répondant à un article des Débats, où ce journal représentait la Suisse comme « tombée aux mains d'une démocratie mal élevée et mal apprise, » le Messager de Paris portait le jugement suivant : « La conduite de la Diète a été sage et ferme à la fois, et ce sont ces hommes que notre quasi patriciat doctrinaire accuse de brutalité et d'ignorance et traite de petites gens qui n'ont pas le moindre savoir-vivre politique. Et pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas craint de fouiller dans le bourbier des tripotages diplomatiques. Il faut se rappeler une chose, c'est que notre diplomatie a insulté la Suisse dans son honneur, et cela sur une question où les plus nobles sentiments d'humanité et de nationalité se trouvaient engagés et plaidaient pour la cause suisse. Que le Journal des Débats veuille donc ne pas mettre la France de compte à demi avec son gouvernement ou son ambassade en Suisse dans les hontes de l'affaire Conseil. S'il y a un secrétaire d'ambassade, un chargé d'affaires, un ambassadeur même, qui aient fait de faux passeports et organisé un dégoûtant espionnage, en un pays allié, le déshonneur d'une telle conduite appartient en toute propriété à l'agent prévaricateur. Si le gouvernement français, informé de tels méfaits, ne sévit pas, le gouvernement est solidaire, etc. »

Malgré le mouvement d'opinion dont témoignent cet article et d'autres analogues, Mole, successeur de Thiers, persiste dans son système : le 27 septembre, Montebello remet au Directoire une nouvelle note annonçant que son gouvernement lui a donné Tordre de cesser tous rapports avec la Suisse, jusqu'à ce que la France ait obtenu satisfaction. Ce document soulève contre l'ambassade de France un déchaînement d'indignation : car la Suisse y est représentée comme en proie à l'anarchie et à des factions qui la déshonorent ; le sieur Conseil, comme la victime d'un guet-apens dont les autorités suisses ont été dupes ou complices, et qui est « une nouvelle preuve de l'incroyable perfidie des factions et de la mollesse non moins incroyable de quelques-uns des pouvoirs constitués, etc. » Mole n'y répond d'ailleurs pas à la note par laquelle la Suisse a signalé à Thiers l'existence des comités révolutionnaires de Paris ; il désavoue Conseil, et affecte de croire que les gouvernements suisses sont sous l'influence d'énergumènes, qui les empêchent de prêter l'oreille aux conseils paternels du gouvernement français, a C'est de la Suisse égarée et asservie à la Suisse éclairée et libre que la France en appeHe, » conclut ce document !

Cette note offensante et rude était un nouvel abus de la force. Il est évident que si le différend s'était produit avec le cabinet anglais, le ton eût été tout autre ; le gouvernement français était au reste fort mal renseigné, ce qui n'est pas pour surprendre, étant donnée la légèreté de caractère de son ambassadeur. Aussi, fort du sentiment de son droit, le peuple suisse ne se laisse pas intimider : il est unanime à appuyer les autorités fédérales. La sécurité dont jouit la Suisse, le respect dont sont entourés les chefs de l'Etat, montrent du reste que les gouvernements des cantons sont établis sur des bases plus solides que le trône toujours branlant de la monarchie de juillet.

D'autre part, la sympathie que la presse française1 a témoignée à notre pays a obligé le cabinet des Tuileries à modifier son attitude, puisqu'aussi bien la France, pas plus que la Suisse, ne se soucie d'une guerre ; pour faciliter une réconciliation, il rappelle provisoirement Montebello, dont l'ineptie et l'arrogance ont porté un grand préjudice aux relations des deux pays. Puis, pour masquer sa reculade, Mole fait parvenir à la Diète des explications, aux termes desquelles Montebello nie de la façon la plus formelle

1 Voir à ce sujet divers extraits de journaux que nous avons reproduits dans La Suisse sous le Pacte de i8/5, t. II, chap. X.

avoir reçu Conseil à l'ambassade au jour indiqué par l'enquête, et prouve son alibi ; il émet la supposition que le passeport en question a été acheté, et insiste sur le fait que Conseil n'a été l'espion ni du ministre des affaires étrangères, ni du ministre de l'intérieur. C'était évidemment jouer sur les mots ; car il fut bien avéré dans la suite — de l'aveu même de Montalivet, ministre de l'intérieur — que c'était la police française qui avait mis en œuvre l'inculpé : or la police se trouvait couverte par le ministère.

Il est à remarquer que ces « éclaircissements » n'expliquaient nullement l'origine des passeports multiples dont Conseil était porteur ; mais, dans les rapports entre Etats comme dans les relations entre particuliers, il faut dans certains cas savoir se contenter de demi-explications qui constituent pour l'offenseur un moyen de se rétracter en sauvegardant son amour propre.

Entre temps, le cabinet des Tuileries avait donné un commencement d'exécution à ses menaces de blocus ; mais il ne tarda pas à comprendre combien cette mesure était préjudiciable à l'Alsace, et il la rapporta bientôt en ce qui concernait la frontière bâloise. Par suite de la rupture des rapports de chancelleries, les capitalistes suisses détenteurs de rentes françaises se virent privés de la faculté de transfert, c'est-à-dire d'un vrai droit de propriété ; d'autre part, on suspendit les pensions allouées aux soldats qui avaient servi en France, décision qui constituait une violation d'engagements formels.

Toutes ces mesures furent vivement critiquées, entre autres dans le Times et dans la Gazette de France; et l'un des membres les plus en vue de la Chambre française, Odilon Barrot, dans un discours adressé à ses électeurs, en blâma hautement le ministère Mole.

Elles coïncidaient, il faut bien le dire, avec l'équipée du prince Louis-Napoléon, qui était apparu subitement à Strasbourg le 30 octobre, et s'y était fait acclamer par une partie de la garnison : événement qui explique peut-être en quelque mesure la nervosité du parti orléaniste. Les Débats n'allaient-ils pas rendre bientôt la Suisse responsable des faits et gestes du jeune prince auquel la France devait, quelques années plus tard, confier ses destinées !

Quant à la Diète, sans se laisser intimider par les procédés du cabinet des Tuileries, elle adopte le 5 novembre, en réponse à la réplique de Montebello, une duplique due encore à la plume de Monnard : dans ce document, elle se défend d'abord de la pensée

d'avoir voulu offenser, soit le roi de France, soit son ambassadeur, en les nantissant de l'enquête qu'a provoquée l'arrestation du sieur Conseil, et renonce à donner suite à sa décision du 9 septembre; puis elle redresse les imputations erronées contenues dans la note du 27 septembre, touchant la situation intérieure de la Suisse ; enfin, elle déclare que les cantons ne sauraient reconnaître à aucun Etat étranger le droit de surveiller leurs institutions, de contrôler la marche de leur gouvernement, et d'intervenir directement ou indirectement dans les délibérations des Conseils de la Confédération; en terminant, la Diète formule l'espoir que, après ces explications franches et loyales, les rapports d'amitié entre la France et la Suisse, cimentés par le temps et les habitudes, seront repris dans l'intérêt des deux pays.

Cette réponse atteint son but. Le 12 novembre, le blocus est levé à la frontière genevoise ; le 14, Montebello demande audience au président de la Diète, et lui annonce que son gouvernement envisage les explications données comme satisfaisantes. La Suisse a fait une concession en retirant les plaintes formulées contre les agissements de l'ambassade de France ; le cabinet des Tuileries y répond par une sorte de peccavi, en acceptant de la part de la Diète des explications bien différentes de celles qu'il avait demandées, et en renonçant à s'immiscer dans les affaires de la Suisse. La réconciliation entre les deux pays est scellée, comme précédemment celle avec l'Autriche, par un grand dîner diplomatique.

Mais le gouvernement français n'en a pas fini encore avec cette malheureuse affaire ; quelques semaines plus tard, la Chambre des députés aura l'occasion de montrer que, pas plus que la Diète, elle n'a été dupe de la petite comédie par laquelle cet incident s'est terminé. L'un des chefs de l'opposition, en effet, Odilon Barrot, met le gouvernement sur la sellette, et se fait un malin plaisir de demander au ministère s'il est vrai que le cabinet ait requis l'expulsion de la Suisse, comme réfugié, d'un homme qu'il y a envoyé comme espion. Mole, embarrassé, cherche à éluder la question : en arrivant au ministère, dit-il, il a trouvé une lettre où son prédécesseur déclare positivement que Conseil n'est autre chose pour lui qu'un réfugié ; Thiers explique à son tour que c'est M. de Gasparin * qui l'a prié par lettre de demander au gouvernement

1 M. Agénor de Gasparin, sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieur dans le cabinet Thiers, avait succédé comme ministre de l'intérieur à Montalivet dans le cabinet Mole.

suisse l'expulsion du nommé Conseil : ce qu'il a fait de bonne foi, ignorant les antécédents de l'inculpé ; Gasparin, mis ainsi en cause, se refuse simplement à fournir des explications, les fonctions qu'il occupait au mois de juillet lui faisant un devoir de garder le silence ! Mais la Chambre se prend à murmurer en entendant cette fin de non-recevoir, débitée d'une voix où se trahit tout l'embarras de la situation.

Un député insistant pour obtenir des explications, le garde des sceaux, M. Persil, cherche à couvrir son collègue : c'est au ministre de l'intérieur du cabinet précédent (Montalivet) , insinue-t-il, qu'il appartient de se justifier. Thiers répète alors son aveu : il ignorait qui était Conseil, lui premier ministre, qui aurait dû tout savoir. Au milieu d'une extrême agitation, la Chambre renvoie la suite du débat au lendemain, en invitant Gasparin à se mettre en mesure de fournir les explications demandées. Le 14 janvier, Montalivet déclare, par lettre, accepter la responsabilité entière de tous les actes qui ont eu lieu sous son administration, mais il refuse d'en dire davantage; la Chambre, plus embarrassée que satisfaite, couvre alors par un vote de clôture ce scandaleux débat, suivi de la démission de Gasparin.

Mais ce n'est pas tout encore. A cette même séance, un député, M. Delessert, insiste sur l'inconvenance de la note du 6 août ; Thiers a bien déclaré qu'on a altéré la rédaction de la phrase : il faut faire entendre à la Suisse un langage franc, quoique dur ; si le conclusum laisse les cantons juges des cas d'expulsion, la Suisse doit se considérer comme brouillée avec la France et s'attendre à un blocus hermétique ; mais il n'en n'a pas donné le véritable texte. Acculé devant l'obligation de convenir de sa duplicité, Thiers garde le silence.

Ainsi se termine cette fâcheuse affaire, qui aurait pu être, pour la Confédération, grosse de conséquences néfastes, tant au point de vue politique que dans le domaine économique ; grâce à la franchise courageuse et sans phrases de ses magistrats, grâce aussi à l'appui moral que ceux-ci ont rencontré au sein du peuple, uni et conscient de ses droits, elle n'a qu'à se féliciter de difficultés au cours desquelles il lui a été donné de jouer, d'un bout à l'autre, le beau rôle.

A peine rétablis, les bons rapports avec la France furent de nouveau troublés par le séjour en Suisse du prince Louis-Napoléon. Proscrit de France, le fils du roi de Hollande, encore enfant, s'était réfugié en Suisse ; la générosité de sa mère, la reine Hortense, qui avait acheté le château d'Arenenberg au bord du lac de Constance, et se plaisait à répandre des bienfaits autour d'elle, valut au prince la bourgeoisie d'honneur de la commune de Salenstein et la naturalisation thurgovienne (14 avril 1832). Devenu ainsi citoyen d'un canton suisse, il prit part à l'école militaire de Thoune et reçut le commandement d'une batterie 1. Cette naturalisation n'empêchait d'ailleurs pas le neveu de Napoléon Ier de demeurer Français de cœur, et c'est le motif qu'il invoqua pour donner sa démission de capitaine bernois, au moment où, en 1836, la Suisse fut menacée par la France.

Nature chevaleresque, Louis Bonaparte avait à cœur la cause de l'émancipation des peuples, et avait pris part à l'insurrection de la Romagne en 1831 ; mais, contraint de quitter l'Italie, il voulut entrer dans les rangs de l'armée française : on lui en refusa le droit. En 1836, il crut le moment venu de mettre à exécution des projets, que l'acte d'accusation lu à la cour de

1 Voir au sujet de l'affaire du prince Louis-Napoléon, les souvenirs politiques de Kern.

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Montebello demande officieusement, et sans succès, au Directoire l'éloignement du prince Louis-Napoléon Bonaparte, qui a reçu la naturalisation thurg-o vienne.

— En août 1838, le gouvernement français prétend exiger cet éloignement, mais le gouvernement de Thurgovie refuse d'expulser son ressortissant. Opinions diverses manifestées en Diète sur la valeur de la naturalisation de L.-N. Bonaparte. — La France fait des préparatifs militaires pour envahir la Suisse. ;^ Les gouvernements d'Argovie, Berne, Vaud et Genève prennent des mesures de défense. Attitude hésitante de quelques cantons. Armement fédéral. — Louis- Napoléon informe le gouvernement de Thurgovie de son intention de quitter la Suisse (22 septembre). — Ordre du jour du général Aymard (25 septembre).

— Discussion de la Diète (iep octobre). Réponse à la note française. — Le départ volontaire de Louis-Napoléon pour l'Angleterre met fin au conflit ; de part et d'autre, les troupes rentrent dans leurs foyers.

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Colmar le 6 janvier 1837 devait qualifier d'ambitieux, mais qui n'étaient que prématurés. La reine Hortense encourageait les rêves de son fils, et celui-ci avait pour elle un tendre attachement; sentant tous deux que le roi Louis-Philippe ne répondait pas aux aspirations de ses sujets, ils songeaient à mettre à profit le sourd mécontentement qui régnait en France. Aussi, le prince avait-il su se créer de secrètes sympathies dans l'armée française, ainsi que dans le parti républicain, dont il voulait se servir comme d'un marche-pied.

Le pronunciamento de Strasbourg échoua (30 octobre 1836), Louis Bonaparte fut arrêté, condamné, puis gracié par Louis-Philippe, et embarqué pour l'Amérique. La clémence du roi ne le désarma pas. Après un séjour de quelques mois aux Etats-Unis, il •revint en juillet 1837 à Arenenberg, rappelé par la maladie de sa mère qui devait y mourir le 5 octobre4. La présence en Suisse du jeune prétendant inquiétait le gouvernement français. Des démarches officieuses furent faites auprès du Vorort par Montebello pour obtenir son éloignement ; il lui fut répondu que, Bonaparte ayant reçu l'indigénat en Thurgovie, c'était au gouvernement de ce canton qu'il appartenait de statuer sur cette demande. Mais, tout en écartant ainsi la requête de l'ambassade de France, l'avoyer Kopp écrivait à divers membres du gouvernement thurgovien, et l'un d'eux se rendit à Arenenberg pour engager Louis-Napoléon à quitter la Suisse; Mole s'était adressé dans le même but à diverses personnes de l'entourage du prince ; celui-ci fit la sourde oreille. Louis-Napoléon était encouragé dans sa résistance par les témoignages de sympathie dont on l'entourait : le cercle de Diessenhofen l'élut au Grand Conseil (avril 1838), honneur qu'il refusa ; par contre, il accepta la présidence du tir cantonal de Frauenfeld.

L'attention fut derechef attirée sur lui, au mois de juillet 1838, par le procès intenté devant la cour des Pairs de France au lieutenant Laity, l'un de ses complices de l'émeute de Strasbourg, et auteur d'une apologie de cette équipée. Non seulement cette brochure avait été revue et corrigée au château d'Arenenberg ; mais

1 La correspondance entre la reine Hortense et son fils est touchante. Le 8 avril 1837, sentant sa fin approcher, elle écrivait : « Nous nous retrouverons dans un meilleur monde, où tu ne viendras me rejoindre que le plus tard possible; et tu penseras qu'en quittant celui-ci je ne regrette que toi, que ta bonne tendresse, qui seule m'y a fait trouver quelque charme.... »

dans une lettre écrite à Laity le 2 juillet 1838, et publiée par la Gazette d'Augsbourg, Louis-Napoléon expliquait que son but, en autorisant cette publication, était de réfuter les calomnies qui avaient couru sur son compte ; on y lisait entre autres cette phrase significative : « On vous demandera où est le parti napoléonien ? Répondez : le parti n'est nulle part et la cause est partout » ; et il y représentait le nom de Napoléon comme « une ancre de salut pour tout ce qu'il y a de généreux et de vraiment patriote en France. »

Le procès Laity fournit au cabinet des Tuileries l'occasion de demander positivement l'éloignement d'un prince qui, tout en s'en défendant, conspirait contre le gouvernement de Louis-Philippe : les personnes dont il s'entourait, les relations qu'il soutenait avec la France, étaient bien, en effet, un indice des intrigues qu'il avait déjà nouées, et qui devaient aboutir deux ans plus tard au complot de Boulogne-sur-mer. Le double caractère de Louis-Napoléon, à la fois Français, mais proscrit, Suisse, mais trop ambitieux pour se contenter de la position honorée quoique modeste dont il jouissait dans sa nouvelle patrie, n'échappait point à la presse. Le Courrier français estimait que, « en sa qualité d'étranger, Louis- Napoléon ne pouvait afficher des prétentions au trône de France, et que, partant de ce principe, le cabinet des Tuileries ne pouvait demander à la Suisse l'expulsion de l'un de ses citoyens. » Le Temps rappelait que « la France avait accueilli dans son sein des prétendants étrangers, et ne consentirait jamais, le cas échéant, à ce qu'on lui imposât la triste mission de leur ravir l'asile qu'ils auraient demandé à sa générosité. »

Mais, pas plus qu'en 1836, le gouvernement de Louis-Philippe ne sut se montrer à la hauteur des circonstances ; sans se soucier de la blessure qu'il allait infliger à d'anciens alliés et amis, il intima en quelque sorte au Vorort l'ordre d'expulser Louis- Napoléon Bonaparte. L'office français du 1er août, impérieux et péremptoire, produisit une vive émotion en Suisse. La Diète, tout en appréciant avec sévérité la conduite de Louis-Napoléon, considéra que la demande de la France était incompatible avec la souveraineté et la dignité de la Confédération. Le 19 août, Montebello informa le Vorort que le gouvernement français ne se départirait à aucune condition de sa demande, et qu'il avait reçu l'ordre de réclamer ses passeports pour le cas où la satisfaction demandée par le cabinet des Tuileries ne serait pas accordée. Le 20, Louis-

Napoléon Bonaparte écrivait une lettre au Grand Conseil de Thurgovie, protestant de sa ferme volonté de demeurer tranquille à Arenenberg, et d'éviter tout ce qui pourrait nuire aux relations amicales entre la France et la Suisse.

Le Grand Conseil de Thurgovie devait se prononcer en premier lieu sur la valeur juridique de la naturalisation acquise par L.-N. Bonaparte, et sur les conséquences qui en découlaient : il décida, le 22 août, qu'il le considérait bien comme citoyen thurgovien ; cela étant, il refusait de l'expulser. Devant la Diète, le député de Thurgovie, Kern, démontra que, si L.-N. Bonaparte n'avait pas fait, en 1832, une renonciation préalable et formelle de ses droits de citoyen français, c'est qu'il n'y avait pas lieu de renoncer à des droits qu'il ne possédait plus, en ayant été dépouillé par le décret de proscription rendu contre sa famille ; que, d'ailleurs, l'acquisition de la naturalisation 1 thurgovienne comportait ipso facto la perte des droits civiques dans le pays d'origine. Ce point de vue fut hautement approuvé par plusieurs organes de la presse française : le Courrier, le Temps, le Messager.

La Diète, réunie le 3 septembre, était hésitante : les députés de Vaud et de Genève, Monnard et Rigaud, déclaraient qu'on ne pouvait exiger d'un canton l'expulsion de l'un de >es ressortissants ; Hess, Schindler, Bourkardt et Kohkr estimaient tw ' s gouvernement de Thurgovie devait exiger de L.-N. Bonapu. une renonciation formelle à sa qualité de citoyen français et ute prétention ultérieure à ce titre ; quant à l'avoyer Kopp, il .obtenait que la qualité de citoyen thurgovien n'était pas valable .nt acquise à L -N. Bonaparte. »

La Diète demande alors à son président communication de 1*» lettre adressée le 14 août par Mole à Montebello, laquelle contenait ces de:* phrases : «c Vous déclarerez au Vorort que si, contre toute attenta 'a Suisse refusait l'expulsion de Louis Bonaparte, vous avez o, e; de demander vos passeports ; » et : « Vous donnerez à M. Frvoyer (Kopp) l'assurance que la France usera de tous les moyens Jont elle dispose pour obtenir de la Suisse une satisfaction à laquelle aucune considération ne saurait la faire renoncer. »

Sous le coup de telles menaces, la Suisse ne pouvait faire de

1 II ne faut pas confondre la naturalisation avec la bourgeoisie d'honneur, qui ne confère qu'un simple titre honorifique, quand elle n'est pas suivie d'une naturalisation.

concessions sans attenter à sa dignité d'Etat souverain ; quoi qu'il pût lui en coûter, quelqu'inégale que fût la lutte au-devant de laquelle elle allait, son honneur lui commandait d'opposer un refus formel à la demande qui lui était faite. La Diète s'ajourna donc au 1er octobre, pour donner à ses membres le temps d'obtenir des instructions de leurs cantons.

Dans les premiers jours de septembre, on reçut l'avis que la France faisait des préparatifs de guerre : les soldats en congé de la VIIe division militaire étant rappelés sous les drapeaux, des bataillons de guerre se formaient à Lyon, à Besançon, à Belfort, et le général Aymard était chargé de constituer sur la frontière suisse un corps d'armée de quatre brigades. A l'ouïe de ces nouvelles, Argovie, Berne, Genève et Vaud firent des préparatifs militaires.

Pendant ce temps, les Grands Conseils se réunissaient les uns après les autres et se prononçaient dans des sens différents. Sans se laisser intimider par l'attitude de la France, Argovie, Soleure, Lucerne, Saint-Gall, Appenzell, Schaffhouse, Vaud, Genève, Berne et Valais se prononcèrent pour le refus de l'expulsion ; dans plusieurs de ces canions cependant, des minorités importantes envisageaient i la naturalisation thurgovienne de L.-N. Bonaparte comme >\ attitré purement honorifique. Les conseils de la prudence Favaip réimporté à NeuchAtel, à Fribourg, aux Grisons, au Tessin, et à? ih quelques-uns des petits cantons. Enfin, plusieurs Etats hésiiuA'nl encore, lorsque, le 12 septembre, le gouvernement de Thur »vie reçut une lettre de Louis-Napoléon Bonaparte, l'inforn fe son intention de quitter la Suisse pour lui épargner les manieurs dont sa présence pourrait être la cause, et lui exprimant sa gratitude pour la protection dont il avait été l'objet.

*i.a résolution du prince Louis-Napoléon était prop*\ «à amener le dénouement du conflit ; cependant les commun* *ions étant lentes, la situation ne se détendit pas aussi rapiu<..»>ent qu'on pourrait le supposer. La déclaration du prince n'arriva à Paris que le 26 septembre à quatre heures après-midi, par leHélégraphe de Strasbourg; la veille, le roi Louis-Philippe avait passé en revue trois régiments d'infanterie qui se mirent aussitôt en marche pour la frontière suisse; des approvisionnements avaient été faits, et, dans les Ve, VIe et VIIe divisions, un nombre considérable de bataillons, d'escadrons et de batteries s'étaient concentrés et organisés dans les départements limitrophes de la Suisse. Le

général Aymard, chargé de leur commandement, fait publier le 25 septembre, à Lyon, un ordre du jour retentissant : « Nos turbulents voisins, dit-il, s'apercevront peut-être un peu tard, qu'au lieu de déclamations et d'injures, il eût mieux valu satisfaire aux justes demandes de la France. » Ses troupes, comprenant un effectif de 27 à 28 mille hommes, prennent la direction de Gex, de Nantua, de Saint-Claude et de Pontarlier.

La Suisse avait appris jadis à ses dépens ce que peut coûter une invasion française : les souvenirs laissés par Rapinat, encore dans toutes les mémoires, donnaient quelque vraisemblance aux bruits qui couraient sur le compte des paysans de la Franche- Comté : ils graissaient déjà leurs chars, disait-on, comptant entrer en Suisse à la suite du général Aymard et y faire du butin ! La Confédération n'était point hors d'état de résister à une armée de 30000 hommes, car elle pouvait aisément en mettre le double sur pied, mais elle était prise à l'improviste. Le cabinet des Tuileries avait en effet préparé sournoisement sa campagne, comme jadis Frédéric II lorsqu'il envahit la Silésie : il voulait prévenir une intervention et les complications qu'elle eût entraînées.

C'est le 28 septembre qu'on apprend à Genève la marche des troupes françaises. Aussitôt le Conseil d'Etat met sur pied toute la milice : une brigade de 6664 hommes, à la contenance ferme, calme, exempte de crainte, sans orgueil ni fanfaronnades ; le peuple, qui auparavant était divisé d'opinions, répond noblement et avec unanimité à l'appel de ses magistrats.

Le 29, la nouvelle de la proclamation du général Aymard parvient à Lausanne : le gouvernement met aussitôt de piquet l'élite et la première réserve, soit 16 bataillons d'infanterie, 8 compagnies de carabiniers, 4 de cavalerie et 8 batteries d'artillerie ; l'effectif total des troupes cantonales, y compris la seconde réserve (16 compagnies de fusiliers), s'élève à une vingtaine de mille hommes et 48 canons. Deux bataillons d'infanterie, une compagnie de carabiniers, une compagnie de chasseurs à cheval et une batterie d'artillerie se dirigent immédiatement sur la frontière et prennent leurs cantonnements, les 2 et 3 octobre, à Lausanne, Orbe et Morges. Le général Guiguer, chargé du commandement, adresse à ses soldats, en prenant possession de ses hautes fonc-

1 L'armée française était alors répartie en 21 divisions.

lions, un ordre du jour dont le langage sobre et digne contraste avec les fanfaronnades du général Aymard.

Les journaux de Paris ayant annoncé l'arrivée très prochaine des troupes françaises dans le Pays de Gex, le Conseil d'Etat vaudois porte à 8 le nombre des bataillons d'infanterie, à 4 celui des compagnies de carabiniers, et lève une seconde compagnie de cavalerie et 6 batteries d'artillerie pour renforcer le corps d'observation. La première brigade, colonel Constançon, établit son quartier-général à Orbe ; la seconde, colonel Muret, prend ses quartiers à Rolle ; la concentration d'une troisième brigade est prévue à Aubonne1. Comme à Genève, l'attitude du peuple dans ces graves conjonctures fut pleine de dignité : quoique les vendanges fussent proches, les soldats répondaient avec empressement à l'appel de leurs chefs ; dans certains bataillons, on ne comptait pas une demande d'exemption. Au reste, des comités se formaient pour venir en aide aux familles indigentes dont les soutiens étaient appelés sous les drapeaux. Quant aux Français répandus dans les diverses localités du pays, ils furent partout respectés.

La Diète se réunit le 1er octobre. Dans un discours vibrant, le «conseiller d'Etat Neuhaus fit ressortir le fait que, sans attendre la réponse de la Diète, le cabinet des Tuileries avait fait des préparatifs militaires et des démonstrations menaçantes qui devaient engager la Suisse à se mettre sur ses gardes ; l'accord n'étant pas encore intervenu entre les cantons, ajouta-t-il, il importait avant tout de prendre des mesures de défense, et il remercia, au nom de Berne, les Etats de Vaud et de Genève pour l'énergie dont ils avaient fait preuve. Après une délibération de huit heures, la Diète décida :

1° de convoquer la commission militaire pour qu'elle présentât des propositions touchant les mesures de défense à prendre ;

2° de nommer une commission chargée de faire des propositions pour la suite à donner aux négociations avec la France ;

3° de faire des démarches pour procurer au prince Louis- Napoléon des passeports lui permettant de quitter la Suisse.

L'exemple donné par les cantons de Genève et de Vaud fut bientôt suivi par l'Etat de Fribourg, qui mit de piquet, le 1er octobre, son contingent et sa réserve. Berne fit aussi des préparatifs ; il était en mesure de lever 16000 hommes d'élite et 20000 de

1 On trouvera dans La Suisse sous le Pacte de i8i5, t. II, chap. XI, de plus .amples détails sur la dislocation des troupes vaudoises, leur effectif, etc.

landwehr. Argovie, Bâle-Campagne et Saint-Gall mirent également leurs troupes de piquet.

Le 6 octobre, Louis-Napoléon reçut du gouvernement anglais le passeport qu'il avait demandé, avec le visa des légations de Bade, de Prusse et de Hollande. Le même jour, la Diète adopta un projet de réponse à la note française, constatant que le départ de Louis-Napoléon rendait inutile toute délibération sur la demande d'expulsion formulée par le cabinet des Tuileries ; mais elle maintenait que cette demande restait inadmissible pour le fond, l'expulsion d'un citoyen suisse à la requête d'un gouvernement étranger étant contraire à la souveraineté d'un Etat indépendant ; elle exprimait en outre le pénible étonnement avec lequel on avait vu le cabinet des Tuileries prendre à l'égard de la Suisse des mesures hostiles sans attendre la réponse de la Diète, et formulait l'espoir du prompt rétablissement des relations de bon voisinage avec la France.

Bien qu'informé du prochain départ de Louis-Napoléon, le gouvernement n'avait point suspendu la marche de ses troupes ; le 6 octobre il appela le général Schramm à remplacer Aymard, démissionnaire pour cause de santé. Le Journal des Débats, organe de Mole, avait cependant annoncé que le départ volontaire de Louis-Napoléon mettait fin à l'incident. Ce désaccord provenait d'un dissentiment qui s'était produit entre le ministre des affaires étrangères, Mole, et son collègue Montalivet qui représentait au sein du ministère les opinions de la cour. D'autre part, la Gazette d' A ngsbourg , dans une lettre datée de Lyon le 13 octobre, jette un jour nouveau sur cette affaire: ce n'était point, disait-elle, des motifs de santé, mais bien le retentissant et maladroit ordre du jour du 25 septembre qui avait motivé le remplacement du général Aymard; la demande d'expulsion de Louis-Napoléon n'était qu'un prétexte pour mettre la Suisse sous la dépendance de la France, et, en occupant les esprits, les détourner de la politique intérieure: une entrée en campagne subite et un succès militaire devaient affermir la dynastie d'Orléans ; mais la bévue du général Aymard avait imprudemment dévoilé les projets du cabinet des Tuileries !

En présence de l'attitude malveillante signalée par ce journal, la Diète devait être sur ses gardes : aussi, après avoir fixé le* termes de sa réponse à la note française, l'Assemblée fédérale, sans se laisser arrêter par l'opposition de l'ancien groupe sarnien,

décide la mise sur pied de deux corps d'observation ; le premier, fort de 3600 hommes, et susceptible d'être porté promptement à 8400, fut placé sous le commandement du colonel Zimmerli et

reçut pour mission de protéger le Jura bernois ; le second, composé des troupes vaudoises et genevoises, qui passèrent au service fédéral, eut pour chef le général Guiguer.

Le conflit devait cependant prendre fin avec le départ de Louis- Napoléon, qui eut lieu le 14 octobre. Montebello déclara au président de la Diète que les difficultés survenues entre la France et la Suisse se trouvaient aplanies, et lui remit une note de Mole qu'il avait en réserve. Le ton de cette note différait beaucoup de celui des précédentes : tandis que, dans sa lettre du 1er août, Mole | demandait l'éloigoemenl de Louis-Napoléon, qu'il fût ou non Suisse, il affirmait, dans sa missive d'octobre, que le gouvernement du

roi n'avait jamais demandé à la Suisse d'éloigner de son sein Vun de ses citoyens, et il protestait, au nom du souverain, de sa sincère amitié pour ceux que le général Aymard avait sottement qualifiés de turbulents voisins!

A la lecture de cette lettre, la Diète ordonna le licenciement immédiat des troupes fédérales ; elle adressa des remerciements aux cantons qui avaient pris les premières mesures pour la défense du pays, et un témoignage de satisfaction à l'armée et à ses chefs, pour la discipline dont ils avaient fait preuve. De tous côtés des marques de reconnaissance furent données à Monnard et à Rigaud, dont la parole éloquente avait eu une grande influence sur l'opinion publique ; ils reçurent entre autres de Zurich des médailles commémoratives, tandis que les milices zuricoises envoyaient des drapeaux d'honneur à leurs frères d'armes de Genève et de Vaud.

Si, lors de l'affaire des réfugiés polonais, italiens et allemands, et lors de l'incident Conseil, la Suisse avait subi de cruels affronts ; si, après le dénouement des conflits soulevés par Metternich et Thiers, elle avait pu se croire amoindrie et humiliée, le cabinet des Tuileries lui fournit, en 1838, l'occasion de se relever aux yeux de l'Europe : poussée à bout par d'injustes procédés, elle avait fermement résisté et montré que les menaces ne l'intimidaient pas.

Il est à remarquer en outre que la France aurait pu obtenir l'éloignement de Louis Bonaparte, en laissant dès le début la Diète donner suite à la proposition de la majorité de sa commission : le prince aurait été mis en demeure d'opter entre la qualité de citoyen suisse et celle de citoyen français. 11 est évident que, ainsi acculé, le futur empereur des Français n'aurait pas hésité à renoncer à son droit de cité en Suisse ; la preuve en est dans le fait que Louis-Napoléon, avant d'adresser sa lettre du 22 septembre au président du gouvernement thurgovien, avait écrit au même magistrat : « Mon droit de citoyen français est indestructible. » Cette première rédaction avait été montrée à Kern lors de son retour à Frauenfeld ; et comme elle était en absolue opposition avec le discours tenu par lui à Lucerne, le prince avait* été conduit à modifier les termes de sa lettre, et à lui donner la forme indiquée plus haut.

Par ses menaces intempestives, par l'aigreur de ses procédés, par son intransigeance, le gouvernement français avait donc inutilement aggravé un conflit déjà compliqué en lui-même ; il l'avait mené de telle façon que la guerre devait fatalement en résulter,

la Suisse ne pouvant, sans manquer à sa dignité, céder à la contrainte. Le jeune prince était devenu, grâce à l'attitude de la France, l'arbitre de la situation ; non seulement il eut les honneurs de son dévouement, mais il en retira de notables avantages : par leur maladresse, les conseillers de Louis-Philippe avaient transformé en une sorte de héros le conspirateur ténébreux qui prétendait rétablir les Bonapartes sur le trône de France !

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